Livre VIII - Fin.
Voyage du Cap en France, et de France en Italie.

Page de la relation du père Tachard

Le lendemain, dès que les portes furent ouvertes, c'est-à-dire à sept heures, j'entrai dans la ville et fus chez M. Cotolendy, consul des Français, pour lui rendre la lettre de M. le marquis de Seignelay. Le provéditeur général de M. le grand duc de Toscane ayant su mon arrivée vint aussitôt me rendre visite, me disant qu'il avait reçu des ordres exprès le jour précédent de venir m'offrir tout ce qui dépendait de ses soins. Quelque temps après, il fit apporter un fort grand régal de confitures et d'excellent vin, qu'il fit mettre dans notre felouque à mon insu. M. le consul fit de son côté tout ce que je pouvais attendre de son zèle pour le service du roi et du respect qu'il avait pour ses ordres.

Livourne est une place forte et fort bien bâtie. Elle a une très belle rade et un port extrêmement sûr. Les maisons en sont très bien bâties, les rues fort larges et droites. Sa situation agréable, au milieu de l'Italie, fait qu'elle est extrêmement peuplée ; marchande, riche, toutes les nations de l'Europe y ont des consuls. Elle est peuplée d'étrangers, et surtout de Français qui sont, à ce que l'on me dit, la neuvième partie des habitants.

Je vis en passant sur la place du port une des plus curieuses pièces modernes de l'Italie ; c'est la statue de marbre blanc du prince Ferdinand, grand duc de Toscane, élevée sur une colonne de dix ou douze pieds de haut avec quatre esclaves de bronze les mains liées derrière le dos par une chaîne qui descend de ses pieds, et qui sont assis aux quatre coins de la base de la colonne. Ce qui a donné lieu à faire cette statue avec ses ornements fut la résolution hardie que prirent trois Turcs et un More d'enlever eux seuls du port la galère où ils étaient esclaves, et ils l'auraient exécuté étant déjà assez loin du port lorsqu'ils furent pris par une galère qui les suivit (1).

Je partis le Livourne le 16 à huit heures du matin dans une felouque que nous avions prise à Lerici, et nous arrivâmes ce jour-là même avant la fin du jour à Piombino, où l'on compte soixante milles d'Italie qui font vingt lieues de France. Piombino est un château presque tout ruiné au bas duquel il y a un bourg assez grand, avec un petit port pour les barques. Comme le temps était beau et le vent favorable, je voulus en profiter en marchant toute la nuit. À un quart de lieue de Piombino, nous échouâmes sur une roche. Par bonheur, nous n'allions qu'à la rame, car si nous eussions eu de la voile, la pointe du roc que nous heurtâmes eût infailliblement crevé notre felouque. Nous fîmes tant de diligence que le lendemain au lever du soleil, nous avions fait septante milles depuis Piombino, qui valent vingt-six lieues françaises, et nous nous vîmes à Porto Hercules, qui est une ville de la dépendance du roi d'Espagne. Ce poste est extrêmement fortifié. On y voit trois bonnes forteresses sur trois montagnes qui environnent la ville, laquelle est située au bas sur le port qui est dans une petite anse. Les barques et les petits vaisseaux y sont en assurance, mais les grands ne peuvent y entrer. Toute la côte depuis Livourne jusqu'à Civitavecchia est déserte, et on dit même que l'air y est fort malsain. On n'y voit que des bois bien avant dans le pays, et quelques villages dispersés dans les campagnes, avec des tours sur le rivage d'espace en espace pour avertir le jour par un coup de canon et la nuit par un feu, le plat pays et les felouques qui sont en mer, qu'il y a quelque corsaire sur les côtes. Nous arrivâmes ce jour-là même à Civitavecchia, mais il était si tard que nous fûmes obligés de coucher encore cette nuit dans la felouque.

Voilà tout ce que j'ai pu remarquer de mon voyage d'Italie, car dès que je fus arrivé à Rome, je fus si occupé de mes affaires qu'il me fut impossible de penser à autre chose. Ainsi je finirai ici ma relation. Ce qui suit a été traduit sur l'italien d'un imprimé à Rome qu'un curieux donna au public pour l'instruire de ce qui se passait à l'égard des mandarins siamois. Il est vrai que notre goût et les connaissances qu'on avait déjà des Siamois ont obligé le traducteur d'omettre diverses circonstances et d'y ajouter quelques pièces qu'on a vues ici, sans qu'elles eussent paru en public à Rome, pour les raisons qu'on lira dans cet espèce de journal.

Aussitôt que Sa Sainteté eut appris qu'ils étaient arrivés en Italie, elle déclara qu'elle voulait faire faire la dépense de tout leur séjour à Rome, non seulement afin de donner par cette libéralité une preuve sensible du désir qu'elle a de voir adorer par tout le monde la croix de Jésus-Christ, mais encore pour exciter par cette marque éclatante de sa piété les infidèles à renoncer à leurs superstitions et à recevoir plus aisément la lumière de l'Évangile. C'est pourquoi le saint père ordonna qu'on leur préparât un appartement magnifique bâti par les libéralités du cardinal Antoine Barberin (2), vis-à-vis du palais pontifical à Monte Cavallo (3), et qui joint le maison du noviciat des jésuites.

Les mandarins siamois avec leur suite arrivèrent par mer le 20 décembre à Civitavecchia. Le père Tachard se rendit à Rome par terre, et les autres continuèrent leur voyage par mer. Monsignore Cibo (4), secrétaire de la Congrégation de la Propagande, ayant appris l'arrivée du père Tachard à la maison professe des jésuites, fut le prendre le lendemain par ordre du Pape, et le conduisit dans son carrosse à l'appartement qu'on lui avait préparé, et dès ce jour-là même il commença à ressentir les effets de la bonté de Sa Sainteté, qui lui envoya du palais divers bassins de rafraîchissements.

Le jour suivant, on eut avis que la felouque sur laquelle les mandarins devaient arriver était près de Rome. M. le cardinal Cibo ne l'eut pas plutôt appris qu'il dépêcha un de ses carrosses à six chevaux avec un gentilhomme et quatre laquais pour prendre les mandarins et les conduire à Monte Cavallo. M. le cardinal d'Estrée y joignit deux des siens aussi à six chevaux, et Monsignore Visconti, majordome du Pape, un troisième.

En arrivant à Monte Cavallo, ils trouvèrent un magnifique repas qu'on leur avait préparé. On continua pendant tout le temps qu'ils furent à Rome, à les régaler soir et matin avec une profusion extraordinaire par l'ordre de M. le cardinal Cibo qui leur donna ses propres officiers pour les servir, et fit mettre toujours deux gardes suisses à leur porte.

Le 23, Sa Sainteté voulut leur donner leur première audience, mais comme les mandarins étaient idolâtres, ils ne se seraient pas voulu soumettre à baiser les pieds du Pape, ce qui est proprement un acte de religion. Le zèle et la bonté de Sa Sainteté la fit passer sur ces difficultés, et elle déclara qu'elle voulait en cette occasion leur donner toute sorte de satisfaction, sans les obliger à aucune cérémonie qui leur pût faire de la peine.

Le sieur Plantanini, secrétaire des ambassades, vint le même jour prendre le père Tachard et les mandarins dans deux carrosses, avec les marques ordinaires de l'honneur qu'on rend aux envoyés extraordinaires des rois. On les conduisit au palais au travers d'une foule incroyable de gens de toute sorte de qualité, qui étaient accourus de toutes parts et avaient rempli les rues et les carrefours pour être témoins d'un spectacle si extraordinaire à Rome. Ils trouvèrent toute la garde du Pape sous les armes, et ils allèrent descendre au pied de l'escalier où ils furent reçus par Monsignore Cibo, secrétaire de la Sainte congrégation de la Propagande, par Monsignore Vallati, auditeur de M. le cardinal Cibo, Premier ministre du Pape. La foule était si grande dans la cour du palais et sur les degrés qu'il fallut que le capitaine de la garde suisse marchât devant avec d'autres officiers, l'épée à la main, pour leur faire faire place. Le père était suivi du premier mandarin qui portait une cassette de vernis garnie d'argent, où était la lettre de créance, renfermée dans une assez grande urne d'or, laquelle était enveloppée d'une pièce de brocart à fleurs d'or. Les deux autres mandarins venaient après, dont l'un portait le présent du roi de Siam au Pape, couvert d'un brocart d'or, et l'autre celui du ministre, enveloppé d'une pièce de brocart vert. Ils étaient vêtus à la mode de leur pays, d'un justaucorps d'écarlate galonné d'or, avec une veste de damas vert de la Chine semé de fleurs d'or. Chacun d'eux avait une ceinture d'or et un poignard au côté, dont le manche était d'or massif. Leur bonnet, qu'ils n'ôtèrent jamais, était extrêmement haut, et couvert d'une toile blanche très fine avec un cercle d'or massif, large environ de trois doigts, où était attaché un petit cordon d'or, qui se liait sous le menton pour soutenir tout le bonnet (5).

La garde suisse était rangée en haie depuis la porte de la cour jusqu'au haut de l'escalier. Les cavaliers allemands de la garde du pape qui étaient bottés et qui avaient le pistolet à la main, faisaient une haie dans les salles jusqu'à la chambre de l'audience. Le Pape était au fond sur son trône, ayant à ses côtés huit cardinaux à trois pas de distance, assis sur des chaises qui s'avançaient sur deux lignes vers le milieu de la chambre. C'étaient les cardinaux Ottoboni, Ghigi, Barberin, Azzolin, Altieri, d'Estrée, Colonna et Casanera. Le père Tachard entra avec les mandarins dans le même ordre que nous avons expliqué ci-dessus, et après avoir fait trois génuflexions, l'une en entrant, l'autre au milieu, et la dernière auprès de Sa Sainteté, il lui baisa les pieds et commença à dire à genoux : Très Saint père. Il n'eut pas plutôt proféré ces paroles que le Pape lui ordonna de se lever, ce qu'il fit, et s'allant mettre un peu plus bas que les deux derniers cardinaux vis-à-vis du Pape, il poursuivit en ces mêmes termes :

Les bénédictions très particulières que la providence divine répand sur son Église avec tant de profusion ne nous permettent pas de douter que Dieu n'ait choisi Votre Sainteté dans ces derniers siècles pour réunir tout l'univers dans son bercail. Nous voyons sous ce saint pontificat les hérétiques les plus opiniâtres chassés ou convertis, les royaumes qui s'étaient séparés avec tant de scandale réunis à l'Église, et soumis à son autorité, les ennemis les plus redoutables du nom chrétien presque tous exterminés, ou si affaiblis qu'ils n'attendent que le dernier coup pour achever leur ruine. Mais ce qui est de plus extraordinaire et sans exemple, et qui était réservé comme un privilège dû à Votre Sainteté, c'est qu'un des plus grands roi de l'Orient encore païen, prévenu et extraordinairement touché, non pas tant de l'éclat de votre dignité, très Saint Père, et de votre prééminence, que de la sainteté de votre vie et de la grandeur de vos vertus personnelles, ce grand roi, dis-je, m'a chargé de venir de sa part demander à Votre Sainteté son amitié, l'assurer de ses respects, et lui offrir sa royale protection pour tous les prédicateurs de l'Évangile, et pour tous les fidèles, avec des sentiments qu'on trouve à peine dans le cœur des princes chrétiens. Ce puissant prince commence déjà à se faire instruire, il dresse des autels et des églises au vrai dieu, il demande des missionnaires savants et zélés ; il leur fait bâtir des maisons et des collèges magnifiques ; il nous donne très souvent des audiences secrètes et très longues, et il nous fait même rendre des honneurs qui font de la jalousie aux principaux ministres de sa secte, pour qui il avait autrefois une vénération superstitieuse.

Si Dieu écoute nos vœux, ou plutôt s'il exauce les larmes et les prières de Votre Sainteté (car ce sera sans doute par une si puissante intercession que s'achèvera ce grand miracle, je veux dire la conversion de ce monarque), que de rois, de princes, de peuples d'Orient, ou soumis à son empire, ou qui admirent sa sagesse et se gouvernent par ses conseils, n'imiteront pas son exemple. Certes, très Saint Père, jamais l'Évangile de Jésus-Christ n'a eu de si grandes ouvertures pour s'établir solidement et pour se répandre dans cette partie de l'Orient la plus vaste et la plus peuplée de l'univers. Pour moi, je regarde déjà cette lettre royale que je viens présenter à Votre Sainteté de la part du roi de Siam, ces présents qu'il lui a destinés, et ces mandarins auxquels il a ordonné de se prosterner à ses pieds, non seulement comme des témoignages sincères de la reconnaissance et du profond respect de ce prince, mais encore comme des engagements de sa soumission, et si je l'ose dire, comme des prémices de ses hommages et de son obéissance.

Après que le père eut fait son compliment, les deux maîtres de cérémonie qui étaient agenouillés à ses côtés l'avertirent de se mettre à genoux pour recevoir la réponse du Pape, mais Sa Sainteté lui fit encore l'honneur de le faire lever aussitôt, et lui fit entendre debout les beaux sentiments de son grand cœur, et de son zèle véritablement apostolique.

Le Pape ayant cessé de parler, le père Tachard alla prendre la lettre du roi de Siam, qu'on avait mise sur une table, et la mit entre les mains de Sa Sainteté. Cette lettre était écrite sur une lame d'or très pur, roulée, d'un demi-pied de largeur et longue d'environ deux pieds. Cette lettre et la boîte qui était aussi d'or pesaient ensemble plus de trois livres. Les prélats officiers de la chambre du Pape, l'ayant reçue du père à qui le Pape l'avait rendue, pour la replier et la remettre dans la boîte, l'allèrent porter dans le cabinet de Sa Sainteté, tandis que le père en laissa la traduction authentique en langue portugaise, scellée du sceau du roi, et contresignée du ministre, dont voici la traduction française très fidèle :

Somdet Phracthau Sia Jouthia Pujai (6)

Au Très Saint Père Innocent XI.

Dès notre avènement à la Couronne, le premier soin que nous eûmes fut de connaître les plus grands princes de l 'Europe et d 'entretenir avec eux de mutuelles correspondances, afin d 'en tirer la connaissance et les lumières nécessaires à notre conduite. Votre Sainteté prévint et remplit nos désirs par son bref pontifical qu 'elle nous fit présenter par Dom François Paul, évêque d 'Héliopolis (7), avec un présent digne de l 'auguste personne qui nous l 'envoyait, lequel nous reçûmes aussi avec une joie toute particulière de notre cœur. Nous envoyâmes quelque temps après nos ambassadeurs pour aller saluer Votre Sainteté, lui porter notre lettre royale avec quelques présents, et établir entre nous une amitié aussi unie que l 'est une feuille d 'or bien polie. Mais comme depuis leur départ, on n 'en a reçu aucune nouvelle (8), nous nous trouvons obligés de renvoyer le père Tachard de la Compagnie de Jésus, en qualité d 'envoyé extraordinaire auprès de Votre Sainteté, pour établir entre elle et nous cette bonne correspondance que nos premiers ambassadeurs étaient chargés de ménager, de nous rapporter incessamment des nouvelles de l 'heureuse santé de Votre Sainteté. Ce père prendra la liberté d 'assurer de notre part Votre Sainteté que nous donnerons une entière protection à tous ces pères et à tous les chrétiens, soit qu 'ils soient nos sujets, ou qu 'ils demeurent dans nos États, ou même qu 'ils résident en quelque autre pays que ce soit de cet Orient, les secourant conformément à leurs besoins, quand ils nous feront savoir leurs nécessité ou qu 'ils en feront naître l 'occasion. Ainsi, Votre Sainteté peut être en repos de ce côté-là, puisque nous voulons bien nous charger de ces soins. Ce même père Tachard aura l'honneur d 'informer Votre Sainteté des autres moyens qui conviennent à cette fin, selon les ordres que nous lui en avons donnés. Nous la prions de donner à ce religieux une entière créance sur ce qu 'il lui représentera, et de recevoir les présents qu 'il lui donnera comme des gages de notre sincère amitié, qui durera jusqu'à l 'éternité. Dieu créateur de toutes choses conserve Votre Sainteté pour la défense de son Église, en sorte qu 'elle voit cette même Église s 'augmenter et se répandre avec une heureuse fertilité dans toutes les parties de l 'univers. C'est le véritable désir de celui qui est,

Très Saint Père,

De Votre Sainteté,
    Le très cher et bon ami.

Et plus bas, signé,
    Phaulkon.

Écrit en notre palais de Louvo, le 3 du décours de la première lune de l 'année 2231, c'est-à-dire le ,22 décembre 1687.

Cette lettre était scellée de la même manière que celle que ce prince avait écrite au roi.

Le père ayant mis cette lettre entre les mains de Sa Sainteté, alla prendre les présents du roi de Siam et de son Premier ministre, qu'il présenta l'un après l'autre à Sa Sainteté, laquelle les remit à ses officiers. Le présent du roi n'était autre chose qu'une cassette de filigrane (9) d'or d'un ouvrage très délicat, qui pesait environ quinze marcs. Celui du ministre consistait en une cassette de treize livres d'argent, ouvrage du Japon, ornée de figures et d'oiseaux relevés, et dans un grand bassin de cette belle filigrane d'argent de la Chine du même poids.

Le premier mandarin fut debout, tandis qu'il porta la lettre où le présent du roi son maître était, les deux autres étant à genoux à ses côtés. Mais le père ayant supplié Sa Sainteté qu'elle permît aux mandarins de s'approcher pour lui rendre leurs respects, ceux-ci qui s'étaient toujours tenus éloignés s'approchèrent pour s'acquitter de ce devoir en cette manière.

Le premier mandarin commença seul, et les deux autres ensemble vinrent après faire leurs révérences. Ils joignaient d'abord les mains, et les élevant jusqu'au front, ils les abaissaient jusqu'à la poitrine, et s'étant profondément inclinés, ils se mettaient à genoux ; ils se levaient ensuite, et faisant deux pas vers le trône du Pape, ils recommençaient leurs cérémonies. Ce qu'ayant fait jusqu'à trois fois, portant toujours cependant leur poignard au côté et leur bonnet en tête, comme on était auparavant convenu, enfin étant arrivés auprès du trône, ils se remirent à genoux et se prosternèrent, faisant toucher de la pointe de leur bonnet le bord de la robe de Sa Sainteté, tandis que le père Tachard était debout par ordre du Pape à sa droite. Les mandarins se retirèrent en reculant et s'allèrent mettre à genoux un peu plus bas que les deux derniers cardinaux jusqu'à la fin de l'audience. Alors Sa Sainteté fit approcher le père Tachard pour lui parler en particulier et lui témoigner combien elle ressentait les marques de respect d'un roi infidèle et si éloigné, et pour savoir en même temps les voies les plus sûres et les plus efficaces d'établir la religion dans les Indes Orientales (10). L'audience étant finie, le père Tachard baisa encore une fois les pieds du Pape, et s'étant retiré un peu à côté, le cardinal Casanera s'approcha de Sa Sainteté pour lui ôter l'étole, ainsi après les bénédictions accoutumées le Pape se retira. De là, le père avec les mandarins descendit dans l'appartement de M. le cardinal Cibo, accompagnés de Monsignor Cibo. Ce Premier ministre les fit asseoir dans des fauteuils et les reçut avec des démonstrations d'une bonté extraordinaire. Ils furent reconduits dans les mêmes carrosses, et avec les mêmes cérémonies à leur logis, où ils entrèrent au son des trompettes de la garde de Sa Sainteté.

Quelques jours après, le Pape honora le père Tachard d'une audience particulière, et par ses ordres il y mena les catéchistes tonkinois.

Sa Sainteté parut fort touchée de l'état de cette chrétienté, elle le fut encore davantage quand je pris la liberté de lui présenter la lettre que plus de deux cent mille chrétiens lui adressaient en forme d'une requête fort pathétique et très respectueuse (11). Elle n'était signé que des principaux chrétiens de leur nation, parmi lesquels il y avait plusieurs mandarins d'armes et de lettres, divers capitaines de la garde du roi, et quelques gouverneurs de province. Les catéchistes tonkinois saluèrent le Pape comme ils saluent leur roi, c'est-à-dire en se mettant à genoux, et battant trois fois la terre de leur front, et ils vinrent ensuite lui baiser les pieds.

Les mandarins siamois, parmi toutes les belles choses qu'ils virent à Rome, furent frappés particulièrement de toutes les marques de bonté dont le Pape les honora. Comme ils étaient remplis d'une très haute idée qu'on leur avait inspirée pour la personne du Pape, et de la profonde vénération qu'on devait à son caractère, ils furent charmés de la douceur avec laquelle ils en furent reçus. Ils ne furent pas peu surpris aussi de la magnificence du nombre et de la grandeur des riches églises et des palais, et surtout de la majesté du service divin, quand ils assistèrent à la chapelle des cardinaux la veille de Noël. Toutes ces grandes choses qu'on leur faisait voir à loisir, et qu'on leur disait être principalement destinées au culte du vrai dieu que les chrétiens adorent, leur firent naître une haute idée de sa grandeur, de sorte qu'ils avouaient quelquefois qu'il fallait bien que le dieu des chrétiens fût grand, puisque des peuples si polis et si habiles en toutes sortes d'arts et de sciences lui rendaient des honneurs si extraordinaires, et qu'il fallait nécessairement qu'il fût le vrai dieu, puisqu'il était servi avec tant de pompe et de majesté. Ces vues les touchèrent tous, et leur donnèrent une forte inclination pour notre sainte foi. Il y eut un mandarin qui vint déclarer au père Tachard qu'il voulait demeurer en France pour se faire instruire et se rendre chrétien. Parmi leurs valets, il y en eut deux qui lui promirent de recevoir le baptême et le prièrent qu'il les prît auprès de lui. Ayant pris garde qu'on regardait avec beaucoup de vénération le crucifix, ils en firent demander au Pape, et ils reçurent ceux qu'il leur donna avec un respect extraordinaire, les baisant avec des sentiments de piété qui attendrirent ceux qui les leur avaient apportés.

Tandis que les mandarin étaient ainsi occupés à visiter les antiquités de Rome et à en admirer toutes les beautés qui faisaient des impressions si salutaires et si efficaces sur leurs cœurs, le père Tachard rendit visite à quelques cardinaux de la Sainte congrégation de Propaganda avec qui il avait à traiter quelques affaires qui concernaient l'établissement et la conservation du christianisme dans les Indes. Sa Sainteté qui voulait s'informer en détail des progrès qu'y faisait l'Évangile, lui donna deux audiences particulières, pendant lesquelles elle eut la bonté de lui témoigner plusieurs fois, avec des sentiments dignes du chef de l'Église, combien ces missions lui étaient chères, aussi bien que les personnes qui y travaillaient. Ne se contentant pas de le lui dire avec tant de bonté, elle le marqua encore bien authentiquement par trois brefs dont elle voulut bien le charger et qu'elle lui fit porter par Monsignor Cibo, prélat dont j'ai déjà souvent parlé, et dont je ne saurais assez louer le zèle, la sagesse et le mérite. L'un de ces brefs est adressé au roi de Siam dans un boîte d'or massif. Le second est pour M. Constance, son Premier ministre, et le troisième est écrit aux mandarins chrétiens du Tonkin.

Le quatrième du mois de janvier de cette année 1689, Sa Sainteté donna au père Tachard son audience de congé. Les mandarins siamois et les catéchistes tonkinois y furent ensemble. Après qu'elle l'eut honoré de ses ordres, elle lui donna un chapelet fort précieux, une médaille d'or avec plusieurs indulgences fort singulières, et lui fit donner un corps-saint tout entier ; elle lui mit entre les mains une médaille d'or où son portrait était gravé enrichi de deux diamants d'un fort grand prix. Le revers était une charité avec ces mots : Non querit que sua sunt (12). Le présent de M. Constance consistait en deux chapelets accompagnés de deux médailles d'or, dont l'un était pour ce ministre et l'autre pour Mme Constance. Le jour précédent, le Pape avait fait porter au noviciat un beau cabinet de cristal de roche, et un admirable tableau de Carlo Maratti, qu'il joignait à ces pièces de dévotion. Les mandarins eurent l'honneur de recevoir de ses propres mains chacun deux médailles, dont l'une était d'or et l'autre d'argent de même coin que celle qu'il envoyait au roi leur maître. Outre plusieurs magnifiques caisses de confitures, et diverses médailles, cassette de senteurs dont elle les avait régalés auparavant, les trois catéchistes tonkinois et le sieur Morisset eurent chacun un chapelet et un médaille d'or avec des indulgences, et on fit donner à chaque valet siamois trois médailles d'argent.

Les mandarins sortirent de Rome le 27 janvier extraordinairement satisfaits des honnêtetés qu'ils y avaient reçus, et ils arrivèrent à Civitavecchia le lendemain, ayant été défrayés par les ordres de Sa Sainteté. Ils y furent reçus par le gouverneur de la place à la tête de la garnison sous les armes au bruit du canon des galères. Le père Tachard y arriva le même jour fort tard avec des gardes à cheval qu'on avait envoyés à sa rencontre à deux lieues de la ville. Le gouverneur le vint recevoir à la porte de la place, qui le conduisit au château, où il lui avait fait préparer un appartement et un magnifique souper. Le jour suivant, qui était un dimanche, après avoir dit la messe, il s'embarqua avec les mandarins et les autres personnes qu'il avait amenés, dans deux navires maltais bien armés pour retourner en France.

Fin du huitième et dernier livre.

NOTES

1 - On peut encore voir ce monument sur la piazzetta della darsena à Livourne. La statue de Ferdinand 1er, duc de Toscane (1549-1609), est l'œuvre de Giovanni Biandini. Les quatre figures de Mores enchaînés furent rajoutées quelques années plus tard par Pietro Tacca. Le monument fut démonté et ses éléments furent dispersés en 1943 pour éviter leur destruction lors du bombardement de Livourne par l'aviation anglo-américaine. L'ensemble, connu sous le nom de i Quattro mori incatenati (Les quatre mores enchaînés) fut reconstitué en 1950.

ImageMonument des Quatre Maures enchaînés à Livourne. 

2 - Antonio Barberini (1607-1671), neveu d'Urbain VIII, fut évêque de Poitiers, cardinal, puis archevêque-duc de Reims et Pair de France, cardinal-évêque de Palestrina, duc de Segny et grand aumônier de France. (Wikipédia). 

3 - Le palais du Quirinal, place de Monte Cavallo, à Rome.

ImagePalais du Pape dans le Quirinal. La galerie agréable du monde, 1729.
ImageLa grande cour du palais du Pape. La galerie agréable du monde, 1729. 

4 - Alderano Cibo ou Cybo (1613-1700) fut créé cardinal en 1645.

ImageAlderano Cibo. Toile de Carlo Maratta. 
Bonnet siamois (lomphok) avec sa boîte de rangement.

5 - Ces bonnets s'appelaient des lomphok (ลอมพอก). Ils furent très populaires en France, tant par les descriptions qu'en firent les voyageurs que par les innombrables images, illustrations, médailles, almanachs, qui circulèrent à l'occasion de la visite des ambassadeurs siamois. Dans la comédie La foire de Saint Germain de Dufresny et Regnard, représentée en 1695 à l'Hôtel de Bourgogne, les marchands proposent, outre des robes de Marseille et des chemises de Hollande, des bonnets de style siamois, ce qui prouve que, dix ans après le départ de la grande ambassade de Kosa Pan, le souvenir des Siamois était encore bien vivace dans le peuple de Paris. 

6 - Sans doute : Somdet Phra Chao Sri Ayutthaya phu yai (สมเด็จพระเจ้าศรีอยุธยาผู้ใหญ่), c'est-à-dire Grand monarque du royaume d'Ayutthaya

7 - C'était le nom que les Siamois donnaient à François Pallu, l'un des fondateurs des Missions Étrangères et le fondateur avec Lambert de la Motte du séminaire de Siam. 

8 - Ces envoyés siamois s'étaient embarqués sur le Soleil d'Orient qui fit naufrage fin 1681 ou début 1682 au large de Madagascar. 

9 - Terme d'orfèvrerie désignant un ouvrage fait de fils de métal, entrelacés et soudés sur une même pièce de métal. (Petit Robert). 

10 - Un tableau anonyme dépeint cette audience. Une légende affirme que le père Tachard parlait et écrivait le siamois. Il n'en était rien, et il n'aurait jamais pu traduire une lettre écrite dans cette langue. En fait, la lettre avait été rédigée en portugais.

ImageLe père Tachard traduisant au Pape la lettre des envoyés siamois. Décembre 1688. 

11 - Il s'agissait pour le père Tachard de réhabiliter les jésuites dont plusieurs avaient été sanctionnés et rappelés à Rome, accusés de rébellion envers les évêques des Missions Étrangères auxquels ils refusaient de prêter serment, et qu'ils accusaient même de jansénisme. La lettre produite par Tachard à cet effet était-elle un faux ? Antoine Arnauld (Œuvres, tome 32, 1780, p. CX) affirme qu'il s'agissait d'une pure supercherie, destinée à obtenir du Pape la révocation des dernières défenses pour l'envoi de nouveaux Jésuites à la Chine. Mais le Saint Père y fut trompé, et cette fausse lettre fit son effet. Arnauld avance comme preuve un acte de Jacques de Bourges, évêque d'Auren et vicaire apostolique du Tonkin occidental, document cosigné par Edme Bélot, évêque de Basilée, relatant l'interrogatoire de Michel Phiconq, un des catéchistes tonkinois amené à Rome par le père Tachard.

On voit dans cet acte que pour tromper le Saint Père et en obtenir ce qu'ils désiraient, les jésuites avaient fabriqué deux fausses lettres, par lesquelles ils prétendaient prouver que les deux jésuites rappelés du Tonkin [les pères Fuciti et Ferreira] avaient été calomniés et que leurs chrétiens, auxquels on les avait accusés d'avoir inspiré l'esprit de schisme et de révolte contre les vicaires apostoliques, leur étaient au contraire très soumis. La première était adressée au Pape, au nom des catéchistes et des chrétiens du Tonkin, et la seconde au père de La Chaize, confesseur de Louis XIV, au nom de deux d'entre eux (Michel Phiconq et le nommé Denys). Cette dernière était datée du 24 septembre 1688. Michel Phiconq dépose dans l'acte dont il s'agit : 1°. Que la première de ces deux lettres avait été composée à Siam dans la maison de M. Constance, Premier ministre de cette cour, en présence du père Tachard, et d'un Portugais nommé François Figueira, qui traduisit en portugais le projet que le nommé Denys, chrétien jésuitique du Tonkin, avait composé en Tonkinois de son chef, et sans y être autorisé par qui que ce soit. 2°. Que la lettre au père de La Chaize était pareillement l'ouvrage du même Denys, qui n'avait surpris la signature du Michel Phiconq qu'après en avoir retranché plusieurs graves impostures, insérées dans un premier projet que Phiconq n'avait jamais voulu signer, et que tout s'était fait sous la direction du père de La Chaize, à qui ces deux Tonkinois avaient été présentés, et qui étant sûr de Denys, avait subjugué Phiconq en extorquant de lui diverses promesse, notamment qu'il parlerait en tout comme Denys son compagnon.

Et Arnaud conclut qu'il ne paraît pas douteux que la lettre des prétendus deux cent mille chrétiens qu'il [Tachard] présenta au Pape Innocent XI au mois de décembre 1688 ne soit la même que celle qui fut fabriquée en sa présence à Siam dans la maison de M. Constance par le prétendu catéchiste Denys sur la fin de 1687, immédiatement avant son second départ pour l'Europe, et que ce Denys, espèce d'aventurier, et Michel Phiconq, vrai catéchiste tonkinois, qui signèrent la lettre adressée au père de La Chaize le 24 septembre 1688, ne soient les mêmes que le père Tachard présenta à Innocent XI sur la fin de la même année. (Op. cit. p. CXXI-CXXII). 

12 - Corinthiens 13:5 : Elle ne cherche point son intérêt. 

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