Chapitre VIII.
Suite du même sujet, et les marques qui firent croire que la défunte avait été empoisonnée. De quoi l'on soupçonne ses domestiques, et enfin un fils et une fille du feu roi, lesquels furent punis de mort.

Page de la relation de Jan Struys
Cadavre réduit en cendre à la réserve d'un morceau de chair que le feu n'avait pu brûler.

Le corps ayant reposé deux jours sur le bois de senteur qui devait servir à le brûler, toute la Cour alla relever les tristes dames que la fatigue avait amaigries de moitié. La cérémonie commença par les prières et oraisons que firent les prêtres, et quand ils les eurent achevées, le roi prit un cierge allumé des mains de l'archiprêtre et mit lui-même le feu au bûcher, où le corps fut réduit en cendre dans le cercueil d'or où l'on avait laissé les richesses dont il était orné. Quand on crut le corps consumé et qu'on en voulut recueillir les cendres pour les mettre dans une urne d'or, il se trouva un morceau de chair de la grosseur de la tête d'un petit enfant, si beau et si vermeil qu'il sembla d'abord que le feu l'avait épargné par respect ; mais cette pensée fut suivie d'une autre qui fit répandre bien du sang. Le roi, qui était un de ceux qui recueillaient les cendres, regardant ce morceau de chair : — Que vous semble, dit-il aux seigneurs qui étaient présents, est-ce par respect que le feu a épargné ce qui reste du corps de ma fille ? Le roi attendant leur réponse, un d'entre eux dit que Sa Majesté était trop éclairée pour douter de ce qu'elle voyait. — Ah ! reprit le roi tout furieux, je n'ai que trop de sujet de ne plus douter d'un soupçon que j'ai eu cent fois. Ma fille a été empoisonnée. En achevant ces mots, il donna ordre qu'on s'assurât de toutes les femmes qui avaient servi la défunte, et qu'on n'en exceptât aucune.

Les jours suivants, on forma de nouveaux soupçons, sur lesquels on emprisonna quantité d'innocents, car quelques tortures qu'on leur fît souffrir, il n'y en eut pas un qui avouât le crime. Cependant la fureur du roi augmentait tous les jours. Tous les accusés faisaient paraître qu'ils n'étaient pas coupables, mais les cruautés ne diminuaient point, et quand la Cour fut épuisée et que le roi ne trouva plus sur qui décharger sa colère, il manda sur divers prétextes les plus grands du royaume et leurs femmes qu'il faisait jeter en prison à mesure qu'ils y arrivaient. Lorsqu'il les eut en son pouvoir, il fit creuser autour de la ville quantité d'endroits de quelque vingt pieds en carré, où l'on alluma de grands feux gardés par des soldats qui avaient soin d'empêcher qu'ils ne s'éteignissent. C'est là qu'il envoyait les prisonniers chargés de chaînes, afin de tirer d'eux par force ce que les menaces et les promesses n'avaient pu leur faire avouer. Lorsqu'ils étaient au lieu du supplice, on le commençait par les faire entrer dans une cuve pleine d'eau chaude pour amollir leur peau et la rendre plus susceptible de l'impression du feu ; ensuite on leur raclait la plante des pieds avec des fers aussi aigus que des couteaux, puis on les menait devant les juges qui les interrogeaient sur le prétendu empoisonnement ; ceux qui s'obstinaient à nier qu'ils en fussent coupables, on les faisait marcher les pieds nus sur les charbons ardents, et si l'on trouvait au sortir de là que le feu les eût pénétrés, c'était une preuve convaincante qu'ils étaient coupables du fait dont on les accusait, erreur qui de tout temps s'est trouvée parmi les païens qui se servaient du feu pour éprouver les criminels, témoins les vestales des Romains qui ne prouvaient bien leur chasteté qu'en empoignant un fer ardent sans se brûler.

Cruel supplice.

Pour les Siamois dont nous parlons, ceux que l'ardeur du feu faisait tomber en défaillance et qui n'avaient pas assez de force pour s'en tirer d'eux-mêmes, ils y périssaient misérablement, ne se trouvant personne qui osât leur donner secours, de peur de courir même danger. Ceux qui en réchappaient étaient attachés à un poteau, d'où un éléphant instruit à ce genre de mort, les arrachait avec sa trompe, les jetait en l'air, d'où ils retombaient sur ses dents, et après plusieurs secousses, il les foulait aux pieds, et faisait sortir toutes les entrailles hors du corps, qu'on traînait ensuite dans la rivière. Outre ce dur supplice, il y en avait un qui n'était guère moins à craindre, c'était d'être enterré tout vif jusqu'au menton sur le grand chemin de la ville, avec obligation aux passants de cracher sur eux, et défense de les soulager en aucune manière, et même d'avancer leur mort, qui était la grâce que ces misérables demandaient avec plus d'ardeur. Ces cruelles exécutions durèrent plus de quatre mois, pendant lesquels on ôta la vie à une multitude incroyable (1). Un jour, en moins de quatre ou cinq heures, j'en vis mourir plus de cinquante. On s'imaginait que ce jour serait le dernier des massacres, parce qu'on fut depuis quelques mois sans faire mourir personne, mais on fut bientôt désabusé. Comme la noblesse commençait à se rassurer et à retourner à la Cour, les supplices recommencèrent, et tant de têtes enfin tombèrent que la fleur des plus apparents que le roi croyait mal intentionnés pour sa personne et pour ses enfants, périt sur le prétexte d'avoir trempé dans le prétendu empoisonnement, ou d'en avoir eu quelque connaissance. À voir ces cruautés et une injustice si visible, il y avait de quoi s'étonner qu'il ne se fît point de soulèvement. En effet, il s'en est vu pour des sujets moins considérables, mais le roi y avait pourvu, en mettant sur pied quantité de troupes dont il avait rempli ses meilleurs places, en apparence pour les envoyer contre les Chinois, mais effectivement pour brider ceux dont il se défiait, pendant qu'il s'assurait des autres. Ajoutez que sa haine ne s'étendait que sur les grands, dont le peuple voyait la chute avec joie, à cause de son insolence et des mauvais traitements qu'il en recevaient.

300 domestiques de la défunte passés par le feu.

Le 28 février, on fit passer par le feu 300 personnes qui avaient servi la défunte, mais soit que ce feu fût un feu de paille ou en peinture, il épargna, à ce qu'on dit, ces 300 domestiques, qui par ce moyen furent absous et relâchés. Quelques jours après, on dénonça une des filles du feu roi (2). C'était une des plus jeunes de ses enfants, qu'on soupçonna du crime dont il s'agissait, parce qu'on avait observé qu'elle avait ri lorsque tous les autres pleuraient aux obsèques de la princesse. On se fortifia dans ce soupçon par le souvenir des plaintes fréquentes qu'elle avait faites du roi, parce qu'il n'avait pas assez de considération pour elle et que ses mépris étaient cause qu'on ne le traitait pas en fille de roi, en quoi elle n'était nullement inférieure à ses enfants qui faisaient toutes les délices et l'admiration de la Cour.

Fille du feu roi passée par le feu.

Quoique ces conjectures ne fussent que des demi-preuves, on ne laissa pas de s'en servir pour lui faire son procès, ou plutôt on la condamna contre toutes les formes, car sans entendre ses raisons, on la fit passer par le feu avec presque toute sa suite ; mais comme on n'en voulait qu'à elle, on fit courir le bruit qu'il n'y avait eu qu'elle que le feu eût endommagée, c'est pourquoi on la chargea de chaînes d'argent dans un lieu obscur, avec défense à qui que ce fût de la voir ni de lui parler. On n'attendait que l'heure de la mort de cette princesse lorsqu'on apprit que le roi, mu de compassion, ne demandait qu'à la sauver pourvu qu'elle pût se justifier du crime qu'on lui imputait en présence de son conseil.

Sa fermeté jusqu'à la mort.

Le jour de la comparution, au lieu de s'effrayer des peines qu'on lui préparait : — Seigneurs, dit-elle en regardant fièrement ses juges, toute enchaînée que vous me voyez, je suis du sang que vous adorez en la personne de votre roi, et que vous avez adoré en la personne de mon père, il est du même prix, il est le même dans mes veines que dans les siennes, et cependant ce même sang est traité en moi comme si j'étais une vile esclave, au même temps qu'on l'encense ailleurs et qu'on lui rend le même honneur qu'au sang des dieux. D'où vient, Seigneurs, cette différence ? Est-ce que le sang qui m'anime est un sang corrompu ? Mais d'où viendrait cette corruption ? Grâces aux dieux, je n'ai ni fièvre, ni vérole (3), et quand il y aurait eu quelque chose d'impur en moi, le feu où l'on m'a fait passer aurait dû le purger ; mais j'ai, dit-on, ôté la vie à ma cousine, et par cette action, j'ai dégénéré à la dignité de mes ancêtres. Je n'examine point les effets du crime dont on m'accuse, ni si nos actions effacent en nous un caractère que la nature y a imprimé ; mais voyons s'il est juste de me condamner sans m'entendre. Les plus barbares en usent autrement, et les crimes les plus atroces sont punis chez eux dans les formes. Cependant, on ferait conscience de me traiter comme tout le monde est traité ; je ne mérite pas que l'on ait cet égard pour moi, et sur les moindres apparences, il faut que je sois condamnée à subir les plus rudes peines. Mais j'ai ri, dit-on, au lieu de pleurer aux obsèques de ma cousine, je me suis plainte des mépris du roi. Hé ! depuis quand a-t-on condamné les actions les plus innocentes ? Rire en tout temps quand on est jeune et qu'on n'est pas encore en âge de dissimuler, est-ce quelque chose de si coupable ? Et pour quelques légères plaintes qui n'étaient pas des plus mal fondées, ai-je mérité le fer ni le feu, et devrait-on profaner en moi le sang d'un prince sous le règne duquel cet empire a longtemps fleuri, et sous lequel il fleurirait peut-être encore, si certains ennemis secrets ne lui eussent arraché le sceptre par une action qu'on loue en eux, parce qu'ils ont eu le bonheur de triompher sans opposition, et qu'on punit lâchement en moi, parce que je suis faible, et que toute l'autorité est entre les mains de ma partie. Vous voyez donc, Seigneurs, l'injustice de ce procédé ; mais de la manière que j'en parle, vous jugez bien que je n'ai pas envie qu'on m'épargne. En effet, Seigneurs, je hais la vie, et depuis l'affront qu'on m'a fait, je ne souhaite que la mort ; non que je sois troublée par les remords de ma conscience, mais parce que j'ai honte de vivre en un siècle si lâche et que je n'ai personne qui m'aide à repousser les coups d'un tyran qui ne peut souffrir les tristes restes de vos rois. Allez, Seigneurs, lui dire ma résolution, et tâchez de la lui dépeindre d'une manière à l'effrayer, pour peu qu'on diffère ma mort, c'est la grâce que je vous demande (4).

La hardiesse de la princesse ébranla les esprits, et si le roi n'y avait prévu par la levée des troupes dont nous avons parlé ci-dessus, il est certain qu'il y eût eu quelque révolte ; mais la crainte du péril prochain étouffa la douleur des juges. Ils firent leur rapport de ce qu'ils avaient entendu, et le roi, dissimulant le dépit qu'il avait de se voir bravé de la sorte, feignit d'en avoir quelque pitié et la fit venir devant lui d'un air à faire croire qu'il avait envie de la sauver.

— He bien, lui dit-il en entrant, j'apprends que la vie vous est à charge, et que l'on tâcherait en vain de vous y retenir ; mais d'où vous vient cette grande haine pour elle ? N'est-ce pas du remords d'avoir empoisonné ma fille ? ou de quelque autre encore plus violent, car je ne vous crois point d'humeur à vous borner à un seul crime ; mais toute méchante que vous êtes, je n'ai point d'envie de vous perdre, il ne tient qu'à vous de l'éprouver, et vous le pouvez aisément, puisqu'il ne s'agit que d'avouer quels sont vos crimes et vos complices. — Ne pensez pas, Seigneur, reprit hardiment la princesse, que les menaces m'intimident, ni que votre fausse bonté soit capable de me surprendre ; je suis dans un état à vous parler sincèrement. Vous avez perdu une fille, et vous voulez que je sois cause de sa perte. Et bien soit, j'avoue que c'est moi qui l'ai empoisonnée, mais j'avoue aussi que ce crime n'est point si grand que vous le faites, ou plutôt que cette victime était trop vile pour être immolée à mon juste ressentiment ; on sait que c'est par vos menées que le sceptre de mes ancêtres est tombé dans vos mains, et par votre ordre que nous sommes dans la poussière. Ai-je pu moins faire que de me venger d'une perte si considérable et d'un traitement si indigne du sang de tant de rois ? J'ai donc cherché à me consoler dans la mort de mes ennemis, mais j'ai si mal réussi que je me crois indigne du jour, et c'est pour avoir manqué à vous en priver que je ne le puis plus souffrir. Pour mes complices, je vous avoue avec la même sincérité que je n'ai eu aucun de ceux que vous avez si cruellement massacrés. Mais pourquoi vous dire ce que vous savez et ce que personne n'ignore ? Vous les haïssez de longue main, vous les appréhendiez, et cherchiez il y a longtemps un prétexte pour vous en défaire, vous avez trouvé cet heureux moment, vous triomphez, le ciel vous aime, jouissez en repos des faveurs dont il vous comble, et s'il vous reste encore quelque humanité, achevez promptement ce que vous avez commencé, aussi bien je suis lasse de respirer le même air que respire le bourreau de mon sang, et le plus lâche de tous les tyrans.

Sa mort.

Le roi se fit bien de la violence pour la laisser parler si longtemps, mais enfin, affectant de paraître ce qu'il n'était pas, c'est-à-dire doux et humain, après lui avoir demandé si elle n'avait plus rien à dire, la princesse ne répondant rien, il lui fit couper un morceau de sa propre chair qu'il lui commanda de manger. — Contente-toi, lui dit-elle, d'être mon bourreau. Tu peux faire déchirer ce corps, mais que peux-tu sur ma volonté ? Elle allait continuer, quand la furie du roi augmentant, elle fut mise en pièces comme elle achevait ces paroles, et jetée dans la rivière.

Et celle de son frère.

De la famille du feu roi, il ne restait plus que deux enfants, à savoir un fils âgé de vingt ans et une fille qui n'en avait pas encore dix. L'extrême jeunesse de celle-ci lui sauva la vie, mais le fils la perdit de la même sorte et le même jour que son autre sœur l'avait perdue. Quelques tourments qu'on lui fît souffrir, il protesta que sa sœur et lui étaient innocents du crime qu'on leur imposait, qu'il n'était pas néanmoins fâché de mourir, la vie lui étant insupportable depuis qu'il se voyait déchu de l'état où il était né, mais qu'il avait regret que le tyran lui survécût.

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NOTES

1 - Ces scènes sont illustrées par une gravure que nous reproduisons ci-dessous.

ImageLes principaux seigneurs de Siam brûlés et massacrés. 

2 - Le roi Songtham (ทรงธรรม) qui régna de 1620 à 1628. Tous ses enfants qui pouvaient prétendre à la Couronne furent assassinés par l'usurpateur Phrasat Thong. 

3 - Note de l'auteur : Maux infâmes chez les Siamois, et pour lesquels on est traité avec ignominie. 

4 - M.S. (vraisemblablement Michael Smithies) l'auteur de l'introduction à la traduction anglaise de la relation de Struys publiée dans le Journal of the Siam Society, vol. 94, p.&nbps;179, met en doute le fait que Struys, après seulement quelques semaines passées dans le royaume, ait pu assimiler suffisamment de siamois pour comprendre et traduire un tel discours. Pour tous ceux qui se sont confrontés à cette langue particulièrement complexe, il est évident qu'il ne le pouvait pas, mais rien ne dit qu'il n'a pas emprunté cette traduction à un compatriote plus avancé dans la connaissance de la langue. À moins qu'il ne l'ait en grande partie inventée. 

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