1ère partie.
Les préparatifs - Départ de l'ambassade - Le Cap - Banten - Batavia - Arrivée au Siam.

Page des Mémoires du chevalier de Forbin

N'ayant plus d'affaires en Provence, je repris la route de Paris. À mon arrivée, je trouvai à la Cour deux mandarins siamois, accompagnés de M. Le Vacher (1), prêtre des Missions établies à Siam. Ces mandarins avaient exposé en arrivant qu'ils étaient envoyés par les ministres de Sa Majesté siamoise, pour apprendre des nouvelles d'une ambassade que le roi leur maître avait envoyée à la cour de France, et qu'ayant appris près de nos côtes que le vaisseau qui portait l'ambassadeur et les présents du roi de Siam avait malheureusement fait naufrage, ils avaient poussé leur route jusqu'en France, selon les ordres qu'ils en avaient (2).

Dans les différentes conférences qu'ils eurent avec les ministres, ils firent entendre, conformément à leurs instructions, que le roi leur maître protégeait depuis longtemps les chrétiens ; qu'il entendait parler volontiers de leur religion ; qu'il n'était pas éloigné lui-même de l'embrasser ; qu'il avait donné ordre à ses ambassadeurs d'en parler à Sa Majesté, et ils ajoutèrent enfin que leur maître, dans les dispositions où il était, se ferait infailliblement chrétien si le roi le lui proposait par une ambassade.

Sur ces raison, qu'on exagéra bien au-delà de la vérité et qui furent appuyées par M. Le Vacher, Sa Majesté, touchée d'une part des avances du roi de Siam et de son empressement à le rechercher, et de l'autre faisant attention qu'il n'était pas impossible que ce prince embrassât le christianisme si on l'y invitait par une ambassade d'éclat, comprenant d'ailleurs tout l'avantage que la religion retirerait d'une conversion qui pouvait être suivie de tant d'autres, consentit à ce qu'on lui demandait, et nomma, pour son ambassadeur à Siam, M. le chevalier de Chaumont, capitaine de ses vaisseaux. Il aurait été difficile de choisir un sujet plus digne d'une commission qui paraissait si importante, car outre les avantages qu'il tirait de sa naissance et de mille autres qualités personnelles qui le distinguaient très avantageusement, il était d'une piété si reconnue (3) qu'une ambassade, dont le but allait principalement à convertir un roi idolâtre et peut-être tout son royaume, ne pouvait être confiée à un sujet qui, par ses vertus, pût donner une plus haute idée de la religion qu'il devait persuader.

Cependant, comme il pouvait arriver que l'ambassadeur mourût dans le cours d'un si pénible voyage et qu'il y avait à craindre, en ce cas, que l'ambassade ne tombât sur quelqu'un qui fût incapable de la remplir, M. l'abbé de Choisy fut nommé en second (4), avec la qualité d'ambassadeur ordinaire, supposé qu'il fallût faire un long séjour à Siam et que le roi souhaitât de se faire instruire.

Les choses étant ainsi réglées, M. de Chaumont, qui pour relever la majesté de l'ambassade songeait à se faire un cortège qui pût lui faire honneur et qui avait jeté les yeux sur un certain nombre de jeunes gentilshommes qui devaient l'accompagner, me proposa ce voyage. Je ne rejetai pas les offres qu'il me faisait, mais je lui répondis que s'agissant d'aller presque au bout du monde, je ne pouvais m'engager à lui qu'après avoir consulté ma famille et ceux qui s'intéressaient pour moi, que j'allais de ce pas en conférer avec mes amis, et que s'ils le trouvaient à propos, je me ferais un honneur et un plaisir de le suivre.

Dès le même jour je fis part à M. le cardinal de Janson (5) et à Bontemps (6) de la proposition qu'on m'avait faite. Ils furent d'avis l'un et l'autre que je devais l'accepter, que bien loin de nuire par là à ma fortune, je ne pouvais pas faire ma cour plus sûrement, le roi ayant cette ambassade fort à cœur ; que pour moi, je ne risquais rien à m'éloigner du royaume dans un temps de paix, l'inaction où je serais obligé d'y vivre ne me laissant que très peu d'espoir de m'avancer. Sur ce conseil, je fus trouver M. de Chaumont, et lui ayant témoigné la satisfaction que j'aurais à l'accompagner, je lui en donnai parole. Il fut charmé des engagements que je prenais avec lui, et sur ce que je lui fis connaître, que pour avoir occasion de contenter ma curiosité, je souhaitais d'être major de l'ambassade (7) et d'en faire toutes les fonctions, il y consentit très volontiers.

M. le comte du Luc (8), que j'avais aussi consulté et qui avait approuvé mon voyage, en parla à Mme Rouillet. Cette dame avait deux caisses de très beau corail qu'elle avait apporté de Provence, elle souhaitait de s'en défaire. MM. de la Compagnie des Indes à qui elle avait voulu les vendre, avaient peine de s'en accommoder et ne lui en avaient offert que cinq cents livres, ce qui était fort au-dessous de leur valeur. Elle pria le comte de faire en sorte que je voulusse m'en charger, me donnant pouvoir d'employer l'argent que j'en retirerais en étoffes de damas, cabinets de la Chine, ouvrages du Japon, et autres raretés du pays. Je me chargeai volontiers de cette commission, après quoi ayant réglé le peu d'affaires que j'avais à Paris, je partis au commencement de l'année 1685 pour me rendre à Brest, où j'avais ordre de faire armer deux vaisseaux que le roi avait destinés pour l'ambassade.

Sur la fin du mois de février, tout étant prêt pour le départ, M. de Chaumont et M. l'abbé de Choisy se rendirent à Brest. Ils s'embarquèrent sur le vaisseau nommé l'Oiseau, commandé par M. de Vaudricourt, et avec eux les ambassadeurs du roi de Siam, six pères jésuites, savoir, les pères de Fontaney, Tachard, Gerbillon, Lecomte, Bouvet et Visdelou, que le roi envoyait à la Chine en qualité de mathématiciens, quatre missionnaires, parmi lesquels étaient MM. Le Vacher et du Chayla (9), et une suite nombre de jeunes gentilshommes qui firent volontiers le voyage, ou par curiosité, ou comme nous avons dit, dans la vue de faire plaisir à M. l'ambassadeur.

Tout le reste de l'équipage qui ne pouvait pas avoir place sur l'Oiseau fut reçu dans une frégate nommée la Maligne. Elle était de trente-trois pièces de canon et commandée par M. Joyeux, lieutenant du port de Brest, qui avait fait plusieurs voyages aux Indes. Tout étant embarqué, nous levâmes l'ancre pendant la nuit, et le lendemain matin, qui était un samedi, troisième de mars, après que les équipages des deux vaisseaux eurent crié à plusieurs reprise : Vive le roi ! nous mîmes à la voiles, et nous fîmes route pour le cap de Bonne-Espérance.

La navigation fut fort heureuse. Nous passâmes la ligne sans être trop incommodés des chaleurs. Peu après, nous commençâmes à apercevoir des étoiles que nous n'avions jamais vues. Celles qu'on appelle la CroisadeLa Croix du Sud., et qui sont au nombre de quatre, furent les premières que nous remarquâmes. Nous vîmes ensuite le Nuage blancNébulosité ou blancheur du ciel, qui est placée près du pôle austral. (Littré)., qui est placé auprès du pôle antarctique. À l'aide des excellentes lunettes dont nos mathématiciens se servaient, nous découvrîmes que la blancheur de ce nuage n'est autre chose qu'une multitude de petites étoiles dont il est semé. Enfin après une navigation de trois mois, nous arrivâmes au cap de Bonne-Espérance, si juste par rapport à l'estime que nos pilotes en avaient faite qu'il n'y eut que quinze lieues d'erreur, ce qui n'est de nulle conséquence dans un voyage d'un si long cours.

Le cap de Bonne-Espérance, qui n'est qu'une longue chaîne de montagnes, s'étend du septentrion au midi, et finit en pointe assez avant dans la mer. À côté de ces montagnes s'ouvre une grande et vaste baie qui s'avance fort avant dans les terres, et dont la côte le long des montagnes est très saine, mais fort périlleuse pendant la nuit. Mais le lendemain, quoique le vent fût assez contraire, nous crûmes qu'il n'y avait pas de risque à entrer.

À peine fûmes-nous dans le milieu de la rade que le vent cessa tout à coup. Tandis que nous étions emportés par les courants contre des rochers dont nous n'étions plus qu'à une portée de mousquet, le vent revint par bonheur et nous tira de ce danger. Nous n'avions point eu de journée si périlleuse. Enfin, après bien du travail, nous mouillâmes à 150 pas du fort que les Hollandais y ont bâti et où ils entretiennent une forte garnison. Deux chaloupes vinrent aussitôt à terre nous reconnaître. Le lendemain je fus mis à terre pour aller complimenter le gouverneur et pour traiter avec lui du salut et des rafraîchissements dont l'équipage avait grand besoin. Je trouvai cet officier dans le fort dont j'ai parlé. C'est un pentagone régulier et très bien fortifié. Je fus reçu avec beaucoup de civilité, on m'accorda tout ce que je demandais. Il fut convenu que le salut serait coup pour coup et qu'on fournirait, en payant, toute sorte de rafraîchissements.

Je vins rendre compte de ma négociation à M. l'ambassadeur qui, charmé des bonnes manières des Hollandais, fit mettre les chaloupes en mer, et chacun ne pensa plus qu'à aller à terre se délasser des fatigues d'une si longue navigation.

Les père jésuites furent d'abord faire la révérence au gouverneur qui les combla d'honnêtetés. Ces pères lui témoignèrent qu'étant à terre, ils seraient bien aises d'employer leur temps à des observations qui pourraient être de quelque utilité au public, et auxquelles ils ne pourraient pas vaquer ailleurs si commodément. Il leur permit fort agréablement ce travail, et pour le leur faciliter, il les logea dans un magnifique pavillon bâti dans le jardin de la Compagnie des Indes. Ils y firent en effet différentes observations fort utiles et réglèrent la longitude du cap, qui n'avait été déterminée jusqu'alors que suivant l'estime des pilotes, manière de compter très douteuse et sujette à bien des erreurs.

Tandis que les mathématiciens faisaient leurs observations, je fus bien aise de faire aussi les miennes et de m'informer exactement de l'état du pays. Voici tout ce que j'en pus découvrir pendant le peu de séjour que nous y fîmes.

Les Hollandais en sont les maîtres ; ils l'achetèrent des principaux chefs des peuples qui l'habitaient et qui, pour une assez médiocre quantité de tabac et d'eau-de-vie, consentirent de se retirer plus avant dans les terres. On y trouve une fort belle aiguadeSource ou rivière où les équipages renouvellent leur provision d'eau. . Le pays est de lui-même sec et aride ; malgré cela les Hollandais y cultivent un jardin qui est sans contredit l'un des plus grands et des plus beaux qu'il y ait au monde. Il est entouré de murailles. Outre une grande quantité d'herbes de toutes espèces, on y trouve abondamment les plus beaux fruits de l'Europe et des Indes.

Comme ce cap est une espèce d'entrepôt où tous les vaisseaux qui font le commerce d'Europe aux Indes, et des Indes en Europe, viennent se radouber et prendre les rafraîchissements dont ils ont besoin, il est pourvu abondamment de tout ce qu'on peut souhaiter. Les Hollandais ont établi, à douze lieues du cap, une colonie de religionnaires français à qui ils ont donné des terres à cultiver. Ceux-ci ont planté des vignes ; ils y sèment du blé, et y recueillent en abondance toutes les denrées nécessaires à la vie.

Le climat y est fort tempéré. Sa latitude est au 35ème degré. Les naturels du pays sont Cafres, un peu moins noirs que ceux de Guinée, bien faits de corps, très dispos, mais d'ailleurs le peuple le plus grossier et le plus abruti qu'il y ait dans le monde. Il parlent sans articuler, ce qui fait que personne n'a jamais pu apprendre leur langue. Ils ne seraient pourtant pas incapables d'éducation : les Hollandais en prennent plusieurs dans l'enfance, ils s'en servent d'abord pour interprètes et en font ensuite des hommes raisonnables.

Ces peuples vivent sans religion. Ils se nourrissent indifféremment de toutes sortes d'insectes qu'ils trouvent dans les campagnes. Ils vont nus, hommes et femmes, à la réserve d'une peau de mouton qu'ils portent sur les épaules et dans laquelle il s'engendre de la vermine qu'ils n'ont pas horreur de manger.

Les femmes portent pour tout ornement des boyaux de moutons fraîchement tués dont elles entourent leurs bras et leurs jambes. Ils sont très légers à la course. Ils se frottent le corps avec de la graisse, ce qui les rend dégoûtants, mais très souples et propres à toutes sortes de sauts. Enfin, ils couchent tous ensemble, pêle-mêle, sans distinction de sexe, dans de misérables cabanes, et s'accouplent indifféremment comme les bêtes, sans aucun égard à la parenté (10).

Huit jours après notre arrivée au cap de Bonne-Espérance, étant suffisamment refaits, nous fîmes route pour le détroit de la Sonde, formé par les îles de Java et de Sumatra. Les vents contraires nous firent courir du côté du sud et nous séparèrent de la frégate que nous perdîmes de vue. Nous reconnûmes les terres australes, côtes inconnues à nos pilotes. Cette terre nous parut rougeâtre ; nous ne voulûmes pas en approcher (11), et le vent étant devenu plus favorable, nous changeâmes de route et nous reconnûmes l'île de Java.

Nous manquions de pilotes à qui le détroit de la Sonde fût suffisamment connu. Pour suppléer à ce défaut, nous prîmes le parti de naviguer sur de bonnes cartes dont M. de Louvois nous avait pourvus, et ayant suivi quelque temps l'île de Java sous petites voiles, nous découvrîmes le détroit, où nous entrâmes assez heureusement (12).

Pendant ce trajet, tout l'équipage, qui était sur le pont, fut témoin d'un phénomène que nous n'avions jamais vu, et qui fournit matière, pendant quelques heures, aux raisonnements de nos physiciens. Le ciel étant fort serein, nous entendîmes un grand coup de tonnerre, semblable au bruit d'un canon tiré à boulet. La foudre qui sifflait horriblement tomba dans la mer à deux cents pas du navire et continua à siffler dans l'eau qu'elle fit bouillonner pendant un fort long espace de temps (13).

Après une navigation d'environ deux mois, nous arrivâmes le 15 août à la vue de Banten, où, quelque envie que nous eussions de passer outre, nos malades, l'épuisement de tout le reste de l'équipage, et plus que tout cela, le défaut de pilote qui connût la route de Siam, nous obligèrent de relâcher. Nous passâmes la nuit à l'ancre. Le lendemain, j'eus ordre d'aller à terre pour complimenter le roi de la part de M. l'ambassadeur et pour le prier de nous permettre de faire les rafraîchissements dont nous manquions.

Le lieutenant du fort, chez qui je fus introduit me refusa tout ce que je lui demandais (14). Quelque instance que je pus faire, il n'y eut jamais moyen d'avoir audience du roi. Je représentai que j'avais à parler au gouverneur hollandais. On me répondit qu'il était malade et qu'il ne voyait personne depuis longtemps. Enfin, après avoir éludé par de mauvaises défaites toutes mes demandes, on me dit clairement et sans détour que je ne devais pas m'attendre à faire aucune sorte de rafraîchissements, le roi ne voulant pas absolument que des étrangers missent le pied dans le pays.

Comme j'insistais sur la dureté de ce refus, et que j'en chargeais ouvertement les Hollandais, l'officier me fit entendre que la situation de l'État ne permettait nullement au roi d'y laisser entrer des étrangers ; que ses peuples, à demi révoltés, n'attendaient, pour se déclarer ouvertement, que le secours qu'on leur faisait espérer de la France et de l'Angleterre, et que, malgré tout ce que je pourrais dire de l'ambassade de Siam, j'aurais peine à persuader que notre vaisseau, qui avait mouillé si près de Banten, ne fût pas venu dans le dessein de rassurer les Javans et de leur faire comprendre que le reste de l'escadre ne tarderait pas longtemps d'arriver ; que pour ce qui regardait les Hollandais, j'avais tort de leur imputer le refus qu'on nous faisait ; que ne servant le roi qu'en qualité de troupes auxiliaires, ils ne pouvaient faire moins que de lui obéir ; que du reste si nous allions à Siam, comme je l'en assurais, nous n'avions qu'à continuer notre route jusqu'à Batavia, éloignée seulement de douze lieues, et que les honnêtetés que nous y recevrions de la part du général de la Compagnie des Indes nous donneraient lieu de connaître que ce n'était que par nécessité qu'on usait de tant de rigueur à notre égard.

Tout ce qu'il disait du mécontentement de ces peuples et de la nécessité de fermer leur port aux étrangers était vrai, mais il n'ajoutait pas que ce mécontentement venait de la tyrannie des Hollandais, aussi bien que la dureté dont je me plaignais. Voici, en peu de mots ce qui avait donné lieu à l'un et à l'autre.

Il y avait déjà cinq ou six ans que le sultan Agun, lassé des embarras de la royauté, s'était démis de la couronne en faveur du sultan Agui, son fils. Quelques années après, soit qu'il eut regret à sa première démarche, soit que son fils abusa en effet de l'autorité souveraine, il songea aux moyens de remonter sur le trône. Il en conféra secrètement avec les pangransPangeran : titre de noblesse javanais qu'on peut traduire par prince., qui sont les grands seigneurs du royaume, et après avoir bien pris avec eux toutes ses mesures, tout paraissant favorable à son dessein, il se déclara ouvertement et reprit les ornements de la royauté.

Ses peuples, qui avaient été heureux sous sa domination, retournèrent à lui avec joie. Il se vit bientôt à la tête d'une armée de 30 000 hommes, et alors se trouvant assez fort pour achever ce qu'il avait commencé, il vint assiéger son fils dans la forteresse de Banten. Le jeune roi, abandonné de tout le monde, eut recours aux Hollandais. Ils furent quelque temps à hésiter s'ils prendraient parti dans cette affaire, mais enfin, persuadés qu'ils ne pourraient qu'y gagner, ils embrassèrent la défense de ce prince et entrèrent dans le pays. Les Javans, aidés de quelques Macassars, voulurent empêcher la descente. L'action fut vigoureuse de part et d'autre, mais les Javans furent défaits et les Hollandais demeurèrent victorieux.

Se voyant les maîtres, ils s'emparèrent de la citadelle et s'assurèrent du jeune roi. Peu de temps après, ils attaquèrent le père, le surprirent dans une embuscade et le firent prisonnier. Comme ce prince était fort aimé de ses sujets, les Hollandais le renfermèrent très étroitement. Le fils, moins aimé, et par conséquent moins dangereux, fut un peu moins resserré. Ils lui laissèrent les dehors de la royauté, tandis qu'ils faisaient, sous son nom, gémir les peuples qu'ils opprimaient.

Leur domination était trop odieuse pour n'être pas détestée. Ainsi, craignant toujours quelque révolte, ils éloignaient avec grand soin de leur port, en prétextant toujours les ordres du roi, tous les étrangers dont l'abord aurait pu favoriser les remuements. Ce fut en conséquence de cette politique qu'ils nous refusèrent, comme ils avaient refusé à tant d'autres, les rafraîchissements que nous demandions. Je n'eus donc d'autre parti à prendre que d'entrer dans ma chaloupe pour revenir à bord rendre compte du peu de succès de ma négociation.

À peine étais-je en mer, que j'aperçus un bâtiment qui de loin me parut assez peu considérable. Je voulus le reconnaître, et je trouvai que c'était notre frégate, qui, ayant eu dans sa route des vents plus favorables que nous, était à l'ancre depuis quatre jours à côté d'une petite île derrière laquelle nous avions d'abord mouillé. Après nous être témoigné la joie qu'il y a à se retrouver, j'appris de M. Joyeux et de tout le reste de l'équipage que les Hollandais en avaient usé à leur égard à peu près comme avec nous ; que sur le refus qu'ils leur avaient fait, ils auraient fait voile pour Batavia depuis trois jours, mais qu'ils avaient voulu attendre, dans la pensée qu'ils pourraient avoir de nos nouvelles.

Nous regagnâmes ensemble le vaisseau où nous nous consolâmes de la dureté des Hollandais par le plaisir de nous revoir. Le lendemain, le vent nous ayant paru favorable et toutes les voies nous étant interdites du côté de Banten, nous levâmes l'ancre et nous fîmes route pour Batavia. Quoique cette ville ne soit éloignée de Banten que de douze lieues, ainsi que j'ai déjà dit, faute de pilote entendu, nous n'allions qu'on tâtonnant et nous fûmes deux jours et demi à faire ce trajet. Nous entrâmes enfin dans la rade, où, à cause des bancs de sable et des rochers dont toute la côte est croisée en mille endroits, nous risquâmes cent fois de nous perdre.

Batavia est la capitale des Hollandais dans les Indes. Leur puissance y est formidable, ils y entretiennent ordinairement cinq ou six mille hommes de troupes réglées, composées de différentes nations. La citadelle qui est placée vers le milieu de la rade est bâtie sur des pilotis. Elle est de quatre bastions entourés d'un fossé plein d'eau vive. La ville est bien bâtie, toutes les maisons en sont blanches à la manière des Hollandais. Elle est remplie d'un peuple infini, parmi lequel on voit un très grand nombre de Français religionnaires et catholiques que le commerce y a attirés.

Le général de la Compagnie des Indes y fait résidence. Il commande dans toutes les Indes hollandaises, et sa cour n'est ni moins nombreuse ni moins brillante que celle des rois. Il règle avec un conseil toutes les affaires de la nation. Il n'est pourtant pas obligé de déférer aux délibérations du conseil et il peut agir par lui-même au préjudice de ce qui aurait été arrêté, mais en ce cas il demeure chargé de l'événement, et il en répond. C'est à lui que s'adressent les ambassades de tous les princes des Indes auxquels il envoie lui-même des ambassadeurs au nom de la nation. Il fait la paix et la guerre comme il lui plaît, sans qu'aucune puissance ait droit de s'y opposer. Son généralat n'est que pour trois ans, mais il est ordinairement continué pour toute la vie, de sorte qu'il est très rare, pour ne pas dire sans exemple, qu'un général de la Compagnie des Indes ait été destitué.

Dès que nous eûmes mouillé, je fus mis à terre pour lui aller faire compliment. En débarquant, je fus reçu par un officier du port qui me conduisit au palais. À mon arrivée, la garde ordinaire, qui est très nombreuse, se mit sous les armes et se rangea sur deux files à travers desquelles je fus introduit dans une galerie ornée des plus belles porcelaines du Japon.

J'y trouvai Son Excellence (c'est le titre qu'on donne au général de la Compagnie des Indes). Il m'écouta pendant tout le temps debout, et chapeau bas. L'accueil qu'il me fit répara amplement tout ce que j'avais eu à essuyer à Banten. Il me parla toujours français. Nous ne pûmes pas convenir du salut coup pour coup, comme je le voulais. Je ne sais où le père Tachard a pris tout ce qu'il dit dans sa relation sur cet article ; il va jusqu'à compter les coups de canon qui furent tirés (15) ; ce qu'il y a de bien certain, c'est qu'il fut arrêté qu'on ne saluerait de part ni d'autre. Pour tout le reste, je n'eus qu'à demander, le général m'ayant assuré d'abord en termes exprès qu'il n'y avait rien qu'il ne fût en état de faire pour témoigner à M. l'ambassadeur la considération qu'il avait pour son caractère, et le cas particulier qu'il faisait de sa personne.

Je revins aussitôt à bord, comblé de joie, et j'y rendis compte de tout ce qui venait de se passer. Peu après mon retour, le général envoya visiter M. de Chaumont, à qui on offrit de sa part douze mannequinsSorte de panier haut et rond, qui est ordinairement d'osier. (Littré).

mannequin
pleins d'herbes et de toutes sortes de fruits. Un moment après, de nouveaux envoyés lui présentèrent deux bœufs et plusieurs moutons. Ce général continua ainsi de le faire saluer de temps en temps par les principaux de la ville et de lui envoyer tous les jours toutes sortes de rafraîchissements pour sa table et pour l'équipage des deux vaisseaux.

Nous passâmes huit jours entiers à Batavia, où nous reçûmes toutes les civilités imaginables de la part des officiers. Ce fut pendant ce séjour que je vendis les deux caisses de corail dont j'avais été chargé à Paris. Un marchand chinois s'en accommoda, en me prenant mon corail au poids, et me rendant en argent huit fois autant pesant, ce qui revint à la somme de 6 000 livres qui me fut comptée en coupons d'or (16), c'est une monnaie du Japon. Si je ne m'étais pas tant pressé, j'en aurai tiré un meilleur parti, car il valait plus que cela, mais je crus avoir fait un grand coup de retirer 6 000 livres d'une marchandise que l'on pouvait avoir en France pour 500 francs.

Tous nos rafraîchissements étant faits, et nous étant munis d'un bon pilote, nous fîmes route pour Siam. Comme le vent était favorable, nous mîmes à la voile dès le grand matin. Sur les onze heures du soir, la nuit étant assez obscure, nous aperçûmes près de nous un gros navire qui venait à toutes voiles. À sa manœuvre, nous ne doutâmes pas qu'il ne voulût aborder. Tout le monde prit les armes. Nous tirâmes sur lui un coup de canon, cela ne le fit pas changer de route. Pour éviter l'abordage, nous fîmes vent arrière, mais malgré tous nos efforts, le vaisseau aborda par la poupe et brisa une partie de notre couronnement. J'étais posté sur la dunette d'où je fis tirer quelques coups de fusil. Personne ne parut. Alors ayant poussé à force, je fis déborder. Plusieurs étaient d'avis de poursuivre ce bâtiment, mais M. l'ambassadeur ne voulant pas le permettre, nous continuâmes notre route, et dans l'obscurité de la nuit, nous le perdîmes bientôt de vue.

L'équipage fit bien des raisonnements sur cette aventure : les uns voulaient que ce fût un brûlotBâtiment chargé de matières inflammables et explosives, et destiné à porter l'incendie et la destruction. (Littré). que les Hollandais avaient posté derrière quelque île pour faire périr les vaisseaux du roi et empêcher l'ambassade de Siam, qui ne leur faisait pas plaisir. D'autres imaginaient quelque autre chose. Pour moi je crus (et la vérification que nous en fîmes à Siam justifia ma pensée), je crus, dis-je, que c'était un navire dont tout l'équipage s'était enivré et dont le reste, effrayé du coup de canon que nous avions tiré, s'était sauvé sous le pont, personne n'ayant osé donner signe de vie.

À cette aventure près, dont nous n'eûmes que l'alarme, nous continuâmes fort paisiblement notre route jusqu'à la barre de Siam où nous mouillâmes le 23 septembre, environ six mois après être partis du port de Brest.

SUITE DES MÉMOIRES DU CHEVALIER DE FORBIN
SÉJOUR DES AMBASSADEURS À AYUTTHAYA

NOTES

1 - Le missionnaire Bénigne Vachet (1641-1720) accompagna en France les deux envoyés du roi Naraï, Khün Pichaï Walit et Khun Pichit Maïtri, venus chercher des nouvelles de la précédente ambassade qui s'était perdue en mer. Il nous a laissé de savoureux mémoires dans lesquelles il relate les innombrables incidents liés aux incompréhensions, à l'indolence et à la mauvaise volonté des deux Siamois. On pourra lire sur ce site des extraits des Mémoires de Bénigne Vachet et consulter sa biographie sur le site des Missions Étrangères de Paris : Bénigne Vachet

2 - L'ambassadeur siamois Okphra Pipat Racha Maïtri (ออกพระพิพัฒน์ราชไมตรี) et ses seconds, Okkhun Sri Wisan (ออกขุนศรีวิสาร) et Okkhun Nakhon Sri Wichaï (ออกขุนนครศรีวิชัย), avaient été désignés dès 1678 par le roi Naraï pour venir en France et avaient quitté le royaume à la fin de l'année 1680, accompagnés par le missionnaire Claude Gayme. Le navire sur lequel ils étaient embarqués, le Soleil d'Orient, fit naufrage fin 1681 ou début 1682, sans doute au large de l'île de la Réunion ou de Madagascar. Sans nouvelle de cette première ambassade, Phra Naraï en organisa une seconde en 1684, composée de Okkhun Pichaï Yawatit (ออกขุนพิไชยวาทิต) - Khun Pichaï Walit dans la plupart des relations - et Okkhun Pichit Maïtri (ออกขุนพิชิตไมตรี), qui arrivèrent en France en octobre de cette même année et eurent audience avec Louis XIV le 27 novembre. L'ambassade du chevalier de Chaumont raccompagnait au Siam ces deux ambassadeurs. 

3 - Protestant converti au catholicisme, le chevalier de Chaumont (1640 ? - 1710) était plus que dévot, il était particulièrement bigot. 

4 - Rappelons que c'est à sa demande – et à ses frais – que Timoléon de Choisy fut nommé coadjuteur de l'ambassade. 

5 - Le cardinal de Forbin-Janson, évêque de Beauvais, parent du chevalier de Forbin. 

6 - Alexandre Bontemps, premier valet de chambre de Louis XIV. 

7 - Dans la marine, le major est un officier qui est chargé de faire assembler à l'heure accoutumée les soldats qui montent la garde, et qui doit toujours être présent lorsqu'elle est relevée, pour indiquer les postes. Il a soin de visiter tous les jours le corps de garde, et de rendre compte de tout au commandant. (M. Savérien, Dictionnaire historique et pratique de marine, II, p.110) L'abbé de Choisy nous en apprend un peu plus sur le chevalier de Forbin : Je viens de jouer aux échecs contre le chevalier de Forbin. Il n'est pas bon joueur, puisque je lui donne une tour ; mais il est vif, une imagination de feu, cent desseins, enfin Provençal et Forbin. Il fera fortune, ou s'il ne la fait pas, ce ne sera pas sa faute. Il est notre lieutenant et sait tout le détail du vaisseau. Il a la clé de l'eau ; c'est une belle charge parmi nous. En un mot, c'est un fort joli garçon qui a la mine de n'être pas longtemps lieutenant. (Journal de l'abbé de Choisy, 16 mars 1685). 

8 - Charles François de Vintimille du Luc (1653-1740), militaire et ambassadeur, devint capitaine des galères après avoir perdu un bras à la bataille de la Peene. Il fut gouverneur de Porquerolles, ambassadeur en Suisse et auprès du Saint Empire romain germanique. Il était cousin de Claude de Forbin.

ImageCharles-François de Vintimille du Luc, d'après Rigaud. 

9 - Il n'y avait que trois prêtres des Missions Étrangères : Bénigne Vachet, Étienne Manuel et Jean Basset. François de Langlade, abbé du Chayla (1647-1702), n'appartenait pas à cette société. C'est sans doute grâce aux relations de l'abbé de Choisy qu'il s'était joint - à ses frais - à l'ambassade du chevalier de Chaumont (voir Michael Smithies : The Abbé de Chaila 1648–1702: from tourist in Siam to persecutor in the Cévennes, JSS n° 94, p. 213).

Eugène Sue, puis Dumas, et peut-être d'autres moins célèbres avant eux, ont doté cet abbé d'un passé de martyre qui relève entièrement du fantasme ou de la fiction littéraire. La légende veut que l'abbé du Chayla ait été persécuté au Siam, et que plus tard, ayant été nommé inspecteur des missions du Bas-Languedoc, il ait reproduit sur les protestants des Cévennes les traitements qu'il avait lui-même subis de la part des Siamois. On peut encore lire aujourd'hui sur Wikipédia : Ses méthodes, inspirées de celles qu'il a vues et subies au Siam, en font rapidement une personnalité haïe de la communauté protestante majoritaire dans la région.

Tout ceci est complètement faux. Eugène Sue avait esquissé cette biographie truffée d'erreurs, d'approximations et de contre-vérités : Lorsqu'il eut atteint vingt-cinq ans, ne pouvant combattre avec les armes terrestres, mais plus que jamais avide de périls, l'abbé du Chayla, agrégé aux séminaires des Missions Étrangères, fut envoyé missionnaire au Siam.

Il arriva aux Indes dans les conjonctures les plus difficiles. Outré du zèle envahisseur de quelques-uns des prédécesseurs de l'abbé, le roi de Siam en avait fait supplicier plusieurs. L'entrée de ses États était défendue aux chrétiens sous les peines les plus sévères. Exalté par tant de dangers, ambitionnant les palmes du martyre, l'abbé du Chayla trompa la surveillance des Siamois. Au risque de sa vie, il prêcha la religion catholique parmi ces peuples, et vivifia les fermes de la foi que les premiers missionnaires avaient semés dans l'âme d'un grand nombre d'idolâtres.

Les conversions furent rapides et nombreuses ; son austérité et son courage excitèrent l'admiration des Indiens. Des traîtres livrèrent l'abbé aux soldats du gouverneur de Bankam ; malgré sa qualité de missionnaire français qui devait le garantir de tout mauvais traitement, l'abbé fut torturé de la manière la plus exécrable.

Toute sa vie il porta les cicatrices de ces terribles blessures : on l'avait morcelé avec des tenailles rougies au feu pour le forcer à renier son dieu ; l'intrépide missionnaire lassa la férocité de ses bourreaux. (Sue, Jean Cavalier ou Les fanatiques des Cévennes, 1864, p.27).

Alexandre Dumas père, guère soucieux lui non plus de vérité historique, avait reproduit ce tissu d'inepties et, en bon romancier, en rajoutait même un peu dans le pathétique : Trois mois après, il était pris, conduit devant le gouvernement de Bankan ; là, il avait été placé entre l'abjuration et le martyre ; mais le vaillant soldat du Christ, au lieu de renier sa foi, avait glorifié le nom du Seigneur, et, livré au bourreau pour être torturé, avait souffert tout ce que le corps de l'homme put supporter sans mourir ; si bien que la colère s'était lassée avant la résignation et la patience, et que, les mains mutilées, la poitrine sillonnée de blessures, les jambes brisées par les entraves, il s'était évanoui et on l'avait cru mort. Alors, les bourreaux l'avaient suspendu par les poignets à un arbre, le laissant sur la route comme un exemple terrible de la justice de leur roi. (Louis XIV et son siècle, 1845, II, p.355).

Les auteurs protestants ont repris ces affirmations et ont donné de l'abbé le portrait d'un tortionnaire sadique qui suppliciait dans sa cave, avec des trésors de raffinement, les malheureux hérétiques tombés sous sa griffe : Ayant bravé les plus atroces supplices dont il portait la trace indélébile sur sa face mutilée et sinistre, il avait appris chez les barbares l'art de varier les tortures et de faire souffrir. Il ne dédaignait pas de faire lui-même l'office de bourreau. (...) Quand on lui amenait une bande de prisonniers, il faisait ouvrir avec des haches une poutre dans toute sa longueur, puis dans cette longue entaille tenue béante, il faisait placer les pieds des prisonniers. Lorsque toute une grappe humaine était ainsi disposée le long du baliveau, on laissait le bois se resserrer ; des chevilles enfoncées de distance en distance maintenaient dans cet étau les membres meurtris des malheureuses victimes. On appelait ceps ces chaînes d'un nouveau genre. Pendant que cette épouvantable opération s'accomplissait, l'abbé du Chayla s'amusait à tenir en éveil les patients. Aux uns, il arrachait avec des pinces le poil de la barbe et des sourcils ; aux autres, c'était les ongles qu'il tirait avec des tenailles. À ceux-ci, il plaçait des charbons ardents dans les mains qu'il maintenait fermées jusqu'à ce que la braise fût éteinte. À ceux-là, il enveloppait les doigts dans du coton imbibé d'huile ou de graisse, et y mettait le feu, le laissant brûler jusqu'à ce que les flammes eussent dévoré les chairs jusqu'aux os. (Jules Rouquette, Jean Cavalier, le héros des Cévennes, 1892, p.50-51).

Il faut rétablir la vérité : membre de l'ambassade du chevalier de Chaumont, venu et reparti avec elle pour son seul et unique séjour en Asie, l'abbé du Chayla ne passa que trois mois au Siam en 1685 et n'y fut bien entendu jamais torturé. Le roi Naraï faisait montre d'une bienveillance toute particulière envers les chrétiens, et les ecclésiastiques français avaient beaucoup plus à redouter à cette époque des autres Européens, Portugais, Hollandais ou Anglais, que des Siamois. Qu'en est-il des tortures infligées aux protestants qu'il retenait prisonniers dans les caves de sa maison de Pont-de-Montvert ? Faute de témoignages crédibles, nous ne saurions le dire, mais la description de ces supplices paraît tout de même largement exagérée. Une chose est certaine : quels qu'ils aient pu être, il n'ont jamais été inspirés par des expériences vécues ou vues au Siam. Toujours est-il qu'en 1702, Abraham Mazel et Esprit Séguier, deux chefs camisards, organisèrent une expédition pour assassiner l'abbé. Le récit de sa mort par Alexandre Dumas balance entre l'édifiant et le ridicule :

Une portion de la troupe se mit en quête, tandis que l’autre veillait à ce que personne ne sortît. Les prisonniers furent bientôt retrouvés, car se doutant que c’étaient leurs frères qui venaient à leur secours, ils les appelèrent à grands cris. On les tira de leur cachot où depuis huit jours ils demeuraient, les jambes prises entre des poutres fendues. C’étaient trois jeunes garçons et trois jeunes filles qu’on avait surpris au moment où ils allaient fuir de France. On les retrouva enflés par tout le corps, ayant les os à demi brisés et ne pouvant plus se soutenir sur leurs jambes.

À la vue de ces martyrs, la colère et la haine des assaillants redoublèrent, si c’était possible. Les cris : Au feu ! au feu ! se firent entendre, et en un instant les bancs, les chaises, les meubles entassés dans l’escalier et à la porte de la salle basse furent enflammés à l’aide d’une paillasse étendue sur tout ce bûcher.

Cependant l’abbé, sentant les flammes monter jusqu’à lui, avait, à la prière d’un de ses valets, essayé de fuir par la fenêtre. Mais les draps dont il se servait pour descendre étant trop courts, il avait été obligé de sauter à terre d’une assez grande hauteur, et en tombant s’était cassé la jambe. Il ne put donc que se traîner jusqu’à un angle de murailles où il essaya de se cacher, mais où bientôt la réverbération de l’incendie, en l’éclairant, le dénonça à ses ennemis. Alors il se vit enveloppé d’un seul élan ; un seul cri retentit : Mort à l’archiprêtre ! mort au bourreau ! Mais Esprit Séguier accourut, étendit les mains sur lui et s’écria :

— Rappelez-vous les paroles du Seigneur. Il veut, non pas que le pécheur meure, mais qu’il vive et se convertisse.

— Non, non, s’écrièrent toutes les voix, non ! qu’il meure sans miséricorde comme il a frappé sans pitié. À mort, le fils de Bélial, à mort !

— Silence, cria le prophète d’une voix qui dominait les autres, car voici ce que Dieu vous dit par ma bouche : Si cet homme veut nous suivre et remplir parmi nous les fonctions de pasteur, qu’il lui soit fait grâce de la vie qu’il consacrera désormais à la propagation de la vraie croyance.

— Plutôt mourir mille fois, dit l’archiprêtre, que de venir en aide à l’hérésie.

— Meurs donc, s’écria Laporte en le frappant de son poignard ; tiens ! voilà pour mon père que tu as fait brûler à Nîmes.

Et il passa le poignard à Esprit Séguier.

L’archiprêtre ne poussa pas un cri ; on eût pu croire que le poignard s’était émoussé sur sa robe, si l’on n’eût vu couler de sa poitrine à terre une traînée de sang. Seulement il leva les mains et les yeux au ciel en prononçant ces paroles du psaume de la pénitence : « Des profondeurs de l’abîme j’ai crié vers vous, Seigneur, écoutez ma voix. »

Alors Esprit Séguier leva le bras et le frappa à son tour en disant :

— Voilà pour mon fils que tu as fait rouer vif à Montpellier. »

Et il passa le poignard à un troisième fanatique.

Mais le coup n’était pas encore mortel. Seulement un autre ruisseau de sang se fit jour et l’abbé dit d’une voix plus faible : « Délivrez-moi, ô mon Sauveur, des peines que méritent mes actions sanglantes, et je publierai avec joie votre justice. »

Celui qui tenait le poignard s’approcha et frappa à son tour en disant :

— Voilà pour mon frère que tu as fait mourir dans les ceps.

Cette fois le coup avait porté au cœur ; l’abbé tomba en murmurant : « Ayez pitié de moi, mon Dieu, selon votre miséricorde. »

Et il expira.

Mais sa mort ne suffisait pas à la vengeance de ceux qui n’avaient pu l’atteindre vivant. Chacun s’approcha donc de lui et le frappa comme avaient fait les trois premiers, au nom de quelque ombre qui lui était chère et en prononçant les mêmes paroles de malédiction. Et l’abbé reçut ainsi cinquante-deux coups de poignard. (Louis XIV et son siècle, 1845, II, p.371 et suiv.)

ImageFrançois de Langlade, abbé du Chayla. Auteur anonyme.
ImageL'assassinat de l'abbé du Chayla. Illustration de Louis XIV et son siècle d'Alexandre Dumas. 

10 - Comme tous les voyageurs ayant laissé des relations sur le cap de Bonne-Espérance, le chevalier de Forbin ajoute quelques paragraphes à l'énorme documentation qui s'accumule depuis le XVe siècle sur ces indigènes d'Afrique australe, et qui ne cessera de grossir jusqu'au XIXe siècle - et même au-delà, si l'on considère le formidable succès remporté en 1980 par le film The Gods Must Be Crazy, exploité en France sous le titre Les Dieux sont tombés sur la tête. Voilà longtemps déjà que les relations des grands voyages ont confronté l'Occident avec le relativisme culturel, et l'on a découvert avec stupéfaction, curiosité, amusement, mais aussi parfois répulsion et horreur, les mœurs de peuples qu'on qualifie volontiers de sauvages, sinon de primitifs ou même qu'on n'hésite pas à assimiler à des singes, comme François Leguat dans son Voyage et avantures etc., Londres, 1708, p.96-97 : La nature, qui ne s'oppose pas au mélange des chevaux et des ânes, peut bien souffrir aussi celui d'un singe avec un animal femelle qui lui ressemble, quand celui-ci n'est retenu par aucun principe. Un singe et une esclave de Négritie, née et nourrie sans connaissance de Dieu, n'ont guère moins de rapport entre eux qu'il y en a entre un baudet et une cavale.

Hottentots, Cafres, Indiens d'Amérique ou du Canada, peuples d'Amazonie, ont suscité des milliers de gravures, d'articles de gazette, de thèmes de comédie, de romans ou d'opéras, de sermons religieux et d'innombrables discussions philosophiques, politiques, économiques, depuis Montaigne et ses cannibales jusqu'à Diderot et sa violente harangue contre la colonisation : Fuyez, malheureux Hottentots, fuyez ! enfoncez-vous dans vos forêts. Les bêtes féroces qui les habitent sont moins redoutables que les monstres sous l´empire desquels vous allez tomber. Le tigre vous déchirera peut-être, mais il ne vous ôtera que la vie. L´autre vous ravira l´innocence et la liberté. Ou si vous vous en sentez le courage, prenez vos haches, tendez vos arcs, faites pleuvoir sur ces étrangers vos flèches empoisonnées. Puisse-t-il n´en rester aucun pour porter à leurs citoyens la nouvelle de leur désastre !(Histoire des deux Indes, Amsterdam, 1770).

Sur l'image des Hottentots dans la civilisation occidentale, on pourra se reporter à l'essai de François-Xavier Fauvelle-Aymar : L'invention du Hottentot - Histoire du regard occidental sur les Khoisan (XVe - XIXe siècle), Publications de la Sorbonne, 2002, dont j'extrais ces lignes : L'image des Africains ordinaires que sont les habitants du Cap naît d'un miroir éclaté. Elle se façonne lors des contacts sur la plage, à bord des navires, dans les salons, dans les ateliers des graveurs, mais également dans ces lieux plus difficiles d'accès que sont les rues du Cap après 1652 (date de la fondation de la station néerlandaise), les tavernes, les cabinets de curiosités. En chacun de ces lieux, qui sont autant de points de contact, l'image se forme et se transmet d'un même mouvement. (...) Cette histoire se déroule sur de multiples scènes, qui éclairent simultanément ou successivement, offrant ainsi la représentation d'actions qui n'ont lieu ni dans la même sphère culturelle ni dans la même temporalité. Selon les époques, cependant, telle ou telle scène s'est trouvée plus longtemps éclairée qu'une autre. Et si les acteurs que l'on y voit évoluer que sont que rarement les Africains eux-mêmes, c'est que, par définition, pourrait-on dire, ils n'ont pas la maîtrise de leur image. Passifs, réifiés, comme on l'est toujours sous le regard d'un autre, a fortiori lorsque ce regard se fait insistant, voyeur, ils ne font que susciter des discours.

ImageHottentots - La Galerie agréable du monde, Pieter vander AA, Leide, 1729.
ImageHottentots, habitants du cap de Bonne-Espérance. Illustration de la relation du père Tachard.

11 - Les côtes d'Australie que l'abbé de Choisy appelle terre d'Endrach 

12 - Il n'y a que deux passages possibles pour se rendre à la barre de Siam. Le détroit de Malacca, assez périlleux en raison des très nombreux récifs qui le jalonnent, et des pirates qui l'infestaient, et le détroit de la Sonde. 

ImageLe détroit de Malacca et le détroit de la Sonde.
ImageLes habitants des îles de la Sonde. Description de l'univers, 1683.
ImageLes îles de la Sonde vers l'Orient. 

13 - Curieusement, aucune autre relation ne mentionne ce phénomène, qui pourrait faire penser à une météorite tombant dans la mer. À moins qu'il ne se fût agi d'un simple éclair, car le ciel était souvent orageux, comme le relève le père Tachard (Voyage de Siam des pères jésuites, 1686, pp. 132-133) :Ainsi nous employâmes plusieurs jour à passer cette île où nous eûmes tout le temps d'éprouver les chaleurs extraordinaires de ce climat, et de considérer Sumatra, qui nous parut toujours couverte d'une grosse brume noir et épaisse, et d'où le soir nous voyions sortir à tout moment de grands éclairs. Les tonnerres y sont fréquents et terribles. Il en fit un coup entre autres si fort et si éclatant, que plusieurs le prirent pour un coup de canon, et qu'il fit baisser la tête à quelques-uns, comme pour éviter le boulet. 

14 - Cette entrevue s'est passée le 16 août 1685, selon la relation de l'abbé de Choisy. C'est ce même jour que l'Oiseau retrouva la frégate la Maligne

15 - L'abbé de Choisy confirme sur ce point les dires du père Tachard (Journal du 18&ngsp;août 1685) : Nous sommes mouillés à demi-lieue de la ville. Nous l'avons saluée de sept coups de canon et elle nous a répondu d'autant, ce qui n'est jamais arrivé dans les Indes. Écrite au jour le jour, la relation de l'abbé de Choisy est peut-être plus fiable sur ce point que les Mémoires du chevalier de Forbin, rédigées à partir de 1715, soit 30 ans après les faits... 

16 - Le coupan (ou coupant) est le nom que les Français donnaient au koban japonais (kobang, koebang, kupang, copang, etc.), une pièce d'or oblongue créée au tout début du XVIIe siècle dans le cadre du système monétaire du shogun Tokugawa. Les koban, avec des titres d'or variables, resteront en usage jusqu'en 1868. Il semble que les Français aient détourné l'étymologie pour l'adapter à leur langue : Ces pièces s'appellent coupans parce qu'elles sont longues, et si plates qu'on en pourrait couper, et c'est par allusion à notre langue qu'on les appellent ainsi. (Voyage du sieur Luillier aux Grandes Indes, 1705, pp. 256-257). Le père Le Blanc donne la même explication : Ils ont des pièces de monnaie que l'on nomme coupans, d'un or si mou qu'on les plie comme du papier sans les briser ; on les nomme ainsi, parce qu'on en coupe telle quantité que l'on veut pour le prix des marchandises qu'on achète. (Histoire de la révolution du royaume de Siam arrivée en l'année 1688, 1692, II, pp. 160-161).

ImageFigure et grandeur du coupan. Illustration de la relation de La Loubère.
Imagekoban japonais. 

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