Chapitre III - […] Voyage de l'auteur à Siam. Description de ce royaume.

Page de la relation de Jan Struys
Son voyage à Siam. Description de ce royaume.

Le 15 janvier de l'année 1650, nous fûmes envoyés au Siam où nous arrivâmes heureusement. Ce royaume s'étend non seulement dans la presqu'île delà le Gange jusqu'au cap Sincapura (1), mais même il comprend aujourd'hui le royaume de Martaban (2) qui est sur le golfe de Pégou, celui de Jangoma (3) et celui de Cambodge sur le golfe de Siam. Il est situé à la partie la plus orientale de toutes les Indes, et peut contenir 360 lieues du midi au septentrion, et environ 200 dans sa plus grande étendue d'orient en occident au-dessus de la presqu'île.

La mer des Indes le borne de tous côtés, excepté vers le septentrion, et un peu vers l'Orient, où il est borné par les royaumes de Pégou et de Cochinchine.

Division.

On le peut diviser en quatre ou cinq parties principales. Celle qui est au-dessus de la presqu'île, au milieu des autres, est le royaume particulier de Siam. À son occident est celui de Martaban ; à son orient celui de Cambodge ; celui de Chiampa (4), qui est à l'orient de celui-ci, et la presqu'île de Malacca qui s'avance vers le midi. Cette presqu'île contenait autrefois plusieurs royaumes aujourd'hui réduits en provinces, dont les princes sont sujets et tributaires du roi de Siam.

Ce pays est agréable et fertile, étant arrosé de plusieurs grandes rivières, dont la principale s'appelle Ménam (5), laquelle après avoir baigné Prom, Travai et Bréma, villes d'Ava et de Pégou, entre dans celui de Siam, passant par Judia qui en est la capitale (6). Cette rivière est si profonde qu'elle peut porter des bâtiments de 400 tonneaux, et qui prennent douze à treize pieds d'eau, et même elle en porterait qui en prendraient une fois autant, n'était qu'il se trouve à l'embouchure un écueil qui comble le fond auprès duquel il faut passer (7), ce qui empêche qu'il n'y en entre de plus grands. Sa largeur proche de la ville et dix lieues au-delà est de deux portées de mousquet (8), ce qui rend la décharge des marchandises d'autant plus aisée ; partout ailleurs, ses bords s'éloignent d'une bonne portée de fusil. Depuis la ville jusqu'à trente lieues au-delà, il y en a quantité d'autres toutes bordées de jardins, de bourgs, de villages, de monastères et d'autres fort beaux bâtiments dont la vue est des plus charmantes, et ce qui relève leur beauté, c'est qu'au lieu de montagnes, on ne voit dans tout ce pays, qui est plat et uni, que des tours et des pyramides qui ont quelque chose de singulier, et pour l'art, et pour la matière.

À huit lieues de la ville, on en trouve une autre nommée Bangkok, où toutes sortes de bâtiments de quelque nation qu'ils soient sont obligés de s'arrêter, de déclarer d'où ils viennent, où ils vont, quelle est leur cargaison, et de combien d'hommes ils sont montés. Ensuite, on paye les droits d'entrée dont le douanier donne un acquit qu'on est obligé de montrer à une autre petite ville appelée Canon-Bantenau, qui n'est qu'à une heure de Judia, et en cas qu'il soit sans fraude, il est permis d'aller où l'on veut et de négocier librement par tout le royaume, sans être obligé de payer que les droits de sortie, que tout bâtiment doit payer sur peine de confiscation (9).

Capitale.

Pour Judia, qui, comme j'ai dit, est la capitale de royaume, elle est sans contredit une des plus belles qui se voient (10). Ses remparts sont environ de la hauteur de trois toises, avec des bastions de toutes les sortes, car il y en a de solides, de plats et de coupés. Les bâtiments en sont admirables, mais surtout les temples, les monastères et les tours dorées y sont d'une richesse et d'un ornement inexprimables. On y voit couler en huit endroits la rivière Ménam, qui après y avoir formé deux îles, se va décharger dans le golfe de Siam. Le palais du roi est d'une si vaste étendue qu'on le prendrait pour une ville ; il a ses remparts séparés, et les tours qui l'environnent sont en si grand nombre et si élevées qu'il n'est rien de plus magnifique. L'intérieur répond au dehors, et je sais de ceux qui l'ont vu qu'il n'y a que la Chine où il se voit quelque chose d'aussi achevé.

Qualité du pays.

L'air y est fort tempéré pour être si près de la ligne (car il n'en est qu'à 15 degrés), peut-être à cause du peu de largeur du pays qui est rafraîchi par les vents. Le terroir y est gras et très fertile en riz, en orge et en fruits. On y recueille quantité de poivre, de benjoin, de musc et d'aloès. On y trouve des mines d'or, d'argent, de cuivre, d'étain et d'autres métaux.

Animaux.

Il nourrit un grand nombre d'éléphants et de chevaux. Il y a de grandes forêts vers la Cochinchine qui servent de retraites à des tigres et à des lions (11), à des léopards et à d'autres bêtes féroces et de venaison. Mais il faut surtout que le nombre des cerfs et des biches y soit incroyable, puisque l'on porte tous les ans au Japon plus de 300 000 peaux de ces animaux, où la Compagnie a bonne part (12). Les bœufs, les vaches, les pourceaux, les lièvres, les sangliers, les buffles et les lapins y sont aussi en quantité. Il y a des oiseaux de mille diverses espèces, et même de toutes les sortes, excepté le cygne et le rossignol qui n'y ont point encore été vus. Le poisson n'y manque pas, mais surtout on y fait un grand trafic de peaux de raies, dont la plupart se vendent au Japon, où elles valent cinquante, soixante et même cent ducats la pièce. J'en ai vu vendre une cent écus, aussi était-elle extraordinaire, car quand elles ont le moindre défaut, on n'en donnerait pas cinq sous. Il y a grand nombre de crocodiles, dont les habitants se servent fort heureusement pour guérir quantité de maux.

Les habitants sont tous idolâtres et extrêmement superstitieux. Il ont beaucoup de temples habités par des moines qui sont en grande vénération.

Ce pays a été de tout temps gouverné par un roi en empereur, à qui ses sujets rendent une espèce d'adoration. Il compte des princes entre ses sujets, et ses États sont si vastes et si étendus qu'il est estimé un des plus puissants et des plus grands monarques du monde, ce que nous verrons plus au long aux chapitres suivants.

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NOTES

1 - Une des innombrables épellations de Singapour, nom dérivé du sanscrit Siṉhapura, la Ville du Lion

Jarre de Pégou

2 - L'orthographe la plus courante est Martaban, mais on trouve également Martavan, Martaman, Martabano, Martauan, Mortavan, etc. Aujourd'hui appelée Mottama en Birmanie, à une trentaine de kilomètres de Moulmein, la ville a eu une importance commerciale considérable par le passé. Parce qu'elle en était le centre d'exportation, Martaban a donné son nom à une poterie particulière de très grande taille également appelée jarre de Pégou, et très répandue dans toute les Indes orientales jusqu'au XIXe siècle. 

3 - Une des innombrables versions du nom de Chiang Mai (เชียงใหม่), dans le nord de la Thaïlande. 

4 - Le royaume de Champa – le royaume des Chams – était situé dans la zone centrale de l'actuel Viêt Nam. 

5 - Ménam (แม่น้ำ) est un nom générique qui désigne les fleuves et les rivières en général. Le fleuve qui arrose Ayutthaya est la Ménam Chao Phraya (แม่น้ำเจ้าพระยา). 

6 - Le fleuve Chao Phraya était décidément une énigme pour les Occidentaux qui ne pouvaient en déterminer la source, ce qui est normal puisqu'il est constituée par la confluence de la Ménam Ping (แม่น้ำปิง) et de la Ménam Nan (แม่น้ำน่าน) à la hauteur de Nakhon Sawan (นครสวรรค์). Struys semble remonter le fleuve Irrawaddy, sur lequel se trouve effectivement Prome (aujourd'hui Pyay). Plus énigmatiques sont Travai (Tavoy ?) et Bréma, qui figure sur de nombreuses cartes de l'époque, parfois présenté comme un royaume, mais dont nous n'avons pu identifier le nom actuel.

ImageLa Menam Chao Phraya et ses confluents. 

7 - Cet écueil était un banc de sable que La Loubère évoquait ainsi : Il y a devant l'embouchure du Ménam un banc de vase qu'on appelle la Barre en termes de marine, et qui en défend l'entrée aux grands vaisseaux. Il y a apparence qu'il s'augmentera peu à peu, et qu'il donnera avec le temps à la terre ferme un nouveau rivage. (Du royaume de Siam, 1691, I, pp. 52-53).

ImageL'embouchure du Chao Phraya. (Détail d'une carte de la relation de La Loubère). 

8 - La portée de mousquet était d'environ 250m. (Source : Musée du Génie d'Angers : Trois siècles d’évolution de l’arme à feu « de main » - du baston de feu au mousquet (XVème-XIXème siècle).
https://www.musee-du-genie-angers.fr/fpdb/9271529-doc-fiche-4.pdf

9 - Jan Struys fait ici manifestement allusion aux deux postes douaniers que les Français appelaient tabanques, qui se trouvaient sur le Chao Phraya, l'un à l'embouchure du fleuve et l'autre à quelques kilomètres avant Ayutthaya.

Image Emplacement des deux tabanques sur le Ménam. (Relation de La Loubère). 

10 - Les éditions hollandaise et française des Voyages de Struys comportent une gravure représentant Ayutthaya.

ImageLa ville d'Ayutthaya. (Édition hollandaise des Voyages de Jan Struys).

M.S. (vraisemblablement Michael Smithies) l'auteur de l'introduction à la traduction anglaise de la relation de Struys publiée dans le Journal of the Siam Society, vol. 94, p. 177, souligne la ressemblance entre cette gravure et le tableau attribué à Johannes Vingboons intitulé Vue de Judea, la capitale du Siam, conservé au Rijksmuseum d'Amsterdam.

ImageVue de Judea, vers 1660-1662. (Rijksmuseum).

De fait, la ressemblance est troublante, et ne s'arrête pas là. Dans l'ouvrage intitulé Van Vliet's Siam (Chris Baker et al., 2005, p. 4), l'auteur de l'introduction note : Il y a quelques cartes et peintures d'Ayutthaya exécutées par les Hollandais, probablement dans les années 1650. Elles semblent toutes avoir été basées sur le même dessin original, peut-être réalisé dans les années 1630 lors du séjour de Van Vliet, et apparaissant clairement dans l'Atlas de Vingboons publié à la Haye dans les années 1660..

ImageVue d'Ayutthaya dans l'Atlas de Johannes Vingboons (vers 1660).

On trouve une illustration très similaire dans l'ouvrage de François Valentijn Oud en Nieuw Oost-Indiën (Anciennes et nouvelles Indes-orientales), publié en 1726, (tome IV, planche n° 34, p. 61) :

ImageJudia, la capitale du Siam (Valentijn, Oud en Nieuw Oost-Indiën, IV, planche 34).

La page de titre de l'édition française des Voyages de Jean Struys indique : Accompagnés de remarques particulières sur la qualité, la religion, le gouvernement, les coutumes et le négoce des lieux qu'il a vus, avec quantité de figures en taille douce dessinées par lui-même…. Si cela est vrai, affirmation dont on peut très sérieusement douter, on est obligé d'admettre, en considérant la qualité des illustrations, que Jan Struys était un remarquable dessinateur. 

11 - Cette affirmation se trouve dans de nombreuses relations, certaines même évoquant des dromadaires et des licornes. Il n'y a bien entendu jamais eu de lion en Asie. 

12 - À en croire les témoignages des voyageurs, le cerf - il s'agissait de l'espèce connue sous le nom de cerf de Schomburgk - se trouvait en grande abondance au Siam au XVIIe et XVIIIe siècle. Sa peau faisait l'objet d'un commerce vers le Japon et ses bois vers la Chine, où les médecins lui attribuaient de grandes vertus. La chasse intensive ainsi que l'assèchement des marécages dans lesquels il vivait causèrent son extinction progressive dans le courant du XIXe siècle, et il a aujourd'hui complètement disparu de Thaïlande. Le dernier représentant de l'espèce aurait été tué par un Européen en 1932. Un spécimen a été ramené en France par Bocourt en 1862, et a vécu jusqu'à sa mort en 1868 dans la ménagerie du Museum d'Histoire Naturelle de Paris. Il y a été naturalisé et on peut le voir aujourd'hui dans la grande Galerie de l'Évolution.

Mgr Pallegoix évoque le massacre des cerfs dans sa Description du royaume de Siam (1854, I, pp. 158-159) : Les cerfs viennent par bandes nombreuses paître dans les plaines incultes, et lorsque l'inondation les surprend, il se dirigent vers les hauteurs et les monticules ; c'est alors qu'on leur fait une chasse impitoyable. Des hommes vigoureux montant des barques légères les poursuivent à travers les campagnes submergées ; les cerfs à moitié dans l'eau ne peuvent pas courir et s'embarrassent dans les hautes herbes ; on les atteint facilement et on les assomme par centaines à coups de gros bâtons ou bien on les tire avec le fusil à bout portant. À cette époque-là les chasseurs vous vendent un beau cerf de la plus grande taille pour une pièce de trois francs.

ImageCerf de Schomburgk ramené du Siam en 1862. 

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