Chapitre 185.
De l'entreprise que fit le roi de Brama (1) sur le royaume de Siam et des choses qui se passèrent jusqu'à son arrivée en la ville d'Odiaa.

Page de la relation de Fernard Mendez Pinto

Cet empire de Siam étant demeuré sans successeur légitime à qui la couronne appartînt en ligne droite, et ce par la mort de cette mauvaise reine et de son favori à qui elle avait fait usurper la couronne, ces deux seigneurs du royaume, à savoir Oya PassilocoOkya Phitsanulok (ออกญา พิษณุโลก), le gouverneur de la province de Phitsanulok, dans le nord de la Thaïlande. et le roi de Cambodge (qui, en ce temps-là, était encore plus que duc) avec quatre ou cinq des plus affidés qui étaient restés, furent d'avis d'élire pour roi un certain religieux appelé Pretiem (2), parce qu'il était frère naturel du même roi défunt qui avait été mari de cette mauvaise reine dont je viens de parler. Ce religieux, qui était talagrepo (3) d'une pagode que l'on appelait Quiay Mitrau, d'où il n'avait pas bougé depuis trente ans, en fut tiré le jour d'après par Oyaa Passiloco qui le mena avec lui, tellement que le septième jour, il y fut couronné roi avec une nouvelle sorte de cérémonie assez grande d'honneur et de dignité, de quoi je ne ferai pas ici mention parce que cela ne me semble pas nécessaire et que j'y emploierais trop de temps, d'autant que j'ai autrefois traité de choses semblables à celle-ci. Par ce même moyen, en laissant à part tout ce qui arriva de surplus en ce royaume de Siam, je me contenterai de rapporter ici les choses que je m'imagine devoir être les plus agréables aux curieux.

Étant donc advenu que le roi de Brama, qui en ce temps-là régnait tyranniquement à Pégou, eut avis du déplorable état où se trouvait réduit alors l'empire de Sournau et de la mort des plus grands seigneurs du pays, advenue pour le succès que j'ai rapporté ci-devant, et d'apprendre encore que le nouveau roi de cette monarchie était un religieux qui n'avait ni connaissance des armes ni de la guerre, joint qu'il était d'un naturel lâche, mais surtout grandement tyran et fort mal voulu du peuple, il prit là-dessus le conseil des siens dans la ville d'Anapleu où pour lors il avait sa cour. Ayant donc voulu avoir leur avis sur une entreprise si importante, ils lui dirent tous que pour rien que ce fût il ne fallait qu'il s'en désistât, attendu que ce royaume était un des meilleurs du monde, tant en richesses qu'en abondance de toutes choses. À cela ils ajoutèrent que la saison qui lui était pour lors favorable le lui promettait à si bon marché qu'il y avait apparence qu'il ne lui coûterait pas davantage que le revenu d'une seule année, quelque dépense qu'il voulût faire de ses trésors (4). Qu'au reste, s'il lui advenait de le prendre, il demeurerait monarque des empereurs de tout le monde, et qu'avec cela il serait honoré du souverain titre de Seigneur de l'éléphant blanc, moyennant lequel il faudrait nécessairement que les dix-sept rois du CapinperKamphaeng Phet (กำแพงเพชร), dans le nord de la Thaïlande., qui faisaient profession de sa loi, lui rendissent obéissance.

Ils lui dirent ensuite qu'ayant fait une si grande conquête par ces terres mêmes et par le secours des princes ses alliés, en dix ou douze jours il pourrait passer à la Chine, où l'on tenait pour certain qu'était cette grande ville de Pékin, incomparable perle de tout le monde et contre laquelle le grand Cam de Tartarie, le Siammon, et le Calaminhan (5) avaient tant de fois mis en campagne de si prodigieuses armées. Les roi de Brama ayant ouï toutes ces raisons et plusieurs autres que les siens lui donnèrent, lui mettant toujours devant les yeux ses intérêts qui sont des forces qui l'emportent sur tout le monde, se résolut de les croire et de faire cette entreprise. Pour cet effet, il s'en alla droit à MartabaneMartaban : ville du district de Thaton dans l'état Môn, dans le sud de la Birmanie., où en moins de deux mois et demi, il fit une armée de deux cent mille hommes, où il y en avait cent mille étrangters, y comprenant mille Portugais, desquels était capitaine Diego Suarez d'Albergaria, surnommé Galego (6), par une manière de sobriquet. Ce Diego Suarez sortit du royaume de Portugal en l'année 1538 et s'en alla en l'Inde avec la flotte du vice-roi Dom Garcia Noronha (7), dans un juncoJonque : Sorte de vaisseau fort en usage dans les Indes et à la Chine. (Littré).

duquel était capitaine Joan de Sepulueda, de la ville d'Evora, tellement qu'au temps que je dis, à savoir en l'année 1548, il avait de ce roi de Brama deux cent mille ducats de rente avec le titre de son frère et de gouverneur du royaume de Pegu.

Le roi partit donc de cette ville de Martaban le dimanche d'après Pâques, septième jour du mois d'avril, en l'année 1548. Son armée, comme j'ai déjà dit, était de quatre-vingt mille hommes, dont il y avait seulement quarante mille chevaux et tout le reste étaient gens de pied, y compris soixante mille arquebusiers. De plus, il y avait cinq mille éléphants de guerre avec lesquels on combat en ces contrées, et presque autant de bagage, ensemble mille de canon que conduisaient quatre mille couples de buffles et de rhinocéros, joint qu'il y avait un pareil nombre de paires de bœufs pour la conduite des vivres.

S'étant mis en campagne avec ces forces, il fit toujours marcher son armée jusqu'à ce qu'enfin il entrât dans les terres du roi de Siam, et après y avoir marché cinq jours, il se rendit en une forteresse appelée Tapurau, où il y avait bien près de deux mille feux et où commandait pour capitaine un certain Mogor, homme vaillant et fort rusé en matière de stratagèmes de guerre. Le roi de Brama l'ayant investie, il donna trois assauts en plein jour et se mit à l'attaquer avec quantité d'échelles qu'on y avait exprès fait conduire. Or d'autant qu'il ne s'y pût donner une entrée pour cette fois, pour la grande résistance que lui firent ceux qu'il assaillit, il fit sa retraite du côté de la rivière. Là, par le conseil de Diego Suarez, qui était général du camp et par qui il se gouvernait entièrement, ayant fait pointer quarante grosses pièces d'artillerie, dont la plupart tiraient des boulets de fer, il se mit à la battre avec tant de furie qu'ayant abattu un pan de muraille de douze brasses, il l'attaqua avec dix mille étrangers, où étaient plusieurs Turcs, Abyssins, Mores, Malabars, et la plupart Achem, Laos et Malais, d'où s'ensuivit une si rude mêlée entre les uns et les autres, qu'en moins de demi-heure les assiégés, qui étaient six mille Siamois, furent tous taillés en pièces sans que pas un d'eux se voulût rendre. Quant au Brama, il perdit plus de trois mille hommes des siens, dont il témoigna d'être fort fâché, si bien que pour se venger de cette perte, il fit passer au fil de l'épée toutes les femmes, ce qui fut sans doute une manière de cruauté bien étrange.

Après cette exécution, il tira droit à la ville de SacotaySukhothai (สุโขทัย), ancienne capitale du royaume de Siam, à 450 km au nord de Bangkok., qui était à neuf lieues, désirant d'en avoir là sa raison plus à sa volonté. Il arriva à la vue de cette ville un samedi environ soleil couché, et s'alla loger le long de la rivière de Lebrau, qui est une des trois qui sortent du lac de Chiammay (8), dont j'ai déjà fait mention, avec dessein de s'acheminer par-là droit à la ville d'OdiaaAyutthaya (อยุธยา), alors capitale du royaume de Siam., capitale de cet empire de Sournau, car il avait déjà eu nouvelles que le roi y était alors et qu'il y faisait ses préparatifs pour le combattre en campagne. Il n'eut pas plus avis de cela que les siens lui conseillèrent de ne s'arrêter en aucune part, tant afin de ne perdre temps que pour ne se défaire insensiblement des forces qu'il avait, attendu que le pays était déjà tout en émotion, et les places qu'il prétendait prendre, si bien fortifiées, qu'elles lui coûteraient bon, s'il s'y amusait ; joint qu'à son arrivée à Odiaa il trouverait la plupart de ses gens défaits, et ses vivres entièrement employés.

Le roi ayant approuvé cet avis, fit marcher son armée le jour d'après par le bois taillis, envoyant devant soixante mille pionniers, qui eurent beaucoup de peine pour lui applanir les passages et les chemins. Comme il fut arrivé en un lieu appelé Tilau, qui est derrière JucalanUne des innombrables versions de l'ancien nom de Phuket (ภูเก็ต), île thaïlandaise de la mer d'Andaman, à l'ouest de la péninsule Malaise., du côté sud-ouest, près du royaume de Quedaa, à cent quarante lieues de Malacca, il eut la ville de Juropisan, dont le capitaine capitula avec lui, et là même il prit des guides qui savaient fort bien le chemin, par le moyen desquelles en neuf jours de chemin, il arriva en vue de la ville d'Odiaa, où il assit son camp qu'il environna de tranchées et de fortes palissades.

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NOTES

1 - Ancien nom de la Birmanie. 

2 - Phra Tienracha (พระเฑียรราชา), demi-frère du roi Chairachathirat (ไชยราชาธิราช) qui régna sous le titre de Maha Chakkraphat (มหาจักรพรรดิ). 

3 - Bonze, une version du talapoin des relations françaises. L'étymologie du mot est incertaine. Larousse indique une originaire portugaise, tala pão, de l'ancien birman tala poi, monseigneur. Certains la font dériver du siamois talaphat (ตาลปัตร), nom du grand éventail que les moines tiennent pendant les cérémonies. 

4 - Les chroniques siamoises et birmanes se rejettent mutuellement la responsabilité de l'agression. 

5 - Si le grand Cam de Tartarie, personnage quasi légendaire d'un empire aussi immense que mal identifié, est connu en Europe, au moins sous une forme fantasmée, on peut en revanche s'interroger sur ces royaumes de Siammon et de Calaminha, impossible à localiser d'après les indications de Pinto. Le chapitre 165 de ses Pérégrinations est consacré à une description de l'empire de Calaminha qui ne permet guère de l'identifier clairement : Le royaume de Pegu a de circuit 140 lieues. Il est à 16 degrés du côté du sud, et dans le cœur du pays vers le rhomb de l'est, il a 140 lieues, et est environné par le haut d'une fort grande terrasse nommée Pangacirau, où habite la nation Brama, dont le pays a 80 lieues de largeur et 200 de longueur. Cette monarchie ne fut autrefois qu'un seul royaume, ce qu'elle n'est pas maintenant pour être divisée en treize États de souverains qui s'en sont faits maîtres. (...) De ces treize États, il y en a onze qui sont commandés par d'autres nations, qui par la distance d'un autre plus grand pays se vont joindre à toutes ces bornes des Bramas, où demeurent deux grand empereur, dont l'un s'appelle Siammon et l'autre Calaminham. (...) À ce que l'on tient, l'empire de ce prince a plus de 300 lieues tant en largeur qu'en longueur et même l'on dit qu'il y eut anciennement 27 royaumes dont les habitants parlaient tous un même langage comme aujourd'hui. (Pinto, 1645, pp. 649-650). Plus loin, Pinto évoque Timplan, la capitale de cet empire, située le long de la rivière Pituy, et qui pourrait compter 400.000 feux, ce qui en ferait une ville de la dimension d'Ayutthaya. Une telle ville ne devrait pas passer inaperçue sur une carte. Faut-il adopter les conclusions de W.A.R. Wood, qui ne manifeste guère d'estime pour la relation de Pinto ? J'invite quiconque berce encore quelques illusions quant à la véracité de Pinto à lire attentivement sa relation de l'Empire de Calaminham. (Fernão Mendez Pinto's account of Events in Siam, Journal of the Siam Society, vol.20.1, p. 39). Et encore : J'en suis arrivé à contrecœur à la conclusion que notre plus ancienne représentation européenne de l'histoire siamoise est un simple patchwork fait des vagues souvenirs d'histoires racontées à Pinto par quelques compatriotes, et non, comme il le prétend, l'œuvre d'un témoin visuel. (Op. cit., p. 38).

ImageLe grand Cam de Tartarie.

Le grand Cam ou empereur de Tartarie, puissant et redoutable monarque et des plus riches à présent, s'étant rendu maître depuis plusieurs années d'une partie de la Chine. Cette nation des Tartares portaient autrefois le nom de Scythes. Ce royaume est des plus grands de toute la terre tenant presque la troisième partie de L'Asie avec un grand nombre de places en Europe ; il comprend la Sarmathie asiatique, la Scythie, la province de Serres, que l'on nomme à présent Cathay Zagathay et Turkestan. Son revenu tous les ans est de plus de quinze millions sept cent mille ducats, sans comprendre la gabelle de sel de Mangy et autres endroits qui se monte à six millions quatre cent mille ducats, outre les présents que l'on fait tous les jours à ce prince qui peuvent monter à trois millions. Les gens de guerre sont sans nombre en ce royaume puisqu'il s'est vu plus de 360.000 chevaux et 100.000 hommes de pied autour de Cambala, ville capitale qui fait sa résidence ordinaire. Les mines d'or, d'argent et pierres précieuses s'y trouvent en plusieurs endroits et quantité de perles le long d'un lac appelé Canicla. 

6 - Le navigateur portugais Diogo Soares de Albergaria, dit Le Galicien (Diogo Soares de Mello, dans les Decades de João de Barros), arriva en Inde vers 1538. Un mandat d'arrêt fut lancé contre lui pour meurtre et piraterie par Estêvão da Gama, gouverneur de Goa, mais il fut ensuite pardonné par Martim Afonso de Sousa, le successeur de Gama. Il continua ses activités de pirate, notamment dans les régions du Mozambique, et mourut ignomineusement en Birmanie où il était tombé entre les mains du roi Tabin Shwehti. 

7 - Garcia de Noronha (1479-1540) fut le troisième vice-roi des Indes portugaises. À sa mort, c'est Estêvão de Gama, le deuxième fils de Vasco de Gama, qui lui succèda. 

8 - Il s'agit du lac que Pinto appelle parfois Singipamor, et qui est, selon W.A.R Wood, une pure invention de Pinto. Assez curieusement, le témoignage de Pinto a été cru par les auteurs postérieurs, et cet imaginaire lac de Singipamor fut accepté pendant des années comme un fait géographique. (Fernao Mendez Pinto's Account of Events in Siam, Journal of the Siam Society, vol.20.1, p. 32).

Joaquim de Campos réfute la thèse de War et soutient pour sa part que le lac de Chiammay existe bel et bien (Early Portuguese Accounts of Thailand, Journal of the Siam Society, vol. 32.1, p. 19) : Le lac de Chiang Mai n'est pas une invention de Pinto, car il existait dans la légende et les croyances populaires avant Pinto. Les Portugais qui visitèrent la Birmanie et le Siam avant Pinto entendirent également parler de ce lac, et Joao de Barros, en 1552, c'est-à-dire quand Pinto était encore en train de parcourir l'est et quelques années avant qu'il ne commencât l'écriture de ses Pérégrinations, place le lac non pas à Chiang Mai, mais 30° au nord, c'est-à-dire dans le plateau du Tibet, où en l'espace de 2 degrés, cinq grands fleuves, le Brahmaputra, L'Irrawady, le Salween, le Mekhong et le Yang-Tsé-Kiang, prennent leur source. Campos suppose que Pinto a confondu un petit lac qu'il avait vu avec le lac de Chiang Mai dont il avait très souvent entendu parler. 

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