31 OCTOBRE 1687 - 31 DÉCEMBRE 1687

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Gazette N° 35. De Paris, le 31 octobre 1687 (p. 594-595).

On a eu avis de Brest que la frégate la Maligne y était arrivée le 11 de ce mois, du cap de Bonne-Espérance d'où elle était partie le 8 juin. Elle a rapporté que les six vaisseaux français qui vont à Siam avaient essuyé à la hauteur du Cap de Finistère un coup de vent qui avait duré 36 heures. Il endommagea tous les mâts, les fit courir jusqu'au travers des îles Açores et sépara la flûte la Loire jusqu'au Cap, où elle arriva le 8 juin. Les vaisseaux et les autres bâtiments y arrivèrent le 11. La navigation avait été heureuse jusqu'au 8° sud, où les maladies commencèrent à se faire sentir parmi les soldats et les équipages. Lorsqu'ils furent arrivés au Cap, le commandant envoya complimenter le sieur de Vaudricourt et les principaux officiers, et il leur envoya à bord toutes sortes de rafraîchissements. On mit à terre les malades, dont la plupart guérirent avant le rembarquement qui se fit le 25 juin. Le 26 et le 27, les vents furent contraires et le 28, on appareilla pour faire route vers Siam. Il est mort 51 personne dans la traversée jusqu'au Cap, mais il n'y en a aucune de considérable. Les ambassadeurs de Siam et les officiers sont en bonne santé.

Mercure Galant - Octobre 1687, pp. 336 et suiv.

Je vous tiens parole touchant les nouvelles de Siam que je vous promis le mois passé (1), et vous envoie deux extraits de lettres tombés entre mes mains sur la même affaire. Le premier vient d'un lieu qui n'est éloigné que de trois ou quatre journées de Siam, et l'autre est tiré d'une lettre venue de Siam même. Vous les trouverez différents en quelques endroits, mais vous ne devez pas vous en étonner. Nous voyons souvent que plusieurs personnes qui ont eux-mêmes vu ce qu'ils racontent le rapportent différemment. Quoi qu'il en soit, à quelques doutes près, vous ne laisserez pas de connaître la vérité du fait dont il s'agit. Si l'on pouvait aisément avoir des éclaircissements de 6 000 lieues, je vous enverrais une relation plus régulière. Ce qui suit l'est pourtant assez pour mériter d'être lu.

On a envoyé de Siam à Paris un détail de la conspiration qu'un prince macassar y a faite, et comme je crois qu'elle tombera entre vos mains, je ne vous en écris point toutes les particularités. Je vous dirai seulement que ce prince était frère, ou proche parent du roi qui gouvernait l'île de Macassar lorsque les Hollandais s'en rendirent les maîtres, et qu'il vint chercher asile à Siam, où je l'ai vu, et où il vivait en personne privée. La conspiration ayant été découverte, le roi de Siam envoya offrir la grâce à tous ceux qui y avaient trempé, et ils ne voulurent oint l'accepter. On résolut de les forcer dans leur camp, qui est à un quart de lieue de la ville capitale. On envoya des troupes pour cela. Il n'y avait que deux cents Macassars, quelques-uns disent même beaucoup moins, mais comme ce sont des gens qui ne reculent jamais quand ils ont mangé leur amphion ou opium, et qu'ils se sont déterminés à mourir, on ne peut les exterminer qu'avec peine, et après avoir perdu beaucoup de monde. Plusieurs Anglais particuliers et serviteurs du roi se trouvèrent dans l'action. Les officiers de la Compagnie et quelques autres Français voulurent être de la partie. L'on fit la première descente dans le camp des Macassars en petit nombre et sans ordre. L'on fut repoussé et obligé de regagner les balons ou chaloupes. Quatre Français y furent tués ou noyés. Quelques Anglais périrent de même. L'on se rallia, et l'on y retourna avec plus de monde et plus de précaution qu'auparavant. Les Macassars se battirent en désespérés, mais leur prince ayant été tué d'un coup de mousquet par un Français, la plupart demeurèrent sur la place, et les autres furent faits prisonniers. J'ai entendu dire à des personnes qui s'étaient trouvées en plusieurs combats qu'ils n'avaient jamais vu de gens si furieux que ceux-là. M. du Hautmesnil emmène avec lui les deux fils de ce prince macassar. On les envoie au roi. Je crois que ce sont les pères jésuites qui sont chargés de les présenter.

Voici l'autre extrait qui est beaucoup plus considérable.

Il y a environ 27 ans que les Hollandais s'étant rendus maîtres du pays de Macassar (2), qui est à la pointe de l'île Célèbes, le roi de Macassar fut obligé de se retirer chez le roi de Jambi (3), où il fut fort bien reçu, mais étant naturellement fort remuant, il ne put s'empêcher de cabaler contre ce roi, qui était son bienfaiteur. La chose ayant été découverte, on le fit mourir. Son fils alla se jeter aux pieds du roi de Jambi, auquel il représenta que n'ayant point eu de part à la mauvaise conduite de son père, il espérait de sa clémence qu'il n'en aurait point à son supplice. En effet, le roi de Jambi donna à ce jeune prince macassar, non seulement la permission de se retirer où il voudrait, avec environ 250 Macassars qu'il avait avec lui, mais encore il leur fournit un bâtiment pour aller dans les États du roi de Siam, qui leur donna un camp auprès de la ville pour y faire commodément leur résidence, de même que plusieurs autres nations qui ont des camps autour de Siam. Ce prince macassar, fort zélé mahométan, ayant cru découvrir depuis environ trois ans que le roi de Siam songeait à quitter le paganisme, en donna aussitôt avis au roi de Perse, qui envoya un ambassadeur à Sa Majesté siamoise, pour l'exhorter à embrasser l'Alcoran (4). Cet ambassadeur arriva à Ténassérim lorsque M. le chevalier de Chaumont partait de Siam pour retourner en France, et y ayant appris la bonne réception que le roi de Siam lui avait faite, il crut que ce prince avait embrassé l'Évangile, parce que dans l'Orient, lorsque les rois ont changé de religion, ils ont toujours pris la chrétienne ou celle de Mahomet, selon que ceux qui se sont présentés les premiers pour les prier d'embrasser leur religion, étaient chrétiens ou mahométans. Ainsi cet ambassadeur persan ne doutant pas qu'à son retour en Perse on ne lui fît couper le cou, parce qu'en effet contre les ordres du roi son maître, il avait beaucoup plus tardé qu'il ne devait, il s'égorgea lui-même à Ténassérim.

Cette nouvelle qui affligea le prince macassar ne lui ôta pas l'envie de conspirer contre la vie du roi de Siam et de prendre des mesures pour venir à bout de son dessein, qui devait s'exercer le 15 août de l'année dernière. Il voulut en donner avis à un grand seigneur qui était à Louvo avec le roi, qu'il ne quittait point à cause de ses charges, et lui écrivit un billet par un Macassar affidé, qui étant entré dans le palais, y fut rencontré par M. Constance, devenu alors barcalon par la mort de celui qui possédait cette charge (5). M. Constance ayant demandé à ce Macassar qu'il reconnût ce qu'il venait faire à Louvo, et s'il ne savait pas qu'aucun étranger ne devait entrer dans la maison du roi sans en avoir demandé la permission, il le trouva chancelant, ce qui lui fit soupçonner quelque chose et l'obligea d'ordonner qu'on le fouettât pour avoir osé entrer chez le roi sans le consentement du grand barcalon. Lorsqu'on voulut lui ôter sa pagne, le billet du prince macassar, qui était en chiffre, tomba de la poche que les Siamois portent au-devant de cet habillement. On essaya en vain de le déchiffrer, ce qui fit résoudre sur le champ d'en mettre le porteur à la question pour lui faire avouer la vérité, ce qu'il fit après qu'on lui eut promis de lui pardonner.

Lorsqu'on eut appris que les mesures avaient été prises pour le 15 août, et que le grand seigneur qui était alors en Cour s'était mis de la partie, le roi de Siam s'abandonna entièrement à M. Constance pour faire ce qu'il jugerait à propos. Comme M. Constance est humain, il envoya quérir ce seigneur, et lui ayant fait connaître que tout était découvert, il lui conseilla d'avoir recours à la clémence du roi, auprès duquel il promit de le servir à condition qu'il avouerait toutes choses, ce qu'il fit avec franchise, après quoi M. Constance partit toute la nuit de Louvo pour se rendre à Siam, d'où il alla au camp des Macassars, où ayant fait entendre à leur prince que sa conspiration était découverte et qu'il n'y avait point d'autre parti à prendre pour lui que d'avoir recours à la clémence du roi, ce prince, loin de l'écouter, éclata en injures contre la conduite du roi de Siam qu'il traita de chien pour avoir préféré l'Évangile à l'Alcoran. Cela fit résoudre M. Constance de retourner dans la ville, où il assembla ce qu'il put d'amis pour venir assiéger le camp des Macassars et pour y prendre leur prince ; mais ayant débarqué avec une vingtaine de ses amis, dont il connaissait le courage et le zèle pour lui, les Siamois qui étaient dans les balons pour le soutenir se retirèrent et emmenaient les balons lorsque M. Constance, s'étant jeté à l'eau pour les faire revenir, en vint à bout fort heureusement. Le prince macassar, les voyant venir, se présenta avec deux cents des siens, la lance à la main pour les repousser. M. Constance était alors avec ses troupes sur une pointe de terre dont le camp des Macassars était commandé. Leur prince était prêt de le percer lorsque M. Véret, chef du comptoir de la Compagnie française, s'avança et retirant M. Constance d'un si grand péril, tira un coup de fusil dans l'épaule droite du prince macassar qui en mourut peu après, ce qui obligea ses gens de se rendre. On en fit mourir les plus coupables, et les autres furent condamnés à porter de la terre le reste de leur vie. Les deux fils de ce prince malheureux sont partis pour la France dans le navire nommé le Coche, commandé par M. de Hautmesnil.

Cet article de Siam m'engage à vous dire que l'on a eu des nouvelles des ambassadeurs de ce royaume-là qui étaient en France. Un coup de vent qui avait incommodé leur petite flotte, lorsqu'ils étaient au cap de Finistère, et qui les avait tourmentés pendant neuf jours, en sépara une flûte, qui arriva le 4 juin sous le fort du cap de Bonne-Espérance (6). Elle dit qu'elle attendait son amiral. Ce mot d'amiral fit présupposer une flotte considérable, et les Hollandais ayant pris l'alarme, défendirent à cette flûte de mouiller sous le fort, en sorte qu'elle fut obligée de demeurer deux jours sous les voiles, après quoi elle fut rejointe par les autres bâtiments au nombre de six qui composaient cette flotte (7). Les Hollandais ayant été éclaircis de ce que c'était, ne voulurent d'abord permettre de descendre qu'aux ambassadeurs, aux commandants, et à cinquante des plus malades, mais enfin les choses s'accommodèrent. Il fut arrêté que tout l'équipage et toutes les troupes descendraient, à condition que les premiers cinquante qui auraient mis pied à terre s'en retourneraient après un certain temps et qu'il en reviendrait cinquante autres, et ainsi de tout le reste jusqu'à ce qu'ils fussent tous descendus. Cela dura jusqu'au 27 du même mois, que toute cette flotte fit voile pour Siam. Tant qu'a duré le débarquement, les Hollandais ont fait bonne garde dans tout le Cap, et nos gens se sont fort rafraîchis et ont eu beaucoup de plaisir à en visiter les beaux jardins. On a appris ces nouvelles par la frégate nommée la Maligne, qui est partie du Cap pour retourner en France, dans le même temps que le reste de la flotte en est parti pour Siam. Ce retour avait été résolu dès que l'on partît de Brest. Les bâtiments destinés à faire le voyage de Siam ne s'étant pas trouvés suffisants pour porter tous les ballots et tous les vivres, on en ajouta un qui eut ordre de revenir quand la flotte serait arrivée au Cap, et cela parce que la plus grande partie des vivres devant alors être consumée, la frégate que l'on avait ajoutée ne pourrait plus être nécessaire. On a su que pendant tout le cours de ce voyage, les jésuites ont eu grand soin de faire faire beaucoup d'exercices de piété, à quoi leurs exhortations et leurs bons exemples n'ont pas peu contribué.

Mercure Galant - Novembre 1687, pp. 169 et suiv.

Je vous mandai le mois passé des nouvelles de l'arrivée au cap de Bonne-Espérance des six vaisseaux qui reconduisent à Siam les ambassadeurs de ce royaume-là, qui étaient venus en France. Je vous appris en même temps le débarquement des ambassadeurs et des troupes, et ce qui s'était passé à ce débarquement, ainsi que le bon traitement qui avait été fait aux Français par les Hollandais. Je reprends aujourd'hui de plus haut ce qui regarde ce voyage, et vous en envoie un journal très curieux, qui commence au jour que la flotte partit de Brest et finit à celui du rembarquement au cap de Bonne-Espérance. Ce journal a été envoyé par M. Masurier, gentilhomme lyonnais (8), qui est allé à Siam avec M. Desfarges, et qui fait connaître son esprit par les remarques judicieuse qu'il a faites, et son intelligence dans la marine, par la manière dont il s'explique sur toutes les choses qui la regardent. Voici comme il parle dans la description qu'il a envoyée de ce voyage :


Après avoir demeuré 24 jours dans la rade de Brest, nous sommes enfin partis le premier jour de mars 1687, sur les onze heures du matin, pour faire le voyage de Siam. Notre escadre était composée de six vaisseaux dont le moindre était la Maligne, cette frégate légère du port de 150 tonneaux, qui y alla avec M. le chevalier de Chaumont, et le plus grand était le Gaillard, notre commandant, du port de 460 tonneaux. Voici le nom de ces six vaisseaux et des officiers en chef qui les commandaient. Le Gaillard, l'Oiseau, la Loire, la Normande, le Dromadaire et la Maligne. Le Gaillard était commandé par M. de Vaudricourt, commandant l'escadre, son second capitaine était M. de Saint-Clair, son lieutenant M. de la Leine, ses enseignes MM. Chamoreau et Lombut. L'Oiseau était commandé par M. Duquesne, ses lieutenant étaient M. Descartes et M. de Bonneuil, ses enseignes M. de Tiva et M. de Fretteville. La Loire était commandée par M. de Joyeux, son lieutenant M. de la Croisserière, son enseigne M. de Chistery. La Normande était commandée par M. de Courcelles, son lieutenant M. du Tarte, son enseigne M. de la Machefolière. Le Dromadaire était commandé par M. d'Endève, son lieutenant M. de Marcilly, son enseigne M. de Vieuchant. La Maligne était commandée par M. de Perrière, son lieutenant M. de la Lié servant de lieutenant, de premier pilote et d'enseigne.

Le lendemain 2 mars, nous mîmes à la voile et partîmes de Camaret, qui est une petite rade à trois lieues de Brest, où nous avions mouillé le soir précédent pour attendre la Maligne qui sortit seulement ce jour-là du port de Brest, et nous poussâmes au large avec un vent arrière qui nous fit bientôt perdre la terre de vue.

Le mardi 3, vers une heure après midi, nous rencontrâmes une flûte hollandaise qui passa sans nous saluer, parce qu'elle n'avait point de canon.

Le vendredi 6, nous nous trouvâmes à la hauteur du cap de Finistère, et avions fait selon l'estime du pilote 120 ou 130 lieues. Le même jour, sur les dix heures du matin, nous rencontrâmes une flûte anglaise, qui ne fit que passer fort près de nous et nous saluer en mettant son pavillon, à quoi nous répondîmes de même en mettant le nôtre.

Le samedi 7, nous eûmes un vent de nord-nord-est qui nous donna un très gros temps jusqu'au lundi au soir, ce qui nous fit perdre la Loire, une de nos flûtes, sans savoir ce qu'elle était devenue.

Le 13, nous fîmes rencontre d'une barque anglaise dans laquelle il n'y avait que six ou sept hommes. Elle nous aborda sur les trois heures du soir, comme si elle nous avait voulu parler, ce qu'elle fit effectivement, et nous apprit qu'elle était partie depuis quinze jours de Brisco en Irlande (9), et s'en allait aux îles de Madère chargée de harengs et de beurre salé. Elle fut deux jours à notre route, jusqu'à ce qu'elle se trouvât à la hauteur de ces îles.

Le 15, nous découvrîmes une île nommée Porto Santo, qui est une île déserte, et sans autres animaux que des canards et des lapins, et nous ne l'approchâmes que de trois lieues.

Le 17, il nous mourut un matelot.

Le 18, nous découvrîmes une des îles des Canaries nommée l'île de Salvago (10), et ce fut environ sur les sept heures du matin, en étant encore éloignés de neuf à dix lieues.

Le 29, environ à la même heure, nous aperçûmes à notre horizon deux bâtiments que nous crûmes corsaires saltins (11). Nous nous séparâmes aussitôt de notre escadre pour en aller reconnaître un, mais après avoir couru quelque temps dessus, notre capitaine aima mieux continuer sa route, et fit aussitôt revirer de bord, sans avoir été assez près de ce bâtiment pour l'avoir pu sûrement reconnaître, mais comme il venait en dépendant sur nous, il vint passer cinq ou six heures après, fort proche de notre vaisseau avec le pavillon d'Angleterre, et il passa sans que nous lui donnassions aucune marque de ce que nous étions.

Le 20, nous nous trouvâmes entre l'île de Palme et l'île de Gomore, étant à la hauteur de 28° et à près de 500 lieues de Brest. L'île de Palme est une fort grande île, dont les terres sont fertiles et abondantes en toutes sortes de denrées, habitée en plusieurs endroits par les Espagnols à qui elle est. Le même jour fort tard, nous reconnûmes à quelques lieues de là l'île de Fer. Il y avait deux jours que nous étions dans les vents alizés qui sont des vents qui ne manquent jamais de régner en une pareille saison dans ces passages-là. Il continuèrent à venter si beau et bon frais qu'ils nous faisaient faire jusqu'à quatre lieues par heure.

Le 22, nous passâmes le tropique et le 24, notre capitaine fit mettre la chaloupe dehors, pour aller à bord du Gaillard, à dessein de demander au commandant s'il pouvait faire de l'eau au Cap Vert, à la hauteur duquel nous nous trouvions pour lors, craignant de n'en avoir pas suffisamment pour arriver jusqu'au cap de Bonne-Espérance ; mais comme il voulait profiter du vent favorable que nous avions, il ne nous permit point d'y mouiller.

Quatre jours après, nous eûmes un calme qui nous tint cinq jours. Pendant ce temps-là, nous vîmes différents poissons sans en pouvoir prendre aucun. Nous vîmes encore dans ces mêmes parages quantité de poissons volants, et même il y en eut quelques-uns qui donnèrent dans nos voiles. Ce sont des poissons de la grosseur d'un hareng, n'ayant que deux nageoires assez grandes qui leur servent à nager dans l'eau et à voler dehors, pour éviter les bonites et les requins qui les poursuivent et s'en nourrissent. Ces requins furent les poissons que nous vîmes le plus souvent. Ils sont fort grands et extrêmement dangereux pour ceux qui malheureusement se laissent tomber à la mer, étant bien plus avides de la chair humaine que de toute autre sorte d'appât, et bien souvent ils emportent une jambe ou la moitié du corps à un homme lorsqu'ils le trouvent dans l'eau, vif ou mort.

Le 29, notre capitaine, se servant de l'occasion que lui donnait le calme, envoya la chaloupe à bord du Dromadaire, pour porter des lettres à quelques-uns des officiers, qui nous apprirent dans leurs réponses la maladie de trente ou quarante des leurs, tant matelots que soldats, et la perte de deux matelots qui se noyèrent en manœuvrant, d'un grands coup de vent, que nous avions eu le 8 du même mois.

Comme il est fort rare, dans un endroit comme celui-ci, de s'acquitter des offices ordinaires que l'on dit dans nos paroisses pendant la Semaine sainte d'une manière aussi édifiante qu'on le fit dans notre bord, et que les officiers les plus anciens dans la marine assurent ne l'avoir pas vu depuis qu'ils naviguent, je crois qu'il ne sera pas hors de propos d'en dire ici quelque chose. Il est vrai que nous attribuâmes la plus grande partie de la gloire qui fut rendue à Dieu dans ce saint temps aux soins particuliers et aux peines que se donnèrent avec un zèle ardent les pères jésuites que nous eûmes le bonheur d'avoir dans notre bord. Pendant toute cette semaine, nous eûmes exactement tous les jours sermon, et les offices ordinaires de ce temps y furent régulièrement observés. Le mercredi, jeudi et vendredi saint, nous chantâmes Ténèbres ; du jeudi au vendredi le Saint Sacrement fut exposé pendant 24  heures ; le lendemain vendredi, nous eûmes le sermon sur la passion, par un de ces pères, avec l'applaudissement de tous ceux du vaisseau, et le samedi et le dimanche de Pâques, il y eut grand-messe avec la symphonie des violons, des hautbois et des flûtes douces.

Le er avril, nous nous trouvâmes à la hauteur de 8° 40', et le calme nous tint dans ce même endroit pendant 15 jours.

Le 2, nous eûmes visite des officiers du Dromadaire, et le 3, M. Desfarges, général des troupes qui vont à Siam, vint dîner à notre bord. On l'y reçut avec toute la propreté et toute la magnificence possible dans un endroit comme celui-ci. L'après-midi se passa au jeu de la bassette (12).

Le 5, nous prîmes deux fort gros requins, sur lesquels nous trouvions des poissons attachés que les marins appellent succets (13). Ils sont de la grosseur d'une sardine, et ne quittent point cet animal qu'il ne soit mort.

Depuis le 5 jusqu'au 7, nous nous trouvâmes à pic du soleil, c'est-à-dire qu'il était si perpendiculairement sur nous qu'il nous fut impossible de prendre hauteur pendant ces deux jours, parce qu'à midi, qui est l'heure où l'on prend hauteur, le soleil ne faisait aucune ombre, ce qui nous fit sentir de très grandes chaleurs. Tout l'équipage en souffrit, par la soif qu'il ressentait de ces grandes chaleurs.

Le 8, il nous vint un peu de vent qui nous fit trouver le lendemain à 2° 1' du pic.

Le 9, nous harponnâmes des marsouins, qui sont de fort gros poissons. Cet animal est à peu près de la figure d'un cochon, et ceux qui nous prenions étaient de deux et trois cents pesant. Il a le sang chaud et il n'y a guère de différence de sa chair à celle d'un bœuf (14). Le lendemain, nous prîmes une dorade, qui est un poisson tout doré et presque de même figure que l'alose. Il est très bon à manger.

Le 11, nous découvrîmes à notre horizon un vaisseau que les calmes nous empêchèrent de pouvoir reconnaître, et tous les vents que nous avions dans ces endroits-ci ne venaient que par coups, et nous obligeaient à serrer généralement toutes nos voiles.

Le 19, nous nous trouvâmes sous la ligne, et MM. les marins ne manquèrent pas à garder les cérémonies qu'ils ont accoutumé d'observer toutes les fois qu'ils la passent, à l'égard de ceux qui ne l'ont pas encore passée, de même qu'ils le font aux tropiques et à certains détroits. C'est une cérémonie profane et ridicule, mais inviolable parmi eux. Chaque nation la pratique diversement, et même les équipages d'une même nation ne la pratiquent pas tous d'une même manière. Les Français l'appellent baptême, et voici la manière dont elle s'observa dans notre bord : on rangea tant à bâbord qu'à tribord, qui sont les deux côtés du vaisseau, des bailles et des cuvettes pleines d'eau de mer, et bordés par des matelots rangés en haie, chacun un seau plein d'eau en main. Ce premier appareil n'est que pour l'équipage, c'est-à-dire pilotes, soldats et matelots, et comme tous ceux qui n'ont point passé la ligne sont obligés sans aucune réserve de recevoir ce baptême les uns après les autres, ce qu'il font en essuyant tous ces seaux d'eau sur leur corps ; il y eut une manière de le donner proportionnée et convenable aux personnes de distinction qui se trouvèrent dans notre bord, comme étaient MM. les envoyés, officiers de vaisseau, officiers d'infanterie, et autres passagers.

Ceux qui sont ordinairement commis pour exercer cette sorte de comédie sont quatre des premiers pilotes, suivis de huit ou dix matelots. Après s'être barbouillés et revêtus de câbles, capots et autres sortes de hardes propre à les rendre ridicules, le premier pilote tenant en main quelque livre de marine ou de pilotage, fait prêter sur ce livre serment à tous ceux qui reçoivent le baptême, et jurer hautement qu'autant de fois que l'occasion se présentera d'en baptiser d'autres, ils le feront avec les mêmes cérémonies que l'on observe pour eux. Mais comme leur intention n'est autre que de faire une certaine somme d'argent, on rachète de ces rafraîchissements et on reçoit le baptême en se lavant seulement les mains dans un bassin. Ainsi l'on prête le serment et l'on paye en même temps chacun selon son pouvoir. On commença par MM. les ambassadeurs, mais ce fut chacun dans leur chambre, et non pas au pied du grand mât comme tous les autres. Les pilotes firent près de 20 pistoles de ce rachat de cérémonie.

Le 22, nous harponnâmes un fort gros marsouin, dans lequel nous trouvâmes un jeune marsonneau. Nous allions du vent de nord-est depuis cinq jours, à trois lieues et trois lieues et demie par heure.

Le jeudi er mai, nous nous trouvâmes par 13° 33'. Le lendemain le vent devint frais extraordinairement en nous portant toujours à notre route, ce qui nous donnait à tous une grande joie par l'envie que nous avions d'arriver au Cap.

Le 10, notre capitaine avec quelques-uns de nos officiers s'en allèrent à bord du Gaillard, pour jouer à la bassette, et rapportèrent 150 écus de gain. Le même jour, le père Tachard avec quelques jésuites vinrent du Gaillard rendre visite à M. l'ambassadeur.

Le lendemain, onzième du même mois, nous eûmes une éclipse de soleil, et il fut caché seulement d'un tiers.

Le 13, j'allai au Gaillard pour voir MM. les ambassadeurs siamois, par l'ordre de M. de La Loubère notre ambassadeur. Je revins dans notre chaloupe avec M. Desfarges, général des troupes et quatre officiers, tant du bord que des troupes qui vinrent dîner avec notre capitaine. On les traita magnifiquement. L'après-midi se passa à jouer à la bassette, et notre capitaine y fit un gain fort considérable.

Le 16, un vent du sud un quart de sud nous donna pendant deux fois 24 heures un fort gros temps qui nous fit perdre la Normande pour deux jours seulement.

Le 18, fête de la Pentecôte, nous nous trouvâmes par les 33° moins 3', et 600 lieues seulement éloignés du cap de Bonne-Espérance. Ce même jour nous eûmes grande messe dans notre bord avec la symphonie des violons, et M. Céberet rendit pain bénit, ayant eu le chanteau du jour de Pâques (15), qu'il fit d'une manière fort propre.

Le 19, il nous mourut un soldat. Les pilotes ne nous faisaient plus qu'à 400 lieues du Cap, le vent se mit à l'ouest, et si frais qu'il nous faisait faire près de trois lieues et demie par heure.

Le 10 de juin, presque tous nos pilotes se trouvèrent à terre, et nous ne la découvrions point encore, mais le 11 sur le midi, nous commençâmes à la voir, et ce fut pour nous un sujet de joie inconcevable, ayant été depuis 103 jours à la voile sans toucher terre, et 90 jours sans la voir. Enfin le même jour, sur les quatre heures, nous mouillâmes dans la rade du cap de Bonne-Espérance, et le lendemain nous saluâmes la forteresse de sept coups de canon. Elle nous rendit le salut coup par coup. Le gouverneur nous y a fait mille honnêtetés, avec des présents de bœufs, moutons, herbages, et autres sortes de rafraîchissements, dont il a fait présent à MM. nos envoyés, et à quelques-uns des capitaines de notre escadre.

Le 15, MM. les ambassadeurs siamois allèrent à terre pour voir M. le gouverneur du fort, et en sortant de leur bord, ils furent salués par chaque vaisseau de notre escadre de neuf coups de canon.

Le 18, ils vinrent dîner à notre bord, et lorsqu'ils sortirent sur les trois heures après midi, nous les saluâmes de neuf coups de canon.


Quoique cette relation ait été envoyée entière, il est aisé de voir que M. Masurier l'a écrite à mesure que les choses se sont passées. En voici la suite qui a été faite sur le point du rembarquement au cap de Bonne-Espérance.


Comme je vous envoie séparément une relation de notre voyage, il serait inutile de répéter ici bien des choses en voulant vous apprendre ce qui s'est passé depuis notre départ de Brest. Notre navigation a été la plus heureuse du monde, et nos pilotes se sont trouvés si justes à leur point que toute leur erreur n'a pas été de plus de 20 ou 30 lieues, ce qui est fort rare.

Le 11 juin, nous arrivâmes à la rade du cap de Bonne-Espérance, où nous mouillâmes le même jour sur les quatre heures du soir. Je crois que vous savez que ce sont les Hollandais qui sont maîtres de cet endroit. Ils furent un peu surpris de nous voir arriver six vaisseaux, n'étant pas accoutumés à en voir un si grand nombre à la fois, ce qui les a tenus inquiets et sur leurs gardes tout le temps que nous y avons été. M. le gouverneur nous y a reçus fort honnêtement. Nous y avons trouvé d'assez bons rafraîchissements, et au-delà de ce que nous nous étions proposé, tant en herbages, qu'en bœufs et moutons, dont M. le gouverneur a fait de fort gros présents, et entre autres à notre seul bord, de trois bœufs et dix-huit moutons, et huit grandes corbeilles d'herbages. Le reste qui nous a été nécessaire, nous l'avons acheté, et fort chèrement. La description de cet endroit peut se faire en peu de mots. Ce n'est qu'un village assez petit, dont les maisons sont fort basses et fort faibles, bâties seulement de brique. La plupart des habitants sont Hollandais, et le reste des nègres. À quelque distance de là, dans une espèce de prairie, sont les premiers habitants de ce lieu, qu'on nomme Outantos, qui est, je crois, la nation du monde la plus infâme. Ce sont gens extrêmement noirs, qui n'ont pour vêtement qu'un peau de mouton et pour maison qu'une cabane de jonc, où ils vivent confusément hommes, femmes, et enfants, ne mangeant que de la viande des animaux qu'ils trouvent morts d'eux-mêmes. Le mari, pour se rendre agréable à sa femme, se graisse de vieille ordure, et surtout du sang de quelque animal. Ils laissent couler et sécher ce sang sur eux. Leurs cheveux, qui sont pareils aux cheveux des Maures, sont frottés d'une certaine composition de noir avec de la graisse, et ils y pendent quantité de coquillages, de clous et de pièces d'airain. Les femme, outre les mêmes ornements des hommes, ont cela de plus qu'elles s'entourent les bras et les jambes des boyaux des moutons qu'ils mangent, pour s'en servir de nourriture lorsqu'elles se trouvent engagées dans les déserts.

J'ai oublié de vous dire qu'en arrivant à la rade du Cap, nous y trouvâmes la Loire, cette flûte que nous avions perdue dans le coup de vent que nous eûmes par le travers du Cap-Vert ; il y avait seulement trois jours qu'elle était mouillée dans la rade lorsque nous y arrivâmes.

Pendant le temps que nous avons été ici, il s'est fait quelque chasse avec les fils de M. Desfarges, général des troupes ; il y est aussi venu lui-même. Nous avons tué quantité de gibier, parce qu'il s'en trouve extraordinairement dans les endroits où M. le gouverneur du Cap nous faisait mener par des tireurs de volée qu'il nous donnait. Le gibier que nous y trouvions était des chevreuils et des gazelles, qui sont des animaux plus gros que les chevreuils, mais de même qualité, des faisans, perdrix, et coqs de bruyère en très grand nombre. À la dernière chasse que nous fîmes avec M. Desfarges, nous y prîmes 6 chevreuils et 35 pièces de gibier, tant en perdrix qu'en faisans ou coqs de bruyère.


Comme les relations des mêmes endroits faites par divers voyageurs ont toujours quelque chose de différent, et que souvent dans un même pays, les uns font des remarques que les autres ne font pas, et voient des choses pour lesquelles ces derniers n'ont point de curiosité, j'ai cru vous devoir encore faire part d'une lettre qui est tombée entre mes mains, et qui est sur le même sujet que la précédente. Quoique la matière n'en soit pas nouvelle, tout ne laissera pas d'en paraître nouveau. Il ne vous sera pas difficile de connaître qu'elle est d'un des pères jésuites qui sont allés à Siam en qualité de missionnaires (16).

À la baie de la Table, au cap de Bonne-Espérance, ce 24 juin 1684.

Huit jours après notre départ de Brest, ayant doublé le cap de Finistère, nous essuyâmes une tempête de deux jours, qui nous mit en si grand danger, que notre grand mât étant éclaté par le pied, on eut recours aux prières, en attachant une image de notre apôtre saint Xavier, par l'intercession duquel nous fûmes garantis. J'avoue que je me crus bien des fois prêt à périr. Après cet accident, nous eûmes une navigation assez heureuse, et sans les flûtes de notre escadre, bâtiments fort difficiles à la voile, nous serions arrivés près d'un mois plut tôt, nonobstant quinze jours ou trois semaines de calme sous la ligne. Ainsi, nous aurions fait encore plus de diligence qu'au premier voyage. Le retardement de nos flûtes, qui ne sont point agréables pour ces voyages de long cours, à cause que pour se conformer à leur voilure on est obligé d'aller lentement, nous faisait croire notre voyage perdu pour cette année, mais grâces à Dieu, nous commençons à mieux espérer, voilà la moitié de notre course faite, et même assez doucement.

Je suis dans un bon vaisseau, et avec de très honnêtes gens. Dans le beau temps, surtout sous la ligne, nous nous rendîmes visite bord à bord. M. Desfarges est venu souvent nous voir. Nous avons bu ensemble à votre santé sur les bords distingués, aussi bien qu'avec M. Bruant. C'est un home de cœur, et qui passe pour une des meilleures têtes que nous ayons parmi les officiers des troupes.

Le séjour du Cap est charmant, et l'établissement des Hollandais y est parfaitement beau. Tout y abonde, la chasse, le poisson, le blé, le vin, les fruits, les légumes, les bestiaux, belles eaux, beaux jardins, habitants en fort grand nombre, un fort régulier de cinq bastions et une quantité prodigieuse de gibier. Messieurs nos officiers en ont rapporté beaucoup en quatre ou cinq fois qu'ils ont été à la chasse. Le commandeur du fort, nommé Vadestes (17), ami des Français, leur fournissait quinze ou vingt chevaux avec des chiens, et il y a eu une grande déconfiture de gibier. M. du Bruant, qui a avancé& dans les terres, est enchanté de ce pays-là. La terre y est admirable, les moutons gros et grands comme des ânes et des bœufs, qui ont cela de particulier qu'étant attelés à des charriots, ils vont aussi vite que les meilleurs chevaux de carrosse. Les sauvages Outentos sont les plus infâmes et les plus laids de toute la terre habitable. On n'en a pas assez dit dans toutes les peintures qu'on a faites d'eux. Ils vont tout nus, ne se couvrant que ce que la nature apprend à cacher, et dans le froid, ils se servent d'une peau de mouton ou d'ours qu'ils mettent sur leurs épaules comme un manteau. Ils se frottent de graisse huileuse et puante avec du charbon pilé, et son hideux à voir et à sentir. Les femmes ont dans leurs cheveux qui sont comme de la laine de mouton, noirs et huileux de leur vilaine graisse puante, des coquillages et des jetons de cuivre rouge. Elles entortillent le gras de leurs jambes de boyaux de toutes sortes d'animaux, et quand ils sont secs, elles en font un régal à leurs maris les bonnes fêtes. Leurs cases sont basses, couvertes de nattes de jonc. Elles sont sept ou huit femmes avec un homme dans ces cases. Ils travaillent quelquefois pour les Hollandais afin d'avoir de quoi se saouler, mais dès qu'ils sont saouls, ils ne veulent rien faire. À douze ans, les femmes ont des enfants, et dès qu'ils sont nés, ils courent et grimpent comme de plus grands enfants. Je montai avant hier sur la montagne de la Table, d'où je vis omnia regna mundi (18). Cette expédition est une folie, car il faut grimper de rocher en rocher par des herbes, et par un chemin le plus raide du monde. Il faudrait être chevreau pour bien monter sur cette affreuse montagne. Le chemin est de quatre ou cinq heures. Tout est roc plat sur la Table du côté nord. Il y a sur le roc une espèce de marais, car ce ne sont que joncs et de l'eau. Le passage de la mer du côté du nord de l'île Robin est beaucoup plus grand que l'autre par où nous sommes entrés dans la baie de la Table. Je vis une plus belle baie et plus grande, parallèle à celle de la Table. S'il eût fait un plus beau jour, j'en aurais tracé une carte exacte, mais je ne pus faire qu'un crayon léger et à la hâte. Dans de certains moments, je le décrirai plus au net.

Il y aurait bien des choses à vous dire de ce pays, si le temps me le permettait, aussi bien que de notre occupation sur les vaisseaux. Nous y avons commencé notre mission par des prédications fréquentes aux soldats et aux matelots. Les officiers y donnent un grand exemple, et les prières y sont réglées comme dans un séminaire. Tous les jours au matin on fait la prière, et l'on dit plusieurs messes. Nous avons eu le bonheur de la dire tous les jours, hors trois fois que le temps était trop rude. L'après-midi, nous étions trois à faire le catéchisme dans trois postes différents. Sur les cinq heures l'on fait la prière comme dans tous les vaisseaux du roi (19), et à huit heures on chante les Litanies de la Sainte Vierge, et l'on fait faire l'examen de conscience, après quoi nous nous partageons par bandes pour faire dire le chapelet tout haut aux soldats et aux matelots. Les officiers se mettent souvent de la partie, et cela finit toujours par un petit mot qui regarde le salut. Le reste du temps est employé à l'étude. Le soir et le matin nous avons fait une leçon de fortification et de géométrie aux officiers et aux cadets qui viennent écrire comme des écoliers. On vient me demander mes lettres, car on met à la voile. J'aurai l'honneur de vous écrire dans quatre mois, si Dieu nous continue un vent favorable. L'on nous menace de mers fort rudes jusqu'à Banten, mais de Batavia à Siam, de fort belles. Dieu nous y conduise.

C'est par le vaisseau la Maligne que l'on a trouvé à propos de renvoyer en France, que je vous écris. J'oubliais une circonstance à vous remarquer assez essentielle : c'est que la flûte le Dromadaire, qui dans la tempête du cap de Finistère s'était séparée de notre escadre sans que nous l'ayons pu rejoindre, arriva le 9 juin au Cap, deux jours avant notre flotte. Les Hollandais, alarmés de cette arrivée, avaient mis en délibération de ne leur point permettre de mettre à terre leurs malades, mais par le respect qu'ils eurent pour les vaisseaux de Sa Majesté, la chose fut accommodée au contentement des uns et des autres. L'on avait besoin de trouver un tel asile après une route si longue, car les équipages et les soldats étaient malades, et l'air de la terre et les bonnes nourritures les ont remis en fort peu de temps. Nous avons laissé le père Duchatz au Cap, tombé malade depuis notre débarquement. Il était désespéré quand nous mîmes à la voile. Ce serait une grande perte que ce saint missionnaire (20).

Je dois ajouter ici qu'on lit dans une autre lettre écrite par une personne qui a aussi monté au haut de la montagne dont il est parlé dans celle-ci, que ceux qui avaient entrepris de monter au sommet d'un lieu si élevé, étant environ aux trois quarts de la montagne, entendirent un fort grand bruit et virent tomber des pierres qui paraissaient plutôt être jetées que tomber naturellement. Ils s'arrêtèrent et demeurèrent quelque temps incertains s'ils achèveraient leur voyage, mais enfin, la fermeté française l'emporta sur la crainte, et ils poursuivirent leur chemin. Ils trouvèrent au haut de ce lieu un si grand nombre de singes, qu'on peut dire qu'il y en avait une armée. Les Français commencèrent à délibérer s'ils tireraient sur ces animaux, et peut-être auraient-ils fait une décharge, si l'un d'eux ne se fût souvenu que quand les singes voient leur sang, ils se jettent sur ceux qui les ont blessés, et que les autres, s'il s'en trouve quelque nombre, s'y jettent pareillement. Les singes se retirèrent en faisant grand bruit, et descendirent par un autre endroit de la montagne. On trouva aussi sur le haut de cette même montagne beaucoup d'ossements de divers animaux.

Quoique ce soit une chose fort extraordinaire de voir des ambassadeurs de Siam en France, on n'a pas dû néanmoins en être surpris, puisque sous un règne aussi merveilleux que celui du roi, on ne voit que des choses surprenantes. Quelques honneurs que l'on ait rendus à ces ambassadeurs, on n'a rien fait au-delà de ceux que l'usage a établi, mais étant venus de fort loin, on ne doit pas s'étonner s'ils ont souhaité de voir ce qui ne saurait être inconnu à la plupart des princes de l'Europe et des souverains même. Vous savez, Madame, que l'usage s'y est établi de venir voir la Cour de France, et faire ses exercices à Paris. Ainsi, il se trouve rarement qu'il y ait quelque chose qui n'ait pas été vu par des ambassadeurs d'Europe. Il n'en était pas de même de ceux de Siam, à qui tout ce qu'il y a de rare et de curieux en France devait être nouveau. C'est ce qui les a porté à demander à le voir, et comme en l'examinant ils ont fait paraître beaucoup d'esprit et de bon goût, on leur a montré avec grand soin tout ce qui méritait d'être vu. Ce soin qu'on a eu de satisfaire leur curiosité a donné lieu à mes quatre volumes de leur ambassade, où tout ce qu'ils ont vu est exactement décrit, et tout ce qu'ils ont dit, marqué jusqu'à la moindre parole. S'ils ont charmé tout le monde par leur esprit et par leur honnêteté pendant tout le séjour qu'ils ont fait en France, l'éloignement des lieux ne leur a rien fait oublier de leurs engageantes manières. On le peut voir par la lettre qui suit, écrite à M. Storf, du cap de Bonne-Espérance. En voici la traduction très fidèle :

Lettre de Oespra Visudsunt Tora Rajatud le Ocluan Callaja Rajamaïtri Opatud le Occunfrivisa Ra Vacha Tritud (21), à Monsieur Storf, gentilhomme de Sa Majesté très chrétienne.

L'affection que vous nous avez témoignée pendant notre séjour en France nous fait croire que vous serez bien aise d'apprendre que nous nous sommes bien portés depuis notre départ, et que nous sommes arrivés heureusement ici, sans que pas même aucun de nos serviteurs ait ressenti la moindre incommodité. Nous attribuons le bonheur de notre navigation aux faveurs extraordinaires que nous avons reçues du très grand roi de France, et la juste reconnaissance que nous conservons dans notre cœur est ce qui nous a préservés de toute sorte de danger. Nous ne pouvons assez nous louer des soins qu'ont pris de nous M. de Vaudricourt et les autres capitaines sur les vaisseaux desquels sont embarqués les mandarins siamois. Nous espérons arriver dans trois mois à Siam pour porter au roi notre maître les heureuses nouvelles dont nous sommes chargés. Comme nous vous assurons que ni le temps ni l'éloignement ne diminueront rien de l'affection que nous avons pour vous, nous vous prions aussi de nous conserver toujours la vôtre. Nous écrivons quelques lignes à M. de Seignelay (22), et nous vous prions de vouloir bien faire nos civilités à M. de Croissy, au père de La Chaize, à M. le duc de la Feuillade, à M. le duc de Noailles, à qui le peu de temps que nous avons ne nous a pas permis d'écrire. Nous vous prions aussi de les assurer de la continuation de notre amitié, ainsi que toutes les personnes qui nous ont donné des marques de la leur pendant notre séjour en France. Nous offrons nos respects à Dieu, et le prions de vous conserver et de vous faire croître en dignité et honneurs. Outre la joie que nous en ressentirons, cela sera même aussi fort avantageux aux Siamois qui iront en France dans la suite. Nous nous assurons qu'ils trouveront toujours en vous un très bon et fidèle ami.

Cette lettre a été écrite au cap de Bonne-Espérance, le 8, mois et jour premier du décours de la lune de l'année Pitosa Pasoc de l'ère 2231 (23), ce qui marque le 24 juin 1687.

Rien n'est plus spirituel que l'agréable manière dont ces ambassadeurs parlent du roi dans cette lettre. Ils n'oublient aucune des principales personnes à qui ils croient avoir obligation, et ils prient M. Storf, dont ils ont été très satisfaits, et avec qui ils doivent être plus familiers, parce qu'il a toujours été auprès d'eux, de les assurer de leur reconnaissance. Quoiqu'il paraisse dans cette lettre qu'ils n'ont pas écrit à M. de Croissy, à cause qu'ils ne croyaient pas avoir tout le temps qui leur était nécessaire pour faire une lettre qui marquât assez la considération et l'estime particulière qu'ils ont pour lui, ils n'ont pu néanmoins se résoudre à laisser partir la frégate qui devait venir en France sans écrire à ce ministre.

Mercure Galant - Décembre 1687, pp. 287 et suiv.

Comme vous me marquez avoir lu avec plaisir toutes les nouvelles que je vous ai mandées des ambassadeurs de Siam depuis leur départ de France, j'y dois ajouter que les jésuites qui en ont toujours de très curieuses et de très fidèles en ont eu depuis celles qui sont venues du cap de Bonne-Espérance, et qu'ils ont reçu des lettres qui marquent l'arrivée des ambassadeurs et de notre flotte devant Banten. Je n'en sais pas encore bien le détail, mais il me paraît par tout ce que j'en ai entendu dire que le gouverneur a fait aux Français un accueil beaucoup meilleur que la dernière fois qu'ils passèrent devant cette place. Ceux qui ont des parents ou des amis sur cette flotte, ou qui par d'autres intérêts doivent souhaiter qu'elle arrive heureusement à Siam, ont lieu de se réjouir de ces nouvelles.

PAGE SUIVANTE : 13 MARS 1688 - 3 JUIN 1689

NOTES

1 - Dans le numéro de septembre 1687, Donneau de Visé annonçait en effet qu'il reportait au mois suivant un grand détail (…) de ce qui s'est passé à Siam à la défaite et à la mort du roi de Macassar, où M. Constance, accompagné de quelques Français et Anglais, a fait des actions d'une grande valeur et d'une grande intrépidité. (p. 352). 

2 - On pourra lire sur ce site une relation détaillée de la conspiration des Macassars par le chevalier de Forbin, qui en fut un acteur direct. 

3 - Ancien royaume d'Indonésie située sur la côte est de l'île de Sumatra. 

4 - Cette ambassade envoyée par Shah Suleiman était sans doute organisée en réponse à une ambassade siamoise envoyée en Perse l'année précédente. Lors de son passage en Perse en 1684, Engelbert Kaempfer notait la présence d'une ambassade siamoise à la Cour du shah, menée par un « Siamois natif de Perse ». 

5 - Phaulkon ne fut jamais phra khlang (sorte de Premier ministre, le barcalon des relations française). À la mort de Kosathibodi, en juillet 1683, c'est Okya Phra Sedet (ออกญาพระเสด็จ) qui fut désigné pour lui succéder. 

6 - Il s'agissait de la Loire, commandée par Joyeux d'Oléron, qui arriva au Cap deux jours avant le reste de la flotte. 

7 - Au nombre de cinq, plutôt. La Loire était le sixième. 

8 - Tachard orthographie Mazuier et Céberet Mazuyer. Avec le père Tachard, le père d'Espagnac et un mandarin, il faisait partie de la délégation qui alla à terre dès que l'Oiseau eut mouillé à la barre de Siam, afin d'informer de l'arrivée des envoyés français. M. de La Loubère voulut que le sieur Mazuier, qui lui servait de gentilhomme et qui portait une lettre de sa part à M. Constance, s'embarquât en même temps avec un mandarin que les ambassadeurs siamois envoyaient à ce ministre pour lui donner de leurs nouvelles. (Tachard, Second voyage du père Tachard, 1689, p. 145). 

9 - Très certainement Bristol, même si ce port n'est pas en Irlande. 

10 - Les isles Salvagens (îles de Sauvages) constituent un archipel d'îles et d'îlots situé à environ 160 km au nord de Tenerife. Dans son Voyage autour du monde (1771, p. 23), Bougainville décrit ainsi ce qu'il assimile à un écueil : Ce qu'on nomme les Salvages est une petite île d'environ une lieue d'étendue de l'est à l'ouest. Elle est basse au milieu, mais à chaque extrémité s'élève un petit mondrain ; une chaîne de roches, dont quelques-unes paraissent au-dessus de l'eau, s'étendent du côté de l'ouest à deux lieues de l'île. Il y a aussi du côté de l'est quelques brisants, mais qui ne s'en écartent pas beaucoup. 

11 - Plutôt corsaires salétins, de la république de Salé (ou république du Bouregreb), État indépendant du Maroc qui regroupait Rabat, Salé et la Qasba, et dont la principale activité était la piraterie. Dans le roman de Daniel Defoe, Robinson Crusoé fut capturé par les pirates de Salé qui l'emmenèrent en esclavage. 

Jean Bart prend un corsaire saltin.

À la paix de 1678, Jean Bart entra au service du roi, on lui donna le commandement d'une corvette de 14 canons avec laquelle il prend un corsaire saltin de 16 canons. 

12 - Jeu de cartes assez semblable au lansquenet. (Littré). On pourra s'étonner que les nombreux prêtres présents sur le navire, et qui par ailleurs y faisaient régner une telle ferveur religieuse, assistent sans rien dire à ces parties de jeux de hasard que la morale réprouvait et qui avaient même fait l'objet d'une interdiction officielle. En effet, un arrêt de la Cour de Parlement du 16 septembre 1680 rappelait l'interdiction d'organiser des jeux de hasard et notamment, à peine de trois mille livres d'amende du jeu de bassette, où l'on assure que ceux qui le tiennent ont une certitude entière de gagner avec le temps ; et qu'entre une infinité de mauvais effets que les suites de ce jeu ont produit, on voit dans les procédures qui ont été faites depuis quelque temps contre des particuliers accusés de prêter à usure, que les pertes faites audit jeu par plusieurs enfants de familles les ont engagés à emprunter de l'argent à tel denier que lesdits particuliers accusés d'usure ont voulu exiger d'eux. 

13 - Dans la relation de son premier voyage, le père Tachard avait rédigé quelques lignes sur ces rémoras : Le requin est toujours escorté de plusieurs petits poissons qui composent sa suite et qui lui sont si inséparablement attachés qu'ils aiment mieux se laisser prendre avec lui que de l'abandonner. On les nomme ses pilotes, parce qu'on prétend qu'ils lui servent de guides pour le conduire dans les endroits où ils découvrent de la proie. C'est une erreur populaire que de s'imaginer que ces poissons lui rendent ce bon office sans aucun intérêt ; le grand attachement qu'ils ont pour lui n'est fondé que sur la nourriture qu'ils y trouvent, car outre qu'ils profitent des restes de sa proie, ils se tiennent attachés sur sa peau par le moyen d'une pellicule cartilagineuse de figure ovale qu'ils ont sur la tête, et qui est cannelée et armée de quantité de fibres, avec lesquels ils en tirent apparemment quelque suc ; et c'est pour cela que quelques-un les nomment succets. (Voyage de Siam des pères jésuites, 1686, p. 41) 

14 - Plusieurs poissons ont été affublés de ces noms de porcs ou pourceaux marins, ainsi que le note Pierre Belon du Mans dans son Histoire naturelle des estranges poissons marins, avec la vraie peincture & description du daulphin, & de plusieurs autres de son espece, (Paris, 1551, p. 20) : Pour ce que j'avais auparavant écrit, que ce mot marsouin rendu en notre langue, ne signifie autre chose qu'un porc marin et qu'il y avait d'autres poissons en la mer auquel il convenait, il m'a semblé nécessaire d'en bailler la peinture, en preuve de ce que j'en ai déjà dit. Mais le nom de porc marin n'a pas été constant et arrêté à un seul poisson : car plusieurs ont obtenu ce nom selon diverses régions, comme est advenu à Constantinople en nommant l'Hippopotamus, que les uns nommaient le porc marin, les autres le bœuf marin.

ImageLe portrait du poisson nommé aper, autrement nommé le sanglier.
ImagePoisson ayant la tête d'un porc sanglier.

Gesnerus dit qu'en la mer Océane naît un poisson ayant la tête d'un porc sanglier, lequel est de merveilleuse grandeur, étant couvert d'écailles mises par grand ordre de nature, ayant les dents canines fort longues, tranchantes et aiguës, semblables à celles d'un grand porc sanglier, lesquelles on estime être bonnes contre les venins, comme la licorne. (Discours d'Ambroise Paré, conseiller et premier chirurgien du roi, asçavoir de la mumie, des venins, de la licorne, et de la peste. Paris, 1582). 

15 - Le chanteau d'un pain bénit, cette partie qu'on coupe en entamant le pain bénit, ou en le coupant par un de ses bords, pour envoyer à celui qui a rendu le pain bénit, ou à celui qui le doit rendre au premier jour. (…) On dit proverbialement, qu'on a donné le chanteau à quelqu'un, pour dire, que c'est à lui à faire au premier jour et à son tour ce que les autres ont fait devant lui. On dit depuis quelque temps, qu'on lui a donné le bouquet. (Dictionnaire universel de Furetière). 

16 - À son habitude, Donneau de Visé ne mentionne pas l'auteur de la lettre. Dans la relation de son deuxième voyage de Siam, le père Tachard indique qu'il est monté sur la montagne de la Table avec le père jésuite Marcel Le Blanc, mais l'auteur de la lettre laissant entendre qu'il était du premier voyage avec l'ambassade de Chaumont deux ans plus tôt, il ne peut s'agir du père Le Blanc. On peut donc en déduire que ces lignes sont de Guy Tachard lui-même. 

17 - Simon van der Stel, (1639-1712), fils d'un gouverneur de l'île Maurice. À cette époque, il n'était encore que commandant du Cap. Il en obtiendra le titre de gouverneur à partir de 1691 et jusqu'en 1699. 

18 - Tous les royaumes du monde. 

19 - L'Ordonnance de Louis XIV d'août 1681 touchant la Marine disposait, article III du Titre II (De l'aumônier, pp. 86-87) : Il [l'aumônier] célébrera la messe, du moins les fêtes et dimanches, administrera les sacrements à ceux du vaisseau, et fera tous les jours matin et soir la prière publique, où chacun sera tenu d'assister s'il n'a pas d'empêchement légitime.

Huit ans plus tard, ces obligations seront renforcées par l'Ordonnance de 1689, illustrant la poussée de bigoterie de Louis XIV (pp. 93-94) : Titre III (De la police sur les vaisseaux), article III : La sainte messe sera dite sur les vaisseaux tous les jours de dimanche et de fête, sans exception, à moins que le mauvais temps ne l'empêche, et les autres jours, aussi souvent que possible. Article IV : Les prières se feront soir et matin aux lieux et heures accoutumés, l'aumônier les prononçant à haute voix, et l'équipage répondant à genoux. Article VI : Les jours de dimanche et de fête, l'aumônier fera le catéchisme, après en avoir pris l'ordre du capitaine, qui déterminera le lieu, l'heure et le nombre de gens qui y assisteront. Article VII : Les matelots et soldats qui manqueront d'assister à la messe, prières et catéchisme sans cause légitime, ou qui y commettront des actions indécentes, seront punis de six coups de corde au cabestan, par le prévôt de l'équipage, et du double en cas de récidive. 

20 - Il semble que le père Jacques Duchatz ait tout de même pu gagner le Siam. Beauchamp cite un père du Chapt, vraisemblablement Duchatz (BN Fr 8210, f° 512v°) qui, quelques jours avant le coup d'État de 1688, montant à Louvo, rencontra presque par tous les chemins des troupes en très grande quantité, ce qui était fort extraordinaire. On retrouve le père Duchatz en 1689, partant à la recherche du père d'Espagnac qui avait été fait prisonnier avec l'officier Beauregard et emmené à Syriam, capitale du royaume d'Ava, après la débâcle de la garnison française à Mergui. Voir Gouye, Voyage du père Duchatz à Syriam et à Ava, in: Mémoires de mathématique et physique tirés des registres de l'Académie royale des Sciences pour l'année 1692, Amsterdam, 1723, pp. 398 et suiv. 

21 - Il s'agit de la transcription un peu fantaisiste des noms des trois ambassadeurs siamois : Ok-phra Visut Sunthon (ออกพระวิสุทธิสุนทร), Rachathut (ราชทูต : Premier ambassadeur, celui qui porte la lettre du roi), Ok-luang Calayanaracha Maïtri ((ออกหลวงกัลยาราชไมตรี), Upatthut (อุปทูต : second ambassadeur, diplomate de rang subalterne) et Ok-khun Srivisan Wacha ((ออกขุนศรีวิสารวาจา), Trithut (ตรีทูต : troisième ambassadeur). 

22 - Cette lettre au marquis de Seignelay se trouvait aux Archives des Colonies, Cl. 23, p. 75, en siamois et avec sa traduction française. Georges Cœdès la reproduisit dans l'article Siamese Documents of the Seventeeth Century, Journal of the Siam Society, vol. 14.2, 1921, pp. 14 et suivantes. Nous en retranscrivons ici la traduction :

Au cap de Bonne-Espérance le 24 juin 1687.

Lettre de Oocpravisout Sounton Raatchathoud, de Oocluang Calayanaraatcha Maitri Oupathoud et de Ooccoun Srivisaaravaakia trithoud à M. le marquis de Seignelay, grand ministre de Louis le Grand.

Notre navigation a été si heureuse jusqu'ici, et nous avons reçu tant de bons traitements de toutes les personnes qui sont chargées de nous faire repasser dans notre patrie, que cette longue traversée a été pour nous remplie d'une joie continuelle, et ce nous est une consolation particulière de trouver une occasion de pouvoir marquer à Votre Excellence combien nous conservons de reconnaissance pour toutes les marques d'affection que vous nous avez données pendant notre séjour en France, et dont nous ressentons tous les jours de nouveaux effets. Quand notre navigation aurait été moins heureuse et moins tranquille, nous n'aurions pas laissé d'y passer le temps d'une manière très agréable, par les idées encore présentes de toutes les merveilles que nous avons remarquées en France, dont nous avions été plutôt accablés qu'occupés et que nous avons ici le temps de repasser à loisir. Nous sommes obligés d'avouer à Votre Excellence que nous ne connaissons point un plus grand plaisir sur la terre que de rappeler souvent dans nos esprits l'idée toute fraîche d'un roi dont les qualités héroïques surpassent toute expression, et qui, comme disait il y a quelques années le roi notre maître, mériterait d'être le roi de tous les autres rois de l'Europe ; aussi en avons-nous fait jusqu'ici notre principale occupation, de sorte que nous n'avons presque point encore pensé à notre patrie, quoique nous espérions y arriver en assez peu de temps. Si nous ne craignions point de manquer au respect que nous devons à un si grand roi, nous vous prierions de lui témoigner que jusqu'au dernier soupir de notre vie, nous nous ferons une gloire d'égaler et mesure de surpasser si nous pouvons ses plus fidèles sujets en respect et en vénération pour sa royale personne. Nous vous demandons la continuation de votre zèle pour la conservation de l'union qui est entre nos deux grands rois, et de nous honorer toujours de votre amitié et nous présentons des bénédictions au Dieu du ciel et de la terre, le priant de vous donner l'accomplissement de tous vos désirs.

Cette lettre a été écrite au cap de Bonne-Espérance, le 8ème mois et le 1er jour du décours de la lune de l'année pito nop soc de l'ère 2231, ce qui marque le 24 juin 1687.

Ce même jour, les ambassadeurs rédigèrent également une lettre à M. de Lagny, collaborateur du marquis de Seignelay. Elle se trouve, en siamois et avec sa traduction, dans l'article de Georges Cœdès cité plus haut. 

23 - Le texte siamois est ainsi rédigé : วันพุธ เดือน แปด แรม สอง ค่ำ ปี เถาะ ศักราช ๒๒๓๑ (RTGS : wan phut duean paet raem song kham pi tho sakarat 2231), c'est-à-dire mercredi, huitième mois, deuxième jour de la lune décroissante (et non pas premier), année du lapin de l'ère 2231. 

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