Chapitre IV.
Suite du même sujet. Mœurs des habitants. Richesse et magnificence de la Cour du roi de Siam. En quel état il se montre au peuple. Honneur déféré aux éléphants. En quelle estime sont les éléphants blancs. Guerre menée entre les rois d'Ava, de Pégou et de Siam pour le sujet de ces animaux.

Page de la relation de Jan Struys
Mœurs des habitants.

Si le royaume de Siam est vaste, il est peuplé à proportion de sa grandeur. Ses peuples sont doux, spirituels et industrieux. Tous les artisans y sont habiles, et quoiqu'il y en ait de toutes les sortes, la plupart néanmoins sont ou pêcheurs ou laboureurs, parce qu'il y en a très peu qui n'aient leurs terres en propres, ou certains endroits des rivières et autres eaux où ils ont droit de pêche, ce qui leur suffit pour leur subsistance, car l'avarice et l'ambition ne sont pas des vices du pays. L'abondance y est si grande que la plupart des gens de journée n'ont que trois sous par jour pour leur nourriture et pour leur peine, de quoi ils vivent fort honnêtement, et en ont encore de reste. Les marchands y sont tous riches, peut-être à cause qu'ils savent le fin du négoce, où peu de nations sont plus habiles.

Leur police.

Il y a dans chaque ville une cour souveraine, dont le président qui est triennaire, assisté de ses conseillers, prend connaissance du civil et du criminel. On n'y juge pas en dernier ressort, et il n'y a que le grand conseil qui réside dans la capitale qui ait ce privilège. Les procédures y sont plus courtes et moins sujettes à la corruption qu'en Europe. On y fait justice sans distinction, et quiconque se trouve atteint et convaincu de larcin, de meurtre, etc., il n'est point de faveur qui puisse empêcher qu'il ne soit puni suivant l'énormité du crime.

Richesse et magnificence de la Cour de l'empereur.

Il n'est point de cour plus superbe que celle de cet empereur ; il ne marche jamais à terre, non pas même dans son palais, où il se fait porter d'un lieu en un autre dans une chaise d'or massif. Les plus grands seigneurs de l'empire, qui sont obligés de le suivre à toute heure et en tout temps, ne le voient néanmoins qu'une fois le jour, encore est-ce avec tant de pompe et dans un état si brillant, qu'il éblouit ceux qui le regardent. Lorsqu'un de ces grands lui veut parler, il s'en approche les genoux à terre, les mains jointes, la tête baissée, et commence et finit sa harangue par ces mots : Jaoua Tiauw Perre Boude ; Tiauw Jaoua, ce qui signifie : Roi des rois, et Seigneur des seigneurs. Son trône qui est d'or massif et tout semé de pierreries, est fort élevé de terre ; il y monte par divers degrés de la même matière, mais c'est un crime de l'y voir monter, et chaque degré de part et d'autre, soutient un animal de différente espèce et d'or fin.

En quel état il se montre à ses peuples.

Lorsqu'il sort de son palais, soit pour quelque raison de dévotion ou de plaisir, ce qui arrive deux ou trois fois l'an, il est suivi des plus grands princes de l'empire, de ses femmes et concubines qui sont en très grand nombre, toutes très richement vêtues, par terre sur des éléphants et par eau dans des barques toutes dorées dehors et dedans. Depuis le palais jusqu'au lieu où va l'empereur, les gardes du corps sont en haie, tous lestes et montés à l'avantage, principalement les hauts officiers qui sont sur des éléphants, dont les housses sont d'or et d'argent. Tout le long du chemin, on n'entend que fifres, que tambours, que flûtes et autres instruments qui font une harmonie passable, et dès que l'empereur paraît, chacun sur peine de la vie est obligé de sortir au-devant de lui, de se prosterner et de l'adorer. En quoi l'on est si rigoureux, que pour peu qu'on attende à s'acquitter de ce devoir, on est puni sur l'heure, ce que j'ai vu de mes propres yeux. Cette coutume est tout opposée à ce qui se pratique en Perse, car partout où va le roi avec ses femmes et ses concubines, il faut fermer portes et fenêtres, et demeurer comme en prison jusqu'à ce que tout soit passé. Tous ceux qui se trouvent sur la route de l'empereur sont obligés de déloger pour faire place à ceux de sa suite, ce qui est souvent cause qu'il en meurt de faim et de froid, surtout quand l'ordre vient de nuit, ceux qui le donnent étant si ponctuels, ou plutôt si durs, qu'ils se font obéir sans donner le temps de se pourvoir de quoi se vêtir et se nourrir : dure extrémité en toute manière, puisque outre l'incommodité qu'on reçoit de cette surprise, on a le déplaisir de voir sa maison au pillage.

Honneur déféré aux éléphants blancs.

L'or est si commun à cette cour qu'on n'y sert point les bêtes en vaisselle d'autre métal. Les éléphants, et surtout les blancs, y sont traités en princes, et de ces derniers, il y en a toujours un en si grande vénération qu'on attribue à sa présence la prospérité de l'empire. De tout temps, ces animaux ont servi de prétexte à des guerres de longue durée entre les rois voisins, car outre qu'ils sont rares de cette couleur, on les révère en mémoire du dieu Xaca (1), dont la mère songea une fois étant grosse de lui, qu'il lui sortait de la bouche, et une autre fois du côté gauche un éléphant blanc (2).

Guerre menée pour le sujet de ces animaux.

Ce fut au sujet de ces animaux qu'en l'an 1548, les rois d'Ava et de Pégou se liguèrent contre l'empereur de Siam, sur les terres duquel ils avaient fait de grands progrès, avant qu'il fût en état de leur résister. Enfin, avec l'aide de ses généraux, il se trouva à la tête de 200 000 hommes, avec lesquels il s'alla camper à demi-lieue de ses ennemis. Ceux-ci qui pensaient le surprendre, voyant une si forte digue opposée à leurs desseins, firent semblant de se disposer à une bataille, mais soit que leurs forces fussent inégales, ou que leur bonne intelligence commençât à se refroidir, trois mois se passèrent sans rien entreprendre, au bout desquels ces rois, voyant leur armée périr faute de vivres, abandonnèrent le terrain et laissèrent par ce moyen l'empereur de Siam possesseur paisible de deux éléphants blancs dont il prétendait se saisir (3). Ce qui avait retardé sa marche, c'est que d'abord il n'avait ni soldats ni barques pour aller au lieu où il fallait joindre l'ennemi ; il en fit faire plus de vingt mille, et pour cela il fallait du temps. Outre les deux cent mille hommes qu'il avait menés avec lui, il avait laissé aux frontières 50 000 bourgeois qui étaient obligés de les garder à leurs dépens. Quelques-uns s'étonnèrent qu'il n'eût pas profité de la faiblesse de ses ennemis, mais il disait avoir plus gagné en les détruisant de la sorte que s'il les eût contraints de vider la querelle par une bataille, dont l'issue était incertaine. Il prétendait les avoir vaincus plus finement et plus heureusement pour se sujets, auxquels il conservait la vie et les biens, sans qu'il leur en coûtât une seule goutte de sang ; aussi fut-il reçu en triomphe dans sa capitale, comme s'il eût fait de grandes conquêtes. Après la mort du roi, s'il n'a point laissé d'enfant mâle, ou que ce fils n'ait pas atteint l'âge de quinze ans, ce fils perd ses droits à la Couronne, dont le frère aîné du défunt devient successeur légitime. Et pour les charges qu'occupent les grands à la cour, elles sont toutes héréditaires, à moins que celui qui les possède n'oblige le prince à déclarer ses héritiers incapables de lui succéder (4).

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NOTES

1 - Xaca est une romanisation de Shakya (Shakyamuni), le Bouddha. 

2 - Dans la légende bouddhiste, la mère de Bouddha, Maha Maya, rêva qu'un éléphant blanc muni de six défenses lui entrait dans le corps par le côté droit, ce qui annonçait qu'elle allait donner naissance à un garçon.

ImageLe rêve de Maha Maya (British Museum). 

3 - Cette guerre était la première d'une vingtaine de conflits qui opposèrent le Siam à la Birmanie jusqu'en 1855. Les éléphants n'étaient qu'un prétexte pour des rivalités portant essentiellement sur des enjeux territoriaux. On pourra lire sur ce livre les chapitres (parfois fantaisistes) que Mendez Pinto consacra à cette guerre : De l'entreprise que fit le roi de Brama sur le royaume de Siam

4 - Les relations se contredisent sur ce point. Selon Gervaise, les charges n'étaient pas héréditaires dans le royaume : Comme la noblesse n'est pas héréditaire dans tout le royaume de Siam, il ne faut pas s'étonner si elle n'est pas fort ancienne, même dans les plus illustres familles ; aussi y a-t-il peu de gens qui s'en piquent. Celui-là est estimé le plus noble qui est reconnu le plus riche, et le vrai mérite se mesure toujours chez eux par les avantages de la fortune et de la faveur du prince. C'est lui seul qui fait les nobles, qu'ils appellent communément mandarins, en leur donnant une charge et un nom nouveau avec la boussette, qui est une espèce de petite boîte d'or ou d'argent où ils mettent leur bétel. Il choisit ordinairement les enfants des officiers de sa Maison pour les honorer de ce titre, mais quelquefois aussi, il prend plaisir d'en tirer de la lie du peuple, quand il les reconnaît fidèles à son service ou capables de lui en rendre, dans les emplois qu'il leur destine. Il ne fait pas même difficulté de faire choix des étrangers et de les préférer aux naturels du pays, quand il leur trouve plus d'esprit, de droiture et de conduite. (Histoire naturelle et politique du royaume de Siam, 1688, pp. 121-122). Le père Tachard partageait cet avis : La noblesse parmi les Siamois n'est point héréditaire. Les charges, dont le prince dispose, font les nobles et la distinction qui se trouve parmi ces peuples. (Voyage de Siam des pères jésuites […], 1686, p. 373).

On trouve la même affirmation chez Oskar Frankfurter (Events in Ayuddhya from Chulasakaraj 686-966, Journal of the Siam Society, vol. 6.3, 1909, p. 2.) : Le Siam est un pays féodal. La noblesse n'y est pas héréditaire, mais simplement administrative. Les personnes détenant une charge sont désignées par l'emploi qu'elles occupent, et en conséquence, n'ont pas d'individualité propre, ce qui fait qu'en dehors de la famille royale, il n'existe pas de lignées de familles nobles.

Toutefois, ces points de vue étaient contredits par La Loubère : La loi de l'État est que tous les offices soient héréditaires, et la même loi est au royaume de Laos, et était anciennement à la Chine. Mais la vénalité des charges n'y est pas permise, et d'ailleurs la moindre faute du pourvu, ou le seul caprice du prince, ou le bas âge de l'héritier peuvent ôter les offices aux familles, et quand cela arrive, c'est toujours sans récompense. Très peu de familles s'y maintiennent longtemps, surtout dans les charges de la Cour, qui sont plus que les autres sous la main du maître. (Du royaume de Siam, 1691, p. 312).

Ces divergences provenaient sans doute du fait que seules certaines charges, parmi les plus élevées (chakri, maître du palais, Premier ministre, etc) étaient héréditaires. La plupart ne l'étaient pas, indique Quaritch Wales, qui cite dans l'ordre décroissant les Chao Phraya (เจ้าพระยา), Phraya (พระยา), Phra (พระ), Luang (หลวง), Khun (ขุน) et Muen (หมื่น). (Siamese State Ceremonies, 1931, p. 22). 

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