Chapitre VI.
Des bâtiments de ce pays. De la propreté des habitants. Leurs mariages. Leurs funérailles et l'estime qu'ils font des étrangers.

Page de la relation de Jan Struys
Bâtiments. Propreté. Les vêtements des hommes.

Il ne manque rien dans ce royaume des choses nécessaires pour la structure de toutes sortes de bâtiments ; surtout, il y a quantité de fort belles pierres, et cependant les maisons n'y sont que de bois. La raison de cela est que les pierres sont réservées pour la construction tant des pagodes que des pyramides, dont il y a dans tout le pays un nombre prodigieux. Les bancs, les chaises, ni les tables n'y sont d'aucun usage, et les Siamois, comme tous les autres orientaux, ne s'assoient en toute rencontre que sur des nattes ou sur des tapis. Tous leurs meubles qui consistent en quelque batterie de cuisine, sont de cuivre jaune toujours fort luisant et fort net. Leurs maisons sont si propres qu'il n'est rien de tel en Hollande, et pour leurs personnes, ils se lavent trois fois le jour depuis les pieds jusqu'à la tête dans de l'eau de fontaine la plus claire qu'ils puissent trouver, puis ils se frottent d'un parfum où il entre du bois de santal, de l'aloès, de l'ambre gris, de l'eau rose, du musc et choses pareilles dont l'odeur est fort agréable, en quoi ils rencontrent beaucoup mieux que les Javans, qui se parfument d'une drogue insupportable aux moins délicats. C'est d'ordinaire immédiatement après ces lavements qu'ils font leurs visites et leurs dévotions, mais auparavant, ils se parent de tout ce qu'ils ont de plus beau, qui consiste à l'égard des hommes en quantité d'anneaux d'or et en une veste de toile de coton fort longue sur laquelle ils ont une ceinture de diverses couleurs, et dessous, une chemise fort déliée de lin ou de coton, qui est tantôt rouge, tantôt blanche ou d'une autre couleur. Les manches de leurs vestes sont fort larges, la plupart ouvertes au-dessus du bras, et pendantes jusqu'au genoux, mais ils vont presque tous la tête nue et sans chaussure.

Ceux des femmes.

Les femmes font un rond de leurs cheveux qui tiennent derrière la tête avec une aiguille d'or. Leurs pendants d'oreilles sont des lames d'or de la longueur d'un doigt, où sont enchâssées quelques pierreries. Ces lames sont si massives que la pesanteur y fait des trous à passer le pouce. Leurs bracelets sont aussi d'or et de pierreries, et elles ont aux doigts de fort beaux diamants. Pour leurs habits, il sont de coton comme ceux des hommes, et faits à peu près de la même sorte, excepté qu'elles ont sur le sein un voile de lin ou de soie dont la couleur est arbitraire, et dont la forme a quelque rapport aux écharpes qu'on porte en France. Le teint des deux sexes est basané ; leur taille n'est pas avantageuse, mais elle est bien prise et dégagée, et généralement le monde y est doux et poli.

Leurs mariages.

Quoique les filles et les jeunes hommes se voient avec assez de liberté, et que ce ne soit pas aux premières une honte de conséquence de faire quelquefois des faveurs, elles vivent dans le mariage avec tant de retenue qu'il n'est point de nation où les femmes en aient davantage ; ce n'est peut-être pas qu'elles soient toutes autant de Lucrèces, mais comme l'adultère y est sévèrement puni, la seule crainte du supplice est capable de les rendre sages. De plus, les mères défendent à leurs filles de bonne heure un trop grand commerce avec les hommes, de peur de prendre un mauvais pli, ou peut-être aussi de peur que les hommes ne soient moins âpres à les rechercher en mariage. Cette circonstance rend les filles qui ont envie d'être mariées de difficile accès, et plus elles se cachent, plus les amants y font la presse. Le moyen de les obtenir est de s'adresser à ses parents, qui sans consulter l'avis de la fille, l'accordent à celui qui leur plaît le plus, pourvu qu'il soit de la parenté, car c'est la coutume des Siamois de ne s'allier que dans leur famille (1), où toute alliance est permise excepté entre le frère et la sœur : encore ceux-ci se peuvent-ils marier ensemble, pourvu qu'ils ne soient que demi-frères ou demi-sœurs, c'est-à-dire du même père, et non pas de la même mère. Ainsi les intrigues de galanterie sont hors d'usage en ce pays-là, et tel se marie qui n'a jamais vu la personne qu'il doit épouser. Comme l'intérêt règne là aussi bien qu'ailleurs, les alliances s'y font d'ordinaire en considération du bien, et quand les partis sont avantageux, de peur qu'ils n'échappent, on marie les filles à neuf ans et les garçons à douze, si bien que les mariés ne sont pas tous deux vingt-cinq ans qu'ils se trouvent déjà pères et mères. Hors le mariage, il est permis aux hommes d'avoir autant de concubines qu'ils en peuvent nourrir, et dans le mariage, s'ils n'ont qu'une femme, il leur est libre de la quitter pour de légers prétextes, surtout quand ils n'ont point d'enfants ; et alors l'un et l'autre peut se remarier à qui il lui plaît.

Quoique les prêtres soient fort révérés en ce pays-là, ce n'est pas néanmoins quand il s'agit de se marier, et bien loin de les appeler pour être témoins de l'union, on les fuit au contraire, et l'on prendrait à mauvais augure qu'ils fussent présents en ce temps-là (2). Celui qui en fait la cérémonie est un des plus proches parents, qui dans la chaleur du festin, fait aux mariés une exhortation à sa mode, et soit que les mariés vivent ensemble jusqu'à la mort, soit qu'ils se séparent, les clauses du contrat de mariage sont rigoureusement observées.

Pour les enfants, on les élève avec une grande douceur, et cependant ils sont fort souples et font ponctuellement, sans qu'il soit besoin d'user de rigueur, tout ce qu'on exige d'eux. Ce sont d'ordinaire les prêtres qui ont soin de les élever, et comme ceux-ci sont heureux, les disciples qui s'en aperçoivent se font prêtres comme eux pour goûter les mêmes douceurs.

Leurs funérailles.

Leur coutume à l'égard des morts est de les brûler et de leur faire des funérailles conformément à leurs moyens, ce qui se fait en cette manière : les parents du défunt élèvent un tombeau qu'ils remplissent de bois de senteur qui sert à brûler le cadavre, et où les prêtres mettent le feu après avoir dit quelques oraisons. Les riches en conservent les cendres dans des urnes d'or ou d'argent, ou les enterrent sous la pyramide ou dans la pagode que le défunt a fait bâtir, car il n'est point de riche siamois qui ne fasse cette dépense pour éterniser sa mémoire ; celles des pauvres sont jetées au vent. Ceux qui sont morts dénués de tout par un excès de charité, c'est-à-dire pour avoir mis ce qu'ils avaient ou à fonder des monastères, ou à faire bâtir des pagodes, ceux-là, dis-je, sont brûlés aux dépens des prêtres et des moines qui en ont profité, c'est pourquoi la pompe est fort maigre. Pour ce qui est des criminels et des enfants qui finissent leur vie, ceux-là par une mort honteuse, ceux-ci par une mort avancée, on ne brûle pas leurs corps, mais on les enterre, n'étant pas raisonnable que ceux qui ont vécu sans honneur ou qui sont morts avant la connaissance de la religion et des dieux jouissent des honneurs et des privilèges du pays.

Leur accueil aux étrangers.

La civilité des Siamois s'étend jusqu'aux étrangers et de quelque nation qu'on soit, on y est reçu favorablement. Ce qui contribue à ce bon accueil, c'est que plus il y a d'étrangers, plus les naturels du pays sont estimés des États voisins, c'est pourquoi il est défendu de les inquiéter en nulle manière, soit dans le cours de leur négoce, soit dans leurs coutumes et dans l'exercice de leur religion. Il est vrai néanmoins qu'il y en a quelques-uns de privilégiés, et de tous ceux qui y fréquentent, il n'y en a point de si bien reçus que les Hollandais, à qui le roi a fait des grâces toutes particulières, tant pour le trafic que pour les douanes, et même contre sa coutume qui est de ne voir aucun étranger, il leur donne accès dans son palais et les appelle ses enfants.

CHAPITRE SUIVANT

NOTES

1 - On se rappellera, pour rire, ce proverbe thaï qui dit qu'il vaut mieux se marier avec quelqu'un qui habite de l'autre côté de l'étang plutôt que de l'autre côté de l'océan. Au moins, si le navire coule, on peut récupérer le trésor. 

2 - Rappelons que contrairement au christianisme et au judaïsme, le bouddhisme (comme l'islam) ne considère pas le mariage comme un sacrement religieux. 

RETOUR PAGE D'ACCUEIL    Retour page d'accueil