Chapitre X - Relation sommaire du royaume de Siam

Page de la relation de Jacques de Bourges

Le séjour d'un an que nous avons été obligés de faire dans Siam nous a donné le temps de nous instruire des particularités du pays, c'est pourquoi nous en ferons la description plus exacte que des autres lieux où nous n'avons fait que passer.

Le royaume de Siam a plus de trois cents lieues de longueur du septentrion au midi, mais il est plus étroit de l'orient à l'occident. Du côté du septentrion, il est borné par le Pegu (1), du côté du couchant par la mer du Gange, du midi par le petit état de Malaque, qui fut premièrement enlevé au roi de Siam par un de ses vassaux, qui étant faible ne put le défendre contre les Portugais, et qui l'ont possédé plus de soixante ans ; les Hollandais en possèdent aujourd'hui la principale forteresse, qu'ils prirent sur les Portugais du temps de leurs guerres contre les Hollandais (2). Du côté d'orient, il a pour borne d'une part la mer, et de l'autre les montagnes qui le séparent de Camboje et de Laos.

La situation de ce royaume est avantageuse à cause de la grande étendue de ses côtes, se trouvant comme entre deux mers qui lui ouvrent passage à tous les pays voisins. Ces côtes ont cinq à six cents lieues de tour, on y aborde de toutes parts ; du Japon, de la Chine, des îles Philippines, de Chiampa (3), de Cambodge, des îles de Java, de Sumatra, de Golconde (4), de Bengale et de toute la côte de Coromandel. Pour cette raison les Hollandais y ont leurs magasins, et les Anglais les y ont rétablis en mil six cent soixante-deux (5).

Le royaume est partagé en onze provinces, savoir, Siam, Martavan, Ternacerim, Iansalom, Keda, Pera, Ior, Pram, Patana, Ligor, Siara (6).

Ces provinces avaient autrefois la qualité de royaumes, elles sont aujourd'hui sous la domination du roi de Siam, qui leur donne des gouverneurs qu'il destitue comme il lui plaît.

Siam est la principale province et donne son nom à tout le royaume et à la ville capitale (7), qui est située au quatorzième degré et demi de latitude, sur une rivière parfaitement belle, qui porte les vaisseaux tous chargés jusqu'aux portes de la ville, quoi qu'elle soit éloignée de la mer de plus de soixante lieues.

La province de Martavan (8) est située au nord-ouest de celle de Siam dont la ville principale est située au seizième degré et porte le même nom que la province entière, ce qui est commun à toutes les autres provinces. Ternacérim (9) suit Martavan tirant vers le midi et au sud-ouest de Siam, elle est située au onzième degré.

Iansalom (10) est située sous le huitième degré, Keda (11) au sixième, Pera qui est terminé par l'État de Malaque (12) est sous le quatrième, suit la province de Ior (13) dont la capitale de même nom est située au deuxième degré et à quelques minutes, et enfin tournant la côte et remontant à Siam suivent les provinces de Pram, Patana, Ligor et Siara (14). Ces quatre dernières peuvent encore retenir le nom de principautés, d'autant que les gouverneurs ne dépendent pas absolument du roi de Siam, mais seulement lui payent quelque tribut, de sorte que ce qui compose proprement l'État de Siam ne s'étendant que depuis le septième degré jusqu'au dix-huitième, ne tient que deux cent septante-cinq lieues d'étendue depuis le midi jusqu'au septentrion.

Tout le royaume jouit d'un air assez pur, les étrangers s'y accoutument aisément et s'y portent assez bien, et quoi qu'il y fasse chaud en quelques saisons, la chaleur n'est pas malsaine comme ailleurs. Les côtes de la mer sont assez peuplées, on y voit force villages et des villes que le commerce rend considérables, le terroir n'en est pas seulement fertile, mais encore fort bien cultivé, à cause de la facilité qu'ont les habitants de débiter leurs denrées aux étrangers qui les viennent acheter de divers endroits. La pêche du poisson qui fait la principale nourriture du pays y est merveilleusement abondante. Ce qui contribue à la fertilité du pays sont les inondations des rivières causées par des pluies qui durent trois ou quatre mois de l'année, et qui tiennent les campagnes, qui sont assez unies, toutes noyées : c'est une règle générale que plus l'inondation est grande, plus abondantes et heureuses sont les récoltes des Siamois, qui ne se plaignent jamais que de la trop grande sécheresse. Le riz qui est leur principal aliment et leur froment n'est jamais assez arrosé, il croît au milieu de l'eau, et les campagnes où on le cultive ressemblent plutôt à des marais qu'à des terres qu'on laboure avec la charrue. Le riz a bien cette force que, quoi qu'il y ait six ou sept pieds d'eau sur lui, il pousse toujours sa tige dessus et le tuyau qui la porte s'élève et croît à proportion de la hauteur de l'eau qui noie son champ. C'est aussi pour cette raison qu'on ne cultive point le froment en ce pays qui veut une terre sèche et modérément humectée.

Quoi que tout le pays de Siam soit fertile, il y a cependant bien des terres en friche et négligées faute d'habitants, qui ont été extrêmement diminués par les guerres précédentes, outre que les Siamois étant ennemis du travail n'aiment que les choses aisées et laissent incultes de fort belles campagnes que nous avons passées, qui produiraient à merveilles et seraient capable de nourrir un grand peuple, si on les faisait valoir. Ces plaines abandonnées et ces épaisses forêts qu'on voit sur les montagnes servent de retraite aux éléphants, aux tigres, aux boeufs et vaches sauvages, aux cerfs (15), aux biches, aux rhinocéros (16) et autres animaux qui s'y trouvent par bandes.

Le royaume de Siam étant riche de tant de biens que l'auteur de la nature lui a donnés, il invite les marchands étrangers à le venir visiter pour leur faire part de ses richesses. Il y a peu de ville dans tout l'Orient où l'on voit assemblées plus de nations différentes qu'à Siam (17), on y parle plus de vingt langues.

On trouve dans Siam beaucoup d'or, mais il est de bas aloi, de l'argent, de l'étain, du plomb, de l'acier, du salpêtre, de fort belle ivoire dont on fait grand trafic, des cuirs et des peaux de cerfs bien préparées, de l'indigo, du bois de sapaon (18) pour les teinturiers, les forêts en sont remplies. On y achète le poivre, le benjoin (19), la gomme laque (20), le riz et quantité de fruits qui sont fort excellents. Cette abondance de biens attirant chez eux le commerce, ils ne manquent point aussi des choses qui croissent ailleurs et qui leur sont apportées par les vaisseaux du dehors : car les Siamois ne sont pas grands navigateurs et ne vont guère en haute mer.

Ils se passeraient fort bien du commerce de leurs voisins, d'autant que trouvant déjà chez eux tout le nécessaire, ils se mettent peu en peine de tout le reste, qui n'est qu'une superfluité importune à leur égard. Ils sont seulement curieux d'avoir des étoffes de soie bien travaillées, dont ils se parent aux jours de fête et de cérémonie.

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NOTES

1 - Les premiers voyageurs européens ont pris l'habitude de nommer Pégou, (du nom déformé de la ville) toute la région côtière de la Basse-Birmanie (400 km de long sur 200 en profondeur environ) qui va du sud de l'actuelle Moulmein et de la chaîne du Tenasserim (à l'est jusqu'à la côte ouest du delta de l'Irraouaddi, et, au nord jusqu'à la chaîne du "Pegu Yoma" (d'après son nom birman actuel). Ainsi défini, le Pégou comptait trois estuaires dont les tracés se sont d'ailleurs modifiés depuis, celui de la Salouen, de la Sittang et de l'Irraouaddi, et trois port maritimes d'inégale importance : Bassein, Syriam (près de l'actuelle Rangoun), et Martaban. (Guillon Emmanuel. Les villes du Pégou aux XIVe et XVe siècle. In: Archipel, volume 37, 1989. Villes d'Insulinde (II) pp. 107-118. 

2 - Il s'agit de Malacca, aujourd'hui en Malaisie. La domination portugaise sur Malacca a duré 130 ans et non pas une soixantaine, comme l'indique Jacques de Bourges. La prise de la presqu'île par les Portugais a été menée par Albuquerque en 1511. Ce n'est qu'en janvier 1641 que les Hollandais se l'approprièrent à leur tour, avec l'aide du Sultan de Johore. Cette date marque l'effondrement définitif de la puissance portugaise dans les Indes Orientales.

3 - Champā ou Champaa, ou encore Tchampa, ancien royaume de l'actuel Vietnam. Le nom de Champā provient d'une région de l'ancien Bengale, aujourd'hui au Bihar, en Inde, dont la capitale était Champâpuri (Wikipédia).

4 - Cette ville aujourd'hui en ruines et célèbre pour ses trésors légendaires se trouve en Inde, près de Hyderabad.

5 - Ayant jugé les comptoirs d'Ayutthaya de trop faible rentabilité, les Anglais et les Hollandais les avaient fermés à peu près simultanément, en 1622. Les Hollandais avaient toutefois réouvert leur comptoir dès 1624. Les Anglais, pour leur part, attendirent 1662 pour reprendre leurs activités commerciales au Siam.

6 - On pourra localiser les anciennes provinces du Siam sur cette carte dressée par le géographe français (1703-1772), publiée dans le Petit atlas maritime (1764).

ImageCarte des royaumes de Siam, de Tunquin, Pegu, Ava, Aracan, etc. 

7 - C'est abusivement que les Européens donnaient le nom de Siam à la ville d'Ayutthaya, alors capitale du royaume. Je ne saurais m’empêcher de relever encore ici une bévue de nos faiseurs de relations. Ils parlent à tout bout de champ d’une prétendue ville de Siam, qu’ils appellent la capitale du royaume, qu’ils ne disent guère moins grande que Paris, et qu’ils embellissent comme il leur plaît. Ce qu’il y a de bien certain, c’est que cette ville n’y subsista jamais que dans leur imagination, que le royaume de Siam n’a d’autre capitale que Odia ou Joudia, et que celle-ci est à peine comparable pour la grandeur à ce que nous avons en France de villes du quatrième et du cinquième ordre. (Mémoires du comte de Forbin, 1729, I, p. 102).

Jarre de Pégou

8 - L'orthographe la plus courante est Martaban, mais on trouve également Martavan, Martaman, Martabano, Martauan, Mortavan, etc. Aujourd'hui en Birmanie, à une trentaine de kilomètres de Moulmein, la ville de Martaban a eu une importance commerciale considérable par le passé. Parce qu'elle en était le centre d'exportation, Martaban a donné son nom à une poterie particulière de très grande taille également appelée jarre de Pégou, et très répandue dans toute les Indes orientales jusqu'au XIXe siècle.

9 - Aujourd’hui Tanintharyi, en Birmanie, près de Mergui. Le Ténasserim désigne la région forestière constituant le sud de la Birmanie.

10 - Ou Jansalam, Joncelon, Joncelong, Yongceylon, etc. Ancien nom de l'actuelle île de Phuket (ภูเก็ต).

11 - Keddah, port et petit royaume sur la côte ouest de la péninsule malaise, tributaire du Siam. Ce nom viendrait du malais Kadàh : piège à éléphant.

12 - Malacca.

13 - Aujourd'hui Johor Bahru, en Malaisie, à quelques kilomètres de Singapour.

14 - Il s'agit de l'énumération du sud au nord des anciens royaumes de la côte est de la péninsule de Malacca. Patana est l'actuelle ville de Pattani (ปัตตานี), Ligor désignait l'actuelle Nakhon Si Thammarat (นครศรีธรรมราช), et Siara était la province de Chaiya (ไชยา), à une cinquantaine de kilomètres de Surat Thani (สุราษฎร์ธานี).

15 - À en croire les témoignages des voyageurs, le cerf - il s'agissait de l'espèce connue sous le nom de cerf de Schomburgk - se trouvait en grande abondance au Siam au XVIIe et XVIIIe siècle. Sa peau faisait l'objet d'un commerce vers le Japon, et ses bois vers la Chine, où les médecins lui attribuaient de grandes vertus thérapeutiques. La chasse intensive ainsi que l'assèchement des marécages dans lesquels il vivait causèrent son extinction progressive dans le courant du XIXe siècle, et il a aujourd'hui complètement disparu de Thaïlande. Le dernier représentant de l'espèce aurait été tué par un Européen en 1932. Un spécimen a été ramené en France par Bocourt en 1862, et a vécu jusqu'à sa mort en 1868 dans la ménagerie du Museum d'Histoire Naturelle de Paris. Il y a été naturalisé et on peut le voir aujourd'hui dans la grande Galerie de l'Évolution.

Mgr Pallegoix évoque le massacre des cerfs dans sa Description du royaume de Siam (1854, I, pp. 158-159) : Les cerfs viennent par bandes nombreuses paître dans les plaines incultes, et lorsque l'inondation les surprend, il se dirigent vers les hauteurs et les monticules ; c'est alors qu'on leur fait une chasse impitoyable. Des hommes vigoureux montant des barques légères les poursuivent à travers les campagnes submergées ; les cerfs à moitié dans l'eau ne peuvent pas courir et s'embarrassent dans les hautes herbes ; on les atteint facilement et on les assomme par centaines à coups de gros bâtons ou bien on les tire avec le fusil à bout portant. À cette époque-là les chasseurs vous vendent un beau cerf de la plus grande taille pour une pièce de trois francs.

ImageCerf de Schomburgk ramené du Siam en 1862. 

16 - Le père Louis Le Comte évoque ainsi les rhinocéros du Siam dans ses Nouveaux mémoires sur l'état présent de la Chine, publiés à Paris en 1696 (II, pp. 499-500) : On y voit encore des rhinocéros, l'un des animaux les plus singuliers qui soient au monde. Il a quelque chose, ce me semble, de semblable au sanglier, si ce n'est qu'il est beaucoup plus grand, que les pieds en sont plus gros, et le corps plus lourd. Sa peau est toute couverte de larges et épaisses écailles, de couleur noirâtre et d'une dureté extraordinaire ; elles sont divisées en petits carrés ou boutons, élevés environ d'une ligne au-dessus de la peau, à peu près comme celles du crocodile. Ses jambes paraissent engagées dans des espèces de bottes, et sa tête enveloppée par derrière d'un capuchon aplati ; ce qui lui a fait donner par les Portugais le nom de moine des Indes. Sa tête est grosse, sa bouche peu fendue, son museau allongé et armé d'une grosse et longue corne, qui le rend terrible aux tigres mêmes, aux buffles et aux éléphants. Mais ce qui paraît encore de plus merveilleux en cet animal est sa langue, que la nature a couverte d'une membrane si rude qu'elle n'est guère différente d'une lime ; ainsi il écorche tout ce qu'il veut lécher. Au reste, comme nous voyons ici, des animaux qui se font un ragoût des chardons, dont les petites pointes picotent agréablement les fibres ou les extrémités des nerfs de leur langue, de même le rhinocéros mange avec plaisir des branches d'arbres, hérissées de toutes parts de grosses épines. Je lui en ai souvent donné, dont les pointes étaient très dures et très longues, et j'admirais avec quelle avidité et quelle adresse il les pliait sur-le-champ, et les brisait dans sa bouche, sans s'incommoder. Il est vrai qu'il en était quelquefois un peu ensanglanté, mais cela même en rendait le goût plus agréable, et ces petites blessures ne faisaient apparemment sur sa langue d'autre impression que celles que fait le sel ou le poivre sur la nôtre.

ImageRhinocéros. Illustration de la relation du père Tachard.
ImagePortrait d'un rhinocéros vivant qu'on voit à la foire St-Germain à Paris (1749). 

17 - Certaines relations évoquaient jusqu'à 43 nationalités différentes à Ayutthaya.

18 - ou bois de sappan : bois utilisé pour la teinture.

19 - Baume d'odeur vanillée obtenu par l'incision du tronc du styrax tonkinensis.

20 - Espèce de fécule rouge fournie par les semences de l'érythrine monosperme (légumineuse) et de la dalbergie à gousse ovale (légumineuse) et dite abusivement gomme, car c'est une résine. (Littré).

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