Livre V - Fin.
Remarques diverses sur le royaume de Siam.

Page de la relation du père Tachard

Mon Révérend Père,
     La Paix de Jésus-Christ.

Au commencement de novembre de l'année passée, peu de temps après que nous fûmes de retour à Siam, nous fîmes un petit observatoire dans la maison que nos pères portugais y ont au camp de cette même nation. Notre dessein était d'y travailler en attendant le temps d'un second embarquement plus heureux que le précédent, tant afin d'envoyer plus d'observations à l'Académie royale, que pour être plus à Dieu dans une maison religieuse. L'année d'auparavant, nous avions souffert de grandes incommodités à Louvo, n'ayant qu'une grand chambre pour tous, où nous n'avions nulle liberté pour nos dévotions particulières.

Le 8 novembre à deux heures du matin, le pauvre père Fuciti nous quitta pour aller en Europe (1). Il nous dit adieu avec la même douceur avec laquelle il a vécu parmi nous depuis un an et demi. Son occupation était l'oraison et la solitude. Il n'y avait rien de plus aimable que lui, toujours honnête et modeste dans ses manières, sans se plaindre jamais du procédé qu'on avait tenu contre lui. Quand il entendait dire que ceux du Tonkin regrettaient l'absence de nos pères, il compatissait à leur douleur, sans montrer le moindre désir de retourner vers eux. C'est une belle leçon pour nous d'être content quand Dieu nous retire des emplois où nos inclinations, et même notre zèle nous portent. Les miracles d'humilité dans la vie privée sont aussi grands devant Dieu que ceux de la conversion du monde dans l'état apostolique. Dieu veut que nous soyons à lui sans réserve ; s'il ne vaut que cela, nous devons l'en remercier humblement, et n'aspirer point de nous-même à d'autres états où nous ne lui serions peut-être pas si fidèles.

Les pères Gerbillon et Visdelou prêchèrent le premier dimanche de l'Avent, et le jour de la Conception dans notre église de Siam. C'était la première fois que nous prêchions en portugais et ces pères le firent avec une satisfaction universelle, étant bien maîtres de leurs paroles et de leur sujet. Le père Gerbillon fit le catéchisme tous les dimanches aux enfants.

En même temps les ambassadeurs de Perse se mirent en chemin pour retourner chez eux (2). M. Constance m'écrivit afin de venir avec nos pères pour demeurer dans leur maison de Louvo, qui était vide par leur départ. Nous prîmes les devants, le père Bouvet et moi, et nous arrivâmes la nuit de Noël, comme il entendait la messe de minuit en sa chapelle. Les autres pères ne vinrent que huit jours après. Il nous conduisit dans notre maison, et donna tous les ordres pour l'accommoder à nos manières. Cette maison contenait un beau divanLieu où on rend la justice, où on tient le Conseil dans les pays Orientaux. (Furetière). avec quatre chambres qui donnaient dessus. Il y avait un jardin devant le divan, et d'un côté du jardin un corps de logis où l'on pouvait faire plusieurs chambres, dans l'une desquelles nous mîmes la chapelle et dans l'autre l'observatoire, de sorte que nous pouvions dire la messe sans sortir de la maison. Mais ce qui la rendait extrêmement commode pour nous, c'est qu'il n'y avait que la largeur de la rue à passer pour entrer chez M. Constance.

Nous y avions demeuré jusqu'à présent, n'ayant point d'autres domestiques que les siens. C'est de chez ce ministre qu'on nous a fourni toutes les choses nécessaires. Il n'y a point eu de semaines que Mme Constance ne nous ait envoyé divers présent de fruits et rafraîchissements ; nous l'avons souvent visitée, car M. Constance nous avait dit d'abord qu'il fallait vivre chez lui selon les coutumes de France. C'est une dame qui a bien du naturel et de l'esprit, et beaucoup de cœur. Elle a deux petits enfants bien faits, civils, que vous verrez en France quelque jour (3).

Depuis que nous sommes ici, nous avons vu venir en cette cour les ambassadeurs de Cambodge et de Laos, qui sont si peu spirituels qu'il est difficile d'en tirer aucune connaissance. La salle de M. Constance, parce qu'elle était ornée de tableaux, de miroirs et de lustres, leur paraissait un paradis. Nous les avons assez questionnés, mais je ne sais si nous oserons rien envoyer à l'Académie de ce qu'ils nous ont appris.

Le père Visdelou allant avec le sieur de la Mare (4) et le père Bouvet pour visiter une mine d'aimant, tomba de dessus son éléphant et se fit une entorse au pied qui l'a incommodé près de trois mois. La relation de cette mine est assez curieuse, et je crois que vous serez bien aise d'en savoir le détail. Je vous l'envoie écrite de leurs mains, elle mérite assurément d'être lue.

Le principal motif de ce voyage fut de travailler à la résolution de cet important problème : si la variation de l'aimant est causée par l'attraction inégale des parties aimantées du globe terrestre, nous espérions que faisant plusieurs observations à mesure que nous approcherions de cette mine, qui suivant le rapport qu'on nous en avait fait, devait avoir assez de force pour produire des effets sensibles à vingt ou trente lieues à la ronde, nous remarquerions des changements dans la variation, qui ne pouvant être attribués qu'à la différente disposition où l'on serait à l'égard de ses pôles, donnerait lieu de conclure universellement que toutes les irrégularités de la variation viennent de quelque principe semblable.

Nous jugions aussi que si l'on pouvait une fois venir à bout de bien vérifier ce point, on rendrait un service essentiel au public en le déchargeant du soin superflu qu'il prend depuis longtemps de faire des observations pour chercher une période réglée de variations, qui selon toutes les apparences ne se trouve point dans la nature.

Car soit que la vertu magnétique qui produirait cet effet soit répandue dans tout le corps de la terre, qui par conséquent se doit considérer dans cette opinion comme un grand aimant, ainsi que le prétend Gilbert et la plupart des modernes, soit que cette vertu réside dans les seules mines d'aimant qui paraissent sur la surface de la terre, ou qui sont cachées dans son sein, il est constant que la variation par une nécessité absolue suivra toutes les irrégularités qui naissent des différentes altérations que les parties de la terre, ou si vous voulez les mines d'aimant dont elle est remplie, reçoivent en différents temps. De sorte que comme ce serait une entreprise téméraire de vouloir à force d'observations renfermer dans les bornes d'une période réglée les inégalités des changements qui sont produits dans la terre par cette foule de causes que sa profondeur dérobe à nos yeux, de même nous pouvons bien dire qu'on se tourmenterait en vain de prétendre assujettir à des règles l'effet de tant de causes qui n'ont ont point.

Les astrologues réussiraient bien plutôt à prédire l'avenir sur la disposition des astres, dont après tout les combinaisons sont bordée et les révolutions réglées, que les géographes à marquer le changement qui doit arriver à la variation chaque année dans chaque point de la terre à la suite du temps, par des tables aussi sûres et aussi exactes que celles des éclipses, puisque les causes dont la variation dépendrait sont capables, par leur multitude, de recevoir un nombre presque infini de combinaisons, dont chacune doit passer pour une anomalie dans la circulation des effets de chaque cause particulière. Car comme cette combinaison ne se forme que par le concours fortuit de quelque cause étrangère, qui trouble la suite naturelle des effets de la première, et peut-être que jamais elles ne trouveront le bout de leur révolution, et que continuant toujours à s'interrompre les unes les autres, le monde finira avant qu'elles aient eu le temps de revenir au point d'où elles sont parties, je veux dire au même état où elles étaient quand Dieu leur imprima le premier mouvement au commencement du monde.

Venons présentement aux observations que l'incommodité du voyage nous a permis de faire sur ce sujet, laissant à chacun de juger ce qu'on en peut conclure en faveur de l'opinion qu'on a indiquée.

Les instruments dont on se servit furent un grand anneau astronomique et une petit demi-cercle qui nous avaient donné à Louvo 4° 45' de variation nord-ouest.

Nous partîmes de Louvo le 18 janvier avec M. de la Mare, ingénieur de Sa Majesté très chrétienne, que le roi de Siam envoyait pour tracer quelques fortifications. Nous prîmes la voie de la rivière, que nous remontâmes jusqu'à InnebourieIn Buri (อินทร์บุรี) à 85 kilomètres au nord d'Ayutthaya.

Inburi
, petite bourgade remarquable par la réunion qui s'y fait des trois grands chemins qui mènent aux royaumes de Pégou, de Laos et de Cambodge, où nous arrivâmes le 19 après-midi. Tandis que M. de la Mare choisissait un lieu propre pour tracer un fort de campagne de cinquante toisesAu XVIIe siècle, la toise du Châtelet valait 1,95 mètre. de côté extérieur, nous nous occupâmes à prendre la variation, ce que nous fîmes plusieurs fois. Toutes nos observations donnèrent constamment au moins 7° 30' au nord-ouest. L'aiguille du petit demi-cercle en marquait un peu davantage, mais cet excès pouvait s'attribuer à ce que nous ne pouvions placer sa boussole parallèlement à celle de l'anneau, ne la pouvant détacher comme il eût été nécessaire pour cet effet. Ce qui fut cause que dans la suite, nous ne nous servîmes plus que de l'anneau.

Le 20 au matin, nous commençâmes par prendre la largeur du Ménam vis-à-vis du grand chemin de Cambodge, où le fort doit être bâti. Nous mesurâmes un côté de 45 toises, qui nous donna un angle de 65° 24', et pour la largeur de la rivière 98 ¼ toises. Après cela, nous montâmes en éléphant pour aller visiter la place où le roi de Siam voulait que M. de la Mare fît faire une forteresse de 300 toises de long sur 200 de large pour opposer aux Cambodgiens, aux Laos et aux Pégouans en cas d'irruption. Ce lieu gît à est quart sud-est de Innebourie à quelques 2000 toises de distance. Nous y trouvâmes 9° de variation au nord-ouest. Ce fut là que nous vîmes pour la première fois des cotonniers, des ouatiers et des poivriers, dont nous donnerons la description à la fin du recueil.

À peine fûmes-nous de retour que nous songeâmes à nous rembarquer pour aller à la mine, ce que nous fîmes sur les cinq heures du soir, M. de la Mare remettant à tracer son fort au retour. Avant que de partir, on nous avertit de prendre garde aux crocodiles qui sont en grand nombre dans cette partie de la rivière. En effet, le lendemain 21 sur les sept heures du matin, dans l'espace d'une petite lieue un peu au-dessous d'un petit village appelé Talat Caou (5), nous voyons à chaque pas les vestiges encore tout frais que ces animaux avaient laissés sur la boue sur laquelle ils s'étaient traînés, et les marques de leurs ongles étaient imprimées sur le rivage le long duquel ils s'étaient coulés pour s'aller jeter dans les roseaux qui bordent la rivière.

Sur les 10 heures, nous mîmes pied à terre à Bankiêbane, où nous ne trouvâmes aucune variation. Sur les trois heures après midi, nous arrivâmes à TchainatbourieChainat (ชัยนาท) à 120 kilomètres au nord d'Ayutthaya..

Tchainatbourie, si l'on en croit les Siamois, a été autrefois une ville considérable et la capitale d'un royaume. Aujourd'hui, c'est une peuplade de deux à trois mille âmes fuyant le rapport de ceux du pays. Sa situation est très agréable sur le bord du Ménam, qui est fort large et peu profond en cet endroit-là. Nous en mesurâmes la largeur avec le demi-cercle, et nous trouvâmes de plus de 160 toises. Nous y trouvâmes au moins 40 de variation au nord-ouest dans le lieu où nous étions. La montage Caoulem (6), derrière laquelle est la mine d'aimant, nous restait au nord-est quart-est un peu au nord, comme on verra dans la petite carte qu'on a faite dans ce voyage.

Le 22, nous prîmes la voie de terre. Nous allâmes à un village qui est à six ou sept mille toises de Tchainatbourie droit au nord. Il est situé entre deux montagnes au pied de celle qu'on nomme Câou Keiai, d'où il a pris le nom de Bankéiai : nous y trouvâmes 50° 30' de variation.

De là, tirant au nord-est quelques six mille toises nous allâmes coucher à Lompeen, petit village de douze ou treize maisons sur le lac de même nom. Ce lac a 200 sên de long suivant le compte des Siamois, ce qui revient à quatre mille de leurs toises qui sont un peu plus petites que les nôtres (7). Il nourrit du poisson et des crocodiles. Autrefois il y eu une ville sur le bord, que les Siamois disent avoir été la capitale d'un royaume que leurs rois ont conquis, il y paraît encore quelque reste de rempart.

Le 23, après avoir fait six ou sept mille toises de chemin vers l'Orient, nous arrivâmes au village de Bansoun, composé de 10 ou 12 maisons. Les environs de ce village sont pleins de mines de fer. Il y a une méchante forge où chaque habitant est obligé de fondre un pic (8), c'est-à-dire 125 livres de fer pour le roi. Toute la forge consistait en deux ou trois fourneaux qu'ils remplissent, ensuite ils couvrent le charbon de la mine, et le charbon venant à se réduire en cendre peu à peu, la mine se trouve au fond en une espèce de boulet. Les soufflets dont ils se servent sont assez singuliers : ce sont deux cylindres de bois creusé, dont le diamètre peut être de sept à huit pouces. Chaque cylindre a son piston de bois entouré d'une pièce de toile roulée qui est attachée au bois du piston avec de petites cordes. Un homme seul élevé sur un petit banc, s'il en est besoin, prend un de ces pistons de chaque main par un long manche pour les baisser et les élever l'un après l'autre. Le piston qu'il élève laisse entrer l'air, parce que le haut du cylindre est un peu plus large que le bas : le même quand on le baisse le pousse avec force dans un canal de bambou qui aboutit au fourneau. Nous trouvâmes auprès de ce village 4 degrés de variation au nord-ouest. De là, nous allâmes coucher dans les bois à 3 000 toises de la mine ou environ au pied d'une montagne faite en pain de sucre, qu'on nomme pour ce sujet Caoulem. Nous trouvâmes en cet endroit-là 2 degrés de variation au nord-ouest.

Le 24, nous partîmes de grand matin pour aller à la mine. Cette mine est à l'ouest d'une assez haute montagne appelée Caou-Petque-dec, à laquelle elle est presque attachée, tant elle en est proche. Elle paraît partagée en deux roches qui apparemment sont unies sous la terre. La grande dans sa plus grande longueur qui s'étend de l'Orient à l'Occident peut avoir 20 ou 25 pas géométriques, et 4 ou 5 de largeur du midi au septentrion. Dans sa plus grande hauteur, elle aura neuf à dix pieds ; elle va beaucoup en talus, et est fort raboteuse. La petite qui est au nord de la grande, dont elle n'est éloignée que de sept à huit pieds, a trois toises de long, peu de hauteur et de largeur. Elle est d'un aimant bien plus vif que l'autre. Elle attirait avec une force extraordinaire les instruments de fer dont on se servait. On fit tous les efforts possibles pour en détacher, mais ce fut sans succès, les instruments de fer qui étaient fort mal trempés s'étant aussitôt rebouchés, de sorte qu'on fut obligé de s'attacher à la grande, dont on ne put qu'à grand peine rompre quelques morceaux qui avaient de la saillie et qui donnaient de la prise au marteau. On ne laissa pas d'en tirer quelques bonnes pièces, et on ne doute point qu'il ne s'en trouvât d'excellentes si l'on fouillait un peu avant dans la terre. Les pôles de la mine, autant qu'on en put juger par les morceaux de fer qu'on y appliqua, regardaient le midi et le septentrion, car on n'en a pu rien connaître par la boussole, l'aiguille s'affolant sitôt qu'on l'en approchait. Voici ce qu'on observa touchant la variation. La première observation se fit à l'ouest-nord-ouest de la grosse roche à dix pas géométriques de distance, si cependant la mine ne s'étend pas fort loin sous la terre. On y trouva 10° de variation au nord-ouest. Au nord de la même roche vers le milieu à trois ou quatre pas, on ne trouva aucune variation. À l'est-nord-est de la roche, à 12 pas géométriques de distance, on trouva plus de 80° de variation au nord-est et 4 ou 5 pas plus à l'est, la variation se trouva diminuée de plus de 30°. À l'est-sud-est de la roche à la même distance qu'auparavant, on ne trouva que 40° de variation au nord-est.

Ces observations furent faites avec précipitation. Le manquement de vivres et le voisinage des bêtes féroces nous obligeant de nous retirer au plus vite pour regarder Lompeen, où nous trouvâmes au retour 6° de variation au nord-ouest. Mais on a quelque sujet de croire que la mine avait causé quelque changement à l'aiguille, car le jour suivant, en repassant à Bankiai, on trouva 2° de variation moins qu'on n'avait trouvé la première fois. On a laissé quelques instructions aux pères qu'on attend ici : ils pourront s'en servir pour faire ce voyage, et les observations avec plus d'exactitude et de succès.

On ne laisse pas d'envoyer la carte topographique de ce voyage telle qu'on l'a pu faire à vue, et sans instruments, en attendant que ceux qui nous suivront en fassent une plus juste. Le reste du voyage n'a rien de particulier. Nous remarquerons seulement que le pays par où nous avons passé serait un des plus beaux pays du monde s'il était entre les mains d'une nation qui sût profiter de tous ses avantages. Le Ménam depuis Tchainatbourie jusqu'à son embouchure, qui est tout ce que nous en avons vu durant notre séjour dans ce royaume, c'est-à-dire 80 ou 100 lieues de marine, a son cours dans une plaine la plus unie et la plus fertile qu'on puisse voir. Ses rivages sont très agréables et assez peuplés, mais sitôt que nous nous en fûmes écartés une lieue, nous entrâmes dans des déserts. On ne peut pas voyager avec moins de commodités et plus de péril. Tout vous manque, et quoique vous arriviez à un village, ce qui est rare, il faut songer à vous bâtir une loge pour y passer la nuit à couvert sur la plate terre, comme nous fîmes à Lompeen. Souvent, vous campez dans le beau milieu des bois, comme nous fûmes obligés de faire auprès de la mine, où nous commençâmes suivant la coutume des voyageurs du pays en semblables occasions, par mettre le feu aux grandes herbes sèches dont la plaine voisine était remplie, pour donner la chasse aux bêtes féroces, qui ne manquent pas de sortir des forts où elles se retirent durant le jour un peu après le coucher du soleil, et de se répandre dans la campagne, les unes pour paître, les autres pour chasser. Comme ce feu ne dura pas longtemps, on alla couper du bois pour faire une enceinte de feux qui pût durer toute la nuit. Bien nous en prit d'être en alerte durant la nuit, car nos braves Siamois dormaient avec autant de tranquillité que s'ils eussent été à Louvo, et laissaient aux feux le soin de s'entretenir eux-mêmes. Un de nos mandarins, plus prudent que les autres, se percha dans un arbre, où il se fit dresser une petite cabane. Toute notre vigilance et tous nos feux ne purent empêcher quatre tigres de venir en même temps rôder en hurlant effroyablement autour de notre petit camp. Nous prenions ces hurlements pour les cris lugubres de certains grands oiseaux dont les bois retentissent assez souvent durant la nuit, mais à la fin ils approchèrent si près qu'il vinrent à bout d'éveiller nos gens, qui crièrent aussitôt à M. de La Mare de tirer. Le bruit de trois coups de fusil tirés en l'air les écarta et les fit retirer dans les bois.

Il y a dans ces quartiers-là un grand nombre de tigres, de rhinocéros, d'éléphants et de buffles. Le plus à craindre de tous, c'est l'éléphant, parce que rien ne lui peut résister quand il lui prend fantaisie de vous attaquer, ce qui arrive fort souvent. Le tigre n'est pas redoutable quand on est sur ses gardes et bien accompagné. Il faut qu'il y ait une quantité prodigieuse de cerfs, de chevreuils et de gazelles pour fournir les tigres de proie, et pour ne se pas dépeupler, eu égard au grand nombre que les chasseurs en tuent aussi bien que de buffles, pour en avoir les peaux dont le roi et les Hollandais font un gros commerce au Japon. On y trouve aussi quantité de singes, et nous en vîmes une fois 60 ou 80 dans une troupe. Les lièvres, les perdrix, les poules de bois et les paons n'y manquent pas. Nous vîmes deux sortes de tourterelles. La première espèce est semblable aux autres, la chair en est bonne. La seconde a le plumage plus beau que les nôtres, mais la chair en est jaunâtre et de mauvais goût. Les campagnes sont pleines de ces tourterelles. Nous y vîmes aussi des écureuils qui ont le poil parfaitement blanc et la peau très noire. Il y a plusieurs espèces d'oiseaux inconnus à l'Europe, presque tous très beaux, et plusieurs fort grands. Il y en a en outre une espèce que les Siamois nomment Noc HerianNok krarian (นกกระเรียน) : la grue.

La grue
, apparemment à cause de son cri, qu'on dit avoir cette propriété que le fer qu'il a une fois avalé et rendu ne se rouille plus. Je voudrais en avoir vu quelque expérience pour le croire. Il a les pieds rouges et fort longs, un grand col fort mince, le bec grand, la tête fine, il est d'un beau gris, il a deux grandes taches rouges un peu veloutées immédiatement au-dessous de la tête. Il peut avoir sept à huit pieds de long. Voilà les propres termes des deux pères.

Le 6 février 1687, nous allâmes à Probac avec le roi ; M. l'évêque et deux de ses ecclésiastiques y vinrent aussi. Le lieutenant de barcalon qui nous servait de conducteur et nous, nous allâmes jusqu'à une lieue de Louvo, dans un endroit où nous devions voir passer Sa Majesté. Nous y rencontrâmes M. Constance qui l'attendait à cheval. Les ambassadeurs de Cambodge y étaient avec leur suite, tous assis sur des tapis qu'on y avait étendus sur la terre. Nous étions sur nos éléphants rangés sur une ligne à côté du grand chemin. Peu de temps après que nous fûmes arrivés, les gardes du roi commencèrent à filer. Il y en avait de dix ou douze nations différentes, des Tartares, des Japonais, des Malais, des Péguans, des Hars, des Mores, des Siamois, et les gardes japonaises avaient des casaques bleues comme nos mousquetaires de France, et je crus qu'on les avait faites sur ce modèle. Il ne marchaient pas en ordre comme dans nos cours d'Europe, ce qui nous empêcha de les compter, mais à juger du nombre par le temps qu'ils mirent à passer et par ce qui nous paraissait, il y avait au moins trois mille hommes. Le roi était monté sur son éléphant dans un trône d'une grande beauté, et ses capitaines des gardes et plusieurs mandarins marchaient à pied devant lui. D'autres le suivaient en grand nombre sur des éléphants. M. l'évêque nous a dit que depuis qu'il était dans le royaume, il n'avait point vu de marche du roi qui fût si magnifique, et c'est aussi la plus belle que nous eussions vue jusqu'alors.

Quand la cour fut passée, M. Constance nous mena voir des poivres qu'on avait plantés proche de là. Ils croissent en petites grappes comme nos groseilles en France. Nous arrivâmes avant midi au lieu de notre dîner, dans lequel nous devions passer le reste du jour. C'était dans le bois même, mais le nombre des cabanes qu'on y avait dressées, tant pour les hommes que pour les éléphants, les feux qu'on y avait allumés de tous côtés, et enfin le soin qu'on avait pris de l'éclaircir en abattant des arbres, nous le faisait considérer comme un camp ou une petite ville. Nous vîmes en ce lieu les arbres dont les habitants tirent une espèce de poix raisine, avec laquelle ils font leurs damarres, c'est-à-dire des flambeaux de feuilles liées étroitement ensemble (9). Ils font un grand trou dans le corps de ces arbres, puis ils y allument du feu dont la chaleur se communiquant aux parties supérieures du tronc, il en distille aussitôt une grande quantité de gomme qu'ils ramassent, et quand ils en ont assez, ils éteignent le feu. Les arbres réparent d'eux-mêmes tous ces creux sans qu'il en paraissent rien, sinon seulement un défaut dans l'écorce. Durant la nuit, nous entendîmes des tigres qui criaient dans les bois comme les cerfs et même comme des hommes qui s'appellent les uns aux autres. On dit qu'ils usent de cet artifice pour attirer leur proie.

Le lendemain, nous arrivâmes à 85 cordes de Prébat, où le roi s'arrête ordinairement quand il visite ce lieu. Les Siamois mesurent tous ces chemins par où le roi devait passer. Ils donnent cent cordes à une lieue, qu'il appellent en leur langue Roé-Cenne (10). Chaque corde contient vingt brasses, et une de leurs brasses est moindre que nos toises d'environ un pouce. Il y a cinq de ces lieues, et un peu davantage, depuis Louvo jusqu'au Prébat (11), qui est situé à l'est-sud-est de Louvo au milieu des bois. Ce qui rend ce lieu fameux parmi les gens du pays, est un vestige de pied ou plutôt un creux fait dans le rocher même, et renfermé dans la façade. Il est long d'environ cinq pieds et large d'un, profond aussi d'un et quelque chose davantage. Les rois de Siam, poussés par un motif de religion, l'ont revêtu de plaques d'or en dedans, et de plaques d'argent en-dehors trois ou quatre pieds alentours. Les Siamois font la Sombaye devant ce creux, ils y mettent de l'eau, qu'ils rapportent ensuite et la croient salutaire dans leurs maladies. Ils ont leurs contes et leur rêverie sur l'origine de ce creux, que les Portugais appellent le pied d'Adam par je ne sais quelle raison. Les ambassadeurs de Cambodge y ayant été menés pour faire leur adoration, demandèrent aux mandarin pourquoi leur dieu n'était venu dans ce lieu qu'avec un pied. La question fut trouvée facétieuse, et plusieurs prirent occasion d'en rire.

Le soir, nous allâmes tous voir les illuminations et les feux de joie (12), mais nous étant aperçus que c'était de véritables sacrifices, et d'ailleurs un mandarin qui connaissait M. l'évêque lui ayant demandé s'il ne venait point aussi pour rendre ses adorations en ce lieu, nous n'y allâmes plus. La fête dura cinq jours entiers, pendant lesquels il y eut tous les soirs de nouveaux feux d'artifice, tous à l'honneur de la pagode.

J'interromprai encore quelque temps le journal du père de Fontaney pour y insérer certaines particularités assez curieuses qui regardent la naissance et l'éducation de Sommonocodon, le dieu des Siamois, du pied duquel ils révèrent le vestige avec tant de superstition. Il y a plus de 2231 ans, disais un fameux sancrâ parlant au roi des mystères de leur religion, qu'une jeune fille s'étant retirée dans une affreuse forêt de Siam pour y vivre plus parfaitement en attendant la venue de Dieu, que les peuples attendaient avec beaucoup d'empressement, cette fille mena quelque temps une vie extrêmement austère sans avoir aucun commerce avec le reste des hommes. Un jour lorsqu'elle était en prière, elle conçut d'une manière tout extraordinaire sans perdre sa virginité. Le soleil par le ministère de ses rayons forma le corps d'un enfant dans son sein pendant la ferveur de sa prière. Quelque temps après, elle fut bien étonnée de se sentir enceinte, et quoiqu'elle fût sûre de sa vertu, toute honteuse cependant qu'elle était d'elle-même, elle s'enfonça plus avant dans la forêt pour se dérober aux yeux des autres hommes. Elle arriva enfin auprès d'un grand lac entre Siam et Cambodge, où elle accoucha sans peine et sans travail du plus bel enfant du monde. Comme elle n'avait point de lait pour le nourrir, et qu'elle ne put se résoudre à le voir mourir devant ses yeux, elle entra dans le lac pour le mettre sur les feuilles d'une herbe qui nageait sur la surface de l'eau. Mais la nature pourvut à la sûreté de cet enfant, qui était le dieu si attendu de l'univers. Car sa mère l'ayant mis sur le bouton d'une fleur, la fleur s'épanouit d'elle-même pour le recevoir, et ensuite le referma comme dans un berceau. Les talapoins portent depuis ce temps-là un fort grand respect à cette fleur, je ne me souviens pas du nom qu'ils lui donnent (13). Cette fille ayant confié ce cher dépôt à cette fleur se retira sur le bord du lac, où s'étant mise en prière elle disparut, élevée comme on croit dans le ciel, sans avoir été exposée à la commune nécessité des autres hommes. En ce même temps, un saint anachorète (on en voit encore plusieurs dans le royaume de Siam), s'était retiré auprès de ce lac, dans la confiance de voir avant sa mort l'accomplissement d'une promesse qu'un ange lui avait faite, qu'il verrait avant mourir ce dieu qu'on attendait depuis si longtemps. Ainsi pour se rendre digne de contempler ce saint objet, il s'était retiré de la conversation des autres hommes. Ce fut par son moyen qu'on sut le mystère dont je viens de parler. Il fut témoin de ce qui se passa à l'enfantement de Sommonocodon, il vit sa mère qui s'exposa sur le lac, et il fut témoin du bon office que lui rendait la fleur dont nous avons parlé. Aussi, touché de tant de merveilles, il entra dans le lac, ouvrit la fleur et en retira cet aimable enfant dont la vue le charma. Sa piété et toutes les circonstances dont nous venons de parler l'obligèrent à prendre le soin de le nourrir et de l'élever. Il l'entretint longtemps de lait et de miel, et il connut bientôt le prix du trésor qu'il avait entre les mains. D'abord certains rois jaloux de leur autorité, entendant que leurs peuples disaient entre eux que le véritable roi des rois était né, le firent chercher longtemps pour le tuer, quoique inutilement, car le bon ermite ayant eu nouvelles de leur dessein, s'enfuit avec cet enfant dans le royaume de Cambodge, où il le tint longtemps caché dans un désert. Il y bâtit ensuite un très beau château, dont on voit encore les masures. Il y demeura tandis qu'il craignit qu'on voulût faire mourir Sommonocodom, qui faisait durant ce temps-là une infinité de prodiges, par où le bon vieillard reconnut sa divinité. À l'âge de dix ou douze ans, Sommonocodon sortit de Cambodge et revint à Siam, et l'on voit encore dans une vaste campagne une assez grande maison de pierre que les talapoins disaient publiquement avoir été bâtie par miracle à la seule parole de leur dieu, n'y ayant nulle part aux environs de carrières. Mais ils furent bien étonnés, et le peuple détrompé, lorsque le roi ayant fait creuser en un certain endroit, on trouva une très belle carrière d'où l'on avait pu tirer les pierres pour bâtir cet édifice.

On raconte une autre merveille que Sommonocodom fit auprès de ce palais. Un jour qu'il jouait au cerf-volant, les arbres qui étaient aux environs l'empêchant par leur inégalité de prendre cet innocent plaisir, il leur commanda de devenir tous égaux. Il fut obéi sur-le-champ, et ce miracle dure encore aujourd'hui, les arbres demeurent aussi égaux entre eux que si un jardinier habile avait le soin de les tailler tous les ans. Voilà les contes que débitent les talapoins pour entretenir les peuples dans leurs erreurs, qui ne sont pas difficiles à détruire en elles-mêmes, mais il n'est pas aisé de détromper les esprits.

Quoi qu'il en soit du faux prodige qui se fit à l'occasion du cerf-volant, il est vrai que ce divertissement est devenu commun et honnête parmi les Siamois. Je ne sais si c'est parce qu'ayant peu de plaisirs entre eux, celui-ci leur paraît divertissant, ou s'ils le prennent par un motif de superstition pour imiter les actions de leur dieu. J'ai vu souvent à Thale Chubson et à Louvo, quand le roi y était, divers cerfs-volants en l'air autour du palais, qui portaient des lumières et des sonnettes. Au commencement, en voyant ces feux, je crus que c'était une comète, et je ne savais que penser de ce bruit de clochettes que j'entendais en l'air. Mais je fus bientôt détrompé en voyant divers de ces feux et les cerfs-volants s'élever et descendre de temps en temps. Reprenons la lettre du père de Fontaney.

M. l'évêque eut durant ce temps une audience du roi sur les matières de la religion, dans laquelle il fut accompagné de ses ecclésiastiques. Nous y fûmes appelés aussi. Voici tous les points que l'on toucha : le roi demanda, 1° à M. l'évêque quelles nouvelles il savait de la France. 2°. Il demanda ce qu'il pensait des lieux enchantés, c'est-à-dire de certains lieux où l'on voit quelquefois des objets qui disparaissent dans la suite. Le roi croyait en avoir un exemple nommant un endroit où l'on avait vu un étang qui avait disparu. 3°. Il dit qu'ayant promis au roi de France d'écouter M. l'évêque sur les choses de la religion, il le voulait faire. Il lui demanda donc ce que c'était que les cardinaux de l'Église, et quelle différence nous mettions entre les évêques et eux. Ayant appris dans le discours qu'il y avait des cardinaux qui ne disaient pas la messe, il demanda si ceux-ci étaient plus que les évêques. 4°. Il demanda pourquoi les cardinaux qui étaient des personnes d'Église, se mêlaient des affaires séculières comme de gouverner les États, et sur ce qu'on lui dit que le Pape possédant des terres comme prince temporel, avait besoin de ministres pour les gouverner, il apporta l'exemple des cardinaux qui avaient gouverné quelque temps la France. 5°. Il demanda les nouvelles de M. l'évêque d'Argolis (14). 6°. Il nous dit en particulier qu'il fallait partir cette année au commencement de la mousson pour ne pas manquer notre voyage pour la Chine. Ce sont tous les articles qui furent touchés dans cette conversation. M. Constance nous dit que le roi lui avait demandé en particulier comment les papes condamnaient les criminels à mort, étant les pères spirituels de tous les hommes. À quoi ce ministre répliquant que les papes avaient des officiers laïques pour ces sortes d'affaires. Mais ces officiers, ajouta le roi, n'agissant que par les ordres du pape et en son nom, puisque étant prince temporel, il est obligé de rendre la justice. Nous dînâmes ce jour-là dans le palais même, devant le trône du roi, dont les bras et le dossier étaient d'or battu. Les mandarins qui ne peuvent se tenir debout en ce lieu, apportaient à genoux tous les services de la table, et nous servaient de même.

À voir toutefois les ordres que le roi donne aujourd'hui contre les talapoins, on dirait qu'il n'estime pas beaucoup la religion, et par conséquent que son cœur n'est pas fort éloigné de la véritable. Car outre ce qu'il a fait depuis un an pour chasser des pagodes tous les ignorants, il se met aujourd'hui sur le pied d'en tirer ceux qu'il veut pour les mettre dans le service, et il n'y a que les supérieurs des pagodes qui soient actuellement exempts de cette loi. Il les inquiète sur l'instruction des enfants qui sont à l'école chez eux. Un grand talapoin âgé de 80 ans, et directeur de la princesse, ayant dit une parole contre les étrangers dans le temps qu'on faisait couper la tête à un Siamois qui avait offensé un officier européen, le roi commanda que le corps du criminel fût empalé et mis à la porte du talapoin. Cet homme s'étant enfui dans une autre maison, on lui porta encore le corps dans cette maison, et s'étant jeté dans une pagode, on l'en fit sortir pour demeurer chez lui, où il fut contraint de subir ce spectacle plusieurs jours. Le roi de Siam est un prince droit, absolu, et qui ne souffre pas la moindre faute.

Les nouvelles de la Chine sont toujours favorables à la religion. Les pères qui sont à la cour y vivent plus que jamais sous la protection de l'empereur. Le prince, son fils, âgé de quinze ans, a été appliqué cette année aux affaires, afin d'apprendre peu à peu le gouvernement. Un grand mandarin, gouverneur d'une province, avait fait renverser quelques pagodes et jeter tous les dieux dans la rivière, parce que les Chinois s'assemblaient en ces lieux pour de mauvais desseins. Il fut accusé devant l'empereur, qui renvoya cette affaire au tribunal de Lipou. Le mandarin fut condamné dans ce tribunal. L'empereur l'ayant su ordonna au tribunal de l'examiner une seconde fois, disant qu'il ne fallait point favoriser les cabales ni les assemblées séditieuses. C'est ce mandarin que l'empereur a fait gouverneur du prince. M. l'évêque d'Argolis va être vicaire apostolique de Canton, car les lettres patentes sont arrivées à Siam cette année. Il avait mené deux religieux italiens à la Chine avec lui, l'un est son grand vicaire, et l'autre est grand vicaire de M. de Basilée (15) : de sorte que les deux évêques paraissent bien unis ensemble. Leurs meilleures aumônes leur viennent du roi de Siam, qui leur envoie chaque année cinq cent écus pour leur subsistance. M. de Basilée a visité cette année la chrétienté du père Couplet, de Xamchay, et y a donné la confirmation à 10 000 chrétiens, et en a baptisé 1 000. Son grand vicaire mande à M. Constance qu'il y a deux églises en ces quartiers-là, toutes deux sous la conduite des pères de la Compagnie, et M. D'Argolis a été aussi de son côté donner la confirmation aux chrétiens des provinces méridionales. Le père Grimaldi a passé par diverses villes où il y avait des ecclésiastiques français, en venant à Macao. Il les a recommandés aux gouverneurs des villes. Ces messieurs en écrivent ici à M. de Métellopolis, et ils se louent même fort de ses recommandations.

M. Constance a fait cette année des biens extraordinaires à l'Église en ce royaume. Il a obtenu du roi un grand emplacement à Siam où il a bâti un collège à messieurs du séminaire, pour y élever les enfants des nations étrangères auquel il a donné son nom l'appelant le Collège Constantinien. Cinq cents ouvriers travaillent actuellement à cet ouvrage. C'est lui qui nourrit universellement tous les écoliers du séminaire, auxquels il donne quinze cents écus tous les ans. Il y a mis un pourvoyeur de sa main, qui fait la dépense de toute la maison. Il a donné tous les ornements de l'église, sans excepter la moindre chose, et a obtenu du roi qu'on travaillât incessamment à achever leur église du séminaire. Il a fait bâtir une fort jolie maison avec une église aux jésuites portugais, et une fort belle église aux pères de saint Dominique de la même nation : en même temps, il a fait faire deux magnifiques palais pour lui à Louvo et à Siam. Il ne nous a pas oubliés. Il est vrai qu'on ne travaille pas encore au collège que le roi a promis de nous faire bâtir à Siam pour élever la jeunesse de son royaume, mais le collège de Louvo est assez avancé. Le roi même a eu quelquefois la bonté d'y aller pour en presser les travaux. Au reste cette maison est d'une jolie structure, elle est à huit pieds de terre et le premier étage de l'observatoire s'achève. Voilà ce que mande le père de Fontaney des choses principales qui se sont passées pendant qu'il a demeuré à Siam.

Cet édifice était un peu plus avancé quand nous arrivâmes, parce qu'il y avait déjà trois mois que les pères étaient partis pour la Chine. Le roi de Siam a ordonné, à la sollicitation de M. Constance, d'y ajouter encore un étage pour le rendre plus magnifique. Ce sera sans contredit, quand il sera achevé, la plus belle maison et la mieux entendue qui soit dans les Indes, car ce prince et son ministre ne veulent rien épargner pour la rendre somptueuse. L'église même serait déjà bien avancée si je n'avais prié M. Constance d'attendre que je fusse de retour de mon second voyage en France pour en jeter les fondements, dans le dessein de mener à Siam quelque bon architecte qui en eût le soin. J'ai cru que je ferais plaisir au public de lui en faire voir le plan, et d'y ajouter même la moitié d'une face sur le jardin, relevée avec l'échelle et toutes les proportions (16). Tout l'édifice est de brique et la plateforme règnera sur tout les corps de logis, sans crainte de la pluie à cause de la bonté de la chaux qu'on trouve à Siam.

Avant que de partir des Indes, ce dernier voyage, le roi de Siam par une faveur extraordinaire et dont on n'a point vu d'exemple pendant son règne, nous donna des lettres patentes qu'il fit approuver par son Conseil. Par ces lettres, outre la maison et l'observatoire qu'il nous fait bâtir à Louvo dans un fort bel emplacement, ce prince nous assignait encore cent personnes, soit pour ramer dans les balons quand nos pères seraient obligés de faire des voyages, soit pour nous rendre d'autres services, et ce sera par ces personnes qu'on commencera d'établir le christianisme. La formule de ces lettres est tout à fait particulière et curieuse. J'en ajoute ici la traduction aussi fidèle que j'ai pu la rendre en suivant le sens et la pensée de l'original siamois. Elle n'est autorisée que du sceau, parce que les rois de Siam ne signent jamais de leur main aucune de leurs dépêche.

Soupra Macedou Peouth Thasacrat, l'an 2231 etc. Il y a ici douze ou treize lignes de termes balis, qui sont les titres que le roi de Siam se donne assez souvent et que j'omets.

Nous étant transportés à Soutasouanka, Oya Vitchaigen (17) nous a très humblement supplié de lui accorder un emplacement au même endroit pour les pères français de la Compagnie de Jésus, et d'ordonner qu'on y bâtît une église, une maison et un observatoire, et qu'on leur donnât cent personnes pour les servir. Ainsi nous avons donné nos ordres à Okphra Simaosot de tenir la main à leur entière et absolue exécution, conformément à la très humble remontrance d'Oya Vitchaigen en faveur de ces pères. Nous voulons que les cent personnes que nous leur donnons, avec leurs enfants et leur postérité à venir, les servent à jamais, et faisons défense à toute personne de quelque qualité ou condition qu'elle puise être, de retirer ces cent hommes et leurs descendants du service où nous les avons engagés. Que si quelqu'un de quelque autorité, dignité ou condition qu'il puisse être, ose contrevenir à nos ordres, nous les déclarons maudits de Dieu et de nous, et condamnés à un châtiment éternel dans les enfers, sans espérance d'en être jamais délivrés par aucun secours divin ou humain.

Par ordre exprès de Sa Majesté, ces présentes lettres patentes ont été scellées du sceau royal au commencement et au milieu de ce livre contenant 25 lignes écrites sur du papier du Japon.

Sceau du roi de Siam

Fin du cinquième livre.

DÉBUT DU LIVRE VI - REMARQUES SUR LE PAYS DE SIAM ET DÉPART DES ENVOYÉS FRANÇAIS

NOTES

1 - Dominique Fuciti, jésuite savoyard, fut avec le père Marini, l'un des plus acharnés adversaires des vicaires apostoliques des Missions Étrangères dont ils contestaient l'autorité et à qui ils refusaient de prêter serment. Ces pères prétendirent être les chefs d'une mission si considérable et soutinrent publiquement que les vicaires étaient jansénistes et qu'ils avaient obtenu leurs bulles par surprise et que par conséquent ils ne pouvaient pas leur obéir ni les reconnaître pour pasteur. (Urbain Cerri, État présent de l'Église romaine dans toutes les parties du monde 1716, p. 203). Dominique Fuciti fut sanctionné et rappelé à Rome. 

2 - En 1685, le shah Süleyman Ier envoya une ambassade au Siam, principalement dans le but de convertir le roi Naraï à l'Islam. Ainsi que le note Dirk van der Cruysse : Les ambassadeurs français, à qui on avait fait croire que le roi Naraï envisageait de changer de religion, étaient au courant de la mission persane et inquiets de son issue, comme il apparaît dans les journaux de voyage du père Bouvet et de l'abbé de Choisy. (Aspects of the Siamese-Franch Relations during the Seventeenth Century, Journal of the Siam Society, vol. 80.1, 1992, p. 64). 

3 - Le fils cadet, prénommé Jean (João ou Juan), mourut au début de janvier 1688 à l'âge d'environ 4 ans. Ce ministre perdit en ce temps le second de ses enfants qu'on nommait Signor Juan. Il apprit sa maladie dans le temps que nous retournions de l'embouchure de la rivière et cela lui fit hâter son retour. Il n'arriva quasi que pour voir expirer ce petit innocent qui semblait n'attendre que son père pour mourir entre ses bras. (Claude de Bèze, Drans et Bernard, p. 91). 

4 - De la Mare, ou Lamarre, était un ingénieur venu au Siam avec l'ambassade du chevalier de Chaumont et qui y était resté sur la demande du roi Naraï. Il travailla sur de nombreux projets de fortifications dans le royaume. 

5 - Peut-être Talat Khao (ตลาดเขา), littéralement : Le marché de la montagne. 

6 - Kao Laem (เขาแหลม), littéralement : la montagne pointue. 

7 - Le sen (เส้น), mesure qui est toujours utilisée en Thaïlande, est aujourd'hui fixée officiellement à 40 mètres. Elle est égale à 20 wa (วา), unité qui correspond à la toise siamoise évoquée dans le texte. Le lac a donc une longueur d'un peu moins de 8 km. 

8 - Le pic était une unité de poids chinoise dont l'équivalent siamois était le hab (หาบ). Il correspondait au poids moyen qu'un homme pouvait porter sur son dos, soit une soixantaine de kilos. 

9 - Dammar est un mot malais signifiant résine ou torche de résine. La résine dammar est obtenue à partir du tronc de certains arbres de la famille des Dipterocarpaceae, originaires du sud-est asiatique. 

10 - Roi sen (ร้อยเส้น). L'unité de mesure sen (เส้น), que le jésuite traduit par corde, valait environ 40 mètre. Elle était composée de 20 wa (วา), traduit ici par brasse, chaque wa étant égal à un peu moins de 2 mètres. La lieue siamoise était donc d'environ 4 kilomètres. 

11 - Il s'agit du Phra Phutthabat : พระพุทธบาท) , une empreinte du pied de Bouddha abritée dans un mondop (มณฑป : une tour carrée généralement surmontée d'une flèche, et qui renferme des reliques ou des textes sacrés, (version siamoise du mandapa indien) dépendant de la province de Saraburi (สระบุรี), à quelques kilomètres de Lopburi. Notons que l'édifice qu'on peut voir aujourd'hui n'est pas celui qu'a vu le père de Fontaney. Il a été entièrement reconstruit après la mise à sac d'Ayutthaya par les Birmans en 1767. L'histoire raconte que lors de son troisième voyage à Ceylan, le Bouddha laissa une empreinte de son pied au sommet du mont Samanalakanda (appelé aujourd'hui Sri Pada ou Adam's Peack). Pour les musulmans de l'île, il s'agit d'une empreinte du pied d'Adam ; pour les hindouistes, c'est le pied de Siva qui laissa cette trace. Le roi d'Ayutthaya, Songtham (ทรงธรรม) envoya un groupe de pèlerins siamois sur l'île pour adorer l'empreinte sacrée. Ces moines apprirent que, d'après les livres sacrés, une empreinte similaire devait se trouver au Siam, le Bouddha ayant, d'une même enjambée, franchi le golfe de Thaïlande. Le roi Songtham fit organiser des recherches pour retrouver cette trace. C'est un chasseur qui la découvrit par hasard en poursuivant une biche blessée. Par les vertus de cette marque sacrée, la biche et le chasseur qui souffrait d'une maladie de peau, et avait bu l'eau qui stagnait dans l'empreinte, se trouvèrent guéris.

ImageLe mondop qui abrite l'empreinte de Bouddha, près de Lopburi.
ImageL'empreinte de Bouddha dans le Wat Phra Putthabat à Saraburi (สระบุรี).

Il semblerait que Bouddha ait beaucoup déambulé à travers toute l'Asie, puisque l'auteur japonais Motoji Niwa à dénombré plus de 3 000 empreintes, dont un millier rien qu'au Sri Lanka. En Thaïlande, on pourra en voir à Chanthaburi (จันทบุรี), à Ko Samui (เกาะสมุย), à Surat Thani (สุราษฎร์ธานี), etc. Toutefois, d'après le prince Bidyalankarana (Buddha's Footprints, Journal of the Siam Society, Vol. 28.1, 1935, pp.1-14) seules 5 empreintes seraient authentiques dans le monde, dont une en Thaïlande : Suvannamalika (?), Yonakapura, probablement au Penjab ou en Afghanistan, Nammada, un fleuve qui coule à travers l'Inde centrale vers les côte de Madras, Sumanakuta, aujourd'hui connu sous le nom d'Adam's Peak à Ceylan, et Suvannapabbata, le mont de Siam près de Saraburi où a été érigé le Wat Phra Putthabat. 

12 - Il s'agissait des cérémonies de Makha Bucha (มาฆบูชา) qui ont lieu à la pleine lune du troisième mois bouddhiste (en fevrier ou en mars) et qui commémorent la réunion de 1 250 fidèles venus écouter l'enseignement du Bouddha. 

13 - Tachard veut probablement parler de la fleur de lotus (bua : บัว). 

14 - Il s'agissait du prêtre franciscain italien Bernardin della Chiesa, qui fut sacré évêque titulaire d'Argolis à Rome en 1680. Il passa par le Siam en 1683 avant de se rendre en Chine. (Joseph de Moidrey, La hiérarchie catholique en Chine, en Corée et au Japon (1307-1914), 1914, p. 35). 

15 - L'évêque de Basilée (Basilinopolis) était le dominicain Antoine Lopez (1610-1691). 

16 - Ce plan ne figure dans aucune des éditions que nous avons pu consulter. 

17 - Okya Vichaien (ออกญาวิชเยนทร์) était le titre siamois de Phaulkon. 

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