ÉTAT DU GOUVERNEMENT, DES MŒURS, DE LA RELIGION
ET DU COMMERCE DU ROYAUME DE SIAM DANS LES PAYS VOISINS
ET PLUSIEURS AUTRES PARTICULARITÉS.

1ère partie.

Entrée d'une pagode. Illustration extraite de « Description du royaume Thaï ou Siam » de Mgr Pallegoix

Tous les jours les mandarins qui sont destinés pour rendre la justice s'assemblent dans une salle où ils donnent audience, c'est comme la cour du Palais à Paris, et elle est dans le palais du roi, où ceux qui ont quelque requête à présenter se tiennent à la porte jusqu'à ce qu'on les appelle, et quand on le fait, ils entrent leur requête à la main et la présente.

Les étrangers qui intentent procès au sujet des marchandises, la présentent au barcalon (1), c'est le Premier ministre du roi, qui juge toutes les affaires concernant les marchands et les étrangers. En son absence, c'est son lieutenant, et en l'absence des deux, une manière d'échevins. Il y a un officier préposé pour les tailles et tributs auquel on s'adresse, et ainsi des autres officiers. Après que les affaires sont discutées, on les fait savoir aux officiers du dedans du palais, qui en avertissent le roi étant lors sur un trône élevé de trois brasses (2), tous les mandarins se prosternent la face contre terre, et le barcalon ou autres des premiers oyas (3) rapportent au roi les affaires et leurs jugements. Il les confirme ou il les change suivant sa volonté, c'est à l'égard des principaux procès, et très souvent il se fait apporter les procès au-dedans du palais et leur envoie son jugement par écrit.

Le roi est très absolu, on dirait quasi qu'il est le dieu des Siamois, ils n'osent pas l'appeler de son nom. Il châtie très sévèrement le moindre crime, car ses sujets veulent être gouvernés la verge à la main, il se sert même quelquefois des soldats de sa garde pour punir les coupables quand leur crime est extraordinaire et suffisamment prouvé. Ceux qui sont ordinairement employés à ces sortes d'exécutions sont 150 soldats ou environ qui ont les bras peints depuis l'épaule jusqu'au poignet (4). Les châtiments ordinaires sont des coups de rottes (5), trente, quarante, cinquante et plus, sur les épaules des criminels, selon la grandeur du crime, aux autres il fait piquer la tête avec un fer pointu (6). À l'égard des complices d'un crime digne de mort, après avoir fait couper la tête au véritable criminel, il la fait attacher au col du complice, et on la laisse pourrir exposée au soleil sans couvrir la tête pendant trois jours et trois nuits, ce qui cause à celui qui la porte une grande puanteur (7).

Dans ce royaume, la peine du talion est fort en usage, le dernier des supplices était, il n'y a pas longtemps, de les condamner à la rivière, qui est proprement comme nos forçats de galère, et encore pis, mais maintenant on les punit de mort. Le roi fait travailler plus qu'aucun roi de ses prédécesseurs en bâtiments, à réparer les murs des villes, à édifier des pagodes, à embellir son palais, à bâtir des maisons pour les étrangers et à construire des navires à l'Européenne. Il est fort favorable aux étrangers, il en a beaucoup à son service et en prend quand il en trouve.

Les rois de Siam n'avaient pas accoutumé de se faire voir aussi souvent que celui-ci. Ils vivaient presque seuls, celui d'à présent vivait comme les autres, mais M. de Bérythe (8) vicaire apostolique, s'étant servi d'une certain brame qui, faisant le plaisant, avait beaucoup de liberté de parler à ce monarque, trouva le moyen de faire connaître à ce prince la puissance et la manière de gouverner de notre grand roi et en même temps les coutumes de tous les rois d'Europe, de se faire voir à leurs sujets et aux étrangers, de manière qu'ayant un aussi grand sens que je l'ai déjà remarqué, il jugea à propos de voir M. de Bérythe, et ensuite plusieurs autres. Depuis ce temps-là il s'est rendu affable et accessible à tous les étrangers. On appelle ceux qui rendent la justice suivant leurs différentes fonctions, Oyas Obrat, Oyas Momprat, Oyas Campheng, Oyas Ricchou, Oyas Shaynan, Opran, Oluan ; Ocun, Omun (9).

Comme autrefois les rois ne se faisaient point voir, les ministres faisaient ce qu'ils voulaient, mais le roi d'à présent, qui a un très grand jugement et est un grand politique, veut savoir tout. Il a attaché auprès de lui le seigneur Constance (10) dont j'ai déjà parlé diverses fois. Il est grec de nation, d'une grande pénétration et vivacité d'esprit et d'une prudence toute extraordinaire. Il peut et fait tout sous l'autorité du roi dans le royaume, mais ce ministre n'a jamais voulu accepter aucune des premières charges que le roi lui a fait offrir plusieurs fois (11). Le barcalon qui mourut il y a deux ans, et qui par le droit de sa charge avait le gouvernement de toutes les affaires de l'Etat, était homme d'une très grand esprit, qui gouvernait fort bien, et se faisait fort aimer (12), celui qui lui succéda était malais de nation (13), qui est un pays voisin de Siam, il se servit de M. Baron, anglais de nation (14), pour mettre mal M. Constance dans l'esprit du roi, et le lui rendre suspect, mais le roi reconnut sa malice, il le fit battre jusqu'à le laisser pour mort et le déposséda de sa charge. Celui qui l'occupe présentement vit dans une grande intelligence avec M. Constance (15).

Comme par les lois introduites par les sacrificateurs des idoles qu'on nomme talapoins, il n'est pas permis de tuer, on condamnait autrefois les grands criminels ou à la chaîne pour leur vie, ou à les jeter dans quelques déserts pour y mourir de faim, mais le roi d'à présent leur fait maintenant trancher la tête et les livre aux éléphant (16).

Le roi a des espions pour savoir si on lui cache quelque chose d'important, il fait châtier très rigoureusement ceux qui abusent de leur autorité. Chaque nation étrangère établie dans le royaume de Siam a ses officiers particuliers, et le roi prend de toutes ces nations là des gens qu'il fait officiers généraux pour son royaume. Il y a dans son État beaucoup de Chinois, et il y avait autrefois beaucoup de Maures, mais les années passées il découvrit de si noires trahisons, des concussions et des tromperies si grandes dans ceux de cette nation, qu'il en a obligé un fort grand nombre à déserter et à s'en aller en d'autres royaumes.

Le commerce des marchands étrangers y était autrefois très bon, on y en trouvait de toutes parts, mais depuis quelques années, les diverses révolutions qui sont arrivées à la Chine, au Japon et dans les Indes ont empêché les marchands étrangers de venir en si grand nombre. On espère néanmoins que puisque tous ces troubles sont apaisés, le commerce recommencera comme auparavant, et que le roi de Siam par le moyen de son ministre enverra ses vaisseaux pour aller prendre les marchandises les plus précieuses, et les plus rares de tous les royaumes d'Orient, et remettra toutes choses en leur premier et florissant état.

Ils font la guerre d'une manière bien différente de celle de la plupart des autres nations, c'est-à-dire à pousser leurs ennemis hors de leurs places, sans pourtant leur faire d'autre mal que de les rendre esclaves, et s'ils portent des armes, c'est ce semble plutôt pour leur faire peur en les tirant contre terre, ou en l'air, que pour les tuer, et s'ils le font c'est tout au plus pour se défendre dans la nécessité. Mais cette nécessité de tuer arrive rarement parce que presque tous leurs ennemis qui en usent comme eux, ne tendent qu'aux mêmes fins (17). Il y a des compagnies et des régiments qui se détachent de l'armée pendant la nuit et font enlever tous les habitants des villages ennemis, et font marcher hommes, femmes et enfants que l'on fait esclaves, et le roi leur donne des terres et des buffles pour les labourer, et quand le roi en a besoin il s'en sert. Ces dernières années, le roi a fait la guerre contre les Cambodgiens révoltés, aidés des Chinois et Cochinchinois, où il a fallu se battre tout de bon, et il y a eu plusieurs soldats tués de part et d'autre. Il a eu plusieurs chefs d'Européens qui les instruisent à combattre en notre manière.

Ils ont une continuelle guerre contre ceux du royaume de Laos, qui est venu, de ce qu'un Maure très riche allant en ce royaume là pour le compte du roi de Siam, y resta avec de grandes sommes, le roi de Siam, le demanda au roi de Laos, mais celui-ci le lui refusa, ce qui a obligé le roi de Siam de lui déclarer la guerre.

Avant cette guerre il y avait un grand commerce entre leurs États, et celui de Siam en tirait de grands profits par l'extrême quantité d'or, de musc, de benjoin, de dents d'éléphants et autres marchandises qui lui venaient de Laos, en échange des toiles et autres marchandises.

Le roi de Siam a encore guerre contre celui de Pégu ; il y a quantité d'esclaves de cette nation.

Il y a plusieurs nations étrangères dans son royaume. Les Maures y étaient, comme j'ai dit, en très grand nombre, mais maintenant il y en a plusieurs qui sont réfugiés dans le royaume de Golconde. Ils étaient au service du roi, et ils lui ont emporté plus de 20 000 catis, chaque cati valant 50 écus (18). Le roi de Siam écrivit au roi de Golconde de lui rendre ces personnes ou de les obliger à lui payer cette somme, mais le roi de Golconde n'en voulut rien faire, ni même écouter les ambassadeurs qu'il lui envoya, ce qui a fait que le roi de Siam lui a déclaré la guerre et lui a pris dans le temps que j'étais à Siam un navire dont la charge valait plus de 100 000 écus (19). Il y a six frégates commandées par des Français et des Anglais qui croisent sur ses côtes.

Depuis quelque temps l'empereur de la Chine a donné liberté à tous les étrangers de venir négocier en son royaume. Cette liberté n'est donnée que pour cinq ans, mais on espère qu'elle durera, puisque c'est un grand avantage pour son royaume.

Ce prince a grand nombre de Malais dans son royaume. Ils sont mahométans et bons soldats, mais il y a quelque différence de leur religion à celle des Maures. Les Pégouans sont dans son État presque en aussi grande quantité que les Siamois originaires du pays.

Les Laos y sont en très grande quantité, principalement vers le Nord.

Il y a dans cet État huit ou neuf familles de Portugais véritables, mais de ceux que l'on nomme métis, plus de mille, c'est-à-dire de ceux qui naissent d'un Portugais et d'une Siamoise (20).

Les Hollandais n'y ont qu'une faiturie (21).

Les Anglais de même.

Les Français de même.

Les Cochinchinois sont environ cent familles, la plupart chrétiens.

Parmi les Tonkinois, il y en a sept ou huit familles chrétiennes.

Les Malais y sont en assez grand nombre, qui sont la plupart esclaves, et qui par conséquent ne font point de corps.

Les Macassars (22) et plusieurs des peuples de l'île de Java y sont établis, de même que les Maures. Sous le nom de ces derniers sont compris en ce pays-là les Turcs, les Persans, les Moghols, les Golcondais et ceux de Bengale.

Les Arméniens font un corps à part, ils sont quinze ou seize familles toutes chrétiennes catholiques, la plupart sont cavaliers de la garde du roi.

À l'égard des mœurs des Siamois, ils sont d'une grande docilité qui procède plutôt de leur naturel amoureux du repos que de toute autre cause, c'est pourquoi les talapoins qui font profession de cette apparente vertu défendent pour cela de tuer toutes sortes d'animaux. Cependant lorsque tout autre qu'eux tue des poules et des canards, ils en mangent la chair sans s'informer qui les a tués, ou pourquoi on les a tués, et ainsi des autres animaux.

Les Siamois sont ordinairement chastes, ils n'ont qu'une femme, mais les riches comme les mandarins ont des concubines, qui demeurent enfermées toute leur vie. Le peuple est assez fidèle et ne vole point, mais il n'en est pas de même de quelques-uns des mandarins. Les Malais qui sont en très grand nombre dans ce royaume là sont très méchants et grands voleurs.

Dans ce grand royaume il y a beaucoup de Pégouans qui ont été pris en guerre, ils sont plus remuants que les Siamois, et sont d'ordinaire plus vigoureux. Il y a parmi les femmes du libertinage, leur conversation est périlleuse (23).

Les Laos peuplent la quatrième partie du royaume de Siam. Comme ils sont à demi Chinois, ils tiennent de leur humeur, de leur adresse et de l'inclination à voler par finesse. Leurs femmes sont blanches et belles, très familières et par conséquents dangereuses. Dans le royaume de Laos, un homme qui rencontre une femme pour la saluer avec la civilité accoutumée, la baise publiquement, et s'il ne le faisait pas il l'offenserait.

Les Siamois, tant officiers que mandarins, sont ordinairement riches, parce qu'ils ne dépensent presque rien, le roi leur donnant des valets pour les servir ; ces valets sont obligés de se nourrir à leurs dépens, étant comme esclaves, ils sont en obligation de les servir pour rien pendant la moitié de l'année, et comme ces messieurs-là en ont beaucoup, ils se servent d'une partie pendant que l'autre se repose (24) ; mais ceux qui ne les servent point leur payent une somme tous les ans. Les vivres sont à bon marché, car ce n'est que du riz, du poisson, et très peu de viande, et tout cela est en abondance dans leur pays. Leurs vêtements leur servent longtemps, ce ne sont que des pièces d'étoffes tout entières qui ne s'usent pas si facilement que nos habits et ne coûtent que très peu. La plupart des Siamois sont maçons ou charpentiers, et il y en a de très habiles, imitant parfaitement bien les beaux ouvrages de l'Europe en sculpture et en dorure (25). Pour ce qui est de la peinture ils ne savent point s'en servir, il y a des ouvrages en sculpture dans leurs pagodes, et dans leurs mausolées fort polis et fort beaux.

Ils en font aussi de très beaux avec de la chaux qu'ils détrempent dans de l'eau qu'ils tirent de l'écorce d'un arbre qu'on trouve dans les forêts, qui la rend si forte qu'elle dure des cent et deux cents ans, quoiqu'ils soient exposés aux injures du temps. Leur religion n'est à proprement parler qu'un grand ramas d'histoires fabuleuses, qui ne tend qu'à faire rendre des hommages et des honneurs aux talapoins, qui ne recommandent tant aucune vertu que celle leur faire aumône. Ils ont des lois qu'ils observent exactement au moins dans l'extérieur (26). Leur fin dans toutes leurs bonnes œuvres est l'espérance d'une heureuse transmigration après leur mort, dans le corps d'un homme riche, d'un roi, d'un grand seigneur ou d'un animal docile, comme sont les vaches et les moutons, car ces peuples là croient la métempsycose. Ils estiment pour cette raison beaucoup ces animaux, et n'osent, comme je l'ai déjà dit, en tuer aucun, craignant de donner la mort à leur père ou à leur mère ou à quelqu'un de leurs parents. Ils croient un enfer où les énormes péchés sont sévèrement punis seulement pour quelque temps, ainsi qu'un paradis dans lequel les vertus sublimes sont récompensées dans le ciel, où après être devenus des anges pour quelque temps, ils retournent dans quelque corps d'homme ou d'animal (27).

Talapoin en méditation. Illustration extraite de « Description du royaume Thaï ou Siam » de Mgr Pallegoix

L'occupation des talapoins est de lire, dormir, manger, chanter, et demander l'aumône. De cette sorte, ils vont tous les matins se présenter devant la porte ou balon des personnes qu'ils connaissent, et se tiennent là un moment avec une grande modestie sans rien dire, tenant leur éventail de manière qu'il leur couvre la moitié du visage. S'ils voient qu'on se dispose à leur donner quelque chose, ils attendent jusqu'à ce qu'ils l'aient reçu. Ils mangent de tout ce qu'on leur donne, même des poules et autres viandes, mais ils ne boivent jamais de vin, du moins en présence des gens du monde. Ils ne font point d'office ni de prières à aucune divinité. Les Siamois croient qu'il y a eu trois grand talapoins (28), qui par leurs mérites très sublimes acquis dans plusieurs milliers de transmigrations sont devenus des dieux, et après avoir été faits dieux, ils ont encore acquis de si grands mérites qu'ils ont été tous anéantis, ce qui est le terme du plus grand mérite et la plus grande récompense qu'on puisse acquérir, pour n'être plus fatigué en changeant si souvent de corps dans un autre. Le dernier de ces trois talapoins est le plus grand dieu appelé Nacodon (29), parce qu'il a été dans cinq mille corps. Dans l'une de ces transmigrations, de talapoin il devint vache, son frère le voulut tuer plusieurs fois, mais il faudrait un gros livre pour décrire les grands miracles qu'ils disent que la nature, et non pas Dieu, fit pour le protéger. Enfin ce frère fut précipité en enfer pour ses grands péchés, où Nacodon le fit crucifier (30). C'est pour cette raison qu'ils ont en horreur l'image de Jésus-Christ crucifié, disant que nous adorons l'image de ce frère de leur grand dieu qui avait été crucifié pour ses crimes.

Ce Nacodon étant donc anéanti (31), il ne leur reste plus de dieu à présent. Sa loi subsiste pourtant, mais seulement parmi les talapoins qui disent qu'après quelques siècles il y aura un ange qui viendra se faire talapoin, et ensuite dieu souverain, qui par ses grands mérites pourra être anéanti. Voilà le fondement de leur créance, car il ne faut pas s'imaginer qu'ils adorent les idoles qui sont dans leurs pagodes comme des divinités, mais ils leur rendent seulement des honneurs comme à des hommes d'un grand mérite, dont l'âme est à présent en quelque roi, vache ou talapoin. Voilà en quoi consiste leur religion, qui à proprement parler ne reconnaît aucun dieu et qui n'attribue toute la récompense de la vertu qu'à la vertu même, qui a par elle le pouvoir de rendre heureux celui dont elle fait passer l'âme dans le corps de quelque puissant et riche seigneur, ou dans celui de quelque vache. Le vice, disent-ils, porte avec soi son châtiment, en faisant passer l'âme dans le corps de quelque méchant homme, de quelque pourceau, de quelque corbeau, tigre ou autre animal. Ils admettent des anges, qu'ils croient être des âmes des justes et des bons talapoins. Pour ce qui est des démons, ils estiment qu'ils sont les âmes des méchants.

Les talapoins sont très respectés de tout le peuple, et même du roi. Ils ne se prosternent point lorsqu'ils lui parlent comme le font les plus grands du royaume, et le roi et les grands seigneurs les saluent les premiers. Lorsque ces talapoins remercient quelqu'un, ils mettent la main proche leur front, mais pour ce qui est du petit peuple, ils ne le saluent point. Leurs vêtements sont semblables à ceux des Siamois, à la réserve que la toile est jaune. Ils sont nu-jambes et nu-pieds sans chapeau, ils portent sur leur tête un éventail fait d'une feuille de palme fort grande pour se garantir du soleil, qui est fort brûlant. Ils ne font qu'un véritable repas par jour, à savoir le matin, et ils ne mangent le soir que quelques bananes ou quelques figues ou d'autres fruits. Ils peuvent quitter quand ils veulent l'habit de talapoin pour se marier, n'ayant aucun engagement que celui de porter l'habit jaune, et quand ils le quittent, ils deviennent libres, cela fait qu'ils sont en si grand nombre qu'ils sont presque le tiers du royaume de Siam. Ce qu'ils chantent dans les pagodes sont quelques histoires fabuleuses, entremêlées de quelques sentences ; celles qu'ils chantent pendant les funérailles des morts sont : Nous devons tous mourir, nous sommes tous mortels. On brûle les corps morts au son des musettes et autres instruments. On dépense beaucoup à ces funérailles et après qu'on a brûlé les corps de ceux qui sont morts, l'on met leurs cendres sous de grandes pyramides toutes dorées, élevées à l'entour de leurs pagodes. Les talapoins pratiquent une espèce de confession, car les novices vont au soleil levant se prosterner ou s'asseoir sur leurs talons et marmottent quelques paroles, après quoi le vieux talapoin lève la main à côté de sa joue, et lui donne une sorte de bénédiction, après laquelle le novice se retire. Quand ils prêchent, ils exhortent de donner l'aumône au talapoin, et se croient fort savants lorsqu'ils citent quelques passages de leurs livres anciens en langue bali, qui est comme le latin chez nous. Cette langue est très belle et emphatique, elle a ses conjugaisons comme la latine.

Lorsque les Siamois veulent se marier, les parents de l'homme vont premièrement sonder la volonté de ceux de la fille, et quand ils ont fait leur accord entre eux, les parents du garçon vont présenter sept bossettes ou boîtes de bétel (32) et d'arec à ceux de la fille, et quoi qu'ils les acceptent et qu'on les regarde déjà comme mariés, le mariage se peut rompre, et on ne peut encore accuser devant le juge ni les uns ni les autres, s'ils se séparent après cette cérémonie.

Quelques jours après, les parents de l'homme se vont présenter, et il offre lui-même plus de bossettes qu'auparavant. L'ordinaire est qu'il y en ait dix ou quatorze, et lors celui qui se marie demeure dans la maison de son beau-père, sans pourtant qu'il y ait consommation, et ce n'est que pour voir la fille et pour s'accoutumer peu à peu à vivre avec elle durant un ou deux mois. Après cela, tous les parents s'assemblent avec les plus anciens de la caste ou nation. Ils mettent dans une bourse, l'un un anneau et l'autre des bracelets, l'autre de l'argent. Il y en a d'autres qui mettent des pièces d'étoffes au milieu de la table. Ensuite le plus ancien prend une bougie allumée et la passe sept fois autour de ces présents, pendant que toute l'assemblée crie en souhaitant aux époux un heureux mariage, une parfaite santé et une longue vie. Ils mangent et boivent ensuite, et voilà le mariage achevé. Pour la dot, c'est comme en France, sinon que les parents du garçon portent son argent aux parents de la fille, mais tout cela revient à un, car la dot de la fille est aussi mise à part, et tout est donné aux nouveaux mariés pour le faire valoir. Si le mari répudie sa femme sans forme de justice, il perd l'argent qu'on lui a donné. S'il la répudie par sentence de juge, qui ne la refuse jamais, les parents de la fille lui rendent son bien. S'il y a des enfants, si c'est un garçon ou une fille, le garçon suit la mère, et la fille le père, s'il y a deux garçons et deux filles, un garçon et une fille vont avec le père, et un garçon et une fille vont avec la mère.

À l'égard des monnaies, ils n'en ont point d'or, la plus grosse d'argent s'appelle tical, et vaut environ quarante sols, la seconde mayon qui pèse la quatrième partie d'un tical, et vaut dix sols, la troisième est un fouen, qui vaut cinq sols, la quatrième est un fontpaye qui vaut deux sols et demi. Enfin, les plus basses monnaies sont les coris qui sont des coquillages que les Hollandais leur portent des Maldives ou qui leur viennent des Malais et des Cochinchinois ou d'autres côtés, dont 800 valent un fouen qui est cinq sols (33).

À l'égard des places fortes du royaume, il y a Bangkok qui est environ 10 lieues dans la rivière de Siam, où il y a deux forteresses, comme j'ai déjà dit. Il y a la ville capitale nommée Juthia (34), autrement nommée Siam, qu'on fortifie de nouveau par une enceinte de murailles de brique. Corfuma (35), frontière contre le royaume de Cambodge, est peu forte. Tenasserim, à l'opposite de la côte de Malabar, est peu fortifiée.

Merequi (36) n'est pas fortifiée, mais se pourrait fortifier, et on y pourrait faire un bon port. Porcelut (37) frontière de Laos est aussi peu fortifié. Chenat (38) n'a que le nom de ville, et il reste quelque apparence de barrières qui autrefois faisaient son mur. Louvo (39), où le roi demeure neuf mois de l'année pour prendre le plaisir de la chasse de l'éléphant et du tigre, était autrefois un assemblage de pagodes entouré de terrasses, mais à présent le roi l'a rendu incomparablement plus beau par les édifices qu'il y a fait faire, et quant au palais qu'il y a, il l'a extrêmement embelli par les eaux qu'il y fait venir des montagnes.

Patang (40) est un port des plus beaux du côté des Malais, où l'on peut faire grand commerce. Le roi de Siam a refusé aux Compagnies anglaises et hollandaises de s'y établir : l'on y pourrait faire un grand établissement qui serait plus avantageux que Siam à cause de la situation du lieu. Les Chinois y vont et plusieurs autres nations, on peut s'y fortifier aisément sur le bord de la rivière. Cette place appartient à une reine qui est tributaire du roi de Siam, qui à parler proprement en est quasi le maître.

Quant à leurs soldats ce n'était point la coutume de les payer, mais le roi d'à présent ayant ouï dire que les rois d'Europe payaient leurs troupes, voulut faire la supputation à combien monterait la paye d'un fouen par jour, qui est cinq sols ; mais les contrôleurs lui firent voir qu'il fallait des sommes immenses, à cause de la multitude de ses soldats, de sorte qu'il changea cette paie en riz qu'il leur fait distribuer depuis. Il y en a suffisamment pour leurs nourritures, et cela les rend très contents, car autrefois il fallait que chaque soldat se fournît de riz et qu'il le portât avec ses armes, ce qui leur pesait beaucoup.

CHAPITRE SUIVANT

NOTES

1 - Ce mot d’origine portugaise (Barcalão) désignait une sorte de Premier ministre, chargé tant des finances que des affaires intérieures et étrangères, et que les Siamois nommaient Phra Khlang, ou Krom Phra Khlang (กรมพระคลัง) - (klang : คลัง signifie trésor, au sens réserve de l'État).

ImageVrai portrait du grand et illustre barcalon du roi de Siam (1691). 

2 - La brasse était la mesure que l'on prenait d'une extrémité à l'autre des deux bras étendus. Elle valait environ 5 pieds, soit 1,62 m. 

3 - Oya, ou plutôt Okya (ออกญา), ou également Phraya (พระยา) était un titre nobiliaire d'un rang élevé. On pourrait comparer l'Okya siamois au duc ou au pair de l'Ancien régime en France. 

4 - Ces bras peints (ken laï : แขนลาย), ainsi appelés parce leurs bras scarifiés avaient été recouverts de poudre à canon, ce qui, en cicatrisant, leur donnait une couleur bleue mate, sont ainsi décrit par La Loubère : Ils sont les exécuteurs de la justice du prince, comme les officiers et les soldats des cohortes prétoriennes étaient les exécuteurs de la justice des empereurs romains. Mais en même temps, ils ne laissent pas de veiller à la sûreté de la personne du prince, car il y a dans le palais de quoi les armer aux besoin. Ils rament le balon du corps, et le roi de Siam n'a point d'autre garde à pied. Leur emploi est héréditaire comme tous les autres du royaume, et l'ancienne loi porte qu'ils ne doivent être que six cents, mais cela se doit sans doute entendre qu'il n'y en doit avoir que six cents pour le palais, car il en faut bien davantage dans toute l'étendue de l'État parce que le roi en donne, comme j'ai dit ailleurs, à un fort grand nombre d'officiers. (Du royaume de Siam, 1691, I, pp. 371-372). Ces bras peints donneront toute la mesure de leur cruauté lors de la révolution de 1688. 

5 - Robert Challe parle de rotins : cannes fort menues dont les Siamois se servent au lieu de verges et qui coupent comme des couteaux, en sorte que la peau du corps est bientôt en lanières. (Journal d'un voyage fait aux Indes orientales, 1721, III, pp. 257-258). Ces rottes étaient entourées d'une fine cordelette et arrachaient fort proprement la peau du dos. 

6 - Ce châtiment était réservé aux nobles et aux mandarins. Nicolas Gervaise l'évoque ainsi, et à l'en croire, c'était presque un honneur de le subir : Il y a des supplices particuliers pour les mandarins et pour les premiers officiers du roi qui ont commis quelque faute tant soit peu considérable : aux uns on fait sur la tête, avec un coutelas destiné pour cet usage, huit ou dix taillades qui pénètrent jusqu'au crâne, et on expose les autres tout nus aux ardeurs du soleil pendant plusieurs heures. Comme c'est par un ordre exprès du roi qu'ils sont punis de la sorte, après qu'ils y ont satisfait, leurs amis viennent les visiter les mains chargées de présents, et les féliciter de ce qu'il a plu à Sa Majesté les châtier en père, comme ses chers enfants, et non pas les punir en juge sévère en ou maître irrité, comme ses esclaves. (Histoire naturelle et politique du royaume de Siam, 1688, p. 92). 

7 - Phaulkon aura, paraît-il, à endurer ce supplice avant sa mort, et, selon les témoins, il portera la tête de Mom Pi, le favori du roi Naraï, accrochée au cou. 

8 - Pierre Lambert de la Motte, évêque de Bérythe, était arrivé au Siam en 1662. Voir sur ce site la Relation de Jacques de Bourges

9 - Difficile d'identifier ces titres transcrits phonétiquement par Chaumont, qui n'avait peut-être pas l'oreille très musicale. On pense tout de même reconnaître cinq titres de mandarins, par ordre décroissant : Oyas (Okya : ออกญา), Opran (Okphra : ออกพระ), Oluan (Okluang : ออกหลวง), Ocun (Okkhun : ออกขุน) et Omun (Okmun : ออกหมื่น). Oya Obrat pourrait être Okya Upparat (อุะปราช), titre que portait le vice-roi. Oyas Campheng désigne sans doute le gouverneur de Kamphaeng Phet (กำแพงเพชร), au nord de la Thaïlande. Nous n'avons pu identifier Oyas Momprat, Oyas Ricchou ni Oyas Shaynan. 

10 - Constantin Phaulkon, aventurier grec devenu principal ministre du roi Naraï, et qui jouera un rôle déterminant dans les relations franco-siamoises. Voir au chapitre Les personnages la page consacrée à Phaulkon.

ImageConstantin Phaulkon. 

11 - L'abbé de Choisy note la même chose dans son Journal du 6 novembre : Enfin, après avoir fait commerce à la Chine et au Japon, après avoir fait naufrage deux ou trois fois, il [Phaulkon] s’attacha au barcalon de Siam qui, lui trouvant de l’esprit et de la capacité pour les affaires, l’employa et le fit connaître au roi. Et depuis la mort du barcalon, sans avoir aucunes charges, il les fait toutes. Le roi plusieurs fois l’a voulu faire grand Chacri, qui est la première charge de l’État. Il a toujours refusé, en faisant connaître à Sa Majesté que ces grands honneurs l’obligeraient à tant d’égards qu’il en deviendrait inutile à son service et ne pourrait plus aller partout comme il fait sans conséquence. Les plus grands mandarins sont devant lui en respect. Habile politique, Phaulkon savait qu'un titre officiel le mettrait infailliblement en butte à l'hostilité et la jalousie des mandarins, qui, quoi que prétende l'abbé de Choisy, n'avaient pour lui qu'un respect de façade... 

12 - Il s'agit du Phra Klang Kosathibodi (พระคลังโกษาธิบดี), frère de lait du roi Naraï et frère de Kosapan (โกษาปาน), futur ambassadeur siamois en France. Kosathibodi mourut en 1683, non sans être tombé en disgrâce et avoir reçu des coups de rotin sur l'ordre de Naraï. Selon La Loubère, la disgrâce du barcalon aurait été due à une liaison sentimentale qu'il entretenait avec l'épouse du roi (op. cit., I, pp. 286-287) : L'opinion commune est, à Siam, que ce fut une faute de cette nature qui causa la dernière disgrâce du feu barcalon, frère aîné du premier ambassadeur du roi de Siam auprès du roi. Le roi son maître le fit bâtonner très rudement, et cessa de le voir, sans pourtant lui ôter ses charges. Au contraire, il continua de se servir de lui pendant les six mois qu'il survécut aux coups qu'il avait reçus, et il prépara de sa propre main tous les remèdes que le barcalon prit dans sa dernière maladie, parce que personne n'osait lui en donner, de peur d'être accusé de la mort d'un homme qui paraissait si cher à son maître. 

13 - D'après Claude de Bèze, Okya Wang, Le barcalon qui succéda à Kosathibodi était d'origine malaise. Dans son ouvrage Louis XIV et le Siam (Éditions Fayard - 1991), Dirk van der Cruysse note : Claude de Bèze raconte encore qu'Okya Wang, mécontent de n'être qu'un homme de paille, entreprit de perdre M. Constance dans l'esprit du roi. Avec l'aide d'un adjoint encore moins perspicace que lui, il accusait le Grec de concussion et d'autres crimes, mais Phra Naraï perça aisément la manoeuvre. Okya Wang fut dépossédé de sa charge, son lieutenant eut la tête tranchée, Phaulkon déclina une fois de plus l'honneur d'être Phra Klang, et un khunnang siamois qui mangeait dans la main du Grec fut élevé au poste prestigieux. Dans son History of Siam, W.A.R. Wood indique que le Phra Klang qui succéda à Kosathibodi en 1683 se nommait Phra Sri Thammarat, ce qui n'est pas contradictoire, les siamois ayant un goût très prononcé pour l'inflation boursouflée des titres honorifiques. 

14 - Samuel Barron était un commis de l'East India Company qui accusait Phaulkon de favoriser le commerce des interlopes, ces marchands particuliers qui trafiquaient pour leur compte en dépit du monopole de la Compagnie. Une lettre qu'il écrivit le 15 novembre 1684 illustre cette accusation : Le Grec Phaulkon n'a d'autre but que d'exclure et chasser l'honorable Compagnie du commerce au profit des interlopes et de quelques marchands privés. (...) Ce porc a l'ambition de se faire appeler Excellence. (...) Ce monstre de la nature a eu l'impudence de diffamer notre roi en le qualifiant de roi des démons. Il a dénigré notre nation et a nui à l'honorable Compagnie en faisant jeter ses serviteurs aux fers, les spoliant, les dépossédant et les injuriant, ouvrant leur courrier et recourant à toutes sortes d'autres procédés aussi énormes qu'inédits, d'une audace telle que même les princes indiens n'oseraient l'employer. Samuel Barron rédigera même une pétition pour perdre Phaulkon auprès du roi Naraï : Sur les cent ou cent cinquante Anglais présents cette année, je ne réussis même pas à en persuader trois ou quatre de se joindre à moi pour soumettre un pétition (dont j'attendais qu'elle renouvelle une plainte déjà déposée auprès du roi) contre le Grec. Tous rampent devant lui, soit dans l'attente d'une rétribution ou d'un emploi, soit par la crainte, car il est en train de mettre à exécution la menace qu'il a brandie à M. Strangh de faire ramper les Anglais comme des chiens devant lui. Et assurément, depuis que ce coquin mène le jeu, le pays n'appartient qu'à ceux qui savent flatter et se complaisent dans les vices les plus abjects. (Maurice Collis, Siamese White). Maurice Collis rappelle également que l'année suivante, Samuel Barron se mettra au service de Phaulkon. Les rapports de Phaulkon avec l'EIC étaient des plus tendus. Il fut suspecté d'avoir fait mettre le feu au comptoir d'Ayutthaya le 6 décembre 1682 pour effacer les preuves des nombreuses dettes qu'il avait contractées auprès de la Compagnie. Il y eut de nombreux échange d'insultes entre lui-même et les dirigeants du comptoir, Samuel Potts, Thomas Ivatt, ainsi qu'avec William Strangh, envoyé par Londres avec Thomas Yale pour enquêter sur les affaires de l'EIC au Siam. Cette animosité permanente ne pouvait qu'inciter Phaulkon à se rapprocher des Français. 

15 - Ce nouveau Phra Khlang était Okya Phra Sedet (ออกญาพระเสด็จ), homme qui acceptait sans trop de rancœur de n'être qu'un homme de paille et de s'effacer devant Phaulkon. 

16 - La Loubère nous en dit davantage sur les supplices pratiqués à la cour de Siam (Op. cit., I, pp. 400 et suiv.) : Quelquefois, il expose un coupable à un taureau qu'on irrite, et on arme le coupable d'un bâton creux, et par conséquent propre à lui faire peur, mais non à blesser, avec quoi il se défend quelque temps. D'autre fois, il le donnera aux éléphants, tantôt pour être foulé aux pieds et tué, tantôt pour être ballotté sans être tué, car on assure que les éléphants sont dociles jusqu'à ce point, et que s'il ne faut que ballotter un homme, ils se le jettent l'un à l'autre, et le reçoivent sur la trompe et sur les dents sans le laisser tomber à terre. Je ne l'ai pas vu, mais je n'en ai pu douter de la manière dont on me l'a assuré. Mais les châtiments ordinaires sont ceux qui ont quelque rapport à la nature des crimes. Par exemple, la concussion exercée sur le peuple et le vol fait de l'argent du prince, seront punis par faire avaler de l'or ou de l'argent fondus. La menterie, ou un secret révélé, seront punis par coudre la bouche. On la fendra pour punir le silence ou il ne le fallait pas garder. Quelque faute dans l'exécution des ordres sera châtiée par piquer la tête, comme pour punir la mémoire. Piquer la tête, c'est la taillader avec le tranchant d'un sabre ; mais afin de le manier sûrement et de ne pas faire de trop grandes blessures, on le tient d'une seule main par le dos et non par la poignée. La peine du glaive ne s'exécute pas seulement par couper le col, mais par couper un homme par le milieu du corps, et le bâton y est quelquefois aussi une peine de mort. Mais, lors même que le châtiment du bâton ne doit pas aller jusqu'à la mort, il ne laisse pas d'être très rigoureux et de faire perdre souvent toute connaissance. Toutefois, La Loubère précise encore : Mais dès qu'il doit y avoir peine de mort, la décision en est réservée au roi seul. Nul autre juge que lui ne peut ordonner une peine capitale si ce prince ne lui en donne expressément le pouvoir, et il n'y a presque point d'exemple qu'il le donne, hormis à des juges extraordinaires que ce prince envoie quelquefois dans les provinces, ou pour un cas particulier, ou pour faire justice sur les lieux de tous les crimes dignes de mort. 

17 - Toutes les relations soulignent que les armées siamoises sont davantage préoccupées de faire des esclaves de leurs ennemis que de les tuer. La Loubère note (op. cit. I, pp. 347-348) : L'opinion de la métempsycose leur inspirant l'horreur du sang, leur ôte encore l'esprit de guerre. Ils ne songent qu'à faire des esclaves. Si les Péguans, par exemple, entrent d'un côté sur les terres de Siam, les Siamois entreront par un autre endroit sur les terres de Pégu ; et les deux partis emmèneront des villages entiers en captivité. Que si les armées se rencontrent, ils ne tireront point directement les uns contre les autres, mais plus haut ; et néanmoins, comme ils tâchent de faire retomber ces coups perdus sur les ennemis, afin qu'ils en puissent être atteints, s'ils ne se retirent, un des deux partis ne tarde pas beaucoup à prendre la fuite, pour peu qu'il sente pleuvoir les traits ou les balles. Que s'il est question d'arrêter des troupes qui viennent sur eux, ils tireront plus pas qu'il ne faut, afin que si les ennemis approchent, ce soit leur faute de s'être mis à portée d'être blessés ou tués. « Ne tuez point ! » est l'ordre que le roi de Siam donne à ses troupes quand il les envoie en campagne, ce qui ne veut pas dire qu'on ne tue pas absolument, mais qu'on ne tire pas droit sur les ennemis. 

18 - Le catti (ou catty) que les Siamois appelaient chang (ชั่ง) était une mesure de poids d'argent d'origine chinoise et utilisée dans toute l'Asie de sud-est. Elle était égale à environ 625 grammes. Le chevalier de Chaumont ne l'emploie pas ici comme un poids, mais comme une somme. À propos des noms des monnaies, La Loubère note (op. cit., II, pp. 60-61) : Il est vrai que quelques-uns de ces noms ne signifie pas des monnaies, mais des valeurs ou des sommes, comme en France le mot de « livre » ne signifie pas une monnaie, mais la valeur d'une livre pesant de cuivre, qui est une somme de vingt sols. 

19 - Ville en ruines célèbre pour ses trésors légendaires, Golconde se trouve en Inde, près de Hyderabad. C'est là que Tavernier acheta le fameux diamant bleu (voir sur ce site la Relation de Jean-Baptiste Tavernier. L'abbé de Choisy évoque cette guerre entre Golconde et le Siam dans son Journal du 14 novembre 1985 : un vaisseau du roi de Siam a pris un vaisseau de Golconde dont la charge est estimée plus de 100 000 écus et qu’il l’a emmené à Tenasserim. Le roi de Siam, depuis qu’il a déclaré la guerre au roi de Golconde, a fait armer six vaisseaux dont trois sont commandés par un Français et trois par un Anglais. Ils courent les côtes de Golconde et prennent tout ce qu’ils trouvent. Le sujet de la guerre est venu de ce qu’à Golconde on a maltraité des Siamois et qu’on n’en a pas voulu faire raison au roi de Siam, qui l’a demandée trois ou quatre ans durant. À la fin, il s’est mis en colère. 

20 - Et pas seulement d'un Portugais et d'une Siamoise. Comme le note Rita Bernardes de Carvalho (La présence portugaise à Ayutthaya (Siam) aux XVIe et XVIIe siècles, p. 96) : Les liaisons des Portugais au Siam ne se vérifiaient pas seulement avec des femmes thaïes. En effet, des mariages mixtes avec des femmes mon, peguanes, japonaises, chinoises, etc. étaient communs. Maria Guyomar de Pinha, Mme Constance, était fille d'un Portugais et d'une Japonaise. 

21 - La faiturie, ou factorerie, ou factorie, était le bureau où les facteurs, les commissionnaires, faisaient commerce pour le compte de la Compagnie. L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert précise également : On appelle ainsi dans les Indes orientales et autres pays de l'Asie où trafiquent les Européens, les endroits où ils entretiennent des facteurs ou commis, soit pour l'achat des marchandises d'Asie, soit pour la vente ou l'échange de celles qu'on y porte d'Europe. La factorie tient le milieu entre la loge et le comptoir ; elle est moins importante que celui-ci et plus considérable que l'autre. 

22 - Macassar, ou Makassar, ou encore Makasar, était l’ancien nom d’Ujungpandang, ville d’Indonésie sur la côte sud-ouest de l’île de Célèbes. Les Macassars désignent les populations du sud de Célèbe. Pendant son séjour au Siam, le chevalier de Forbin eut l’occasion de mesurer l’invraisemblable férocité des combattants macassars, ainsi que leur complet mépris de la mort. (Voir les Mémoires du comte de Forbin).

ImageMacassar - La Galerie agréable du monde, 1729). 

23 - Dans sa relation, le sieur Leblanc attribuait ces attitudes impudiques aux enseignements de la reine Tirada (sans doute une reine de Pegou) qui enseignait aux femmes à se montrer lascives et entreprenantes dans le but de combattre l'homosexualité trop répandue chez les hommes. Dans les Helviennes ou Lettres provinciales philosophiques (1812, III, p. 224), l'abbé Barruel note : Les jeunes siamoises, portées dans les rues sur des palanquins, s'y présentent dans des attitudes très lascives. (...) Car la reine Tyrada l'ordonna ainsi pour le bonheur des deux sexes ; elle créa alors les vertus siamoises. Toutefois, il ne devait pas en falloir beaucoup pour scandaliser le très bigot et très prude chevalier de Chaumont. 

24 - Seuls les roturiers (Phrai : ไพร่) étaient concernés par le système des corvées. Les plus privilégiés, attachés à un noble ou à un prince (Phrai som : ไพร่สม), en étaient exempts. Ceux du rang le plus bas, les Phrai luang (ไพร่หลวง) y étaient astreints, toutefois ils pouvaient s'en affranchir en acquittant une contrepartie en nature ou en espèces. On les appelait alors Phrai suay (ไพร่ส่วย). Ils pouvaient également être affectés à l'armée, ils étaient dans ce cas Phrai tahan (ไพร่ทหา). Les corvées d'État et l'esclavage furent abolis par le roi Chulalongkorn à l'aube du XXe siècle. 

25 - Cette habileté des Siamois à contrefaire les ouvrages occidentaux a très souvent été relevée dans les relations. Aujourd'hui encore, la Thaïlande n'est-elle pas le paradis de la contrefaçon ? 

26 - Dans sa Description du royaume Thai ou Siam (1854, II, p. 32), Mgr Pallegoix souligne l'extrême rigueur des règles imposées aux talapoins : La règle des talapoins est contenue dans les livres intitulés Phra-Vinai, qui, pour la plupart, sont de longs commentaires de cette règle ; mais les deux cent vingt-sept articles que doivent observer les talapoins sont exposés dans un seul volume, appelé Patimôk. Cette règle est si sévère et si minutieuse, qu'il est impossible aux phra de l'observer tout entière et avec fidélité. Elle donne une grande idée du détachement, de la mortification, de la patience et des autres vertus morales de Bouddha qui en est l'auteur. 

27 - Le chevalier de Chaumont lui-même avait été confronté à cette croyance dès son arrivée au Siam. Dans son Journal du 29 septembre 1685, l'abbé de Choisy relatait le compliment fait à l'ambassadeur par des mandarins siamois : Voici deux mandarins de la maison du roi qui viennent faire compliment à M. l’ambassadeur. (...) Ils ont dit que le roi avait été transporté de joie d’apprendre la bonne santé du roi de France et comme il était toujours victorieux de tous ses ennemis et ont assuré M. l’ambassadeur que sa personne était si agréable à Sa Majesté siamoise qu’il fallait qu’autrefois il eût rendu de grands services à la nation, voulant lui faire entendre qu’il avait été Siamois il y a deux ou trois mille ans. On ne sait comment Chaumont réagit à ce compliment. 

28 - Combien y a-t-il eu de bouddhas ? Mgr Pallegoix dit quatre, le quatrième étant le bouddha actuel, qui s'appelle Phra-Kôdom ou Somana-Khôdom. Le Buddhavamsa en recense 28. Certains en comptent 7, d'autres 9, selon les tendances et les doctrines, le sujet ne fait pas consensus. 

29 - Le Nacodon du chevalier de Chaumont est une des nombreuses variantes de Somona Ckodom, le nom par lequel les Européens appelaient généralement le Bouddha. Selon Mgr Pallegoix, Somona était un titre siamois signifiant moine, ou bonze. Quant à Ckodom, ou Khôdom, c'était la déformation de Gautama, nom du Bouddha. Bayle dans son Encyclopédie, puis Voltaire dans son Dictionnaire philosophique, consacreront chacun un article à Somona-Ckodom

30 - Il s'agissait en fait du beau-frère et rival de Bouddha, Thevathat, qui fut précipité dans le grand enfer Avichi puis empalé sur trois grandes broches de fer et brûlé au milieu des flammes. Les écritures annoncent qu'un jour, Thevathat reviendra sur la terre et deviendra bouddha. 

31 - Cette anéantissement est le nirvana, (nippan : นิพพาน), le neuvième et dernier degré de sainteté. 

32 - Ces boîtes étaient appelées tiap (เตียบ) en siamois. Selon leur taille et leur décoration, elles indiquaient le niveau hiérarchique de leur propriétaire.

ImageBossette siamoise. XIXe siècle.
ImageMandarins prosternés ayant des boîtes d'or ou d'argent selon leur dignité. Dessin de 1688.

Le roi de siam sur son éléphant sortant de son palais et les mandarins de chaque côté prosternés ayant des boîtes d'or ou d'argent selon leurs dignités d'oyas ou d'opras, etc. Dessin de 1688. 

33 - Au tournant du XIXe siècle, Le prince Jayanta Mongkol, fils du roi Mongkut (Rama IV) réforma le système monétaire siamois en l'alignant sur le système décimal. Le baht fut divisé en 100 satangs, avec des monnaies intermédiaires de 25 satangs (25 สตางค์, c'est-à-dire 1 salung : 1 สลึ) et 50 satangs (1 mayon : มะยม). Les choses étaient beaucoup moins simples à l'époque du roi Naraï, et les conversions avec les monnaies françaises de l'Ancien régime (elles-mêmes particulièrement complexes) étaient de vrais casse-tête... siamois.

Nous donnons ici le nom siamois des monnaies citées par le chevalier de Chaumont. Pour davantage de précisions, se reporter à la page Les monnaies anciennes du Siam.

Le tical (ติกัล) est aujourd'hui le baht (บาท), l'unité monétaire de la Thaïlande. Le mayon (มะยม) a disparu. Il représentait la moitié d'un baht à l'époque du roi Chulalongkorn, il semble que sa valeur était moindre à l'époque du roi Naraï (Chaumont la fixe à ¼ de tical, soit à 1 salung : สลึง). Le fouen (fouang : เฟื้อง) valait la moitié d'un salung. Quant au fontpaye cité par Chaumont, il semble qu'il s'agisse du song phai (ไพ2), c'est-à-dire du deux phai (ไพ), autrement appelé sik (ซีก) et qui était, selon l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, la plus petite monnoie d'argent qui se fabrique à Siam. Elle vaut quatre à cinq sols monnoie de France, à prendre l'once d'argent sur le pié de six livres. Quant aux cauris, appelés bia au Siam (เบี้ย), il s'agissait de petits coquillages (cyprea moneta) provenant des Maldives. Leur valeur était approximative, mais comme le notait Mgr Pallegoix, ces monnaies, toutes embarrassantes qu'elles sont à compter, à porter dans un panier, ont cependant leur avantage ; car avec douze cents cauries, la personne qui va au bazar peut acheter en menu cinquante ou soixante espèces de comestibles, ce qui serait impossible avec nos sous et même nos liards. (Op. cit., I, p. 256).

ImageCauris ou bia.
ImageMonnaies siamoises. Planche de la relation de La Loubère. 

34 - Ayutthaya, ou plus officiellement Phra Nakhon Sri Ayutthaya (พระนครศรีอยุธยา), à l'époque capitale du Siam. 

35 - Nakhon Ratchasima (นครราชสีมา) appelée plus couramment de son ancien nom Khorat (โคราช).  

36 - Mergui (มะริด), aujourd'hui en Birmanie. 

37 - Phitsanulock (พิษณุโลก). 

38 - Chaï Nat (ชัยนาท), sur la Menam Chao Praya, à une centaine de kilomètres au nord d'Ayutthaya. 

39 - Lopburi (ลพบุรี) où le roi Naraï avait une résidence qu'il occupait la plus grande partie de l'année. 

40 - Très certainement Pattani (ปัตตานี) à l'époque province tributaire du royaume de Siam. 

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