Je suis de lait royal et de tout cœur Siamois...

Phetracha

Il était d'une très illustre famille, qu'on disait même être l'unique qui se fût soutenue depuis un temps immémorial dans les honneurs et dans les charges les plus éclatantes de l'état, quoique la coutume de la nation soit que les enfants des plus grands mandarins demeurent sans crédit et sans considération confondus parmi le peuple après la mort de leur père, s'ils n'ont soin de les élever à quelque dignité pendant leur vie.

Outre le crédit que lui donnait son rang et sa naissance, il avait acquis une grande estime à la cour, où pour l'ordinaire tout le mérite d'un homme roule sur un beau dehors. Le roi qui avait été nourri par la mère de Phetracha et qui avait épousé sa sœur lui donnait un très libre accès auprès de sa personne, mais de plus, ce qui le rendait fort recommandable, c'est qu'il était d'une très haute considération chez les talapoins, étant adonné à l'idolâtrie autant que ces ministres de la religion païenne, et pour avoir demeuré assez longtemps parmi eux, il y avait étudié un air de probité qui lui attirait l'affection et le respect des peuples. (Vollant des Verquains, Histoire de la Révolution de Siam arrivée en l'année 1688, 1691, p. 11).

Très illustre famille ? Le père Le Blanc écrit pour sa part qu'il était d'une naissance à servir sur un balon plutôt qu'à monter sur un trône. Sa mère avait été nourrice du grand barcalon, et parce qu'elle avait réussi à nourrir cet enfant, elle fut choisie pour être encore nourrice du roi qui vint au monde peu de temps après. Cette femme avait deux enfants, un fils qui fut l'Opra Pitracha dont je parle, et une fille ; ils étaient élevés par leur mère au palais et entraient dans tous les divertissements du petit prince, qui prit pour l'un et pour l'autre une inclination que la nourrice, femme adroite, prit grand soin de cultiver. Le jeune Pitracha demeura toujours depuis ce temps-là auprès du prince, et il fit tant par ses complaisances et ses petits services, que les jeux de l'enfance devinrent des liaisons plus sérieuses dans la suite, jusqu'à rendre ce favori nécessaire à son maître. (Histoire de la révolution du royaume de Siam, 1692, I, p. 38-39).

Okphra Phetracha, ou selon La Loubère Okphra Pipitcharatcha, ou encore Phra P'etatja a été élevé par la nourrice Bua Dusit (บัวดุสิต), avec son frère de lait, le roi Phra Naraï. Homme habile, courageux, il est aimé du peuple et peut prétendre à la Couronne. Sa charge de général des éléphants lui donne en outre un pouvoir considérable. On peut penser que Phetracha a manœuvré depuis bien longtemps pour accéder au trône, et que sa prise du pouvoir n'est pas seulement due au hasard des évènements. En effet, parmi les prétendants à la Couronne, les deux demi-frères du roi, Chao Fa Aphaï Tot (เจ้าฟ้าอภัยทศ) et Chao Fa Noï (เจ้าฟ้าน้อย) sont tenus en disgrâce depuis de longues années. C'est peut-être à la suite d'une machination de Phetracha que Chao Fa Noï est bastonné sur l'ordre de Phra Naraï, et qu'il en garde une élocution difficile. Tous deux font piètre figure : l'un qui a trente-sept ans, et est impotent, fier, et capable de remuer, si son corps lui permettait d'agir ; l'autre qui n'a que vingt-sept ans, est bien fait, et muet. Il est vrai que l'on dit qu'il fait le muet par politique. (Journal de l'abbé de Choisy, 12 novembre 1685). Phra Pi (พระปีย์), ou Mom Pi (หม่อมปีย์), le jeune favori que le roi traite comme son propre fils n'a que vingt-deux ans et n'est qu'un jouet entre les mains du général des éléphants. Quant à la princesse Yothatep (โยธาเทพ), fille du roi Naraï et légitime héritière, Phetracha s'applique à obtenir son appui. L'histoire officielle dit qu'il l'épousa dès qu'il eut pris le pouvoir.

Phetracha

Le mécontentement du peuple, du clergé et des mandarins va grandissant dans le royaume de Siam, aiguillonné par l'insupportable ingérence étrangère qui touche le commerce, la religion et la politique. Phetracha n'a pas grand mal à s'assurer le soutien des moines, les talapoins, et des grands du royaume. Bangkok et Mergui sont entre les mains des français, le pouvoir est entre les mains du Grec Phaulkon, le commerce est entre les mains des Hollandais, des Anglais et des Maures, le roi lui-même est soupçonné de complaisance envers la religion catholique. Dès lors que le roi Naraï, malade, n'est plus en état de gouverner, Phetracha fait exécuter Phra Pi, puis Phaulkon, et enfin les deux demi-frères du roi : Pitracha tenait les deux frères enfermés et toutes choses prêtes pour leur supplice, il ne jugea pas qu'il fut à propos de le différer plus longtemps, c'est pourquoi le dix–neuvième de juillet [1688] il les livra à un gros détachement de ses plus fidèles affidés sous les ordres de Soyatan son fils qui les conduisit vis à vis d'une pagode entre Louvo et Telipouson maison de plaisance du roi de Siam, ou ayant été mis chacun dans un sac de velours écarlate, on leur pressa l'estomac avec du bois de santal, qui est le plus précieux des Indes, et ainsi on les étouffa selon la coutume de ces nations, qui ne répandent jamais le sang de leurs princes et estiment ce genre de mort plus honorable. (Vollant des Verquains, op. cit., p. 97-98). Enfin, dès la mort de Phra Naraï, il se proclame roi de Siam, avec un large soutien populaire.

Le règne de Phetracha dura quinze ans. Les débuts en furent marqués par une violente répression antifrançaise et anticatholique. L'évêque de Metellopolis, Mgr Laneau, en fit l'amère expérience. Les Français furent chassés de Bangkok et de Mergui, les missionnaires et le seul jésuite resté au Siam, le père de la Breuille, furent férocement persécutés. W.A.R. Wood note, dans son History of Siam (1924, p. 216) : On doit cependant garder en mémoire que cette persécution était plus politique que religieuse. Le catholicisme était proscrit comme étant identifié avec les Français. Les Portugais et les Hollandais ne semblent pas avoir été molestés.

L'image de Phetracha, au gré des convictions, balance entre celle de l'usurpateur et celle du libérateur. On peut toutefois lui rendre cette justice qu'il a su délivrer son pays des emprises étrangères et de la colonisation dans lesquelles il semblait appelé à tomber. Dans les rouages de la politique intérieure et étrangère, dans la spirale des évènements qui menèrent Phetracha sur le trône, il y aurait eu largement matière, quelques décennies plus tôt, à une tragédie de Shakespeare.

Pourtant, malgré son importance historique indéniable, la postérité n'a guère été indulgente envers « l'usurpateur » Phetracha. Si cela paraît somme toute normal pour les Français dont il a brisé le rêve colonial, c'est en revanche plus difficile à comprendre de la part des Thaïs, dont il a libéré le pays de l'emprise étrangère. Et pourtant, si la vénération pour le roi Naraï reste entière dans les livres scolaires du royaume, Phra Phetracha n'y suscite souvent que quelques lignes froides.

Selon l'histoire officielle thaïe, Phra Phetracha naquit dans le village de Plu Luang (บ้านพลูหลวง), près de Suphanburi (สุพรรณบุรี). Sa dynastie est connue sous le nom de dynastie Plu Luang (ราชวงศ์บ้านพลูหลวง), dynastie purement décorative qui n'a aucune légitimité. C'est sans doute ce qui gêne le plus les historiens thaïs, qui par une extrême prudence envers tout ce qui pourrait porter atteinte de près ou de loin à l'image de la royauté, n'hésitent pas à falsifier, ou du moins à interpréter l'histoire sans vergogne afin qu'elle s'accorde autant que faire se peut avec le « royalement correct ». Phetracha n'a d'autre légitimité que son patriotisme, et le fait d'avoir bu le même lait que le roi Naraï ne lui apporte, même en cherchant bien, pas le moindre globule de sang royal.

Il est symptomatique également que le successeur de Phra Phetracha, le très contestable Sorasak (สรศักดิ์), surnommé le Roi-tigre (พระเจ้าเสือ) semble bien plus considéré que son père dans l'histoire officielle thaïlandaise, et malgré un règne beaucoup plus court et bien moins glorieux. La raison, ici encore, réside dans le véritable tour de passe-passe historique qui fait officiellement (et très poétiquement) de Sorasak le fils, non pas de Phetracha, comme il est couramment admis en Europe, mais du roi Naraï lui-même, qui l'aurait conçu alors qu'il assiégeait la ville de Chiang Maï et l'aurait confié tout bébé à la garde du général des éléphants. Les actes de barbarie, la vie dissolue du roi Tigre seront regrettés, certes, mais avec l'indulgence qu'on doit à un prince dont les veines sont parcourues par le sang d'un authentique monarque. S'il fallait prouver davantage cet état de fait, je renvoie le lecteur à l'ouvrage de M.L. Manich Jumsaï : Popular history of Thaïland. Dans ce livre, au demeurant fort intéressant puisqu'il nous offre la vision "thaïlandaise" de l'histoire du royaume, le règne du roi Naraï (long de 32 ans) est traité en un peu moins de 12 pages. Celui de Phra Phetracha (long de 15 ans et fertile en campagnes et en évènement) est évoqué en un peu plus de 3 pages. Quant au règne de Sorasak (qui n'a duré que 6 ans) il ne faut pas moins de 6 pages pour en raconter le détail.

Phetracha mourut sans doute en 1703, encore que cette date ne fasse pas l'unanimité chez les historiens.

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2 février 2019