III - De Batavia à Siam.

Page de la Relation du chevalier de Chaumont

Le dimanche 26 août à six heures du matin, nous mîmes à la voile et nous prîmes la route pour passer le détroit de Bangka. Nous fîmes ce jour-là d'un petit vent dix lieues, et le soir sur les neuf heures on me vint dire qu'il y avait au vent de nous un vaisseau qui arrivait sur l'Oiseau où j'étais. Je dis à l'officier qu'on se tînt sur ses gardes. Un moment après, je vis par ma fenêtre ce navire qui nous abordait. On cria d'où était le navire, mais on ne répondit rien, et montant sur le pont je trouvai tout mon monde sous les armes, et le beaupré de ce navire sur la poupe du mien. Je lui fis tirer une vingtaine de coups de fusil qui le firent déborder et il fit vent arrière, s'en allant à toutes voiles. Nous ne sûmes de quelle nation il était, car personne de ce navire ne dît jamais une parole, et nous ne remarquâmes que très peu de monde dans ce vaisseau. Je crois que c'était quelque navire marchand qui faisait sa route et qui fit une méchante manœuvre. Il rompit quelque chose du couronnement de mon vaisseau, qui fut raccommodé le lendemain.

Le mardi 28 au soir, nous vîmes l'entrée du détroit de Bangka, et le 29 au matin nous y entrâmes. Quoique nous eussions un bon pilote hollandais, nous ne laissâmes pas d'échouer sur un banc de sable vaseux, mais comme il y a beaucoup de bancs de cette même sorte dans ce détroit et qu'il arrive à plusieurs vaisseaux d'y échouer sans grand péril, cela ne me donna pas d'inquiétude. Je fis porter une petite ancre (1) à la mer du côté de Sumatra, et en moins de deux heures je me tirai de dessus ce banc. Nous fûmes quatre jours à passer ce détroit. L'île de Sumatra est à la gauche, qui a plus de 250 lieues de long, et 50 où elle est plus large. Les Hollandais y ont quatre ou cinq forteresses. Les peuples y sont tous mahométans, et elle est habitée des naturels du pays, qui obéissent à quatre ou cinq rois. La reine d'Achem en a un des plus grands royaumes et y règne avec une grande autorité, elle gouverne très bien ses peuples. Les Hollandais sont presque maîtres de tous ces rois, ils traitent avec eux des choses qui croissent dans l'île, où il y a des mines d'or, beaucoup de poivre, quantité de riz, toutes sortes de bestiaux. En quelques cantons, les peuples sont fort barbares et les rois se font souvent la guerre. Ceux qui prennent la protection des Hollandais sont toujours les plus forts, à cause des troupes et des vaisseaux qu'ils leur envoient. Ils font la même chose dans l'île de Java, et 300 Européens battent toujours 5 à 6 000 homme de ces nations, qui ne savent pas faire la guerre. Elle est à quatre degrés sud du la ligne équinoxiale. Les Hollandais ont un fort du côté du détroit de Bangka, où il y a 24 pièces de canon. Le fort est au bord d'une grande rivière que l'on appelle Palembane (2), elle se jette avec tant de violence dans la mer que trois ou quatre mois de l'année au temps des pluies, l'eau quoique entrant dans la mer est encore douce.

L'île de Bangka nous resta à la droite, elle a environ 40 lieues de long. Les Hollandais y ont un fort et ont commerce avec les naturels de l'île. On dit qu'elle est très fertile et très bonne : dans le temps que j'ai passé devant la rivière de Palembane, les Hollandais y avaient deux vaisseaux qui y chargeaient des poivres. Le 3 septembre nous repassâmes la ligne par un temps le plus beau et le plus favorable qui se puisse voir, c'est-à-dire sans chaleur, un air tempéré, et pas plus chaud que dans ce même mois en France, de sorte que je ne quittai point encore non plus mon habit de drap que lorsque je l'avais passée vers les côtes d'Afrique. Nous allâmes passer devant le détroit de Malacca, qui a trois ou quatre passes ou entrées. Les courants y sont fort grands et se trouvèrent tantôt pour nous et tantôt contre, ce qui nous fit mouiller fort souvent, car quand le calme nous prenait, les courants nous emportaient fort au large et nous ne quittâmes pas cette côte à cause des vents qui règnent toujours du côté de la terre et qui nous poussaient à notre route. Je crois que l'air de ce pays-là est fort bon, car nous avions beaucoup de malades, et ils furent tous guéris.

Le 5, nous nous trouvâmes par le travers de l'île de Polimon (3), qui est habitée de Malais, peuples mahométans. Elle est très bonne et très fertile. Elle obéit à un prince qui la gouverne. La reine d'Achin (4) y a des prétentions et pour cet effet elle y envoie tous les ans quelques vaisseaux, mais comme ce prince ne veut point avoir de guerre avec elle, ses peuples lui payent quelque tribut. Il en vint à notre bord un petit canot qui nous apporta quelques poissons et quelques fruits. Cette île est éloignée de la terre ferme d'environ 6 lieues. Une partie de sa côte a été autrefois soumise au roi de Siam, mais elle est possédée depuis quelques années par deux ou trois rois, dont l'un est le roi des Malais. Cette nation est fort insociable, et on n'a point de commerce avec elle.

Du 5 au 15, nous n'eûmes que de petits vents fort variables, et des calmes qui nous faisaient mouiller souvent à cause des courant qu'il y a le long de cette côte. Depuis le détroit de Bangka jusqu'à Siam, on ne quitte point la terre, et on ne s'en éloigne que depuis 15 jusqu'à 25 brasses, le fonds vase.

Le même jour nous nous trouvâmes devant Ligor (5), qui est la première place du roi de Siam. Les Hollandais y ont une habitation, et y font commerce. Il est difficile d'exprimer la joie que les Siamois que nous ramenions (6) eurent de se voir proches des terres de leur roi, et elle est seulement comparable à celle que nous avons ressentie à notre retour, quand Dieu nous a fait la grâce de retoucher Brest. Il mourut là du flux de sang après cinq mois de maladie un jeune gentilhomme nommé d'Herbouville (7), l'un des gardes de marine que le roi m'avait donné pour m'accompagner. Il était fort honnête homme, et je le regrettai extrêmement.

Enfin (grâces à Dieu) le 24 nous mouillâmes devant la rivière de Siam. Tout mon monde et mon équipage était en bonne santé. J'envoyai vers Mgr l'évêque de Métellopolis (8) M. le Vachet, missionnaire, qui était venu avec les mandarins en France et que je ramenais avec eux, avec charge de le prier de me venir trouver pour m'instruire de ce qui s'était passé depuis 18 mois que le roi de Siam avait envoyé en France.

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NOTES

1 - Ancre, aujourd'hui féminin, est ici employé au masculin. Néanmoins, comme le souligne Littré, Ancre au masculin n'est point un solécisme ; le genre a varié, et, comme on peut voir à l'historique, il a été fait, au XVIe siècle, masculin par quelques auteurs. Nous avons systématiquement rétabli le féminin, de rigueur aujourd'hui. 

2 - La rivière Musi, dans le sultanat de Palembang. Sur la rive nord de la rivière se trouvait le fort Kuto Gawang bâti par Ki Gede ing Suro, le fondateur du sultanat, et conquis par les Hollandais en 1659.

ImageLa prise de Palembang par les Hollandais. Gravure de Pieter van der Aa.

3 - Pulau Tioman, une des minuscules îles qui émaillent la côte est de la Malaisie, avec Pulau Sibu, Pulau Tinggi, Pulau Tenggol, Pulau Redang… L'Oiseau longe au plus près la côte malaise, dans la crainte que les courants ne l'entraînent au large.

Pulau Tioman était une escale appréciée pour les navires qui y trouvait de l'eau douce et du bois en abondance. L'île était également réputée pour le bétel qui y poussait à foison.

ImagePulo Tymon (Pulau Tioman) - Gravure hollandaise.
ImagePaulo Tymon (Pulau Tioman) - Gravure hollandaise (1665).

4 - Ratu (reine) Zaqiatuddin Inayat Shah, sultane d'Aceh entre 1678 et 1688. 

5 - Aujourd'hui Nakhon Si Thammarat (นครศรีธรรมราช)), dans le sud de la Thaïlande, au-dessous de l'isthme de Kra. 

6 - Okkhun Pichaï Yawatit - Khun Pichaï Walit dans la plupart des relations - (ออกขุนพิไชยวาทิต) et Okkhun Pichit Maïtri (ออกขุนพิชิตไมตรี). Ces envoyés du roi Naraï (qui n'avaient pas officiellement le titre d'ambassadeurs) étaient arrivés en France avec le père missionnaire Bénigne Vachet en octobre 1684. Ils avaient été reçus par Louis XIV à Versailles le 27 novembre 1684. Leur comportement en France avait souvent scandalisé la Cour, et Bénigne Vachet, qui organisait leur séjour, écrivait dans ses mémoires : Il me fallait porter toutes les incivilités, lâchetés, impatiences, et pour tout dire en un mot, toutes les impertinences des Siamois. Mais ce qui est pire, c'est qu'il me fallait continuellement chercher des prétextes pour couvrir leurs défauts et les excuser. (Cité par Launay, Histoire de la mission de Siam, 1920, p. 141). Ils retournaient au Siam avec l'ambassade du chevalier de Chaumont.

7 - Ce M. d'Hébouville (et non d'Herbouville) faisait partie des onze gentilshommes que le chevalier avait emmenés avec lui pour rehausser le prestige de son ambassade (un douzième initialement prévu n'avait pas pu embarquer). Il voyageait sur la frégate la Maligne

8 - Louis Laneau, prêtre des Missions Étrangères (1637-1996) fut nommé évêque in partibus de Métellopolis à la mort d'Ignace Cotolendi. 

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