VIII - Départ de la rade de Siam.

Page de la Relation du chevalier de Chaumont

Après le peu que je viens de raconter de la religion, des mœurs, du gouvernement, de la situation et de diverses choses curieuses du royaume de Siam, je reviens à mon départ de la rade, où j'ai interrompu le fil de ma relation, et je dirai que j'en partis le 22 décembre de l'année dernière 1685.

Je me mis à la voile sur les trois heures du matin, avec un bon vent du nord qui m'a continué tout le long des côtes de Cambodge, qui est un royaume limitrophe de Siam, en tirant vers la Cochinchine. Les peuples de ces deux royaumes ont la même croyance et vivent de la même manière. Il ne se passa rien de digne d'être remarqué jusqu'au détroit de Banka où j'échouai, par le travers d'une île qui se nomme Lucapara (1), sur un banc de vase où il n'y avait que 3 brasses d'eau, et il en fallait plus de 17 pieds pour le vaisseau. Cela ne m'inquiéta pas, et donna seulement de la peine à l'équipage que j'envoyai aussitôt sonder aux environs du vaisseau, et on trouva plus de fond. J'y fis porter une petite ancre que l'on mouilla, sur laquelle il y avait un câble, et nous nous ôtâmes de dessus ce banc avec les cabestans du navire, en moins de quatre ou cinq heures. Quoique j'eusse un bon pilote hollandais, je ne laissai pas de toucher dans ce détroit en allant et en revenant. Je continuai ma route, et j'arrivai à Banten le 11 janvier 1686. Aussitôt que j'y fus mouillé, j'envoyai M. de Cibois, officier, faire compliment au gouverneur et pour avoir des rafraîchissements. Il m'envoya pour présent six bœufs, des fruits et des herbes. Je n'y fis point d'eau parce qu'elle était fort difficile à avoir, et je ne restai que trente heures dans cette rade. Je fis lever l'ancre le 12 au soir, mais le calme nous prit, ce qui nous obligea de mouiller.

Le 13, je fis lever l'ancre. Nous eûmes tout le jour du calme et du vent contraire, mais sur le soir il se leva un petit vent qui nous fit doubler la pointe de Banten et nous fit passer le détroit de la Sonde en moins de huit heures. Je fus obligé de mettre en panne par le travers de l'île du Prince, qui est à la sortie de ce détroit, pour attendre la frégate la Maligne, qui ne nous avait pu suivre, et elle nous y joignit.

Le 14 je poursuivis ma route pour aller droit au cap de Bonne-Espérance avec un bon vent de nord et de nord-nord-est. Le 23, à la pointe du jour, après avoir fait environ 150 lieues, nous vîmes la terre des îles de Sainte-Croix (2), ce qui nous surprit, parce que la veille je m'étais fait montrer le point des pilotes, qui se disaient tous à plus de 15 lieues de latitude sud et de 20 de longitude.

Cette terre est fort basse, et s'il y avait eu trois ou quatre heures de nuit de plus nous nous y fussions échoués, mais il plut à Dieu de nous en préserver. Nous attribuâmes cette erreur aux courants, qui étaient contre nous, et qui nous empêchaient d'aller autant de l'avant que nous le croyions. Nous passâmes cette île bien vite parce qu'il ventait beaucoup, et nous continuâmes notre route. La mer est fort poissonneuse en cet endroit-là, et il y a quantité d'oiseaux. Le temps estait beau, et nous faisions tous les jours trente, quarante, cinquante et soixante lieues, vent arrière. Nous nous divertissions à voir une chasse assez plaisante qui se donnait par les albucors et les bonites, et un petit poisson qui se nomme poisson volant, qui, quand il se voit poursuivi des poissons qui en font leur nourriture, sort hors de l'eau et vole tant que ses ailes sont humides, c'est-à-dire aussi loin que le vol d'une caille. Mais il y a un oiseau que l'on nomme paille-en-queue (3), qui porte ce nom à cause d'une grande plume qu'il a à la queue, surpassant les autres de plus d'un grand demi-pied, et qui a la figure et presque la couleur d'une paille. Il est toujours en l'air, et quand il voit ce poisson volant sortir de l'eau, il se laisse tomber dessus comme fait un oiseau de proie sur le gibier, et quelquefois ils vont plus d'une brasse dans l'eau le chercher, si bien que le poisson volant ne peut pas manquer d'être pris.

Le 15 février nous nous trouvâmes par le travers de l'île Maurice, où nous eûmes un coup de vent qui nous dura trois jours. La mer était extrêmement grosse et nous tourmenta beaucoup. Les coups de mer passaient fréquemment par-dessus le vaisseau et nous obligeaient à pomper souvent à cause de l'eau que nous recevions.

Le 19 le temps s'adoucit et nous donna lieu de raccommoder ce que la mer nous avait ébranlé. Il y eut de grands clous qui sortaient du bordage qui tient l'arcasse du vaisseau au-dessous de l'étambot, et cela s'était fait par les vagues qui frappaient contre le vaisseau comme contre un rocher. La nuit, dès le premier jour de ce mauvais temps, la frégate qui était avec moi s'en sépara. Son rendez-vous était au cap de Bonne-Espérance. Poursuivant notre route, nous eûmes encore deux coups de vents qui nous incommodèrent fort parce que la mer était fort rude. Les vents faisaient presque toujours le tour du compas, de sorte que les vagues se rencontrant les unes contre les autres font qu'un vaisseau souffre beaucoup.

Le 10 mars, sur les deux heures après-midi, nous aperçûmes un vaisseau. D'abord je crus que c'était celui qui m'avait quitté, mais en l'approchant nous lui vîmes arborer le pavillon anglais, et comme j'étais bien aise d'apprendre des nouvelles et que je jugeais qu'il venait d'Europe, j'arrivai sur lui, et quand j'en fus proche, je mis mon canot à la mer et j'envoyai un officier à son bord pour savoir s'il n'y avait point de guerre ; car, quand il y a longtemps que l'on a quitté la France, on ne sait point à qui se fier, principalement quand il faut aller mouiller chez des étrangers. On me rapporta que c'était un vaisseau marchand anglais qui était parti de Londres depuis cinq mois, et qu'il n'avait touché en nulle part, qu'il allait en droiture au Tonkin, que le capitaine lui avait dit qu'il n'y avait point de guerre en France et que toute l'Europe était en paix, qu'il y avait cependant eu quelque révolte en Angleterre par le duc de Monmouth qui s'était mis à la tête de dix ou douze mille hommes, mais que les troupes du roi l'avaient battu et fait prisonnier, qu'on lui avait coupé la tête et qu'on avait pendu beaucoup de personnes que l'on avait aussi prises ; mais que cette rébellion était finie avant son départ (4). Il dit aussi qu'il avait vu la terre le jour d'auparavant à sept lieues, ce qui nous fit juger que nous devions en être à trente ou trente-cinq lieues. Nous continuâmes notre route le reste du jour et de la nuit, et le lendemain, sur les dix heures, nous vîmes la terre sous le vent de nous, à sept ou huit lieues. J'y fis sonder, et on trouva 85 brasses, qui fit que nous connûmes que c'était la terre et le banc des Aiguilles (5), outre qu'il y avait grande quantité d'oiseaux. Ce banc met 30 lieues au large et a la même longueur. On y trouve fond jusqu'à 120 brasses. Nous forçâmes de voiles pour tâcher à voir avant la nuit le cap de Bonne-Espérance. Le lendemain 9, à la pointe du jour, nous le vîmes et nous le doublâmes. Sur les dix heures nous vîmes un vaisseau sous le vent de nous, et en l'approchant, nous reconnûmes que c'était la frégate qui, comme je l'ai dit, m'avait quitté par le travers de l'île Maurice. Ce fut la seconde fois qu'après beaucoup de temps de séparation nous nous retrouvâmes le même jour de notre arrivée, ce qui ne se rencontre que rarement dans la navigation, car la même chose nous était arrivée en entrant au détroit de la Sonde, ainsi que je l'ai dit. Comme j'étais prêt de mouiller, le vent vint si fort et tellement contraire que je fus obligé de faire vent arrière et d'aller mouiller à l'île Robin (6), qui est environ à trois lieues de la forteresse du Cap. Le lendemain 13 mars, je fis lever l'ancre et je m'en allai mouiller près de la forteresse, où j'arrivai sur les deux heures. J'y trouvai neuf vaisseaux qui venaient de Batavia et s'en allaient en Europe. J'envoyai M. le chevalier Cibois faire compliment au gouverneur (7) et lui demander permission d'envoyer huit ou dix malades à terre, faire de l'eau et prendre des rafraîchissements. Il reçut fort honnêtement mon compliment, et il dit à l'officier que j'étais le maître et que je pouvais faire tout ce qui me plairait. Comme nous étions dans le temps de leur automne, où tous les fruits étaient bons, il m'envoya des melons, des raisins et des salades. Je fis saluer le fort de sept coups de canon, car l'ordre du roi est de saluer les forteresses les premières ; il me rendit coup pour coup. Le vaisseau qui portait le pavillon d'amiral me salua ensuite de sept coups, je lui en rendis autant. Il y avait dans cette flotte trois pavillons amiral, vice-amiral et contre-amiral. Les fruits qu'on m'apporta étaient admirables, de même que les salades. Les melons étaient très bons et le raisin meilleur qu'en France. J'allai me promener dans leur beau jardin, qui me fit ressouvenir de ceux qui sont en France, car, comme je l'ai déjà dit, il est très beau et fort bien entretenu. La grande quantité de légumes qu'on y trouve fait grand plaisir aux équipages, car le gouverneur en faisait donner autant qu'on en voulait. Il y a aussi grande quantité de coings qui sont fort bons pour les voyageurs, car d'ordinaire les maladies de ces traverses sont des flux de sang.

Le gouverneur est homme d'esprit et fort propre pour les colonies, et on dit que, s'il y reste longtemps, il fera en ces quartiers-là un très bel établissement. Lorsqu'il y a quelques Hollandais qui veulent s'y habituer, il leur donne des terres autant qu'ils en veulent, leur fait bâtir une maison, leur donne des bœufs pour labourer, et tous les autres animaux et ustensiles qui leur sont nécessaires. On fait estimer tout ce qu'on leur donne, qu'ils remboursent après à la Compagnie quand ils le peuvent. Ils sont obligés de vendre tout ce qu'ils recueillent de leurs terres à la Compagnie seulement et à un prix taxé, ce qui lui est avantageux ainsi qu'aux habitants. Le vin qu'elle achète d'eux seize écus à la barrique, elle le revend cent aux étrangers et à ses propres flottes qui passent en cet endroit, c'est-à-dire aux matelots qui le boivent sur le lieu. Les moutons, les bœufs et les autres choses se vendent à proportion, ce qui rapporte un grand revenu à cette compagnie et fait que leurs flottes s'y rafraîchissent à peu de frais et y restent des mois et six semaines entières, selon les malades qu'elles ont. Quand j'arrivai, il n'y avait pas longtemps que le gouverneur était de retour d'une découverte qu'il venait de faire de mines d'or et d'argent. Il en a rapporte plusieurs pierres. On dit qu'en ces mines il y a beaucoup d'or et d'argent, et qu'elles sont fort faciles, étant peu profondes. Il a été jusqu'à 250 lieues dans les terres. Il mena avec lui trois ou quatre Hottentots du Cap, qui parlaient hollandais, qui le menèrent à la prochaine nation, qui était aussi hottentote. Il en prit d'autres en faisant sa route. Il a trouvé jusqu'à neuf nations différentes : il en prenait à mesure qu'il changeait de nation pour se faire entendre. Il a tiré, à ce que l'on a dit, un fort grand éclaircissement sur tout ce qu'il souhaitait. Il dit que la dernière nation est la plus polie, et qu'ils vinrent au-devant de lui, hommes, femmes et enfants, en dansant, et qu'ils étaient tous habillés de peau de tigres ; c'était une grande robe qui leur venait jusqu'aux pieds. Il a amené un de ces Hottentots à qui il fait apprendre le hollandais pour y retourner l'année prochaine. Toutes ces nations-là ont beaucoup de bestiaux et c'est tout leur revenu. Le gouverneur avait avec lui 50 soldats, un peintre pour tirer les couleurs des animaux, des oiseaux, des serpents et des plantes qu'il trouverait, un dessinateur pour marquer sa route, et un pilote, car ils allaient toujours à la boussole. Il avait emmené 300 bœufs pour porter leurs vivres et traîner quatorze ou quinze charrettes. Quand ils trouvaient des montagnes, ils démontaient leurs charrettes et les chargeaient, avec ce qui était dedans, sur les bœufs pour les passer. Étant avancé dans le pays, il fut trois ou quatre jours sans trouver d'eau, ce qui les incommoda fort. Il a été cinq mois et demi dans son voyage.

Il a rencontré beaucoup de bêtes sauvages. Il dit que les éléphants y sont monstrueux et bien plus grands qu'aux Indes, des rhinocéros d'une prodigieuse grosseur. Il en a vu un dont il pensa être tué, car quand cet animal est en furie, il n'y a point d'arme qui le puisse arrêter. Sa peau est très dure, et où les coups de mousquets ne font rien. Il les faut attraper au défaut de l'épaule pour les tuer. Ils ont deux cornes. Je rapporte trois de ces cornes ; il y en a deux qui se tiennent ensemble avec de la peau de cet animal. Le séjour que j'ai fait au Cap m'a fourni beaucoup de poisson durant le carême, où nous étions. Je vis une baleine d'une furieuse grosseur qui vint à la portée d'un demi-pistolet de mon vaisseau. Il y avait aussi des oiseaux en grande quantité, qui nous donnaient le même plaisir que les paille-en-queue dont j'ai parlé.

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NOTES

1 - Faute d'atlas suffisamment détaillé, cette île m'a posé problème. On trouve de nombreuses épellations : Lucapara, Lusepara, Lucepara, Lucipara, etc. Il existe une île Lucepara dans la mer de Banda, mais beaucoup trop éloignée pour être celle désignée par Chaumont. Xavier de Castro et Henja Vlaardingerbroek assimilent Lucapara à Pulau Lepar, à l'est de la pointe sud de Sumatra (Le Naufrage de Bontekoe et autres aventures en mer de Chine (1618-1625), Chandeigne, 2001). Cette suggestion n'est pas satisfaisante, Pulau Lepar n'est pas vraiment sur la route du détroit de Bangka et ne correspond absolument pas à la position, même approximative, indiquée sur les cartes de l'époque. Il s'agit plus probablement de Pulau Maspari, ou d'une île voisine plus petite encore qui ne figure pas sur la plupart des cartes.

ImageDétail d'une carte de 1764 indiquant la position de l'île Lucepara. 

2 - En se basant sur la description que donne Chaumont de cette île dans le paragraphe suivant, on peut penser qu'il s'agit de l'Île Plate, qui forme un petit archipel avec l'Îlot Gabriel et Pigeon Rock, à moins d'une quinzaine de kilomètres de l'île Maurice. Comme son l'indique, l'Île Plate est constituée de terres très basses, qui risquent même prochainement d'être immergées en cas de montée du niveau de l'océan. 

Paille-en-queue

3 - Celui-ci, nous dit Buffon, semble être attaché au char du soleil sous la zone brûlante que bornent les tropiques : volant sans cesse sous ce ciel enflammé, sans s'écarter des deux limites extrêmes de la route du grand astre, il annonce aux navigateurs leur prochain passage sous ces lignes célestes, aussi tous lui ont donné le nom d'oiseau du tropique, parce que son apparition indique l'entrée de la zone torride, soit qu'on arrive par le côté du nord ou par celui du sud, dans toutes les mers du monde que cet oiseau fréquente. (Buffon, Histoire naturelle des oiseaux, Paris, 1781). Le Phaéton à bec jaune (Phaethon lepturus) est l'oiseau emblématique des Mascareignes. 

4 - Le duc de Monmouth avait organisé une rébellion et monté une armée pour détrôner son oncle, le roi d'Angleterre Jacques II, cousin de Louis XIV. Battu à la bataille de Sedgemoor par les troupes royales, il fut condamné à mort et décapité le 15 juillet 1685.

ImageL'exécution du duc de Monmouth. 

5 - Banc sablonneux qui longe le cap des Aiguilles, la pointe la plus méridionale du continent africain, à 175 :km au sud-est du Cap. Ce banc prend son nom du cap des Aiguilles et celui qu'on donne à ce cap vient de ce qu'au commencement de la navigation des Indes l'aiguille aimantée ne déclinait point en cet endroit. (De Mannevillette, Instructions pour la navigation des Indes orientales et de la Chine, 1775, p 42, note). 

6 - L'île Robben, littéralement l'île des Phoques en allemand, où les Hollandais envoient en exil tous ceux dont ils sont mécontents. (Voyage du sieur Luillier aux Grandes Indes, 1705, p. 21). Découverte par Bartolomeu Dia en 1488, en même temps que le cap de Bonne-Espérance, l'île fut très tôt le lieu de captivité de tous les indésirables et des opposants à la politique de la Compagnie. Le premier prisonnier politique aurait été un certain Autshumato en 1658. Il aurait été également le premier à s'en évader avec succès. Pendant l'Apartheid, l'activité de la prison de l'île ne faiblit pas, et de nombreux membres de l'ANC y furent incarcérés, le plus célèbre étant Nelson Mandela, qui y resta de 1962 à 1984, année où il fut transféré dans la prison du Cap. Les derniers prisonniers politiques ne furent libérés qu'en 1991.

ImageVue de l'île Robben, à une dizaine de kilomètres du Cap. 

7 - Simon van der Stel, (1639-1712), fils d'Adriaen van der Stel, gouverneur de l’île Maurice entre 1639 et 1645. À cette époque, Simon van der Stem n’était encore que commandant du Cap. Il en obtiendra le titre de gouverneur à partir de 1691 et jusqu’en 1699. Son fils Wilhelm Adriaan van der Stel (1664-1723) lui succèdera jusqu'en 1707.

ImageSimon van der Stel par Pieter van Anraedt. 

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