RELATION DE CE QUI S'EST PASSÉ À LOUVO

Il y avait à la cour un grand mandarin nommé Ok-phra Phetracha (1), homme hardi et entreprenant. M. de Constance (2) s'aperçut au mois de mars que cet homme cabalait, qu'il sollicitait les mandarins contre M. Constance et les Français et avait gagné, entre autres, un favori du roi nommé Ok-phra Pi (3) à qui il [Phetracha] promettait la couronne après la mort du roi (4), qu'il faisait courir des bruits parmi le peuple que cette année devait être fatale au royaume par quelque grande révolution et tâchait d'éloigner les princes, frères du roi, de la succession, en inspirant au roi, dont la santé était mauvaise, de la défiance et de la haine pour ces princes (5).

M. Constance crut être obligé d'en avertir M. Desfarges (6) pour prévenir cet ennemi commun, ce qu'il fit en cette manière : il envoya deux pères jésuites (7) à M. Desfarges pour l'avertir de se tenir sur ses gardes et qu'on remuait dans le royaume, et qu'il l'avertirait de tout ce qui se passerait ; et quelques jours après il lui écrivit pour le prier de se rendre à Louvo (8) et qu'il était du service des deux rois.

M. Desfarges se rendit à Louvo. Là, M. de Constance l'instruisit de toutes choses et lui représenta que, le roi n'étant pas en état d'agir et les princes haïs du roi renfermés dans le palais à Siam (9), cet homme [Phetracha] se rendrait infailliblement le maître des affaires du royaume si l'on ne le prévenait et que, s'il se faisait roi, il perdrait la religion catholique et les Français qui n'étaient pas encore assez bien établis pour résister à tout un royaume ; que l'expédient le plus prompt était que M. Desfarges envoyât soixante ou quatre-vingts hommes, qu'on arrêterait cet homme sans peine avant que son parti fût formé et qu'on mettrait la terreur parmi les séditieux qui se dissiperaient.

M. Desfarges embrassa avec joie cette proposition, d'autant qu'il ne pouvait avoir en toute sa vie une occasion plus glorieuse que celle de sauver la couronne à un allié du roi de France et d'assurer les places de Bangkok et de Mergui, et dit qu'il voulait marcher lui-même avec les troupes.

M. Beauchamp (10), major de la place (11), était de cette conférence et il s'offrit à arrêter Phetracha et le tuer si on le voulait.

M. Desfarges eut ce même jour un entretien de deux heures sur le même sujet avec M. de Constance ; il l'instruisit de toutes choses plus au long, mais surtout l'avertit que, quand il passerait à Siam avec les troupes, on ne manquerait pas de faire courir le bruit que le roi était mort et qu'on le dissuaderait de monter à Louvo. « Mais, au nom de Dieu, lui dit-il, Monsieur, n'ajoutez point de foi à ces bruits populaires. Vous êtes persuadé que le roi est vivant, puisque vous venez de le voir. »

Il partit le lendemain de Louvo pour Bangkok. Le 13 d'avril, il fit mettre toutes les troupes en bataille et en choisit lui-même les meilleurs quatre-vingts hommes (12) avec lesquels il partit le lendemain, et six officiers de la queue (13). Quand il fut à Siam, il alla descendre à la loge française et l'on ne manqua pas de lui dire ce que lui avait prédit M. de Constance pour le dissuader d'aller secourir le roi et M. Constance.

M. Véret (14) le mena aux séminaires où M. de Lionne (15) lui confirma la même chose.

M. l'évêque de Métellopolis (16) dit à M. de Lionne qu'il ne fallait pas se décider si vite dans une affaire de cette importance et qu'il fallait envoyer un officier à Louvo pour voir si le roi était mort.

M. Desfarges envoya son lieutenant (17) qui trouva tout tranquille à Louvo et qui ne vit aucun mouvement. Il fut d'abord chez les pères jésuites qui avaient cette nuit-là observé une éclipse de lune (18) dont le roi avait envoyé lui-même demander des particularités, ainsi que ces père lui dirent. Il fut de là chez M. Constance où il trouva tout paisible.

M. Constance l'assura que le roi était en vie, aussi bien que le sieur Beauchamp, major de la place et le chevalier Desfarges (19) qui lui firent faire le tour du palais où ils trouvèrent une paix profonde. Il fut expédié sur l'heure avec une lettre de M. Constance pour M. Desfarges où il le priait de monter à Louvo avec ses troupes et que les choses étaient dans le même état qu'il les avait laissées en partant de Louvo, et qu'elles subsisteraient encore quelque temps.

M. Desfarges était avec ses troupes à une lieue et demie (20) de Siam, qui attendait le retour de M. Le Roy, lieutenant, qui arriva le lendemain au soir, et le lendemain matin M. Desfarges se rendit chez M. Véret et de là chez MM. les évêques (21) où il fut résolu qu'il n'irait point à Louvo et qu'il s'en retournerait à Bangkok (22).

Il envoya M. d'Assieu (23), capitaine en qui il avait beaucoup de confiance alors, pour avertir M. de Constance de son retour à Bangkok et des raisons qui l'avaient obligé de s'en retourner. Il arriva à Louvo le jour de Pâques (24), où il trouva tout tranquille aussi bien que sur les chemin, et assista le soir et le matin aux services qui se firent dans la chapelle de M. Constance où il était avec Mme Constance et plusieurs chrétiens de diverses nations.

M. Constance fut au désespoir d'apprendre par M. d'Assieu que M. Desfarges lui avait manqué de parole.

Il écrivit une seconde lettre à M. Desfarges et chargea M. d'Assieu de lui bien représenter la conséquence et les suites fâcheuses qui pourraient arriver si l'on ne prévenait pas les malheurs dont il l'avait averti, et il le priait par sa lettre de monter à Louvo avec ses troupes, à quoi M. Desfarges répondit qu'il était incommodé et qu'il ne pouvait pas dégarnir sa place (25).

Peu de temps après l'on fut pleinement convaincu que le roi n'était pas mort. Il se montra en public et donna une audience particulière aux pères jésuites, ce qui fit voir à M. Desfarges qu'on l'avait mal informé et cru trop légèrement.

M. Constance lui fit de grandes plaintes par ses lettres d'avoir révélé ses secrets et d'avoir suivi le conseil de gens qui lui étaient peu affectionnés.

M. Desfarges lui répondit qu'il l'accablait de plaintes et qu'il y était plus sensible qu'à la maladie qui l'arrêtait et que tout ce qu'il pouvait faire alors pour son service était de lui présenter un refuge dans Bangkok, ou au moins à Mme Constance et à son fils, s'il n'y voulait pas encore venir lui-même.

Mais M. Constance n'accepta pas ces offres, tant par la considération de son honneur qui aurait été flétri par cette fuite, laquelle l'aurait fait passer pour un traître, que pour la défense de sa cause et celle des Français qui ne pourraient subsister s'il abandonnait le gouvernement, et ne doutant pas qu'il ne le livrât aux ennemis s'ils le menaçaient de la guerre, comme il a fait par la suite avec Mme Constance.

Quoique nous eussions abandonné M. Constance, il nous demeura attaché jusqu'à la fin parce qu'il ne pouvait se soutenir sans nous comme nous ne pouvions subsister sans lui.

Il nous avait envoyé quelque temps auparavant deux cents vaches (26) dans la place et pressa souvent par ses lettres de prendre des vivres et des poudres ; entre autres, un jour, le sieur Beauchamp major de la place et M. Véret étant chez lui, il dit au major qu'une place de guerre devait avoir toujours des poudres et des munitions pour un an de siège et lui demanda combien il en faudrait pour soutenir un an de siège dans Bangkok. M. de Beauchamp lui répondit qu'il ne pouvait pas bien lui faire le détail sur-le-champ, sur quoi M. Véret dit au major : « Venez souper avec moi, nous ferons le compte ensemble, ensuite nous l'apporterons à M. Constance. »

M. de Beauchamp, major de la place, fut ensuite à Bangkok et à son retour dit à M. Constance qu'il y avait des munitions pour dix-huit mois dans la place et il n'y avait que vingt milliers (27) de poudre dans la place.

M. de Constance écrivit pour lors à M. Desfarges d'examiner si le fort du côté de l'Ouest pouvait incommoder celui du côté de l'Est (28) en cas qu'il arrivât des affaires, et s'il incommodait le fort du côté de l'Est, de lui écrire, afin qu'il envoyât des ordres pour le démolir. Je ne sais à quoi il a tenu qu'on ne l'ait démoli ; nous l'avons abandonné tout entier et du moment que nous l'eûmes quitté, les Siamois s'en emparèrent, d'où ils nous ont fort incommodés pendant tout le siège.

M. Constance a toujours commandé, jusqu'au jour de sa prise, des Siamois pour venir travailler aux fortifications.

Ok-phra Phetracha, par le moyen de ses partisans, en débauchait sur la fin une bonne partie (29).

M. Desfarges se plaignit à M. de Constance de cette désertion. M. Constance en fit rapport au roi, et le roi ordonna qu'on envoyât des exécuteurs de justice pour découper la peau de la tête aux mandarins qui commandaient les travailleurs (30). Ils arrivèrent à Bangkok, mais M. Desfarges demanda leur grâce.

Cependant Ok-phra Phetracha amassa du monde et forma son parti, pendant deux mois qu'on lui laissa de loisir. Pour cela, il faisait entendre au roi qui était dans une langueur mortelle et qui haïssait beaucoup ses frères que ces princes avaient dessein d'outrager son corps après sa mort en vengeance de mauvais traitements qu'ils avaient reçus de lui (31), ce que le roi appréhendait plus que la mort ; mais en même temps, il lui disait de ne rien appréhender, que lui et un autre mandarin nommé Ok-phra Pi, avec M. Constance et les Français, sauraient le défendre après sa mort comme pendant sa vie et lui feraient rendre les derniers honneurs et que pour cela ils formeraient un bon parti à la Cour et dans le royaume afin d'ôter au roi tous les soupçons qu'il pourrait avoir s'il apprenait quelque chose de leurs mouvements.

M. Constance prit le temps de la maladie du roi pour lui représenter de pourvoir à la sûreté de ses États en déclarant son successeur parmi tous ceux de la famille royale, espérant par ce moyen frustrer son ennemi de ses espérances et faire déclarer le royaume en faveur du légitime héritier (32). L'affaire fut proposée au Conseil.

Ok-phra Phetracha en fut extrêmement irrité contre M. Constance et dit que les premiers qui seraient assez hardis pour proposer au roi de leur donner pour maître un de ces princes contrefaits et inhabiles à régner, il le tuerait de sa main.

Il était impossible à M. de Constance d'avertir le roi de tout ce qui se passait. Le prince était obsédé nuit et jour pendant sa maladie (33).

De ces deux favoris, Ok-phra Pi et Phetracha, chefs de la conspiration, lesquels se voyant découverts se seraient portés aux extrémités comme ils firent au premier avis qu'en eut le roi, que parce que le roi, irrité contre ses frères et prévenu entièrement de ces vaines froideurs et du secours que lui promettaient ces deux traîtres, aurait cru que ce qu'on disait de leurs secrètes intrigues était pour son service, et qu'enfin quand le roi l'aurait cru, n'étant pas en état d'agir, il éclaterait en vain, ces conjurés étant maîtres dans le palais lèveraient le masque et se déclareraient, comme il arriva dans peu de jours (34).

Ok-phra Phetracha et Ok-phra Pi se brouillèrent à l'occasion d'un poste près le palais que chacun voulait occuper.

Ok-phra Pi connaissant dans cette encontre que Ok-phra Phetracha le jouait et voulait prendre pour lui la couronne qu'il lui avait fait espérer, alla se jeter aux pieds du roi et lui avoua son crime.

Le roi se mit dans une colère extrême contre Phetracha, fit venir M. Constance et lui fit de grands reproches de ce qu'il ne l'avait pas averti lui-même d'une conspiration qu'il ne pouvait ignorer.

M. Constance se disculpa auprès du roi par les raisons que je viens de dire et le roi ordonna tout haut en présence de plusieurs courtisans qu'on arrêtât le lendemain Phetracha, mais celui-ci ayant été averti prévint l'exécution en se rendant le lendemain au palais après midi, 18 de mai, et il environna le palais avec bien cent cinquante hommes et se rendit maître de la personne du roi.

M. Constance accourut au palais pour secourir le roi, accompagné des officiers français et quelques-uns de ses gardes qui furent arrêtés à la porte du palais (35).

M. Constance le fut en dedans par Phetracha même à la tête de son monde, et les trois officiers français le furent aussi et désarmés sur l'heure, ensuite remis en liberté pour ne point donner de défiance aux Français et les attirer tous ensemble dans un même piège qu'on leur tendit en cette manière.

Phetracha avait écrit à MM. les évêques et au sieur Véret qu'ils ne s'étonnassent point des bruits qu'ils entendraient dans le royaume, que tout y était fait par ordre du roi, qu'on n'en voulait ni à la religion ni aux Français et que les évêques étant des personnes aussi sages, il aurait besoin de leur conseil et de leur présence pour l'aider à soutenir le poids des affaires dont le roi l'avait chargé.

M. Véret écrivit une lettre à M. le chevalier Desfarges, que Beauchamp, major de la place, a fait voir à M. Desfarges et gardé, par laquelle il avertissait le chevalier que c'était à présent Ok-phra Phetracha qui commandait et qu'il ne fallait recevoir les ordres que de lui et qu'au net, ils étaient en sûreté comme dans Paris et dorénavant ils auraient voix au chapitre et part aux affaires (36).

M. de Lionne arriva ensuite à Louvo rempli de grandes espérances. Il ne voulut écouter aucun conseil, ni des pères jésuites ni des officiers qui avaient vu comme l'affaire s'était passée. Il soutint toujours qu'il fallait abandonner M. Constance comme un particulier et ne témoigner avoir aucune liaison avec lui (37).

Il fut appelé ensuite au palais par Phetracha avec MM. de Fretteville (38), le chevalier Desfarges et Beauchamp, major de la place. Il leur parla assis sur un carreau (39) environné de ses partisans et au milieu de quatre sabres, deux à droite et deux à gauche.

M. de Lionne qui s'était apparemment figuré mille choses avantageuses dans cet appel du grand mandarin, trouva que ce n'était pour autre chose que pour aller à Bangkok persuader à M. Desfarges de se rendre à Louvo de la part du roi, à faute de quoi les Français seraient regardés comme des usurpateurs et l'amitié royale rompue.

M. de Lionne arriva à Bangkok et comme il avait auparavant empêché M. Desfarges de monter pour M. Constance à Louvo, il lui persuada de le faire pour Ok-phra Phetracha. Je ne pénètre pas dans les raisons particulières de chagrin qu'il avait contre lui (40).

M. Desfarges qui avait dit à M. Constance, quand il l'appelait, qu'il ne pouvait pas quitter la place dans laquelle M. de Lionne et le sieur Véret lui persuadaient qu'il se défendrait contre tout le royaume, trouva deux mois après que la place était insoutenable. Quand Phetracha l'appela, il paraît en cela que ces messieurs avaient peur de perdre leur séminaire s'ils ne faisaient pas ce que voulait Phetracha, et néanmoins les uns et les autres avons tout perdu.

M. Desfarges partit de Bangkok avec son fils aîné (41), sans prendre conseil de personne que de M. de Lionne. Sitôt qu'il fut hors de la place, il fut entouré de vingt ou trente balons (42) qui le conduisaient avec de grands cris comme en triomphe. On lui avait fait croire que c'était pour aller prendre possession des maisons et charges de M. Constance, mais il s'aperçut bientôt qu'il était au pouvoir et à la discrétion de son ennemi.

En arrivant à Louvo, on le conduisit au palais avec ses deux enfants. Phetracha lui dit avec beaucoup de hauteur qu'il fallait qu'il sortît toutes les troupes de Bangkok et qu'il répondît sur trois choses : la première ce qu'il était venu faire en le royaume ; la seconde pourquoi il avait maltraité les Siamois et la troisième pourquoi il n'avait pas obéi au roi qui lui avait ordonné de venir à Louvo et pour quel dessein il était venu à Siam avec des troupes ; après quoi, si on le trouvait innocent, on le renverrait à Bangkok ou à la guerre contre les Laos.

Il parut de cette sorte sans faire aucune mention du roi notre maître. Il dit seulement qu'il était venu pour servir le roi de Siam et que si l'on n'agréait plus ses services, il ne demandait que des vaisseaux pour sortir du royaume.

Et on l'obligea à écrire une lettre à M. du Bruant (43) par laquelle il lui ordonnait de sortir de Mergui avec toutes ses troupes et de le venir joindre dans des bois qu'on lui marqua, pour aller faire ensemble la guerre aux ennemis du roi de Siam (44). Après cela, on le renvoya et l'on retint ses deux enfants qui furent mis aux fers avec MM. de Fretteville, de Saint-Vandrille, de Lasse (45) et des Targes (46) et tous les chrétiens de Louvo.

Dès ce soir même M. Constance fut mis à mort (47) quand Phetracha vit le peu d'intérêt qu'on prenait à lui. Il publia qu'il l'avait fait mourir avec Ok-phra Pi (48), comme deux traîtres au roi qui voulaient usurper la couronne.

Il fit ensuite égorger les deux princes frères du roi (49) et fit enlever Mme Constance de sa maison, la fit transférer dans une petite écurie, lui fit donner deux fois le rotin (50) et la question pendant cinq heures, ensuite des bastonnades.

Il fit persécuter de tous côtés les chrétiens de la manière du monde la plus cruelle. On pilla le séminaire, l'on traîna à la queue des chevaux MM. de Fretteville, le chevalier Desfarges et Vandrille (51), de Lasse et de des Targes ; Brissy (52), ingénieur, qui fut assommé de coups dont il mourut sur le champ.

Tous ces officiers avaient voulu se sauver de Louvo. On détacha sept cents hommes après eux qui n'osaient les approcher, mais ne pouvant gagner Bangkok, ils rendirent les armes après qu'on leur eût promis de ne leur point faire de mal, ce que l'on ne fit pas.

Phetracha ne fit point mourir de Siamois, il ne s'en prit qu'aux chrétiens, Pégous, Portugais, Anglais et Français. Toutes les prisons en étaient pleines, on pillait, on profanait, on violait impunément, un en mot l'on vit tous les chrétiens désolés dans les fers et les plus cruelles tortures.

Il n'y eut que les pères jésuites à qui l'on n'a jamais fait de tort. Ils étaient logés dans une maison du roi (53) qu'on laissa en paix, et cette maison fut un asile inviolable pour tous ceux qui s'y retirèrent, au nombre de vingt, tant Castillans, Portugais, Anglais que Français (54).

Le roi, même dans la captivité, leur envoya un grand mandarin du royaume accompagné de plusieurs autres avec l'agrément de Phetracha, pour savoir de leurs nouvelles et leur distribuer de l'argent par la considération qu'ils avaient des grandes recommandations que le roi notre maître lui avait faites de ces pères (55).

Le roi demanda dans sa maladie de voir le père de Bèze, jésuite, et M. Paumard (56), prêtre du séminaire, qu'il consultait souvent pour sa santé. Il leur parla plus souvent de l'état des affaires que de sa maladie et leur témoigna le déplaisir qu'il avait de tout ce qui était arrivé et se plaignit qu'il avait fait mourir M. Constance injustement, et fort souvent, dans la captivité, il cria et se plaignit hautement de la manière indigne dont Phetracha le traitait.

À Louvo, 1688 (57).

PAGE SUIVANTE - LE SIÈGE DE BANGKOK - JANVIER À AOÛT 1688

NOTES :

1 - L'auteur épelle Opra Pitratcha. Frère de lait du roi Naraï, Phetracha était général en charge des éléphants royaux. Il régna sous le titre de Phra Phetracha entre 1688 et 1703. 

2 - Ou Monsieur Constance, ainsi que les Français nommaient Constantin Phaulkon, aventurier grec devenu le favori du roi Naraï avec la haute main sur les affaires de l’État. 

3 - Phra Pi ou Mom Pi, jeune page roturier recueilli très jeune au palais et considéré comme le fils adoptif du roi Naraï. L'auteur écrit Opra Py

4 - Phra Naraï, 27ème roi d’Ayuthaya, régna sur le Siam entre 1656 et 1688. Unanimement décrit par les Français comme un esprit curieux et cultivé, les excès de sa politique d’ouverture aux étrangers suscitèrent largement le coup d’État nationaliste de 1688. 

5 - Le roi avait deux demi-frères, Chao Fa Aphaïtot et Chao Fa Noï, ainsi décrits par l'abbé de Choisy (Journal du voyage de Siam, 12 novembre 1685) : l’un qui a trente-sept ans, et est impotent, fier, et capable de remuer, si son corps lui permettait d’agir ; l’autre qui n’a que vingt-sept ans, est bien fait, et muet. Il est vrai que l’on dit qu’il fait le muet par politique. 

6 - L’auteur épelle defarges. On trouve également de Farges ou des Farges dans d’autres relations. Il s’agissait du général commandant en chef des troupes françaises au Siam. Matamore borné et autoritaire, voire caractériel, d'une cupidité et d'une avarice sans borne, il fut unanimement détesté, tant par ses officiers que par ses propres enfants. Il mourut en mer lors de son voyage de retour en France. 

7 - Les pères Claude de Bèze et Marcel Le Blanc, deux des quatorze jésuites-mathématiciens envoyés au roi de Siam par Louis XIV, et qui ont rédigé chacun une relation des évènements de 1688. 

8 - Aujourd'hui Lopburi en Thaïlande à 98 kilomètres au nord d'Ayuthaya. Le roi Naraï y avait fait bâtir un palais où il passait la plus grande partie de l'année. 

9 - Pour les Européens, le nom Siam désignait à la fois le royaume et, comme ici, la capitale Ayutthaya. 

10 - mr de baucham, dans le manuscrit. 

11 - Le major, dans une place de guerre, est un officier qui doit y commander en l'absence du gouverneur et du lieutenant de roi, veiller à ce que le service militaire s'y fasse avec exactitude (Encyclopédie de Diderot et d’Alembert). Par un brevet signé à Versailles le 31 janvier 1687 le sieur de Beauchamp, ci-devant capitaine au régiment de la Reine, était commandé pour occuper les fonctions de major dans le premier poste qui sera occupé à Siam (A.N. C1/27 ff° 41v°-42r°). Selon le témoignage du père de Bèze, il avait la confiance de Desfarges et bénéficiait de la considération de Phaulkon. Dans une relation publiée en 1691, l’ingénieur et officier Vollant des Verquains, qui le détestait, dénonca largement son opportunisme et son appât du gain, le décrivant comme une créature du général (Histoire de la révolution de Siam, 1691, p. 38). 

12 - Desfarges écrit dans sa relation (Relation des révolutions arrivées à Siam…, 1691, p. 11) : Je partis de Bangkok avec soixante et dix hommes et cinq officiers, plein d'inquiétude poutant pour le reste de ma garnison que j’étais obligé de laisser en si petit nombre. 

13 - L'expression n'est pas claire et nous ne l’avons retrouvée dans aucun autre document militaire de l’époque. Peut-être l’auteur a-t-il voulu désigner les officiers réformés, qui contrairement aux officiers en pied, n’étaient en charge d’aucune compagnie particulière, mais assuraient des tâches de soutien pour soulager le travail des officiers en pied. C’est effectivement en qualité de capitaine et de lieutenant réformés que d’Assieu et Le Roy, deux des officiers ayant participé à cette opération et cités plus loin, avaient été commandés pour se rendre au Siam (A.N. Col. C1/27 f° 10r°). Le dictionnaire de Trévoux indique qu’on appelle encore réformés des officiers qui n’ont jamais été en pied, mais qui ont obtenu des lettres de lieutenant, ou une commission de capitaine ou colonel, à la suite [à la queue ?] de quelque régiment. La Touche (Deloffre et Popin, Relation de ce qui est arrivé dans le royaume de Siam, 1998, p. 310-311) ne mentionne que cinq officiers savoir deux capitaines, MM. d’Assieux et Des Farges l’aîné ; deux lieutenants, les sieurs Le Roy et de la Héronnière, et un enseigne, le sieur Danglard, tous bien armés et tous gens sur qui il [Desfarges] pouvait faire fond. 

14 - veret dans le manuscrit ; on trouve également Verret dans d’autres documents. Le sieur Véret succéda à Deslandes-Boureau à la direction du comptoir de Siam. À la lumière de tous les témoignages, il apparaît comme un personnage cupide et faisandé qui faisait passer son enrichissement personnel bien avant les intérêts de la Compagnie. 

15 - Artus de Lionne, fils du secrétaire d'État Hugues de Lionne. Né en 1655 à Rome, il arriva au Siam en 1681 et en apprit la langue, connaissance qui le fit choisir pour raccompagner l'ambassade du chevalier de Chaumont et servir d'interprète aux trois ambassadeurs siamois qu'il suivit pendant tout leur séjour en France. Il se rembarqua pour le Siam avec l'ambassade La Loubère-Céberet. Nommé coadjuteur de Mgr Laneau le 20 mai 1686 et évêque de Rosalie le 5 février 1687, l'abbé de Lionne refusa cette double nomination et n'accepta d'être évêque qu'en 1696. Il gagna la Chine en 1690, puis revint en Europe en 1702. Il mourut à Paris en 1713. 

16 - Louis Laneau. Né en 1637, il arriva dans le royaume en 1664 en qualité de vicaire apostolique de Nankin et du Siam et fut sacré évêque in partibus de Métellopolis le 26 mars 1674 à Ayutthaya. Il joua un rôle considérable dans l'établissement du séminaire des Missions Étrangères et fut emprisonné et durement persécuté lors du coup d'État de 1688. Il mourut à Ayutthaya le 16 mars 1696. 

17 - Le lieutenant Le Roy, cité plus bas. 

18 - Il y eut une éclipse partielle de lune visible d’Ayutthaya dans la nuit du 15 au 16 avril 1688. 

19 - Fils cadet du général. Desfarges s’était embarqué pour le Siam avec ses trois fils, le chevalier, le marquis et l’abbé. Seuls les deux premiers demeurèrent dans le royaume avec leur père ; l’abbé revint en France sur le navire le Gaillard avec La Loubère et le père Tachard. On trouve mention de sa mort dans le Journal de Dangeau daté de Marly, le 10 novembre 1690 : l’abbé de[s] Farges est mort ; il avait une abbaye de 5 ou 6 000 livres de rente auprès de Thouars ; il est fils de de[s] Farges qui était à Siam, et que l’on ne sait pas ce qu’il est devenu. 

20 - Une lieue représentait environ 4 kilomètres. 

21 - Mgr Laneau, évêque de Métellopolis, et l'abbé de Lionne, évêque de Rosalie. 

22 - Véret, l'abbé de Lionne et Mgr Laneau, pour des raisons diverses, pesèrent lourdement dans cette décision par laquelle Desfarges montrait clairement que les Français abandonnaient Phaulkon à son sort. Beaucoup d'historiens ont vu dans cette « trahison » le tournant des événements. Pour notre part, nous serions davantage enclins à penser qu'un coup de force de Desfarges contre Phetracha, même s'il avait réussi, ce qui est peu probable, n'aurait fait que différer un mouvement de libération nationale qui paraissait inéluctable. Il est difficile d'imaginer que quatre-vingts soldats fatigués et démoralisés - c'était alors les seules ressources de Desfarges - aient pu bouleverser le destin d'une nation. Les témoignages divergent tellement entre ceux qui n'ont remarqué aucun mouvement de troupes et ceux qui ont vu, comme Véret ou l'abbé de Lionne, tout le royaume en arme et des camps abritant plusieurs milliers de Siamois qu’il est difficile aujourd’hui de juger du bien-fondé de la décision du général. Nous retiendrons tout de même cet extrait d'une relation que Beauchamp écrivit à Middelbourg le 17 novembre 1689 et dans laquelle il relate un épisode de son séjour à Pondichéry : J'ai pris la déposition de l'ambassadeur et de l'otage qui ont déclaré que les gens qui travaillaient dans la place étaient gens d'Ok-phra Phetracha et qu'il avait toujours trois ou quatre mille hommes dans les bois de Bangkok et qui n'attendaient que ses ordres pour nous venir couper la gorge. Je lui demandai si M. Constance le savait ; il me dit que non. Je lui demandai si Ok-phra Phetracha savait que M. Desfarges dût monter à Louvo, il me dit que oui, qu'il l'attendait avec quinze mille hommes qui étaient dans les pagodes et les bois. (A.N. Col. C1/25 f° 82r°). 

23 - dasieux dans le manuscrit. On trouve de multiples épellations de ce nom : d'Acieux, Dacieux, Dacieu, Dacia ou d'Assieux, qui sont toutes plausibles. Les documents officiels rédigés à Versailles mentionnent d'Assieu, c'est l'orthographe que nous avons retenue. 

24 - Dimanche 18 avril 1688. 

25 - Cette indisposition avait toutes les apparences de la maladie diplomatique. Beauchamp, dont les témoignages sont souvent peu fiables lorsqu’il s’agit du général, évoque une autre maladie de Desfarges survenue à la fin de juin 1688 et qui démontre, s'il en était besoin, que l’homme était dur au mal : Je l'ai vu, et toute la garnison, sur le fossé avec la fièvre disant, quand on le priait de prendre du repos, qu'il ne songeait pas à son mal quand il travaillait pour le service et la gloire du roi. (B.N. Ms. Fr. 8210 f° 544r°). Vollant confirme que, cette fois-là, Desfarges se portait le mieux du monde, mais qu'il feignit une maladie pour avoir un prétexte de ne pas remonter à Louvo et pour couper court à toutes les instantes prières que lui fit faire M. Constance. (A.N. Col. C1/25 f° 88v°). 

26 - Ce chiffre est confirmé par le père Le Blanc (Histoire de la révolution du royaume de Siam arrivée en l’année 1688, 1692, I, p. 104). Il n’y avait que cent vaches selon Beauchamp (B.N. Ms. Fr. 8210 f° 507r°), et entre quatre-vingts et cent d’après Vollant (op. cit., p. 80-81) qui précise qu’on ne put les tuer faute de sel pour les conserver. 

27 - Un millier valait mille livres. Il s'agissait de la livre de Paris, dite livre poids de marc, qui pesait environ 489 g. La Touche atteste que l’armement était important, puisque le fort des Français était défendu par deux cents pièces de canon (op. cit. p. 321). Confirmant les propos de l’auteur de la relation, Vollant (op. cit. p. 86) indique que les vaisseaux français avaient apporté vingt milliers de poudre, dont il restait encore seize à dix-sept milliers à la fin du siège. Le père Le Blanc rapporte que Phaulkon avait pressé Desfarges de prendre des poudres dans les magasins du roi de Siam et des vivres autant qu'il en faudrait pour un an de siège si on avait à le soutenir jusqu'à l'arrivée des vaisseaux de France ; mais on lui fit réponse qu'on avait déjà des poudres et qu'il n'y avait point encore de magasins pour en prendre davantage. (op. cit., I, p. 104-105). Il est difficile aujourd’hui d’estimer précisément ce que représentaient ces vingt milliers de poudre ; Desfarges et Beauchamp se plaignirent par la suite d’en manquer, et l’auteur de la relation indique clairement qu’à ses yeux, cette quantité était insuffisante pour soutenir un long siège. 

28 - Faute de troupes suffisantes, Desfarges ne pouvait défendre ces deux forts, situés de part et d'autre du fleuve Chao Phraya. Il choisit d'occuper le fort de l'Est érigé sur la rive gauche à l'opposé de la ville, et abandonna celui de l’Ouest aux Siamois sans le détruire complètement, ce qui fut une erreur stratégique lourde de conséquences. 

29 - En plus de ces désertions volontaires, Beauchamp accusa Vollant des Verquains d’avoir débauché un grand nombre de Siamois pour construire, à son compte, des maisons de plaisance, ce dont Desfarges fut tellement irrité qu'il fit mettre l'ingénieur aux arrêts pendant quelques heures (B.N. Ms. Fr. 8210 f° 514v°-515r°) ; toutefois, la haine que le major vouait à Vollant était telle que cette affirmation est à considérer avec la plus grande prudence. 

30 - Ce châtiment réservé aux nobles consistait à entailler la peau du crâne avec le tranchant d'un sabre. 

31 - Les deux frères du roi étaient alors en disgrâce, l'un, rapporte le père Le Blanc (op. cit., I, p. 18-19) par ses emportements qui lui firent souvent perdre le respect ; l'autre par la hardiesse qu'il eut de débaucher la femme la plus favorisée du sérail et tous deux par la malheureuse conjuration des Macassars, dans laquelle ils se trouvèrent engagés, ce qui avait changé la bonne volonté du roi pour eux en aversion et l'avait obligé de les tenir en prison perpétuellement dans le palais de Siam. 

32 - Dans la tradition siamoise, l'héritier légitime de la couronne était le frère aîné survivant du roi. Toutefois, cette règle fut rarement appliquée et l'histoire du Siam est émaillée d'une longue suite d'usurpations, souvent conclues dans le sang. En tout état de cause, le souverain pouvait désigner par avance son successeur, sans que rien ne garantisse que son choix serait respecté. 

33 - Cette maladie reste mal identifiée. Les témoins ont décrit une fièvre récurrente, une toux obstinée et des difficultés respiratoires. Le père de Bèze (Drans et Bernard, Mémoire du père de Bèze sur la vie de Constantin Phaulkon, 1947, p. 94) évoque une santé assez délicate et une toux asthmatique persistant depuis quatre ou cinq ans, qui s'amplifia brutalement au mois de février 1688. Des rumeurs d'empoisonnement ont parfois circulé, impliquant les Hollandais et Daniel Brockebourde, un chirurgien protestant natif de Sedan. On assure, écrit François Martin, fondateur et directeur du comptoir de Pondichéry, qui fait état « d'informations sûres », que l'on a des témoignages par les mêmes informations qu'on mêla du poison dans un breuvage qu'on donna au roi, qui avança beaucoup sa mort. (Mémoires de François Martin, 1934, III, p. 15). Une déposition d'origine suspecte signée par le français Rival, gouverneur de Phuket, et conservée aux Archives Nationale de Paris (A.N. Col. C1/24 ff° 58r°-59r°) reprend ces mêmes accusations. Le Journal de la Mission du 10 septembre 1688, soit deux mois après la mort du roi Naraï, rapporte un fait troublant : Le 10, le capitaine de la faiturie hollandaise et maître Daniel, qui quoique français par la naissance garde un fond de haine insatiable contre le nom Français, et principalement contre les prêtres et les religieux, furent, je ne sais pourquoi, dans le palais, et reçurent par présent du roi, le premier une boîte d'or, le second une boîte d'argent, avec la qualité d'Ok-phra donnée à l'un et à l'autre. (Launay, Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, p. 228). Martineau, le rédacteur du journal, ajoute que cette gratification avait toutes les apparences d'une récompense. On peut effectivement se demander en remerciement de quelle basse besogne… 

34 - La phrase est amphigourique à souhait. Ainsi, on ne sait trop de qui proviennent ces vaines froideurs dont le roi était prévenu. 

35 - Les officiers français étaient Beauchamp, le chevalier de Fretteville et le chevalier Desfarges, fils cadet du général. De Bèze (op. cit. p. 115) indique que la garde personnelle de Phaulkon se composait de quinze soldats anglais et quelques autres européens ; quelques lignes plus loin (p. 116) il précise que ces autres Européens étaient des Portugais. Beauchamp, trouvant peut-être qu'il était peu glorieux pour un officier français de se faire arrêter par cent cinquante Siamois, n'hésite pas à pas à parler de deux mille soldats (B.N. Ms. Fr. 8210 f° 521v°-522r°), et affirme qu’il ne se rendit que sur la prière de Phaulkon, qui lui dit, d’une voix tremblante : Seigneur Major, rendez à Pitracha [Phetracha] votre épée. 

36 - Pour sa propre sécurité, Véret, que Saint-Vandrille décrivait comme ennemi juré de M. Constance et grand ami d’Ok-phra Phtracha qui lui écrivait de temps en temps des lettres (A.N. Col. C1/25 f° 107r°), avait tout intérêt à se débarrasser de Phaulkon, vraisemblablement informé des multiples malversations et canailleries que le chef du comptoir commettait régulièrement au détriment des intérêts de la Compagnie. Le chevalier de Forbin, arrivé au Siam en 1685 avec l’ambassade de Chaumont et qui y demeura quelque temps à la demande du roi Naraï, révèle une anecdote qui éclaire la haine qui régnait entre le chef du comptoir et le favori grec : abusant de son autorité, Phaulkon avait fait arrêter le sieur de Rouan, un marchand français protestant qui avait refusé de lui céder à vil prix du bois de santal. Véret, voulant avoir satisfaction de l’affront qu’il prétendait avoir été fait à la nation (Mémoires du comte de Forbin, 1730, I, p. 144), alla demander raison au roi de cet abus de pouvoir. Le souverain, tout entier acquis aux Français, prit fait et cause pour le marchand et menaça de châtier M. Constance qui ne dut sa grâce qu’à l’intervention de Forbin, dont le chevalier fut d’ailleurs bien mal récompensé. 

37 - On verra plus loin à plusieurs reprises que l’auteur de la relation n’était pas très porté sur la conduite de l’abbé de Lionne. 

38 - Ancien garde-marine, page de la chambre du roi, le chevalier de Fretteville faisait partie des douze gentilshommes qui accompagnèrent l'ambassade de Chaumont en 1685. Il revint en France puis se rembarqua pour le Siam en 1687 avec l'ambassade La Loubère-Céberet. 

39 - Selon Furetière, un grand oreiller ou coussin carré de velours. 

40 - La construction de la phrase n’est pas claire, et l’on ne comprend pas très bien contre qui l’abbé de Lionne avait des raisons particulières de chagrin. Il s’agit vraisemblablement de Phaulkon. Les archives des Missions Étrangères conservent une violente diatribe non signée, mais de l'écriture de l'abbé, qui en dit long sur l'inimitié qui régnait entre le missionnaire et le favori grec : détesté de toutes les nations qui sont en Siam et aux environs ; qui a rompu avec tous par ses manières insupportables ; qui n'a pas un ami et n'en peut avoir ; qui par le commerce qu'il a avec les Français fait que les Siamois, qui le croient uni aux Français, haïssent les Français à cause de lui ; qui, ayant rompu avec toutes les nations, ne se peut conserver auprès du roi de Siam que par les Français, le roi de Siam croyant qu'il contribue beaucoup à cela ; qui est détesté de tout le peuple de Siam pour les impositions qu'il fait mettre sur les habitants ; qui, si le roi venait à mourir, serait déchiré en mille pièces par les Siamois ; avec qui on ne gagnera jamais rien par amitié, mais selon qu'il espérera ou craindra, si on lui remet les choses ; qui fera échouer le voyage à venir comme les autres et trouvera moyen de se conserver toute l'autorité ; qui, s'il peut, ne manquera point de faire revenir les Anglais et de les mettre en parallèle avec les Français, pour dominer sur tous les deux ; enfin vrai Grec de nation et de naturel. (Launay, op. cit., 1920, I, pp. 124-125). 

41 - Le marquis Desfarges. 

42 - Mot d'origine portugaise qui désignait de grands bateaux à rames creusés dans de gigantesques troncs d'arbre. Ces embarcations légendaires, souvent somptueuses, étaient réservées aux nobles et aux mandarins. Toutes les relations de l'époque les ont largement décrites. 

43 - Un brevet signé de Versailles le 31 janvier 1687 désignait le sieur du Bruant, major du régiment de Feuquière, pour commander sous les ordres du sieur Desfarges le second poste qui sera occupé par ses troupes dans le royaume de Siam, avoir en toutes occasions le premier commandement après lui, et faire ses fonctions en son absence. (A.N. C1/27 f° 40v°). François Martin (Mémoires, II, p. 520) le décrivait comme un esprit fin, délicat, qui savait beaucoup, mais fort difficile à s’entretenir longtemps en intelligence avec lui ; sa grande délicatesse lui faisait observer jusqu’aux moindres mouvements des personnes ; extrêmement défiant, il n’était pas aimé des officiers par la peine qu’il y avait de ménager son amitié ; il demandait la soumission dans les subalternes et beaucoup de déférence. 

44 - Cette lettre fut volontairement rédigée dans un invraisemblable galimatias, satisfaisant pour les Siamois, mais qui démontrait à l'évidence à un Français qu'elle avait été écrite sous la contrainte. Le stratagème fonctionna parfaitement et du Bruant, devinant sans peine l'avertissement de Desfarges, demeura à Mergui. 

45 - Delas, ou encore Dilas suivant d'autres sources. On trouve un De Laze, officier du roi, sans doute le même, dans le Catalogue des prisonniers ecclésiastiques et laïques dressé par le missionnaire Martineau en 1690 (Launay, op. cit., I, p. 248), ce qui indiquerait que cet officier faisait partie des troupes que Desfarges laissa en arrière et qui furent capturées par les Siamois. À en croire le journal de la Mission, leur traitement fut particulièrement rude : il y en eut d'entre eux qui furent traînés le long des rues et chemins, déjà à demi-morts de coups, avec la cangue au col, à peu près comme on ferait à un chien mort pour le jeter à la voirie. Tous furent amenés à la ville chargés des cinq prisons, après avoir passé plusieurs jours, tant à la barre qu'à Bangkok, dans des tourments qu'il serait difficile d'exprimer (Launay, op. cit., I, p. 222). Une fois libéré, Delas se réfugia, comme la plupart des Français, au séminaire des Missions Étrangères, où il causa bien des soucis aux bons pères, ainsi que s'en plaignit amèrement Mgr Laneau dans une lettre du 21 décembre 1693 adressée à M. de la Vigne : pour les officiers, comme ils se regardaient au-dessus du commun, aussi ne faisaient-ils pas grand cas de ce que nous leur disions ; et ils nous ont donné assez d'exercice durant le temps qu'ils ont été en notre séminaire ; et nous n'y avons eu de la paix que lorsqu'ils en ont été dehors. Il est vrai que ç'a été par notre faute, à cause que dans les commencements qu'ils y vinrent, nous avions trop d'égards pour eux, et surtout M. Martineau qui fait trop de distinction ; mais comme ils en ont abusé, ils lui ont fait payer bien cher ses déférences, particulièrement les sieurs Bellemont et Delaz. (Launay, op. cit., I, p. 277). 

46 - detarges dans le manuscrit. On trouve également mention de ce Des Targes dans la relation de La Touche. Toutefois, vu la similitude des noms, les relations font souvent une confusion entre Desfarges et Destarges. 

47 - Aucun Occidental n'assista à cette exécution qui eut lieu à Thale Chupson, une sorte de Trianon siamois en déhors de Lopburi, très probablement le 5 juin 1688. 

48 - Phra Pi fut exécuté seize jours auparavant, devant la porte même de la chambre du roi Naraï où il s'était réfugié, le vingtième de mai, deux heures avant le jour, d’après le père Le Blanc (op. cit. p. 156). 

49 - C'est peu vraisemblable, la tradition étant de ne jamais verser le sang royal. Les châtiments en usage au palais royal furent codifiés par le roi Borommatrailokana en 1450, dans un document intitulé Kot Monthian Ban (la Loi du Palais). Les princes de sang condamnés à mort devaient être enfermés dans un sac de velours rouge, puis assommés et étouffés avec des gourdins de bois de santal. C'est très certainement ce mode d'exécution qui fut appliqué aux deux frères du roi. 

50 - Branches d'osier qui servaient de verges. Le père de Bèze décrit ainsi ce supplice (op. cit., p. 14) : C'est un châtiment fort commun parmi les Siamois, mais qui ne s'emploie à l'égard des gens considérables que pour de grands crimes. On suspend un homme par les deux mains et on le frappe sur le dos qu'il a nu jusqu'à la ceinture, avec de petits rotins environnés de cordelettes fort dures. Le nombre de coups est proportionné aux fautes, mais on enlève pour l'ordinaire la peau du dos de la violence des coups. 

51 - Le lieutenant Saint-Vandrille, auteur d’une relation conservée aux Archives Nationales de Paris (Col. C1/25 f° 106r°-117r°). 

52 - bissy dans le manuscrit, de Bressy, ou Brécy selon d'autres relations. 

53 - Cette information est d'autant plus intéressante qu'elle ne se trouve dans aucune autre relation. 

54 - Le père Le Blanc confirme dans des termes très proches l’immunité dont bénéficièrent les Jésuites : Les pères jésuites que tout le monde avait cru devoir être pillés et massacrés, furent les seuls qui sortirent de Louvo sans rien perdre. Leur maison toute environnée qu'elle était de gardes, fut pendant toute la persécution un asile inviolable pour tous les chrétiens qui purent s'y retirer. (Op. cit., I, p. 352). 

55 - Phetracha leur fit même donner à chacun cinquante écus, écrit Beauchamp dans sa relation (B.N. Ms. Fr. 8210 ff° 542v°-543r°), plutôt pour reconnaissance des bons offices qu'ils avaient rendus aux chrétiens, sujets du royaume, que pour avoir fait tous leurs efforts pour faire monter M. Desfarges avec ses troupes à Louvo. Selon le père Le Blanc (op. cit., p. 348), sept jésuites, qui mirent tout l’argent entre les mains du supérieur, bénéficièrent de ces largesses. Ces flagrantes inégalités de traitement inspirèrent un mot féroce à Robert Challe : Les R.P. jésuites seuls y ont été à couvert de la persécution, et leur politique y a si bien réussi que bien loin d'y avoir été tourmentés, on leur a donné à chacun cinquante écus pour se retirer ; sur quoi on dit assez plaisamment que ce nouveau roi de Siam ne connaît guère son monde, de prétendre se défaire des missionnaires à force de tourments, et des Jésuites par de l'argent ; que c'est bien plutôt le véritable moyen de les y attirer les uns et les autres, puisque chacun y trouvera ce qu'il cherche. (Deloffre et Popin, Journal du voyage des Indes orientales de Robert Challe, 1998, p. 159). 

56 - pamar dans le manuscrit. Arrivé au Siam en 1676, le missionnaire Étienne Paumard possédait des connaissances médicales qui lui permirent en diverses occasions de soigner et de guérir le roi Naraï, Phaulkon et plusieurs mandarins. Peut-être en reconnaissance de ces bons services, il fut laissé en liberté pendant les événements de 1688 et apporta un secours précieux aux prisonniers. Il mourut à Ayutthaya le 20 octobre 1690. 

57 - L'absence de ponctuation peut donner lieu à deux interprétations de cette phrase : de la façon dont Phetracha le traitait à Louvo – 1688, ou bien celle que nous avons privilégiée, considérant plus logiquement nous semble-t-il que À Louvo, 1688, indique le lieu et la date où le texte a été rédigé. 

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