ABRÉGÉ DE CE QUI S'EST PASSÉ À BANGKOK
PENDANT LE SIÈGE EN 1688

Janvier à août 1688

Siège de Bangkok (1)

[commandant M. de Bruant, écrivain du roi M. Chambis et .... le père d'Espagnac, jésuite] (2)

Après le départ de nos vaisseaux qui fut le 2 janvier 1688, M. Constance se trouva à Bangkok et fut témoin des trois compagnies détachées pour Mergui avec les officiers qui furent MM. du Halgouet, de Launay et Hiton, capitaines, et les lieutenants MM. Decaves, de Vandières et de Rougemont et les enseignes MM. de Kerjulien, de Montigny (3) et Deseisin [de Sevin] et MM. les ingénieurs de Brissy et de Lamare (4).

Toutes les troupes étant en bataille, M. de Constance fit passer un mandarin dans tous les rangs, lequel distribua à chaque soldat un tical (5) valant 37 sols de France.

Il partit le soir fort tard suivi de MM. Desfarges et du Bruant.

M. Desfarges arriva à Bangkok le 14 du mois de janvier, jour que les travaux furent ouverts, et peu de jours après l'on commença à bâtir les cases des soldats.

Les travaux cessèrent jusqu'au 25 qu'ils recommencèrent par les Siamois avec des soldats commandés par leurs officiers pour les faire travailler (6).

M. du Bruant arriva à Bangkok le 15 de février et en partit le 17 avec son détachement pour Mergui, lequel était de cent douze soldats sans les officiers en général et les valets (7).

Dans ce même temps, il arriva deux vaisseaux du roi de Siam qu'on croyait perdus. L'un était le Siam et l'autre le Louvo.

M. Constance les renvoya promptement à la mer, montés par MM. de Sainte-Marie et de Suhart (8). Leurs équipages étaient de Portugais et de Mores. M. Desfarges leur donna trente-cinq soldats et autant de Siamois, lesquels on dispersa dans les bords, commandés par M. de la Roche (9) et MM. de Pierre, du Boulé et Dargilly.

Ces messieurs mirent à la voile le 1er mars à l'ordre de M. Constance et de M. Desfarges (10).

Le 23, il partit deux compagnies siamoises pour Louvo, commandées par M. de Beauchamp, major de la place, le lieutenant de Saint-Vandrille et les enseignes des Targes et de Lasse.

Les premiers jours de mars, il arriva ici vingt-six chevaux qui étaient pour monter les vingt-quatre cadets et l'officier qui les commandait pour être gardes du roi de Siam (11).

L'exercice se faisait tous les jours par compagnies et tous les dimanches, générale, de sorte que le mois se passa à faire travailler aux fortifications et cases des soldats.

Le 28, M. Desfarges reçut une lettre de M. Constance de la part du roi pour monter à Louvo. Il ne fut que huit jours à son voyage.

Le 13 d'avril, il fit un détachement dans toutes les troupes de quatre-vingts hommes et les meilleurs sans les officiers tous de la queue.

Il partit le lendemain 14 pour Louvo. Il ne passa pas Siam après avoir vu MM. les évêques et le sieur Véret plusieurs fois.

Les vingt-six chevaux qui étaient à Bangkok sont aussi partis pour Louvo ce même jour 14.

Ce même jour 14, les troupes qui étaient de l'autre côté passèrent toutes du nôtre, à la réserve de la compagnie de M. de la Cressonnière.

Le 18 du même mois, M. Desfarges arriva à Bangkok avec tout son détachement. Il y avait entre Siam et Louvo quantité de chevaux et d'éléphants qui les attendaient.

M. Desfarges envoya deux officiers l'un après l'autre à Louvo, lesquels trouvèrent tout fort tranquille (12).

Ces vingt-quatre cadets se tinrent toujours depuis ce temps près la personne de M. Desfarges, lequel se mit au lit à son retour, où il fut longtemps.

M. Constance, voyant le retour de M. Desfarges, dit aux pères jésuites qu'il voyait bien qu'il fallait périr.

Le 28 au soir, on prit les armes sur l'ouïe qu'on eut que trente de nos meilleurs soldats voulaient déserter, ce qui rompit leur dessein à tous. On fit seulement mourir le chef de la conspiration qui était grec de nation et habitué depuis plusieurs années a Siam (13).

Le 6 de mai, le père Le Royer (14), supérieur des Jésuites, arriva à Bangkok, lequel assura à M. Desfarges que le roi n'était pas mort et qu'il était encore temps de monter.

Dans tous ces temps, nos travailleurs nous quittaient peu à peu.

Le 9, M. Desfarges fit faire plusieurs décharges de canon et de mousqueterie aux deux forteresses pour la convalescence du roi.

Beauchamp, major de Bangkok, écrivit à M. Desfarges que M. de Constance lui avait fait donner 3 000 livres (15).

Le père Le Blanc, jésuite, vint encore à Bangkok immédiatement après le retour du père Le Royer assurer M. Desfarges qu'il était encore temps pour toutes choses s'il voulait monter. Il dit seulement à ces révérends pères qu'il offrait une retraite à M. Constance dans la place et à toute sa famille.

Tous ces endroits nos confirmèrent à tous que MM. les missionnaires et le sieur Véret avaient pris le dessus sur les pères jésuites qui se tourmentaient alors bien inutilement. On ne pouvait plus les souffrir et toutes les portes étaient ouvertes aux autres.

Dans ce temps, M. Desfarges fit cesser tous les exercices, les soldats en ayant plus qu'ils n'en pouvaient faire.

Le 20 ou 21, M. Desfarges reçut une lettre de Siam où on lui mandait que le roi était mort et M. Constance arrêté, et tous les Français. Il envoya sur cette nouvelle M. d'Assieu, lequel fut à Louvo avec une lettre pour le roi.

Dans tout ce temps nous passions la plupart des nuits sous les armes et nous tenions fort alertes.

Le 25, les mandarins qui avaient soin de commander les Siamois firent connaître à M. Desfarges qu'ils n'avaient point d'ordre pour cela, et s'ils travaillaient, que c'était par bonne amitié.

Le 26, il arriva deux mandarins à Bangkok pour donner avis à M. Desfarges que M. Constance avait été arrêté le 18 de mai pour avoir mal usé des deniers du roi et mal parlé des Français et de M. Desfarges, et qu'il eût à l'avenir à prendre les ordres de Phetracha, comme du roi même auquel il avait remis toutes les affaires du son royaume, comme une personne en qui il avait toute confiance, et qu'il ne s'étonnât de rien, qu'on était content de lui et qu'on n'en voulait point aux Français.

Le 27, M. de La Salle, commissaire des troupes, arriva de Siam, qui nous confirma la détention de M. de Constance et la mort d'Ok-phra Pi, fils adoptif du roi et son favori, que Phetracha avait fait mourir dans le palais (16).

Plusieurs de nos Français se sauvèrent de Louvo, furent repris et traités cruellement.

Le 28, M. de Beauchamp, major de la place, arriva à Bangkok bien effaré et nous assura que nous allions être assiégés. On le laissa partir de Louvo dans l'espérance qu'il ferait monter M. Desfarges à Louvo, comme ayant tout pouvoir sur lui.

Ce même jour arrivèrent les deux premiers ambassadeurs qui étaient en France (17), lesquels confirmèrent toutes ces chose et que si l'on avait arrêté nos messieurs et menés à Thale Chupson (18), que c'était pour que la populace ne les insultât et que nous les reverrions bientôt.

Le fin du voyage de ces deux messieurs les ambassadeurs était pour proposer à M. Desfarges de mettre avec nous quatre ou cinq cents hommes de garnison siamoise, sans ce qu'il avait déjà, ou de faire monter M. Dersfarges à Louvo, ce qu'il fit le 31 de mai, ou sinon, ils nous déclaraient sur l'heure la guerre.

Les Siamois qui montaient alors la garde avec nous ne rentrèrent plus dans la place de ce même temps.

Dans ce même temps, nous étions investis et n'en savions rien, mais nous nous doutions assez de choses pour nous tenir jour et nuit très alertes et mettre la main à la pâte dans toutes les occasions avec le bivouac (19) très régulièrement.

Le 31, M. Desfarges partit pour Louvo avec M. de Lionne et son fils aîné, après avoir donné ses ordres à M. de Vertesalle (20).

Le 4 de juin, on fit passer l'hôpital qui était de l'autre côté avec la poudre, boulets et affûts de canon, ainsi que d'autres choses nécessaires pour la défense de notre place.

Ce même jour, le gouverneur mandarin nous fit dire qu'il avait ordre de retirer le peu de Siamois qui travaillaient encore à nos places.

Le 6 de juin, M. Desfarges arriva avec M. de Lionne et l'on avait retenu son fils (21). Il ne se vanta pas de la manière dont on l'avait reçu aussi bien que M. de Lionne. On l'obligea d'écrire une lettre à M. du Bruant pour sortir ses troupes de Mergui et de le venir trouver où on lui marqua, pour aller ensemble faire la guerre aux ennemis du roi.

canons crevés 19 de 31 (22)

Le 6, jour de l'arrivée de M. Desfarges, il donna ordre à M. de la Cressonnière qui était resté de l'autre côté avec la compagnie, de pointer tous les canons sur les merlons (23) du fort, les charger à crever et enclouer (24) les autres, et après y avoir mis le feu, de passer de notre côté incessamment.

Le 6 de juin

Ce même jour passa une somme (25) de Chine qui ne voulut saluer ni mouiller. On lui tira plusieurs volées de canon qui l'incommodèrent (26). Voilà comme nous avons commencé la guerre.

Le 7, du grand matin, M. de la Cressonnière passa avec sa compagnie après avoir fait crever dix-neuf canons sur trente et un et le même jour et moment qu'il fut passé, les Siamois s'emparèrent de leur forteresse et commencèrent à y travailler de leur mieux.

Nous prîmes dans le village toutes les choses qui nous convinrent pour un siège et toute la charpente et bois propre pour des affûts et plates-formes.

Ce même jour on mit le feu au village qui était considérablement grand (27).

Ensuite, on commença à nous donner des postes fixes. Je fus au fort avec quatre compagnies, la Cressonnière à la place avec deux compagnies, des Rivières au bastion avec deux autres, d'Assieu avec la compagnie au bastion. On faisait du fort un détachement de quinze hommes et un officier pour la nuit, que l'on postait entre le cavalier (28) de des Rivières et le bastion de d'Assieu, près un magasin que nous avions dans un bastion où l'on n'avait nullement travaillé.

Alors nous commençâmes à faire bivouac très régulier et à poster tout autour de la place nos sentinelles, de manière qu'elles se pussent voir et entendre, avec ordre de crier de quart d'heure en quart d'heure : « Bon quart ! Bon quart ! » par plusieurs fois, ce qui les empêchait de dormir.

M. Desfarges résolut deux jours après de reprendre le fort. Je fus pour cet effet commandé avec soixante hommes et trois officiers - à trois ou quatre heures de là, la chose fut réduite à moitié - commandés par M. d'Assieu avec deux officiers, lesquels firent humainement tout ce que de braves gens peuvent faire, sans reprendre néanmoins le fort. Ils se débarquèrent en plein midi sous le feu des ennemis, entrèrent par l'embrasure et y sortirent après avoir tué plusieurs Siamois de leurs mains et avoir plusieurs soldats de tués, et se rembarquèrent à leur vue.

L'on ne fut pas peu mortifié alors d'avoir abandonné le fort où les Siamois se fortifiaient tous les jours en monde comme au reste, ce qui se verra par la suite.

Depuis ce jour-ci jusqu'au 17, nous ne nous parlâmes qu'à coups de canon et part et d'autre. Ensuite, nous vîmes arriver M. l'évêque de Métellopolis de l'autre bande, auquel les Siamois prirent 6 000 livres et l'obligèrent d'écrire à M. Desfarges qu'il était libre et qu'il ne lui avait été fait aucun mal, ce qui n'était pas vrai.

Cela ne nous empêcha pas de continuer notre feu. Voyant que ces lettres ne signifiaient rien, le 20, ils commencèrent à nous tirer des bombes, ce qui nous surprit à la vérité, lesquelles ne firent aucun dommage quoiqu'ils en aient tiré une quarantaine. Cela nous confirma la pensée que nous avions tous des Hollandais (29).

Et comme notre canon les empêchait le jour de travailler, ils le faisaient la nuit, ce qui nous obligea de leur en tirer de temps en temps la nuit.

Dans ce même temps, M. de Lionne et le sieur Véret demandèrent à M. Desfarges de s'embarquer dans la barque le Rosaire pour aller donner avis, à ce qu'ils disaient, de notre détention et nous chercher des vivres, ce qu'on n'a pas jugé à propos après nous avoir engagés dans une pareille affaire (30).

Nous ne songions alors qu'à nous fortifier de notre mieux. Pour cet effet, nous mîmes tout en oeuvre pour faire un retranchement de la troisième partie de la place avec des palissades, à travers desquelles nous avions de distance en distance placé du canon, ce qui nous fortifia beaucoup et nous mit hors d'insulte et du coup de main.

Le 22, M. Desfarges résolut de faire partir la barque le Rosaire, commandée par M. de Saint-Cricq (31) avec dix-sept hommes dont il n'y avait que neuf soldats (32), le reste Portugais, pour aller donner avis à nos comptoirs français à Mergui à MM. de Sainte-Marie et de Suhart de l'état où nous étions.

À deux lieues de Bangkok, il fut attaqué par les Siamois et Malais, sa barque étant échouée par la peur qu'avait son maître, lequel importuna si fortement M. de Saint-Cricq de le laisser aller à terre parler aux Siamois qu'il ne s'en put dispenser. Le maître [roué], sachant la langue, leur parla et leur fit entendre le peu de monde qu'il y avait dans la barque ; alors les Siamois revinrent à la charge, quoique la barque se fût en quelque façon tirée du mauvais pas où elle était, mais les galères qui étaient sur la rivière en nombre l'attaquèrent de toutes parts, entrèrent de tous côtés dans la barque. Les Portugais se cachèrent au fond de cale, plusieurs soldats blessés et attaqués aussi par terre, cela fit résoudre M. de Saint-Cricq, après un abordage de toutes parts, à descendre dans son fond de cale et mettre le feu aux poudres après avoir chanté lui-même les litanies de la Sainte Vierge, ce qui fit périr plus de deux cents [noirs] qui étaient dans son bord, et montés à ses vergues. Il ne se sauva qu'un soldat de ma compagnie (33) et un petit mousse français. Le soldat ne la porta pas loin, mais ce fut après en avoir fait mourir de sa main, au rapport du petit mousse qui l'a vu, plus de vingt (34), et cela en César et en Alexandre.

Le petit mousse se sauva à la nage. Les galères, enragées de ce qui venait d'arriver, lui tirèrent plusieurs coups de canon dans l'eau en le suivant, ce qu'ils firent longtemps, mais comme la rivière est d'ordinaire trouble, cela le favorisait, et d'ailleurs y ayant des petits îlots flottants sur lesquels il se reposait et cachait, cela le sauva ; il revint à Bangkok et est mort quatre mois après (35).

Le 23, les Siamois, voyant la barque partie, crurent que nous étions tous embarqués, ce qui les fit prendre résolution de nous attaquer. Ce même jour j'entendis les Siamois crier de l'autre côté à la pointe du jour. J'envoyai chercher sur l'heure l'interprète qui était de service dans le fort, lequel m'assura que c'était les Siamois qui nous allaient attaquer, et que celui qui criait si fort criait à ceux de notre côté que nous étions tous partis, qu'il n'y avait que les malades dans la place et qu'ils dormaient. Incessamment, sans perdre de temps, sur cela j'envoyai en donner avis à M. Desfarges, ne pouvant quitter mon poste, où je fis incessamment prendre les armes. M. Desfarges, sur cet avis, fit battre la générale (36), et comme les ennemis paraissaient déjà sur le bord du fossé, on leur envoya trois ou quatre volées de canon qui leur firent faire retraite, ce qui ne nous fit point trop de plaisir à tous, étant en état de les bien recevoir. Le bivouac n'étant pas encore retiré, par conséquent nous ne pouvions être surpris pour le coup.

La nuit du 23 au 24, par un temps des plus obscurs et pluvieux, trois Siamois passèrent le fossé, et vinrent le long de la berme (37) et montèrent sur le glacis (38) à l'angle du bastion où était une sentinelle, laquelle ils blessèrent. Le premier Siamois fut tué, le second blessé et le troisième se sauva. Cela nous donna une fort grande alarme. L'officier fit très bien son devoir. Il est mort depuis ce temps.

Le 24, nous vîmes arriver M. l'évêque de Métellopolis de l'autre bande avec MM. Desfarges que Phetracha renvoyait très généreusement avec une lettre à M. Desfarges où il se plaignait qu'il ne lui avait pas tenu sa parole. Ces messieurs passèrent le même jour de notre côté et M. l'évêque resta détenu de l'autre.

Le 29, ils nous tirèrent deux coups de canon, ce qu'ils n'avaient fait de longtemps, et deux bombes.

Dans le même temps, il nous parut à la portée du canon de notre place un petit fortin qu'ils avaient construit la nuit, ce qu'ils continuèrent par la suite, au nombre de neuf ou dix de distance raisonnable, commençant depuis le bord de la rivière au-dessus de la place jusqu'au dessous (39).

Le 30, il descendit une grosse barque hollandaise, laquelle mouilla et qui nous apprit que Phetracha avait donné à leur directeur 200 catis (40) qui valent chacun 150 livres de France.

Le 4 du mois de juillet, on nous envoya M. l'évêque de Métellopolis pour nous faire des propositions de paix ; ensuite, MM. les évêques de Métellopolis et de Rosalie, abbé de Lionne, nous proposèrent, par la bouche de M. Desfarges, d'écrire tous en corps à Phetracha sur le retour de MM. Desfarges et des reproches qu'il lui faisait de ne lui avoir pas tenu sa parole, d'avoir empalé des Siamois (41) et de laisser passer une somme de Chine. Voilà ce qui nous fut proposé à tous, et depuis, pour persuader Phetracha que M. Desfarges avait toujours été le maître de tout ce qui se passait, ce qu'il ne croyait pas, croyant que la pluralité des voix l'emportait et que c'était comme dans leurs troupes. Voilà ce que nous firent entendre MM. les évêques, et sur cela l'on signa toutes ces choses après M. Desfarges et de Vertesalle, et rien plus ne nous ayant jamais été proposé autre chose et ensuite nous dîmes tous à MM. les évêques que nous n'étions nullement capables de faire jamais aucune bassesse sur quoi que ce soit.

M. de Métellopolis partit le 5 chargé de cette lettre et de plusieurs autres choses comme d'avoir des vaisseaux. Dans le temps, ce n'était que lettres qui allaient de part et d'autre, dont M. l'abbé de Lionne était interprète ou secrétaire, ou M. de La Vigne (42), missionnaire, lesquelles ne signifiaient pas grand-chose, comme de dire que M. Desfarges ne s'était pas bien expliqué sur toutes ses demandes, qu'il écrivit une autre fois plus intelligiblement sur ce qu'il souhaitait.

Il m'est revenu par plusieurs endroits que la peur des Siamois était qu'une poignée de gens leur fissent la loi au milieu de leur royaume, lesquels avaient toujours triomphé de toutes les autres nations par surprise ou autrement.

C'est ce que Phetracha, homme d'esprit, savait bien dire et qu'il nous aurait sans coup tirer s'il voulait, ce qui était vrai, et quand il lui en coûterait mille [hommes] ou plus, qu'il le savait bien faire. Il nous apparut en cela qu'il voulait régner tranquillement et s'ôter une épine du pied en faisant pont d'or à ses ennemis (43).

Le retour de M. l'évêque de Métellopolis nous apprit qu'on nous donnerait des vaisseaux. Peu de jour après il nous revint qu'on nous remettait à ceux de Sainte-Marie et de Suhart qui étaient encore en mer.

Le 8, M. l'évêque retourna à Siam, et à son retour ce n'était plus rien de toutes ces propositions ci-devant, mais qu'on nous permettait seulement d'acheter des vaisseaux, ce qui surprit fort toute la garnison.

Mais comme le sieur Véret était en haut (44) depuis longtemps de la part de M. Desfarges, il avait apparemment changé toutes choses par des raisons particulières qui se connaîtront en temps et lieu.

La nuit du 9 au 10, ils [les Siamois] avancèrent deux de leurs petits forts à la portée du fusil de notre fossé. On leur fit dire de ne pas continuer, autrement qu'on tirerait dessus.

Peu de jours après il passa quatre grandes barques hollandaises dont trois étaient de front et l'autre à la tête qui les remorquait du côté de l'Ouest, lesquelles montaient vers Siam.

Le 16, ils élevèrent dans toutes leurs forteresses des bâtons de pavillon avec chacun une flamme, au nombre de neuf, et le premier de ces fortins était commandé par le fils du roi de Singor (45).

M. Paumard, missionnaire, et le père de Bèze, jésuite, virent le roi deux jours avant qu'il mourût. Ce fut le 11 de juillet qu'il mourut (46) et, avant sa mort, il fit donner à chacun un cati qui vaut monnaie de France 150 livres.

Le 18, l'on eut des taras, qui veut dire passeports pour aller et venir, ensuite de quoi MM. de Métellopolis et de Véret furent à Siam pour des vaisseaux, et à son retour, M. de Métellopolis nous parut plus content qu'auparavant et nous apprit la mort du roi. Les Siamois se rasent entièrement la tête pour le deuil du roi (47) ; voilà toute la cérémonie (48).

M. de Métellopolis nous rapporta aussi que si Phetracha avait été tout à fait le maître, que nous aurions eu toutes choses, tant pour s'ôter l'obstacle que nous lui étions dans son avènement à la couronne, étant au milieu de toute sa cruauté très généreux ; mais il n'avait pas tout le pouvoir, et les mesures sur cela qu'il avait à garder avec les plus grands du royaume, le retenaient de bien des choses, les plus grands n'étant jamais, dans leurs plus grandes prospérités, absolus comme le roi.

Le 29, il nous est revenu que l'on avait pillé le séminaire à Siam. On leur prit 25 :000 livres (49). Quant à M. l'abbé de Lionne, il avait sorti ses effets depuis longtemps, ils étaient à Bangkok avec lui. On a aussi pillé le camp (50) des Portugais et Pégous et autres nations catholiques.

J'avais oublié à dire que le 25, M. Desfarges reçut une lettre de Phetracha où il lui mandait de faire rendre à Beauchamp, major de la place, plusieurs choses précieuses qu'il avait emportées à Mme de Constance (51). M. Desfarges fut assez surpris de ce compliment, disant que M. Constance avait à lui 3 000 livres qu'on lui renvoya à quelque temps de là. Cela ne laissa pas de retarder un peu les affaires.

Le 31 de juillet, le général des Siamois arrivé depuis peu de la guerre de Cambodge (52) écrivit à M. Desfarges pour savoir comme il se voulait embarquer et qu'il savait bien que la coutume des Français était, lorsqu'ils partaient d'un lieu, de saluer les forteresses, et que n'étant pas celle de Siam, qu'il priait M. Desfarges qu'on ne saluât du canon ni du mousquet, de peur que les Siamois ne crussent que ce fût la guerre qui recommençait, et le tout pour éviter un sanglant combat.

Il donnait aussi avis que les vaisseaux devaient bientôt arriver, ainsi qu'il priait qu'on l'avertît deux ou trois jours avant qu'on s'embarquât, afin qu'il allât voir dans la forteresse si les choses étaient en l'état qu'elles devaient être.

Le 5 août, M. l'évêque et le sieur Véret arrivèrent à Bangkok, lesquels nous dirent avoir acheté un petit vaisseau et avoir voulu donner 60 000 livres d'un gros vaisseau anglais. Nous ne sûmes autre chose de ce retour, la conversation ayant été plus réservée qu'à l'ordinaire. Ils repartirent le lendemain pour Siam, Phetracha ayant abandonné alors Louvo et Thale Chupson aux talapoins (53).

Le 11, il arriva de l'autre bande neuf Français qui étaient les officiers détenus à Louvo. C'était MM. de Fretteville, de Saint-Vandrille, des Targes, de Lasse et de La Touche (54), un soldat et valets, avec ordre de ne les laisser passer du nôtre que nous ne fussions prêts de nous embarquer.

Le 17, le général des Siamois écrivit à M. Desfarges que le petit vaisseau était descendu, mais qu'il avait ordre de le faire mouiller. Le roi de Singor lui confirma le lendemain la même chose. Ce ne fut que des avis de part et d'autre depuis le 17 jusqu'au 27, lesquels ne signifiaient pas grand-chose.

Ce même jour 27, il arriva un de ces vaisseaux chargé de vivres où il y avait plusieurs Français qu'on incorpora d'abord dans les compagnies (55). Ce même vaisseau resta alors à notre bienséance, lequel s'en alla à quelque temps de là à la dérive et fut perdu pour nous. La perte ne fut pas grande, y manquant toutes choses.

À quelques jours de là, il nous arriva un autre petit bâtiment chargé de vivres et d'Anglais, et celui qui était mouillé à notre vue descendit.

Le roi de Singor envoya dire à M. Desfarges qu'il se faisait fort d'avoir d'autres vaisseaux que ceux qu'il voyait descendre, s'il voulait l'en charger.

Le 31, MM. de Métellopolis et de Véret arrivèrent ici de la part de Phetracha pour conclure toutes choses avec M. Desfarges.

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NOTES :

1 - L'écriture est parfaitement identique dans ce second document qui s'enchaîne au premier sur le même folio, ce qui démontre à l'évidence qu'il a été manuscrit par la même personne ; toutefois, le mystère reste entier quant à savoir s'il est du même auteur que le précédent. On peut également supposer que les deux textes ont été retranscrits par un copiste à Pondichéry. 

2 - Rédigée de la même main, cette note marginale assez énigmatique fait référence à trois personnages de la garnison de Mergui. Un autre nom illisible semble également figurer, peut-être celui de Beauregard, gouverneur de Mergui. 

3 - de querjulien demontigny dans le manuscrit. L'absence de ponctuation et d'espace entre les mots laisse le doute entre plusieurs possibilités. 

4 - Lamare ou La Mare était un ingénieur de talent arrivé au Siam en 1685 avec l'ambassade du chevalier de Chaumont et qui y était demeuré à la demande du roi Naraï. Il réalisa de nombreux projets de fortifications dans tout le royaume, tant à la forteresse de Bangkok qu'à Nakhon Sri Thammarat, Phattalung, Songkhla, Inburi et à Lopburi. Il fut en butte à la jalousie et aux dénigrements de son confrère Vollant des Verquains. Pour le détail des projets et des travaux réalisés au Siam par Lamare, on se reportera à l'ouvrage de M. Michel Jacq-Hergoualc'h : L'Europe et le Siam du XVIe au XVIIIe siècle

5 - Monnaie d'argent de la forme d'une bille, un peu semblable à une balle de chevrotine, le tical était le baht des Siamois, aujourd'hui l'unité monétaire de la Thaïlande. Cette gratification représentait certainement une aubaine pour les soldats dont la solde avait été calculée au plus juste selon les instructions de Versailles données à Desfarges le 25 janvier 1687 : Il sera à propos qu'il [Desfarges] règle avec ledit sieur Céberet et le commissaire ce qui sera nécessaire par jour à chaque soldat eu égard au prix des vivres à Siam, n'étant pas juste que la solde soit aussi forte en ce pays qu'en France, où les vivres sont infiniment plus chers. Il paraît même plus avantageux au service de leur faire distribuer journellement le riz et l'eau-de-vie nécessaires et de leur faire donner deux sols en argent pour acheter ce qu'il leur faudra d'ailleurs. (A.N. Col. C1/27 f° 19r°). Jugeant la somme dérisoire, Céberet la fit doubler avant son départ (Céberet, Journal du voyage de Siam, ed. Jacq-Hergoualc'h, 1992, p. 140). À titre de comparaison, les soldats envoyés à la Nouvelle-France à la même période percevaient une solde journalière de 6 sols (source Jean Leclerc, Le Marquis de Denonville, gouverneur de la Nouvelle-France, 1685-1689, Fides, 1976). Les soldats de la garnison de Mergui furent nettement mieux traités, puisque du Bruant, pour stimuler leur zèle, n'hésita pas à puiser dans ses fonds personnels et à leur faire distribuer jusqu'à quarante et cinquante sols par jour (Le Blanc, Histoire de la révolution du royaume de Siam, 1692, II, p. 288). 

6 - L'emploi des ouvriers siamois, particulièrement économiques à défaut d'être très assidus, avait été préconisé dans l'instruction de Louis XIV donnée à La Loubère et Céberet le 25 janvier 1687 : Sa Majesté ayant donné ordre audit sieur Desfarges de fortifier les postes qui seront donnés par le roi de Siam, lesdits sieurs de La Loubère et Céberet demanderont des ouvriers du pays pour y travailler, afin de pouvoir faire une plus grande diligence, épargner une partie de la dépense et soulager les soldats ; et comme les sujets du roi le servent sans salaire pendant six mois de chacune année, le secours qu'il donnera en cela ne lui sera point à charge, et il n'y a pas à douter qu'il n'accorde à cet égard ce qui lui sera demandé, lui faisant entendre l'intérêt qu'il y a de mettre promptement ces places en état d'ôter pour toujours à ses ennemis la pensée de les insulter. (A.N. Col. C1/27 f° 13r°). 

7 - La Touche, qui en faisait partie, dit qu'il y avait trois compagnies qui faisaient quatre-vingt dix hommes. (Deloffre et Popin, Relation de ce qui est arrivé dans le royaume de Siam, 1998, p. 327). Selon Vollant, le détachement se composait de 3 compagnies de 40 hommes chacune (Histoire de la révolution de Siam, 1691, pp. 9-10). 

8 - Sainte-Marie était le nom de guerre du lieutenant de Larre ou Delars. Pour Suhart, l'auteur l'écrit Suart. On trouve également parfois Suhard. Nous avons choisi l'épellation des documents officiels. 

9 - De la Roche du Vigier ou du Vigeay. 

10 - Le but avoué de cette expédition était d'aller faire la chasse aux pirates, mais il eut un second ordre, plus confidentiel. Selon le père Le Blanc (op. cit., I, p. 32), il s'agissait d'un ordre secret qu'ils avaient de M. Constance d'interrompre leur course aux premiers bruits de guerre et de troubles qui pourraient arriver dans le royaume, et d'aller se mettre sous le canon de Bangkok, où ils recevraient les ordres de M. Desfarges pour le service des deux rois. Beauchamp donne une autre version, tout aussi vraisemblable : M. Desfarges vit l'ordre que ces deux officiers lui montrèrent qui était d'aller après ces forbans, et un autre ordre que mon dit sieur Constance avait donné pour aller brûler les vaisseaux anglais qui seraient en rade de la ville de Madras, côte de Coromandel. Les sieurs de Sainte-Marie et Suhart écrivirent à M. de Constance que cela ne se pouvait, la saison étant contraire. M. Constance leur écrivit de sortir et qu'ils tinssent la mer et d'aller où ils voudraient et de ne revenir que dans quatre mois. (A.N. Col. C1/25 f° 73v°). Desfarges, pour se justifier, accusa plus tard Sainte-Marie de lui avoir dissimulé ce second ordre mais il est vraisemblable, comme le laisse entendre François Martin, que le général et tous les Français étaient parfaitement informés de la mission des deux officiers et que d'ailleurs les personnes qui n'entraient point dans les sentiments de M. Constance étaient surpris de la facilité de M. Desfarges à permettre l'embarquement des troupes du roi pour faire la guerre aux Anglais. (Mémoires de François Martin, 1934 III, p. 17). L'expédition de Sainte-Marie et Suhart dura plus longtemps que prévue, puisque selon l'abrégé, les deux navires ne furent de retour que le 5 septembre. 

11 - Soixante cadets destinés à sa garde particulière furent demandés par le roi Naraï en vertu du traité signé par La Loubère quelques semaines auparavant. Phaulkon fit même livrer du drap bleu pour leur confectionner des uniformes. Desfarges, dont les troupes ne suffisaient plus à assurer la défense de Bangkok, négocia leur nombre à vingt-cinq et différa leur envoi, prétextant qu'ils ne savaient pas monter à cheval et qu'il était nécessaire de les entraîner avant de les présenter au roi. L'officier choisi pour les commander, avec 2 000 écus d'appointements, était un des fils de Desfarges (Drans et Bernard, Mémoire du père de Bèze sur la vie de Constance Phaulkon, 1947, p. 93). Sur un plan juridique, le général était bien fondé dans son refus d'envoyer ses soldats, puisque l'article 2 du même traité stipulait que le roi de Siam ne pourra demander au général des troupes françaises et aux commandants des places que le nombre qui lui pourrait être fourni sans trop affaiblir la garnison qui demeurera toujours aussi forte que lesdits commandants l'estimeront nécessaire pour la sûreté de la place. (Reinach, Recueil des traités conclus par la France en Extrême-orient – 1684-1902, 1902, p. 6). 

12 - Desfarges fit effectivement procéder à plusieurs reconnaissances : une première, locale, dans les rues d'Ayutthaya par un lieutenant nommé D'Anglas, ou Danglas, puis deux autres vers Lopburi par le lieutenant Le Roy et le capitaine d'Assieu. D'après la plupart des témoignages, les rapports de ces observateurs concordèrent : tout était parfaitement calme, tant dans dans la capitale qu'à Louvo. Le missionnaire Martineau donne une version quelque peu différente, mais rédigée le 12 juillet 1689, soit près d'une année plus tard : l'officier que M. le général avait envoyé vers M. Constance rapporta qu'en chemin il avait rencontré en différents lieux quantité de gens armés, et même qu'étant pressé de la soif et prenant à la traverse pour aller chercher de l'eau à quelque maison qu'il voyait proche, son cheval faillit écraser avec ses pieds la tête d'un homme qui était couché sur le ventre ; surpris de cela, il jeta les yeux de côté et d'autre, et vit quantité de monde pareillement couché. Cette rencontre lui fit bien vite oublier sa soif ; il ne songea plus qu'à piquer son cheval pour se retirer de ce pas et continuer son chemin. (Launay, Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, p. 202). 

13 - Selon le père Le Blanc (op. cit., II, p. 273), douze soldats passèrent à l'acte et s'enfuirent sur une barque, menés par un Provençal établi dans le royaume et qui se disait grec. Beauchamp rapporte que Desfarges avait fait pendre le Grec sur les ordres de Sa Majesté car il avait débauché cinquante de ses soldats pour les envoyer au Mogol. (B.N. Ms. Fr. 8210 f° 532). 

14 - Abraham-Joseph Le Royer succéda au père Tachard au poste de supérieur des jésuites du Siam après le départ pour l'Europe de ce dernier le 3 janvier 1688, en qualité d'envoyé du roi Naraï auprès de Louis XIV et du pape Innocent XI. 

15 - Beauchamp lui-même confirme ce don : Il [Phaulkon] m'entretint ensuite environ un quart d'heure sur la bonne volonté que le roi avait pour moi et sur la reconnaissance qu'il aurait de tous mes soins, que dans peu il m'en donnerait quelque marque. En effet, deux jours après, le roi m'envoya mille écus [3 000 livres] par des mandarins. (B.N. Ms. Fr. 8210 f° 518v°). 

16 - Après l'arrestation de Phaulkon, Mom Pi s'était réfugié dans la chambre du roi, mais, ayant été obligé d'en sortir la nuit pour quelques nécessités, les gardes qui étaient à la porte le saisirent et, le lendemain matin Pitratcha lui fit couper la tête, quelques prières et quelques instances que lui fit faire le roi pour obtenir la vie de ce fils adoptif qu'il aimait si tendrement (De Bèze, op. cit., p. 119). Vollant (op. cit. p. 59) rapporte que le corps du favori fut exposé publiquement à la grande porte château, sa tête jetée par opprobre dans la prison aux pieds de M. Constance, en lui disant ces mots : « Voilà ton roi ! », quoique quelques-uns aient raconté qu'on la pendit à son cou, pour marquer qu'il était complice. Cette dernière hypothèse est confortée par le père de Bèze, qui note encore dans son mémoire : On a dit depuis que sa tête fut pendue au col de M. Constance, mais je n'en ai jamais ouï parler sur les lieux ; cela cependant pourrait être vrai car, comme Phetracha avait accusé ce ministre de vouloir élever ce jeune mandarin sur le trône au préjudice des frères du roi, il aura pu ordonner cela pour confirmer davantage le peuple dans cette opinion, car, lorsque deux personnes sont complices du même crime c'est la coutume à Siam, de pendre la tête de celui qui a été le premier exécuté comme le plus coupable, au col de l'autre et, s'il a été pendu ou tué d'une autre manière, on attache le corps mort au vivant, visage contre visage et on les laisse quelque temps en cet état. (p. 119-120). 

17 - Ok-phra Wisut Sunthon (Kosa Pan) avait été l'ambassadeur du roi de Siam en France en 1686. Lors du coup d'État, il se rallia au parti de Phetracha à la grande indignation des Français et fut par la suite nommé barcalon (mot d'origine portugaise, corruption du siamois Phra Khlang, qui désignait une sorte de Premier ministre principalement en charge des finances et des affaires étrangères). Le second ambassadeur, Ok-luang Kanlaya Ratchamaitri, avait été remarqué en France par son grand âge et sa sagesse. Il avait une longue carrière diplomatique derrière lui et avait été notamment ambassadeur du roi de Siam en Chine. 

18 - telipson, dans le manuscrit. Situé dans un faubourg de Lopburi, Thale Chupson était un lac artificiel au milieu duquel le roi Naraï avait fait édifier une résidence, sorte de Trianon qu'il affectionnait particulièrement. On trouve de très nombreuses épellations fantaisistes de ce mot dans les relations françaises, telles Tripson, Tlépoussonne, Thléepousson, etc. 

19 - On disait également biouac ou bivat. Furetière note que le mot était nouveau à l'époque, probablement dérivé de l'allemand, et qu'il désignait une garde qu'on fait de nuit pour la sûreté d'un camp qui est proche l'ennemi

20 - On trouve parfois Verdesal ou, comme sur les documents officiels, Verdesalle. Vertesalle, qui est également l'épellation adoptée dans le manuscrit, paraît plus largement admis. Un brevet signé à Versaille le 31 août 1687 donnait au sieur de Verdesalle, capitaine et major du régiment de la Marche, le commandement des troupes qui vont à Siam sous les sieurs Desfarges et du Bruant (A.N. Col. C1/27 f° 41r°). Selon François Martin (op. cit., II, p. 520), M. de Vertesalle savait bien la guerre, il était fort attaché à en faire observer tous les règlements, mais entêté dans ses sentiments et qui ne revenait pas aisément ; il dépensait à sa table les appointements qu'il avait du roi où les officiers étaient bien reçus, et il en était aimé. Toujours d'après le directeur du comptoir de Pondichéry, Vertesalle n'était pas aimé de Phaulkon, et il avait eu du bruit aussi avec des officiers de marine, et l'on dit qu'on avait écrit en France contre lui. 

21 - Ou plutôt ses deux fils : le chevalier Desfarges était déjà prisonnier à Lopburi, ayant été repris après la tentative d'évasion entreprise quelques jours plus tôt avec Fretteville, Beauchamp, de Lasse, des Targes et Saint-Vandrille et au cours de laquelle l'ingénieur Brissy avait trouvé la mort. 

22 - Cette note, de la même écriture, ainsi que la suivante [le 6 de juin] sont inscrites en marge de la relation. 

23 - La partie du parapet entre deux embrasures. Ce mot vient du latin corrompu merula ou merla, qui signifie un crenau. Il a ordinairement 8 à 9 pieds de long du côté extérieur du parapet, et 15 du côté de l'intérieur ou de la ville. Il a la même hauteur et la même épaisseur que le parapet. (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert). 

24 - Neutraliser un canon en enfonçant un clou ou un morceau de fer dans la petite ouverture, ou lumière, proche de la culasse, où l'on place l'amorce. 

25 - Mot d'origine portugaise, synonyme de jonque. 

26 - Selon Vollant des Verquains (op. cit., p. 81-82), le capitaine de ce bâtiment, qui n'était chargé que de sel et de poivre, refusa de céder, à quelque prix que ce fût, les moindres marchandises aux Français. Cette attitude méprisante suscita la colère de Desfarges qui ordonna le canonnage du bateau. Le sel aurait effectivement été fort utile aux Français pour conserver la viande des vaches données par Phaulkon. 

27 - Beauchamp explique que la raison de cette opération était d'ordre stratégique : D'abord que M. Desfarges eut fait tirer du fort de l'Ouest tout ce qui y était, commença à le faire battre à coups de canon afin de le raser. Deux jours après, prévoyant que les Siamois pourraient, à la faveur d'un bourg qui était proche de notre place, beaucoup nous incommoder pour pouvoir venir à nous à couvert jusqu'à la portée du pistolet, envoya des Rivières, capitaine, à la tête de trente hommes, le brûler. Il y eut plus de deux cents maisons réduites en cendres. (B.N. Ms. Fr. 8210 f° 536v°-r°). 

28 - Élévation de terre qu'on pratique sur le terre-plein du rempart pour y placer des batteries qui découvrent au loin dans la campagne, et qui incommodent l'ennemi dans ses approches. (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert). On l'appelle ainsi, à cause qu'il est autant élevé sur les autres ouvrages qu'un homme à cheval l'est sur un homme à pied (Furetière). 

29 - L'auteur sous-entend que les Siamois ne possédant pas de bombes, elles ne pouvaient leur avoir été fournies que par les Hollandais qui, à l'évidence, jouaient double jeu et fournissaient discrètement en toute équité les deux partis en armes et en vivres. Desfarges (Relation des révolutions arrivées à Siam en l'année 1688, 1691, p. 63) et Beauchamp (A.N. C1/25 f° 77v°), plus directs dans leurs accusations, affirmèrent que les Hollandais eux-mêmes tiraient ces bombes. 

30 - Si l'on peut accorder le bénéfice du doute à l'abbé de Lionne, il est évident que Véret cherchait avant tout à tirer son épingle du jeu et à filer avec la caisse. D'après Vollant des Verquains (op. cit. p. 88), le chef du comptoir proposait d'aller chercher de l'aide auprès des princes voisins, qui devaient lui accorder à sa prière un secours considérable d'hommes et de vivres. Mais il ajoutait aussi que, connaissant l'humeur des Indiens extrêmement intéressée, il était à propos qu'il emportât avec lui l'argent comptant des missionnaires et du comptoir qu'ils avaient sauvé dans la place, afin qu'il ne tînt point à cela qu'il obtînt d'eux promptement les secours qu'il allait demander. La ficelle était un peu grosse et Desfarges ne tomba pas dans le panneau. 

31 - L'auteur épelle Saint-Cry. On trouve également dans d'autres relations les orthographes Saint-Criq, Saint-Coy ou Saint-Christ. Nous avons retenu l'épellation des documents officiels. 

32 - Ils étaient ivres-morts, s'il faut en croire le père Le Blanc (op. cit. I, p. 267) et Beauchamp (B.N. Ms. Fr. 8210 f° 537r°). 

33 - Le soldat La Pierre, selon le père Le Blanc (op. cit., p. 268). 

34 - Plus raisonnable, le père Le Blanc parle de cinq soldats tués (op. cit., p. 271). 

35 - Les témoignages diffèrent quant à ce qu'est devenu ce mousse. Selon Beauchamp, malgré un coup de mousquet dans le bras, il aurait réussi à se sauver et à regagner la forteresse où il aurait raconté toute l'histoire (B.N. Ms. Fr. 8210 f° 538r°). Le père Le Blanc, qui sous-entend l'avoir vu, affirme qu'il aurait été blessé au bras et au talon, fait prisonnier par les Siamois, puis emmené et durement persécuté dans les geôles de Louvo (op. cit., p. 272 et 302-303). 

36 - Battement de tambour destiné à faire marcher toute l'armée. 

37 - Espace large de quatre à cinq pieds, au dehors, entre le pied du rempart et le côté du fossé : son usage est de recevoir la terre qui s'éboule du rempart, et d'empêcher qu'en tombant elle ne comble le fossé. On l'appelle aussi lisiére et relais (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert). 

38 - Pente douce qui part de la place et va se perdre dans la campagne. Le glacis sert à empêcher que dans les environs ou les lieux qui touchent immédiatement à la place, il ne se trouve aucun endroit qui puisse servir de couvert à l'ennemi. (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert). 

39 - Desfarges (op. cit., p. 63) et Beauchamp (B.N. Ms. Fr. 8210 f° 540v°) expliquent qu'il leur aurait été facile de détruire ces fortins s'ils avaient eu de la poudre en quantité suffisante. 

40 - Le catti (chang en siamois) était une monnaie d'argent qui valait 80 ticals (baht). 

41 - Aucun document français ne confirme cette accusation, mais elle fut reprise dans une lettre de Kosa Pan à M. de Brisacier, supérieur du séminaire des Missions Étrangères, en date du 27 décembre 1693 : De plus, les Français ayant fait prisonniers quelques Siamois qui s'étaient approchés de leur forteresse, ils les empalèrent et les exposèrent à la vue de la forteresse des Siamois ; ce qui mécontenta tellement les mandarins siamois et d'autres étrangers, qu'ils demandèrent au roi de leur laisser élever des forteresses en terre, pour serrer de près les Français et les prendre. (Launay, op. cit., p. 286). Il est tout à fait vraisemblable que des exactions - soigneusement passées sous silence dans les relations françaises - aient été commises le 6 juin, jour où Desfarges revint de Louvo fort irrité de l'accueil que lui avait réservé Phetracha. Kaempfer, qui n'était pas témoin des faits et qui n'en connaissait sans doute que la version des Hollandais, rapporte que le général fit d'abord emprisonner les deux rameurs qui le ramenaient à Bangkok, et qu'ayant ordonné de canonner des jonques qui passaient sur le fleuve, il fut mis en rage par les réticences de deux soldats siamois de sa garnison qu'il fit pendre sur les remparts à la vue de leurs compatriotes (Kaempfer 1727 réed. 1998, p. 33). 

42 - Gabriel La Vigne, ou Delavigne (1657-1710), était procureur du séminaire des Missions Étrangères. 

43 - On dit qu'il faut faire un pont d'or à ses ennemis pour dire qu'il faut leur donner la facilité de se sauver quand ils veulent s'enfuir. (Furetière). 

44 - en haut désigne sans doute la capitale Ayutthaya, à moins qu'il ne faille l'entendre dans le sens d'en haut dans l'estime de Desfarges ? 

45 - Roitelet eût mieux convenu à ce personnage qui n'était sans doute que Chao Muang, chef de la province de Singor, aujourd'hui Songkhla, dans le sud de la Thaïlande. La Loubère (Du royaume de Siam, 1691, I, pp. 348-349) a rapporté d'une façon fort plaisante, à défaut d'être très crédible, comment ce petit royaume en rébellion contre le roi de Siam fut vaincu par un seul Provençal nommé Cyprien, employé de la Compagnie française, qui lassé de voir des armées en présence qui n'attentaient à la vie de personne, se détermina une nuit de passer tout seul au camp des rebelles et d'aller prendre le roi de Singor dans sa tente. Il le prit, en effet, et le mena au général siamois, et termina ainsi une guerre de plus de vingt ans. Le pauvre Cyprien, peuchère ! fut bien mal récompensé de son acte de bravoure, puisqu'à la suite d'une intrigue de cour, il fut dépossédé de la quantité de bois de sanpan que le roi lui offrait en remerciement de ce haut fait d'arme. Phaulkon avait offert cette place aux Français qui la dédaignèrent, préférant Bangkok et Mergui. 

46 - C'est la date mentionnée par Vollant des Verquains (op. cit. p. 99). Le père de Bèze indique le 10 de juillet à dix heures du soir (op. cit., p. 144). 

47 - Cette ancienne tradition de deuil est effectivement attestée par les relations de La Loubère et de Gervaise ; toutefois, les cranes rasés signalés par l'auteur de l'abrégé avaient peut-être également une autre cause, puisque la pleine lune du 13 juillet 1688 marquait le début des cérémonies de khao phansa, l'entrée dans le carême bouddhiste, période à laquelle de nombreux fidèles se retirent pour quelques jours dans les monastères et se font raser la tête à cet effet. 

48 - Les funérailles des rois de Siam sont des événements considérables qui peuvent avoir lieu très longtemps après la mort des souverains, à des dates définies par les calculs des astrologues. Les cérémonies de crémation du roi Naraï eurent lieu le 19 février 1690, avec toute la magnificence de rigueur. Le missionnaire Martineau, qui y assista, en donne le récit suivant : Le 19 février, le corps du défunt roi qui était décédé dès le mois de juillet 1688 fut brûlé avec grande pompe et magnificence. Il y avait plus de dix-huit mois qu'une bonne partie du royaume était occupée à faire les préparatifs de ce brûlement ; on élevait quantité de hautes pyramides arrangées en symétrie, toutes faites de grosses poutres servant de base et de soutien, et d'une quantité innombrable de bambous qui faisaient et achevaient le corps de l'ouvrage. Ces pyramides étaient couvertes de feuilles de calain et de papier peint et doré, ou plutôt peint en façon de dorure, l'ouvrage paraissait joli à la vue ; la plus haute pyramide qui était celle du milieu, avait, disait-on, quarante-trois brasses de hauteur. Ce fut dans celle-ci qu'on prépara une grande salle, et au milieu de cette salle un bûcher de bois odoriférant qui fut allumé pour brûler le corps du défunt roi. Nous ne fûmes pas peu touchés d'apprendre que par haine et mépris formel, comme aussi par trophée, on avait mis dans cette salle les plus beaux tableaux de notre sainte religion, entre autres l'image de Notre-Seigneur crucifié, afin de les exposer à la raillerie et moquerie de la multitude de gens de différentes nations accourant tous les jours pour voir ce grand appareil qui leur paraissait comme une merveille. Ils ne manquèrent pas non plus d'y mettre, pour les mêmes motifs, le portrait de notre bon roi, et ceux des plus grands seigneurs de la Cour. (Launay, op. cit., I, p. 203, note 1). 

49 - Le père de Bèze (op. cit. p. 149) indique 24 000 livres en lingots d'argent, outre 6 000 livres qu'on avait pris à Mgr de Métellopolis en or et en argent monnayé. 

50 - Plus pour des raisons pratiques que par obligation, les étrangers qui demeuraient à Ayuthaya étaient regroupés par quartier, ou campo selon le terme portugais, en fonction de leur nationalité. 

51 - Dès l'arrestation de son époux, Mme Constance avait réparti ses bijoux en trois paquets, environ 30 000 écus de pierreries, estime Vollant (op. cit., p. 126). Un de ces paquets fut remis au chevalier de Fretteville et les deux autres au père Le Royer. Le supérieur des Jésuites confia son précieux dépôt à Beauchamp avec mission d'aller à Bangkok le remettre aux pères jésuites Comilh et Thionville. L'officier rapporte que le père Comilh refusa, au nom des Jésuites, de se charger du paquet, expliquant que s'ils s'étaient trouvés les avoir, cela leur pourrait faire des affaires. (B.N. Ms. Fr. 8210 f° 530v°). Beauchamp affirme par ailleurs, mais on n'est pas obligé de le croire, qu'il ne voulait pas non plus de ces bijoux et qu'il informa Desfarges de cette affaire. Le général, prétextant que Phaulkon était mort avant d'avoir pu lui rembourser une dette (400 pistoles selon Beauchamp, c'est-à-dire 4 000 livres et non 3 000) enjoignit à son lieutenant, qui ne se fit pas prier, de retenir les bijoux tant qu'on ne lui aurait pas restitué cet argent. 

52 - Peut-être l'Ok-ya Ritcho, présenté comme commandant de l'armée siamoise dans une Relation succincte du changement surprenant arrivé dans le royaume de Siam en 1688 (A.N. Col. C1/24 f° 135r°). 

53 - Ce mot désignait les moines bouddhistes de Ceylan et des pays continentaux d'Asie du Sud-Est. Son origine demeure obscure. Parmi les pistes évoquées, la plus courante (certainement erronée) le faisait dériver de talapat, nom de la feuille de palmier que les bonzes utilisaient en guise d'éventail. Une étymologie birmane ou môn est plus vraisemblable. 

54 - La Touche était officier à Mergui sous les ordres de M. du Bruant ; capturé par les Siamois et longuement torturé, il fut emmené à Louvo où il retrouva les prisonniers de la garnison de Bangkok. Sa relation des évènements de 1688, qui ne fut publiée qu'en 1998, fut considérée par Challe comme la meilleure qu'il avait lue. 

55 - Ce vaisseau fut obtenu par Véret qui relate ainsi le détail de ses négociations : enfin un jour, ne sachant plus de quelle manière tourner mon affaire, je fus trouver le barcalon et lui ayant fait connaître le danger ou il exposait le royaume de Siam, lui montrant la facilité que le roi aurait de tirer raison d'eux, je lui dis que s'il voulait, nous ferions un traité de paix, ce qui me réussit, et par ce moyen, j'eus des vaisseaux et je fis entrer des vivres dans Bangkok et cinquante ou soixante Français qui étaient de tous côtés. (Lingat, Une lettre de Véret sur la révolution siamoise de 1688 T'oung Pao vol. XXXI, 1935, p. 358). 

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