PRÉSENTATION

Le père Tachard et les ambassadeurs siamois reçus par le pape Innocent XI

Le 1er mars 1687, le père Tachard s'embarque pour le Siam avec l'ambassade Céberet-La Loubère sur l'Oiseau, l'un des cinq vaisseaux de l'escadre commandée par M. de Vaudricourt. Pour son deuxième voyage vers les Indes orientales, le jésuite a considérablement gagné en importance. Alors qu'il n'était, deux ans plus tôt, qu'un des six mathématiciens envoyés par Louis XIV en Chine, il est désormais le personnage clé des relations franco-siamoises, celui dont le rôle a été décisif dans la décision d'organiser cette ambassade et qui a été chargé par Phaulkon d'instructions secrètes visant ni plus ni moins qu'à prendre le contrôle du royaume : Il faut faire venir dans les navires du roi soixante ou soixante-dix personnes fort intelligentes dans le maniement des affaires, qui soient personnes de probité connue, et qu'un chacun ait un capital pour pouvoir subsister par soi-même, et entrer au service du roi de Siam sans aucun intérêt, ce qui servira de moyen assura pour fermer la bouche à tous ceux qui voudront traverser leur avancement ; et si le père général voulait envoyer quelques pères de la Compagnie qui fissent partie de ce nombre, il est nécessaire qu'ils soient habillés en laïques, et que même ceux avec qui ils seront ne les connaissent point. Je me charge, au cas qu'il leur manque quelque chose, de leur donner mon appui, de les soutenir par mon crédit, et de leur procurer les avantages les plus notables qui soient au royaume de Siam, comme de les faire gouverneurs de provinces, villes, forteresses ; de leur faire donner le commandement des armées de terre et de mer ; de les introduire dans le palais et dans le gouvernement des affaire ; même de faire tomber sur eux les principales charges de la maison du roi, et de m'en servir comme conseillers dans mes négociations et affaires, comme je m'en suis expliqué à votre révérence à diverses reprises. Et afin que l'on ait un prompt et infaillible succès, il faut bien faire entendre au roi la nécessité qu'il y a de s'emparer tout d'abord de Singor [Nakhon Si Thammarat], où il est important d'amener deux bonnes colonies et des gens de guerre, parce qu'une fois que la place sera en état, on n'a plus rien à craindre : les marchands s'y habitueront, toutes les missions de Cambodge, Chiampa, Cochinchine, Tonkin, en seront mieux pourvues et secourues, et sans beaucoup de difficultés l'on y transportera tout le commerce de Siam. De fait, les cinq navires de l'escadre transporteront plus de 3 000 personnes, dont 600 soldats. Il est clair qu'on n'allait pas seulement saluer un monarque ami et signer des traités, on allait coloniser un pays, et par la force, s'il le fallait.

La relation de Tachard n'apporte pas de grandes révélations sur les coulisses des négociations dans lesquelles, volontairement ou non, il interféra souvent, mettant parfois les ambassadeurs officiels en difficulté et en porte-à-faux. Le jésuite est un homme de l'ombre, il ne s'épanouit pleinement que dans les intrigues, les secrets murmurés à l'oreille et les combinaisons occultes. Son livre n'échappe pas aux conventions du genre, aux passages obligés, vents alizés, dorades et poissons volants, remarques astronomiques, historiques et géographiques, le cap de Bonne-Espérance et Batavia, où il s'étonne de l'accueil très froid des Hollandais qui avaient si bien reçu les jésuites deux ans auparavant, feignant d'ignorer que la révocation de l'Édit de Nantes en 1685 avait porté un coup sévère à l'entente déjà fragile entre les deux nations. L'ouvrage fourmille en revanche de détails sur les conditions dans lesquelles s'effectua la traversée, et notamment sur les maladies qui décimèrent l'équipage et causèrent la mort de la moitié des troupes. Au fil des pages, Tachard revient longuement sur les mésaventures des cinq jésuites – il aurait dû être le sixième – qui s'étaient embarqués pour la Chine et qui revinrent au Siam après avoir fait naufrage, sur la révolte des Macassars qui ensanglanta le royaume à la fin de l'année 1686, et il consacre presque l'intégralité de son chapitre VII aux tribulations africaines d'Ok-khun Chamnan Chaichong, mandarin siamois membre d'une ambassade envoyée au Portugal et dont le navire sombra près du cap de Bonne-Espérance. Le dernier chapitre est consacré à son voyage en Italie, accompagné des trois nouveaux ambassadeurs siamois, Ok-muen Phiphit Racha, Ok-khun Wiset Phuban et Ok-khun Chamnan Chaichong. Il s'agissait de présenter les exotiques dignitaires au pape, de lui apporter une lettre du roi Naraï, mais aussi, plus officieusement, d'obtenir l'annulation de l'obligation, considérée comme humiliante par les jésuites, de prêter serment aux évêques apostoliques nommés par Rome. Quand il fut reçu par Innocent XI le 23 décembre 1688, cela faisait plus de six mois que Phaulkon avait été exécuté, le roi Naraï était mort, la garnison française avait été chassée de Bangkok et de Mergui et Phetracha avait usurpé la Couronne.

La Loubère n'a rien laissé au retour de cette expédition que la relation Du royaume de Siam publiée en deux volumes en 1691 et dans laquelle il n'évoque à aucun moment les négociations et les péripéties politiques de l'ambassade. Le document le plus complet que nous possédons à ce sujet est sans doute le Journal du voyage de Siam et côte de Coromandel fait par le sieur Céberet, envoyé extraordinaire du roi vers le roi de Siam pendant les années 1687 et 1688 de Claude Céberet, conservé aux Archives Nationales et dont Michel Jacq-Hergoualc'h publia une Étude historique et critique aux éditions l'Harmattan en 1992. On peut donc mesurer l'importance du livre du père Tachard, sur un sujet où nous manquons quelque peu de témoignages.

LIVRE I - DÉBUT - DE BREST AU CAP DE BONNE-ESPÉRANCE

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