IX - De retour en France.

Page de la Relation du chevalier de Chaumont

Le 26 mars, à deux heures après midi, j'ai mis à la voile avec un bon vent. En sortant de la baie près de la forteresse hollandaise du cap de Bonne-Espérance, je vis trois vaisseaux qui faisaient route pour venir au Cap, mais je n'ai pu distinguer de quelle nation ils étaient. Je crois qu'ils étaient hollandais, parce qu'on en attendait ce nombre de l'île de Ceylan. Quand nous fûmes à 40 lieues de là, nous trouvâmes la mer fort grosse. Elle ne nous tourmenta pas beaucoup et nous continuâmes notre route pour aller passer la ligne par la même longitude que nous l'avions passée en allant. Il ne se pouvait que notre voyage ne fût extrêmement agréable car, comme j'ai déjà dit, le roi de Siam envoyait avec nous des ambassadeurs en France, pour témoigner au roi avec combien de passion il souhaitait son amitié, ses grandes qualités et sa renommée étant venues jusqu'à lui et faisant depuis longtemps un extrême bruit dans les Indes. Il m'avait dit dans une audience qu'il ne leur donnait point d'instruction sur les cérémonies que l'on fait en France, qui sont bien différentes de celles de son royaume, parce qu'il était persuadé que le roi ne leur ferait rien faire qui fût préjudiciable à ses intérêts, et qu'il me chargeait de leur conseiller tout ce qu'il faudrait faire pour le mieux quand ils seraient en France, qu'il se reposait sur moi pour cela et qu'il était bien sûr que je ne leur conseillerais rien qui ne fût à faire.

Messieurs les Ambassadeurs du Roy de Siam

Nous avions donc avec nous trois ambassadeurs des plus considérables de Siam. Le premier est frère du défunt barcalon, qui était premier ministre du roi, homme d'esprit ; il a toujours été auprès de son frère dans toutes les affaires. C'est lui qui, accompagné d'un autre, était venu me recevoir à l'entrée de la rivière de Siam lors de mon arrivée, et qui a toujours été avec moi, m'accompagnant partout où j'allais. La première fois que je le vis, il me parut très honnête homme et d'un esprit fort aisé, ce qui fit que je dis à M. Constance que je croyais qu'il serait très propre pour être ambassadeur en France. Le second est un homme fort âgé, qui a beaucoup d'esprit et a été ambassadeur à la Chine, dont le roi son maître fut fort content. Le troisième est âgé de vingt-cinq ou trente ans ; son père est ambassadeur en Portugal (1). Ce sont les meilleures personnes du monde. Ils sont doux, honnêtes, complaisants et de très bonne humeur, et je compte d'être fort de leurs amis. Ils écrivent jusqu'aux moindres petites choses qu'ils voient, ce qui me fait plaisir, car ils auront de quoi s'exercer en France, où ils rencontreront tant de choses dignes de leur admiration. Je m'assure qu'ils en feront un fidèle récit au roi leur maître. Ils devaient avoir douze mandarins à leur suite, mais ils n'en ont que huit, parce qu'il en est resté quatre à Siam, qui ne sont pas venus assez tôt à bord. Ils amenaient en France douze petits garçons pour les y laisser, pour apprendre la langue et des métiers (2), mais il en est resté une partie avec les quatre mandarins qui n'ont pu nous joindre, aussi bien que quelques domestiques de ces ambassadeurs. Ils en ont encore une vingtaine. Ils sont chargés de beaucoup de beaux présents pour le roi, pour Monseigneur, pour Mme la Dauphine et pour Mgrs les ducs de Bourgogne et d'Anjou, et pour MM. de Seignelay et de Colbert de Croissy (3). Il y a parmi ces présents beaucoup de vases d'or et d'argent, des ouvrages du Japon et des Manilles, grande quantité de porcelaines très rares, des paravents de la Chine et du Japon, plusieurs bijoux de tous les endroits des Indes, des cabinets, coffres, écritoires vernis et garnis d'argent, des vases de terre ciselée, qui sont légers comme des plumes, deux petits navires d'or, l'un pour le roi et l'autre pour Mgr le duc de Bourgogne, deux pièces de canon pour le roi d'environ deux ou trois livres de balles, de fer battu à froid, garnis d'argent et façonnés avec de l'argent (4), approchant d'un ouvrage de rapport, des cornes de rhinocéros, des pierres de bézoard et plusieurs autres choses dont je ne me souviens pas (5). Ces présents valent beaucoup, et le roi de Siam s'est fait un grand plaisir d'envoyer tout ce qu'il avait de plus rare. M. l'abbé de Lionne fut prié par ce roi de faire le voyage avec ses ambassadeurs ; il leur sera d'un grand secours, parce qu'il parle leur langue. C'est un très honnête homme et d'une haute piété. Le même roi témoigna aussi à M. le Vacher qu'il serait bien aise qu'il retournât avec ses ambassadeurs, ce qu'il a aussi fait. Il leur sera pareillement d'une grande utilité, étant un homme fort agissant. Nous avions aussi avec nous M. l'abbé de Choisy, qui a fait le voyage pour demeurer en qualité d'ambassadeur en cas que le roi de ce pays-là se fût fait chrétien ; c'est un très honnête homme qui a beaucoup d'esprit et de mérite. Il s'est fait prêtre et il a dit sa première messe dans le vaisseau (6). Il nous a donné de bons exemples, et nous fait des prédications fort édifiantes. M. l'abbé du Chayla était aussi du voyage  (7). C'est un homme d'esprit et qui nous a souvent prêché. J'avais pour aumônier l'abbé de Jully, dont j'ai été fort content ; il nous a aussi fait de belles prédications, et l'aumônier du vaisseau, M. le Dot, a eu un soin fort grand de tout l'équipage et de ceux qui étaient malades. Il ne s'est point passé de dimanche ni de fête que nous n'ayons eu des prédications, et je puis dire, grâces à Dieu, que l'on a vécu dans le vaisseau avec beaucoup de piété par le secours de tous ces messieurs, qui exhortaient souvent ceux de l'équipage à vivre en chrétiens (8). Il n'y en a point eu qui ne se soient confessés et fait souvent leurs dévotions, ce qui nous a attiré toutes les bénédictions de Dieu que nous avons eues dans ce voyage, car on ne peut pas faire une navigation plus heureuse. Nous avions pour capitaine de vaisseau M. de Vaudricourt, qui commandait le vaisseau l'Oiseau. C'est un très honnête homme, et un des meilleurs navigateurs et des plus soigneux que le roi ait ; j'ai tout à fait sujet de m'en louer. Il a eu le soin de tout ce qui concernait le vaisseau, où rien n'a manqué par les précautions qu'il avait prises avant notre départ. Je n'eusse jamais cru que cela eût pu se faire de la sorte dans un si long voyage. Nous avions aussi M. de Coriton, capitaine de frégate légère, un très bon officier, fort soigneux et assidu à son métier. Nous avions pour lieutenant le chevalier de Forbin, que j'ai laissé près du roi de Siam, et M. le chevalier de Cibois, qui sont de très bon officiers, et pour enseigne M. de Chamoreau, qui est un homme qui sait beaucoup de son métier. Par la grande application qu'il y donne, il est capable d'être plus qu'enseigne. Le roi m'avait fait l'honneur de me donner douze officiers et gardes-marine pour m'accompagner à l'ambassade, qui étaient MM. de Francine, enseigne, Saint-Villiers, enseigne, de Compiègne, de Fréteville, de Séneville, du Fays, de Joncourt, la Palu, La Forest, d'Hébouville, qui est mort dans la frégate en route, et M. du Tertre, lieutenant sur la frégate la Maligne, qui est très honnête homme et bon officier. M. de Joyeuse commandait cette frégate et j'ai tous les sujets du monde de me louer de sa conduite. Je dois rendre justice à tous ces messieurs qu'ils ont été très sages, et ont tout à fait répondu au choix que Sa Majesté en avait fait. Ils ont bien appris la navigation et les mathématiques. Ils avaient un maître en allant qui a resté à Siam (9), et en revenant le père Tachard a bien voulu leur en servir. Ceux qui ne sont pas officiers sont capables de l'être, et ceux qui le sont sont capables de monter à des degrés plus hauts. Il y avait un garde-marine qui était commandé qui n'est pas venu avec moi et qui est resté en France. Je dirai à la louange de M. le chevalier du Fays qu'il est très capable d'être enseigne. Il a eu une très grande application pour apprendre les manœuvres et tout ce qui regarde la navigation. J'avais pour secrétaire le sieur de la Brosse-Bonneau, qui est très honnête homme. M. Constance m'ayant témoigné qu'il serait bien aise d'avoir deux de mes trompettes et mon tapissier, je les lui laissai de leur consentement : il leur a fait un bon parti. Mon maître d'hôtel me demanda d'y rester pour négocier quelque argent qu'il avait (10). Un de mes laquais est demeuré avec le chef de la Compagnie française, et un autre à qui la dévotion a fait prendre parti de rester au séminaire de Siam pour être missionnaire. M. l'abbé de Choisy a aussi laissé deux de ses gens, l'un appelé Beauregard, qui était cadet dans le vaisseau (11). M. Constance a promis de faire quelque chose pour lui : je crois qu'il le mettra dans la marine. Il est bien demeuré douze ou quinze Français au service du roi et du ministre.

Je continuai ma route et j'eus vent arrière, et le ... avril je passai à la hauteur de l'île Sainte-Hélène, qui est habitée par les Anglais. Les vaisseaux qui viennent des Indes y touchent ordinairement, c'est-à-dire quand ils ne vont pas au cap de Bonne-Espérance. On m'a dit que c'est une très bonne île et bien fertile ; elle est à seize degrés de latitude sud. Le ... (12) les vents toujours arrière, je passai à la vue de l'île de l'Ascension, qui est à huit degrés sud de la ligne. Cette île n'est point habitée. La plupart des vaisseaux qui passent s'y arrêtent pour y prendre de la tortue. Il y en a une grande quantité, et ces animaux rafraîchissent beaucoup les équipages ; ils demeurent en vie un mois et six semaines sans manger. On ne peut les prendre que la nuit, car le jour les tortues se tiennent à la mer, et la nuit elles se retirent en terre pour mettre leurs œufs qu'elles enfouissent dans le sable. Pour les prendre il se faut tenir caché avec un gros bâton à la main, et les surprendre quand elles sortent de l'eau. On les renverse sur le dos, et lors elles ne peuvent plus se retourner. On en prend de 80 et 100 pour une nuit, et le jour on les embarque et on les met sur le dos dans le vaisseau. Il y a des barques qui y vont pour saler de ces tortues, qu'elles portent aux îles de l'Amérique et que les habitants achètent pour leurs esclaves. Comme j'avais un bon vent, je ne m'y arrêtai point, ne voulant pas perdre de temps à passer la ligne équinoxiale, car quelquefois on y reste longtemps, à cause des grandes calmes et des pluies qu'on y trouve. Le 28 avril, je passai la ligne avec un temps admirable, les chaleurs n'étant point incommodes, peu de calme et de pluie. C'était la quatrième fois que je l'avais passée dans ce voyage sans avoir quitté le justaucorps de draps doublé de même. Tout mon monde et mon équipage étaient lors en très bonne santé, à la réserve de quatre ou cinq qui étaient malades du flux de ventre depuis Siam. Cette maladie se guérit rarement dans ces pays-là. Il ne m'est mort que dix ou douze matelots ou soldats. Nous ne vîmes que très peu de poisson dans cette traverse, ce qui est contre la coutume, car ordinairement il s'y en trouve en grand nombre. Nous harponnâmes un gros poisson que l'on appelle souffleur, environ huit pieds de long et quatre de large. Il avait sur la tête un trou par où il respire et jetait de l'eau en l'air comme une fontaine. Il faisait beaucoup de bruit et pesait environ 300 livres. Ce poisson est bon à manger et le harpon dont on se sert pour le prendre est comme le fer d'une flèche : quand il est une fois entré il ne peut plus ressortir. On met ce harpon au bout d'un morceau de bois bien long que l'on attache à une corde ; un matelot adroit tient ce harpon dans la main à l'avant du navire, et ce poisson venant à passer proche de lui, il lui jette le harpon. L'ayant touché, il défile la corde pour que le poisson perde son sang et sa force, ensuite on le retire. Le 29, nous prîmes de la même manière deux autres poissons que l'on nomme marsouins. Ils sont presque de la même figure que le souffleur, à la réserve qu'ils ont la tête et le museau long, et le souffleur l'a presque ronde. Ils pouvaient bien peser 150 livres chacun ; ils sont aussi très bons à manger. Nous étions du côté du nord avec un bon vent. Je n'ai été que 32 jours en route du cap de Bonne-Espérance à la ligne, et en allant j'avais employé de la ligne au Cap sept semaines, parce que la route est beaucoup plus longue par les vents d'ouest qu'il faut aller chercher.

Le 16 mai, sur le minuit, nous passâmes le tropique, par l'estime qu'en firent nos pilotes en prenant la hauteur, le 17 à midi. Ce fut, grâce à Dieu, la sixième fois que nous avions passé les tropiques dans ce voyage, et sortant de la zone torride nous entrâmes dans la tempérée par un bon vent.

Le 1er juin nous vîmes la terre, et comme nous croyions en être à plus de 150 lieues, cela nous surprit ; et comme il faisait un grand brouillard, nous fûmes obligés de nous en approcher, et le temps s'étant éclairci nous reconnûmes que c'était l'île de Flore, qui est une des Açores et la plus à l'ouest. Elle est très haute, il en tombe de l'eau des montagnes dans la mer, ce qui fait de très belles cascades et qui nous la fit reconnaître. Il fallait que nous eussions trouvé des courants d'eau qui nous eussent portés à l'ouest, que nous nous faisions à plus de 150 lieues à l'est. Le 5, nous vîmes un vaisseau qui passa proche de nous, mais comme c'était la nuit, nous ne sûmes pas de quel pays il était. Le 7 nous en vîmes un autre qui était venu proche du mien. J'envoyai mon canot à bord avec un officier, qui me dit que c'était un navire de Londres qui venait de Virginie, qui s'en retournait à Londres. Il était chargé de tabac, et comme il faisait beaucoup de vent et que nous allions mieux que lui, nous le quittâmes en peu de temps. Nous eûmes vent variable jusqu'au 12, et sur les six heures du soir, le vent étant ouest et arrière, il se leva une grosse mer et le vent si violent qu'il nous obligèrent le lendemain sur les dix heures du matin de mettre à la cape, et mes pilotes ne se faisaient qu'à 100 lieues de Brest. Le temps étant fort obscur avec de la pluie, et comme on craint de s'approcher des terres par un tel temps, parce que quelquefois ces coups de vent durent des huit jours, cela m'obligea à mettre à la cape. Sur les dix heures du soir du 13, le vent et la mer calmèrent, et je remis à la voile, et le 18 juin nous arrivâmes, grâces à Dieu, heureusement à la rade de Brest, à quatre heures après midi, où dès qu'on eut mouillé je fis tirer le canon des deux vaisseaux pour saluer les ambassadeurs de Siam que j'ai emmenés (13).

PAGE SUIVANTE - LE ROYAUME DE SIAM - 1ère PARTIE

NOTES

1 - Ces trois ambassadeurs étaient Okphra Visut Sunthon (ออกพระวิสุทธิสุนทร) dit Kosapan (โกษาปาน), Okluang Kanlaya Ratchamaïtri (ออกหลวงกัลยาราชไมตรี) et Okkhun Siwisan Wacha (ออกขุนศรีวิสารวาจา). Leurs portraits et leurs descriptions furent à l'époque largement diffusés en France par les gazettes, les gravures, les almanachs ou les médailles. La mode siamoise faisait fureur, les femmes portaient des déshabillés en étoffe siamoise et l'on trouvait des bonnets et des éventails siamois à la foire Saint-Germain.

ImageOkphra Visut Sunthorn, dit Kosapan, et connu en France sous le nom de Ratchatut (premier ambassadeur).
ImageOkluang Kanlaya Rachamaïtri, connu en France sous le nom de Uppathut (second ambassadeur).
ImageOkkhun Siwisan Wacha, connu sous le nom de Trithut (troisième ambassadeur).
ImageLes trois ambassadeurs siamois. 

2 - Comme les deux mandarins qui les avaient précédés en France, ces ambassadeurs avaient été escortés de plusieurs jeunes hommes auxquels on voulait enseigner le français et quelques métiers. Ces derniers demeurèrent après le départ de la mission siamoise et, à diverses reprises, les Parisiens eurent l'occasion d'assister au spectacle édifiant de leur baptême. Le 1er avril 1687 eut lieu, à Saint Sulpice, celui de François Lin, jeune esclave que l'abbé de Choisy tenait de Constance Phaulkon, ministre du roi de Siam. Quinze jours après, dix jeunes Siamois recevaient également le baptême. Rendant compte de cet événement, la Gazette de France du 3 mai disait : « Le 15 du mois dernier, on baptisa ici dans l'église Saint-Sulpice dix jeunes Siamois, deux desquels avaient été amenés en France par les mandarins qui y vinrent en l'année 1684 et les huit autres furent laissés en cette ville par les ambassadeurs pour y apprendre quelques arts ». Tous avaient été élevés au séminaire des Missions étrangères par un ecclésiastique de leur nation qui avait été instruit au Siam. En même temps, reçut le baptême un autre Siamois « qui, dit la Gazette, apprend la conduite des eaux ». Ce dernier doit être identifié avec le fils d'Occoun Ran Patchi, commandant la garde du roi de Siam. D'après La Loubère, il apprenait à Paris le métier de fontainier ; eu égard à son rang, ce jeune homme fut baptisé à Versailles ; le roi fut son parrain, la dauphine lui servit de marraine. (Jules Mathorez, Les étrangers en France sous l'Ancien régime, tome 1, Paris, Édouard Champion, 1949).

On en retrouve cinq autres deux ans plus tard : Le 28 [mai 1689], cinq jeunes mandarins siamois entretenus au Collège des Jésuites par le roi de Siam pour y apprendre les sciences d'Europe et les coutumes françaises, furent baptisés dans l'église de Saint-Benoît. Cinq pensionnaires de qualité du même collège furent les parrains, et autant de demoiselles furent les marraines. (La Gazette de France, 4 juin 1689).

Et ensuite ? Jules Mathorez conclut : On ne suit point ces Siamois ; conformément à l'usage, ils reçurent des noms chrétiens. Rentrèrent-ils dans leur pays ou confondus dans la masse des habitants de la capitale, firent-ils souche en France ? on l'ignore. 

3 - Jean-Baptiste Antoine Colbert, marquis de Seignelay et de Châteauneuf-sur-Cher, baron de Lignières (1651-1690), fils du Grand Colbert, était alors secrétaire d'État de la marine. Charles Colbert de Croissy (1621-1696) était secrétaire d'État et ministre d'État. 

4 - Ces canons ne restèrent pas dans les magasins de l'État. Le 13 juillet 1789, les sans-culottes pillèrent le garde-meuble de la Couronne et y prirent les armes qui s'y trouvaient, dont les deux canons du roi de Siam. Le lendemain, ces canons furent mis à contribution pour la prise de la Bastille. Une enquête fut ensuite diligentée pour savoir ce qu'étaient devenues les armes dérobées, mais sans résultat. Dans son article : À propos des canons siamois offerts à Louis XIV qui participèrent à la prise de la Bastille in Annales historiques de la Révolution française, n°261, 1985. pp. 317-334, Michel Jacq-Hergoualc'h écrit : Nous n'avons rien trouvé qui ait pu nous éclairer sur la suite qui fut donnée à cette affaire et il est probable que les deux canons, après avoir servi au siège de la Bastille, furent peut-être encore utilisés là où nous les avons vus déposés mais qu'ensuite, assurément, ils disparurent à jamais, sans doute victimes de déprédations visant à en extraire l'argent qui les ornait. Devenus méconnaissables, ils purent être alors la proie de quelques ferrailleurs à une date que nous ne saurions préciser ; ce n'est qu'une hypothèse, mais nous n'en voyons pas d'autres. Et il conclut : Quoiqu'il en soit, nous croyons avoir prouvé que les canons du roi de Siam Phra Narai offerts au Roi-Soleil en 1686 ont, ironie du sort, tiré sur la forteresse qui aux yeux des Parisiens symbolisait le mieux le despotisme royal, si bien incarné par Louis XIV lui-même.

ImagePillage des armes au garde-meuble le 13 juillet 1789. On voit l'un des canons au premier plan. 

5 - La liste de ces présents est reproduite dans un mémoire publié à la suite de la relation de Chaumont. Voir la page Le mémoire des présents

6 - Dans son Journal du 6 juillet 1685, Choisy, qui n'était qu'un abbé de cour, évoquait déjà ce désir de devenir prêtre : J’étais déjà résolu, avant que de partir de Paris, de me donner entièrement à l’Église. Je vis du bien de l’Autel, ne faut-il pas servir l’Autel ? J’espère que Dieu me fera la grâce de prendre les ordres à Siam et de la main de ces bons évêques successeurs des apôtres. Cela me portera bonheur ; et quand je n’aurais eu à la tête que ce dessein, n’aurais-je pas bien fait de faire douze mille lieues ? Il fut ordonné prêtre le 10 décembre 1685 par Pierre Lambert de la Motte, et écrivit ce même jour dans son Journal, adressé à son ami Dangeau : Me voici donc prêtre. Quel terrible poids je me suis mis sur le dos ! Il faudra le porter, et je crois que Dieu qui connaît ma faiblesse m’en diminuera la pesanteur, et me conduira toujours par ce chemin de roses que j’ai trouvé si heureusement chez vous, au sortir des bras de la mort. 

7 - François de Langlade du Chayla, abbé du Chayla, archiprêtre des Cévennes, inspecteur des missions catholiques, (1647-1702) fut assassiné par les camisard au Pont-de-Monvert le 2 juillet 1712. Son assassinat entraînera la guerre des camisards dans les Cévennes. (Wikipédia). 

8 - S'il faut en croire les acteurs de cette ambassade, jamais voyage ne fut autant béni, à se demander comment les matelots trouvaient le temps de faire les manœuvres et de se reposer au milieu de cet aréopage de culs-bénits. Chaumont priait les trois-quarts du jour, les ecclésiastiques prêchaient et célébraient messes sur messes, et après la lecture publique des Litanies de la très sainte Vierge, l'infatigable père Tachard organisait d'autres bondieuseries : À toutes ces saintes pratiques nous ajoutâmes le chapelet, nos pères prirent le soin de se partager en divers endroits du vaisseau pour le faire dire, et Dieu bénit tellement leur zèle, qu'il n'y avait presque point de soldat ni de matelot qui ne dît chaque jour son chapelet. Outre le temps que nous donnions à l'instruction du public, nous récitions tous les jours le Bréviaire ensemble, et nous avions une heure de conférence sur les cas de conscience, le reste du jour était employé à l'étude avec autant d'application et d'assiduité qui si nous eussions été dans nos collèges. Le père Tachard n'était pas le plus acharné à dire la messe ou à prêcher, mais il déployait autrement son zèle : Il n'y a plus que le père Tachard que nous n'avons point entendu : mais en récompense, l'équipage l'entend souvent. Il fait le catéchisme : il est toujours avec les matelots, les empêche de jurer, fait embrasser ceux qui font mal ensemble, propose des prix à ceux qui disent le mieux. Faire cela tous les jours vaut bien prêcher une fois par an. (Journal de Choisy du 24 avril 1685). Il serait amusant d'avoir le point de vue des hommes d'équipage. Dans son Journal du 23 avril 1685, l'abbé de Choisy écrivait lucidement : On fait ici le service comme à Notre-Dame. On chante, on prêche et si l'on voulait croire tous nos ecclésiastiques, ils prêcheraient quatre fois par jour. Ils voudraient bien s'exercer, mais notre pauvre équipage n'en peut mais, et quand un matelot a chanté de toute sa force les litanies et la prière pour le roi, il est content et demande sa gamelle. 

9 - Sans doute le père Jean de Fontaney (1643-1710), mathématicien et astronome, discipline qu'il avait enseignée en 1676 au collège de Clermont. Il était le supérieur des jésuites et resta au Siam quelques mois avant de se rendre en Chine en 1687. 

10 - Ce maître d'hôtel nommé Billy passera du commerce à l'administration siamoise et deviendra pendant quelques mois gouverneur de Phuket, avant de se retrouver prisonnier dans les geôles d'Ayutthaya après le coup d'État de 1688. On ignore ce qu'il est devenu après cette date. 

11 - Étonnant et tragique destin que celui de ce jeune cadet. Il fera partie de la douzaine de Français qui resteront au Siam après le départ de l'ambassade, et sera nommé major des troupes siamoises par le chevalier de Forbin. Gravement blessé lors de la révolte des Macassars, Beauregard sera sauvé par Forbin qui relate l'épisode dans ses Mémoires (op. cit. I, pp. 176-177) : M'étant approché du lit et ayant examiné ce jeune homme de plus près, je vis qu'il respirait encore, mais il ne parlait plus, et il avait la bouche toute couverte d'écume. Je lui trouvais le ventre ouvert, toutes les entrailles et l'estomac même qui étaient sortis pendaient en s'abattant sur les cuisses. Ne sachant comment faire pour lui donner quelque secours, car je n'avais ni remède ni chirurgien, je me hasardai de le traiter comme je pourrais. Pour cet effet, ayant accommodé deux aiguilles avec de la soie, je remis les entrailles à leur place et je cousis la plaie, comme j'avais vu faire dans de semblables occasions. Je fis ensuite deux ligatures que je joignis, et après avoir battu du blanc d'œuf que je mêlai avec de l'arack qui est une espèce d'eau-de-vie, je m'en servis pour panser le malade, ce que je continuai pendant dix jours. Mon opération réussit parfaitement bien, et Beauregard fut guéri. À la vérité, il n'eut jamais la fièvre ni aucun autre symptôme fâcheux. Je remarquai en lui remettant les entrailles dans le ventre qu'elles étaient déjà sèches comme du parchemin et mêlées avec du sang caillé. Mais tout cela n'empêcha pas la parfaite guérison qui suivit peu de jours après. Après le départ de Forbin, Beauregard sera nommé par Phaulkon gouverneur de Bangkok, puis envoyé à Mergui pour commander la garnison. C'est là qu'il se trouvera lors du coup d'État de 1688, assiégé dans Mergui, puis s'embarquant précipitamment avec les troupes françaises de Du Bruant pour échapper à la fureur des Siamois. Le navire en déroute se trouvant à court de provision sur la côte de Martaban, Beauregard sera envoyé à terre avec le père d'Espagnac, jésuite, et quatre soldats, pour acheter des vivres. Hélas, les six Français seront faits prisonniers par les Pégouans, et leur navire sera contraint de lever l'ancre et de les abandonner. François Martin rapporte dans ses mémoires le témoignage d'un marchand qui, étant passé par Pégou, indiquait que les prisonniers avaient été condamnés à mort, puis que leur peine avait été commuée en esclavage à vie. D'autres témoignages assuraient que Beauregard et d'Espagnac étaient morts en 1692, ayant succombé aux mauvais traitements. Voir sur ce site la page qui lui est consacrée : Beauregard

12 - Les dates sont laissées en blanc dans le livre. D'après le Journal de Choisy, l'Oiseau arriva en vue de l'île de l'Ascension le 19 avril 1686. 

13 - Peut-être un collectionneur possède-t-il la peinture qui fut vendue aux enchères à Drouot le 8 février 1893, salle 7, sous le N° 161 : Peinture du XVIIe siècle exécutée sur éventail et transportée sur bois. Dans un cadre ancien en bois doré. Débarquement d'une ambassade siamoise dans le port de Brest.

Curieuse et intéressante peinture historique.

C'est la seconde ambassade envoyée à Louis XIV par le roi de Siam Phra Naraï, à l'instigation du Grec Constance (Constantin Phaulkon), dont il avait fait son favori. Les ambassadeurs furent installés sur le vaisseau français l'Oiseau et sur la frégate La Maligne, commandée par Vaudricourt et Joyeux, qui avaient amené à Siam une ambassade française dirigée par le chevalier de Chaumont. C'est le 18 juin 1686 que l'Oiseau et La Maligne rentrèrent dans la rade de Brest. Notre peinture nous montre le débarquement. Les deux vaisseaux sont amarrés dans le port. Les fanfares éclatent joyeuses, on amène à terre les bagages et les présents. Les vingt mandarins forment deux groupes ; les uns suivent M. de Chaumont, les autres conduits par l'abbé de Choisy, interprète de la Mission, sont reçus par le Gouverneur et son escorte. Des troupes forment la haie. On peut lire l'histoire de cette ambassade dans l'Étude historique sur les Relations de la France et du Royaume de Siam par Lucien Lanier. (Catalogue de peintures et d'estampes japonaises, de peintures chinoises et de manuscrits persans, arabes et turcs, à miniatures et enluminures, provenant de trois collections parisiennes, qui seront vendus Hôtel des Commissaires-priseurs, rue Drouot, 9, Salle N° 7, le Mercredi 8 février 1893 à deux heures précises, par le ministère de M° Maurice Delestre, Commissaire-priseur, rue Drouot, 27.) 

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