ÉPILOGUE

Cette pénurie de témoignages sur l'expédition de Phuket est somme toute logique, puisque la plupart des acteurs qui y ont participé sont morts sur le chemin du retour. Il y a peu de probabilité que notre auteur anonyme ait échappé au sort commun ; c'est qui nous incite à penser qu'il avait laissé sa relation à Pondichéry, ou qu'il ne faisait pas partie des troupes qui tentèrent de regagner la France après l'expédition.

Entre le 11 et le 21 février 1690, plus de trois cents soldats et quarante officiers s'entassèrent dans le petit comptoir qui n'avait pas les moyens de nourrir toutes ces bouches. Les hommes étaient démoralisés, les désertions se multipliaient. Il était urgent de rentrer au pays.

Sur la demande de François Martin, on laissa 108 soldats en deux compagnies pour défendre le comptoir menacé par le grand Moghol après la mort de Sommaji Raja. Les officiers en étaient les capitaines de la Roche du Vigier et de la Comme, mort héroïquement le 1er septembre 1693 lors de la prise de Pondichéry par les Hollandais (1), le premier lieutenant de la Corbinaye, et l'enseigne de la Cotteraye.

Dans la nuit du 21 au 22 février 1690, le reste des troupes embarqua à bord de l'Oriflamme. Les deux navires marchands, le Lonray et le Saint-Nicolas, étaient également du voyage. Il est possible qu'on ait dispersé quelques soldats sur l'un ou l'autre de ces deux navires, toutefois l'Oriflamme, fort de ses 750 tonneaux, était suffisamment vaste pour accueillir les deux cents hommes et leurs officiers.

La traversée fut un désastre. Les vaisseaux, qui ne pouvaient relâcher au Cap en raison de la guerre avec les Hollandais, naviguèrent de conserve jusqu’à la baie de Tous-les-Saints au Brésil. Ceux qui n’avaient pas péri pendant la traversée s’exposèrent encore à la fièvre jaune qui ravageait la contrée. Ayant repris leur route, les trois navires furent séparés par une tempête, et l’Oriflamme se dirigea seul vers les Antilles. D’après les lettres reçues par François Martin à Pondichéry en février 1692, quantité de soldats, matelots et officiers périrent entre le Brésil et les Caraïbes, parmi lesquels Desfarges, M. de Cornuel capitaine en second, l’intendant et le premier lieutenant (2).

Le navire aborda les côtes de la Martinique sans doute au début de l’automne 1690. On l’accusa d’avoir introduit dans l’île le mal de Siam, qu’on assimilait alors à une forme de peste et qui n’était autre que la fièvre jaune apportée du Brésil (3). M. de l’Estrille mourut sur la terre antillaise (4) et les fils de Desfarges, peu affectés par la mort de leur père et sans doute peu pressés de rentrer en France, dilapidèrent sans vergogne la fortune amassée par le général. Sitôt qu’ils furent arrivés ici, rapporte Robert Challe (5), s’appuyant sur le témoignage de M. Clé, l’un des capitaines de la colonie, leur premier soin fut d’y faire des connaissances. Cela leur fut aisé : tous deux bien faits et d’esprit et de corps, tous deux dans la fleur de leur âge, et tous deux jetant l’or à pleines mains, trouvèrent ce qu’ils cherchaient. Ce ne fut pendant deux mois de séjour, qu’une suite perpétuelle de festins, de danses et d’autres plaisirs ; et tous payés bien cher. Soit dit en passant, et sans nommer les masques, je connais quatre femelles qui ne se sont pas vendues fort cher à des gens de nos vaisseaux, et dont la moins belle et la plus vieille a pourtant fait payer ses faveurs jusqu’à quatre et cinq cents pistoles d’Espagne aux discrets et généreux marquis et chevalier Desfarges. J’en connais une entre les autres, dont je rapporterai bientôt l’histoire sous le nom de Fanchon, qui est d’une beauté à charmer, âgée au plus de vingt-six ans, qui a vendu les siennes mille pistoles au chevalier ; outre pour plus de quatre cents pistoles de vases, de toile, d’étoffes et d’autres curiosités des Indes qu’elle en a tiré : ce qui a été le prix de quelques embrassades que les geôliers du Châtelet avaient eues gratis. Enfin, après une escale de six mois, au cours de laquelle les fils Desfarges dépensèrent plus de 50 000 écus [150 000 livres] chacun à leurs seuls divertissements (6), l’Oriflamme reprit sa route vers les côtes bretonnes. Il n'y arriva jamais. Naufrage ou combat naval, le navire fut perdu corps et biens vers le mois de mars 1691 et avec lui disparurent la plupart des acteurs et des témoins des événements du Siam. Des nouvelles parvinrent à la Cour quelque temps avant le naufrage du vaisseau, et le marquis de Dangeau nota sobrement dans son Journal du 9 mars 1691 : On a appris que M. Desfarges, son fils, et M. du Bruant, qui avaient été envoyés Siam pour y mener des troupes en 1687, sont morts sur la mer en revenant. On a appris cela par un vaisseau de la Compagnie qui a trouvé en mer le vaisseau sur lequel ils revenaient ; il a rapporté aussi que le capitaine du vaisseau était mort ; il s'appelait M. de l'Estrille (7). Les deux navires marchands suivirent un autre itinéraire et revinrent en France sains et saufs. Le Lonray mouilla à Brest le 1er mars 1691, et le Saint-Nicolas à Roscoff le 5 mars (8).

Entre le 12 et le 24 janvier 1692, le navire le Gaillard, appartenant à l'escadre Duquenne-Guiton en mission dans les Indes orientales, fit escale à Pondichéry avant de regagner la France. Parmi les passagers qui débarquèrent se trouvaient le missionnaire Nicolas Charmot et l’infatigable jésuite Guy Tachard, dont la maxime béatement optimiste était toujours que dans les entreprises apostoliques la contradiction est un gage du succès (9), et qui accomplissait là son troisième voyage vers le royaume de Siam dans l'espoir de recoller les morceaux de son rêve brisé ; parmi les passagers qui embarquèrent, un rescapé de la déroute de Mergui, l'officier La Touche. La chance voulut que l'écrivain du vaisseau ne fût autre que Robert Challe, l’auteur du magnifique Journal d'un voyage fait aux Indes Orientales dont le manuscrit olographe a été récemment publié, qui recueillit la relation de ce témoin majeur. Challe note dans son Journal du 19 mars (10) : Il repasse avec nous en France un nommé M. de La Touche lieutenant qui était dans ce royaume pendant tous les troubles et qui a même été fait prisonnier. Il a fait une relation de tout, et j'ai fait en sorte de l'avoir. Vous la trouverez à la fin de ce Journal-ci (11). J'en avais vu d'autres que je vous destinais, mais celle-ci étant selon moi la plus régulière, je la préfère à toutes les autres sans y avoir changé un seul mot (12).

Il n'est pas interdit de penser que, parmi les relations évoquées par Robert Challe, se trouvait celle de notre auteur anonyme.

Révolte, amertume et désillusion, c'est encore à la plume lyrique de Robert Challe que nous emprunterons notre conclusion, en évoquant un acteur oublié et meurtri de cette aventure du Siam, un guerrier dont la carcasse brisée pourrissait dans la baie de Balassor, scandaleuse et pitoyable victime de cette royale amitié trahie et dévoyée en tentative de colonisation : Il y a dans la rivière, devant la loge des Français, un navire qui a été bâti à Siam, plus grand, plus fort et plus beau qu'aucun de notre escadre. Il paraît de huit à neuf cents tonneaux, et on l'appelle le Siam, et on n'ose pas l'exposer à la mer, crainte d'accident. C'est certainement dommage qu'un si beau vaisseau reste inutile et à pourrir. Les autres nations y ont aussi des vaisseaux, et ont à présent autant de peur que nous que dans un autre temps ils peuvent en donner à un navire seul. Leurs vaisseaux naviguent, mais le Siam reste (13).

Michael Smithies
       Bernard Suisse

Avril 2004

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NOTES :

1 - François Martin, Mémoires, 1934, III, p. 348. 

2 - François Martin, op. cit., III, p. 191. 

3 - Le père dominicain Jean-Baptiste Labat qui arriva dans l’île en 1693 écrit dans ses mémoires : On appelait cette maladie le mal de Siam parce qu’elle avait été apportée à la Martinique par le vaisseau du roi l’Oriflamme qui, revenant de Siam, avait touché au Brésil où elle faisait de grands ravages depuis sept ou huit ans. (Jean-Baptiste Labat. Nouveau Voyage aux Isles de l’Amérique, 1724, I, p. 24). 

4 - Dans leur édition du Journal de Robert Challe (Droz, 1998), J. Popin et F. Deloffre indiquent, sans préciser leur source, que l’Estrille mourut à la Martinique le 11 octobre 1690 (p. 158, note 267). 

5 - Robert Challe, Journal d'un voyage fait aux Indes orientales, version 1721, Deloffre et Popin, 2002, II, p. 357. 

6 - Robert Challe, op. cit., II, p. 356. 

7 - Journal de Dangeau, 1854, III, p. 297. 

8 - Julien Sottas, Histoire de la Compagnie royale des Indes orientales, 1905, pp. 113-114. 

9 - Pierre Joseph d’Orléans, Histoire de M. Constance, 1690, p. 218. 

10 - Robert Challe, Deloffre et Popin, 1998, p. 264-265. 

11 - Elle n’a pas été incluse dans le texte original et ne fut publiée qu’en 1998. 

12 - Dans la version du Journal de 1721, le texte de Challe diffère un peu : J’ai encore d’autres relations que je vous destinais : mais celle de M. de la La Touche m’a paru la plus sincère : c’est pourquoi je la préfère aux autres (Robert Challe, op. cit., II, p. 307). 

13 - Journal de Challe du 30 décembre 1690 (op. cit., II, p. 147). 

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