Le père Tachard

Il n’y a plus que le père Tachard que nous n’avons point entendu, mais en récompense, l’équipage l’entend souvent. Il fait le catéchisme : il est toujours avec les matelots, les empêche de jurer, fait embrasser ceux qui font mal ensemble, propose des prix à ceux qui disent le mieux. Faire cela tous les jours, vaut bien prêcher une fois par an. (Journal de l’Abbé de Choisy, 24 avril 1685).

Né en 1651 à Marthon, près d’Angoulême, le père Tachard outre un excellent mathématicien (discipline qu’il enseigne dans la Compagnie de Jésus) se révèle être un grand voyageur. Dès 1680, on le trouve aux Antilles avec d’Estrée (tout comme le chevalier de Forbin). Le père Tachard, Jésuite, a dit la Messe : il a été aux îles de l’Amérique, et a le pied marin. (Journal de Choisy du 4 mars 1685). Lorsqu’il s’embarque avec le Chevalier de Chaumont en 1685, il accomplit son premier voyage en Orient, voyage qui sera suivi de quatre autres.

Parmi les six jésuites envoyés en Chine, Tachard est le seul à revenir en France avec le chevalier de Chaumont. À cela, une raison officielle : le roi Naraï souhaite installer un observatoire à Louvo, il a besoin de mathématiciens et d’astronomes et il charge le jésuite d’aller en recruter pour lui en France ; mais aussi une raison officieuse : convaincre Louis XIV d’envoyer de nouvelles ambassades ainsi que des troupes au Siam. Le père Tachard est l’instrument idéal entre les mains du Grec Phaulkon qui n’apprécie guère le chevalier de Chaumont et ne peut compter sur lui pour défendre ses projets auprès du roi de France. L’abbé de Choisy lui apparaît bien frivole. Crédule et ambitieux, le jésuite s’avère vite être le messager idéal. C’est lui qui évoquera les splendeurs que Phaulkon a soin d’étaler sous ses yeux trop facilement éblouis, c’est lui qui fera miroiter auprès de Louis XIV les avantages d’une alliance avec le Siam. Forbin, qui n'est pas dupe, évoque ainsi cet épisode (Mémoires de Forbin, I, 1730, p.121 et suiv.) : Il [Phaulkon] commença par s’ouvrir d’abord à M. de Chaumont, à qui il fit entendre que les Hollandais, dans le dessein d’agrandir leur commerce, avaient souhaité depuis longtemps un établissement à Siam ; que le roi n’en avait jamais voulu entendre parler, craignant l’humeur impérieuse de cette nation et appréhendant qu’ils ne se rendissent maîtres de ses États ; mais que si le roi de France, sur la bonne foi de qui il avait plus à compter voulait entrer en traité avec Sa Majesté siamoise, il se faisait fort de lui faire remettre la forteresse de Bangkok, place importante dans le royaume et qui en est comme la clé, à condition toutefois qu’on y enverrait des troupes, des ingénieurs et tout l’argent qui serait nécessaire pour commencer l’établissement.

M. de Chaumont et M. l’abbé de Choisy, à qui cette affaire avait été communiquée, ne la jugeant pas faisable, ne voulurent pas s’en charger. Le père Tachard n’y fit pas tant de difficulté. Ébloui d’abord par les avantages qu’il crut que le roi retirerait de cette alliance, avantages que Constance fit sonner bien haut et fort au-delà de toute apparence de vérité, trompé d’ailleurs par ce ministre adroit, et même hypocrite quand il en était besoin, et qui, cachant toutes ses menées sous une apparence de zèle lui fit voir tant d’avantages pour la religion, soit de la part du roi de Siam, qui selon lui, ne pouvait manquer de se faire chrétien un jour, soit par rapport à la liberté qu’une garnison française à Bangkok assurerait aux missionnaires pour l’exercice de leur ministère, flatté enfin par les promesses de M. Constance qui s’engagea à faire un établissement considérable aux Jésuites, à qui il devait faire bâtir un collège et un observatoire à Louvo : en un mot, ce père ne voyant rien dans tout ce projet que de très avantageux pour le roi, pour la religion et pour sa Compagnie, n’hésita pas à se charger de cette négociation ; il se flatta même d’en venir à bout et le promit à M. Constance, supposé que le père de La Chaize voulût s’en mêler et employer son crédit auprès du roi. Dès lors, le père Tachard eut tout le secret de l’ambassade, et il fut déterminé qu’il retournerait en France avec les ambassadeurs siamois. Toutefois, dans la relation de son voyage, le père Tachard laisse entendre qu’il n’avait nullement l’intention de retourner en France et qu’il n’aspirait qu’à se rendre en Chine, mais qu’il dût se résoudre à obéir. Qui croire ?

De retour à Paris, le père Tachard joue à merveille le rôle que Phaulkon attendait de lui. Il n’est sans doute pas étranger à l’accueil plutôt froid réservé au chevalier de Chaumont, qu’il accuse de n’avoir pas été à la hauteur de sa tâche. Il devient l’interlocuteur privilégié du marquis de Seignelay, ministre de la marine, pour tout ce qui touche aux affaires de Siam. Il est le principal artisan de l’ambassade suivante, dont il fera partie.

Tachard devant le pape Innocent XILe père Tachard traduisant la lettre du roi Naraï au pape Innocent XI lors de l'audience donnée aux ambassadeurs siamois en 1688. Une légende tenace affirme que le père Tachard parlait et écrivait le siamois. Il n'en était rien, et il n'aurait jamais pu traduire une lettre écrite dans cette langue.

Il retourne donc au Siam en 1687 avec l’ambassade Céberet – La Loubère et suscite d’emblée la méfiance des ambassadeurs par ses mystères. Il semble que le jésuite s’octroie volontiers des missions diplomatiques que personne ne songe à lui confier, et se charge de négociations obscures contre l’avis même de Versailles. Cette expédition n’est qu’une suite de malentendus et de frictions entre les ambassadeurs en titre et le père Tachard, investi de secrètes instructions, et qui repart du Siam avec le titre d’ambassadeur extraordinaire du roi de Siam, titre dont il se montre fort imbu.

En 1690, après la révolution de Siam, le père Tachard accomplit son troisième voyage, – sans aucune mission officielle – mais reste aux portes du royaume, attendant vainement depuis Pondichéry une autorisation de Phetracha pour débarquer – autorisation que ce dernier n’est pas pressé de lui accorder. Cette attente est de toute façon déçue suite à la prise de Pondichéry par les Hollandais et le jésuite se voit contraint de revenir d’urgence en France. Ce n’est qu’en janvier 1699, lors de son 4me voyage, qu’il peut revoir Ayutthaya et Bangkok, mais le charme est rompu ; peu de choses subsistent des splendeurs qu’il avait connues quatorze ans auparavant (il peut tout de même rencontrer lors de ce séjour Marie Guimard, la veuve de Phaulkon toujours détenue en captivité). L’ambassade qu’il accomplit alors n’est guère qu’un échange de vœux pieux et de compliments convenus. Les relations entre la France et le Siam sont bel et bien rompues pour cent cinquante ans. Son cinquième voyage en Asie est également le dernier. Il meurt à Chandernagor en 1712.

Les jésuites

J’aime tous les Jésuites qui sont ici ; ils sont tous honnêtes gens : mais le Fontaney et le Visdelou laissent les autres bien loin derrière. (Journal de Choisy du 26 mars 1685).

Outre le père Tachard, cinq autres jésuites sont désignés pour composer la délégation de mathématiciens qui doit se rendre en Chine auprès de l’empereur Khang Xi. Le Siam ne constitue pour eux pour eux qu’une escale sur la route de Pékin. Le père Tachard retourne en France avec les ambassadeurs, le père Le Comte ne pourra pas non plus s’embarquer pour la Chine car le roi Naraï exprime le souhait de garder un jésuites auprès de lui. C’est lui qui demeure à Lopburi et regarde partir ses quatre compagnons en juillet 1686. Ces derniers n’arriveront pas à Pékin, leur navire fait naufrage au large du Cambodge, et ils doivent regagner le Siam qu’ils atteindront après bien des difficultés en septembre 1686. En juin 1687, le père Le Comte ayant reçu congé du roi, c’est tous les cinq cette fois qu’ils s’embarquent à nouveau pour la Chine où ils arriveront en février 1688. Au fil des pages de son journal, l’abbé de Choisy nous fournit quelques croquis de ces jésuites. Seul le père Joachim Bouvet n'a pas les honneurs de sa plume :

Jean de Fontaney (1643-1710).

Le père de Fontaney a fait l’exhortation. Peut-être que je suis prévenu en sa faveur : il me semble qu’il a dit de bonnes choses, simples, intelligibles, de pratique. Je l’aime tout à fait : avec beaucoup d’esprit et de capacité, il sait avoir tort quand il le faut, et ne se pique point, comme beaucoup d’autres, d’avoir toujours raison. Car il y en a dans notre petite république, qui ont en main une raison toujours dominante. On meurt d’envie de se révolter contre eux, et de leur refuser même la justice. (15 avril 1685).

Le Fontaney est la douceur même : il dit son avis simplement ; et s’il est contredit, il prend le parti d’un de vos amis, qui aime mieux se taire que de disputer. (26 mars 1685).

Louis Le Comte (1655–1729).

Le père Le Comte vient de faire un sermon de ruelle : il était peigné ; un mot ne passait pas l’autre. Il a fait plaisir aux gens d’esprit, et les matelots l’ont entendu. (20 mai 1685).

Oh le beau sermon que vient de faire le père le Comte ! Il se bourdalise beaucoup : en voilà deux de suite de la même force. Il est éloquent, familier et touchant ; et je vois que nos autres prédicateurs ne sont plus si empressés. Ils voient, au moins la plupart, qu’après qu’ils ont bien crié, bien sué, on ne leur dit rien ; on commence Vêpres. Mais ce père le Comte n’est pas de même : chacun l’embrasse, chacun l’essuie ; on ne veut pas qu’il s’enrhume, parce qu’on veut l’entendre encore. (8 juillet 1685).

Claude de Visdelou (1656-1737).

Le père Visdelou a fait une jolie exhortation, et de bonne grâce : c'est un fort joli petit homme : il a des tons qui vont au cœur. (26 mars 1685).

Jean-François Gerbillon (1654-1707).

Il s’est élevé un petit père Gerbillon, qui a du génie : il est venu comme un champignon. Quand il joint ses lumières à celles du chevalier de Forbin, ils parviennent à me donner de l’émulation et par conséquent du plaisir. (25 juin 1685).

Le père Gerbillon a prêché sur l’enfer avec beaucoup d’esprit. Il dit de fort belles choses, mais avec un peu trop de véhémence, qu’il saura bien modérer à la Chine. Car on n’y prêche point, on parle de bon sens, on raisonne juste ; et quand les Chinois voient un prédicateur tout hors de lui, qui crie du haut de la tête, ils se mettent à rire, et disent : A qui en a-t-il ? Contre qui veut-il se battre ? Et croit-il me persuader en me montrant qu’il se laisse aller à ses passions, et que la colère le transporte. (29 juillet 1685).

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2 février 2019