PRÉSENTATION

En France, pendant un siècle et demi, nous n'eûmes qu'un journal politique proprement dit, qu'une gazette, inféodée au pouvoir et n'écrivant rien que sous sa dictée. Le privilège accordé à Renaudot en 1631 lui assurait le monopole non seulement de la Gazette, devenue plus tard Gazette de France, mais de tous « autres papiers généralement quelconques contenant le récit des choses passées et avenues ou qui se passeraient tant dedans que dehors le royaume », et de plus, encore, de la publicité commerciale. Quand, trente-quatre ans après, en 1665, le fondateur du Journal des Savants,, Denis de Sallo, imagina le journal littéraire et scientifique, il avait également obtenu un privilège exclusif. En 1672 était né le Mercure galant, le prototype des petits journaux : en alliant la politique à la littérature, ou, si l'on veut, l'histoire à la fantaisie, de Visé avait créé, entre le journal politique et le journal littéraire, un genre mixte dont le monopole lui avait été pareillement concédé. (Eugène Hatin, Les gazettes de Hollande et la presse clandestine aux XVIIème et XVIIIème siècles, 1865, p. 16).

Théophraste Renaudot

Lorsqu'il proposa à Richelieu de créer un journal sur le bruit qui court sur les choses advenues, Théophraste Renaudot était loin d'être un inconnu. Ce médecin qui avait acquis une grande réputation à Loudun, sa ville natale, avait été honoré du titre de Médecin du roi dès son arrivée à Paris en 1612, et ses nombreuses initiatives caritatives lui avaient valu la charge de Commissaire général des pauvres valides et invalides du royaume. Renaudot ne fut pas seulement le fondateur et le directeur du premier journal politique français, il fut également un philanthrope qui créa à Paris un Bureau d'adresse et de rencontre, sorte de maison des petites annonces qui tenait à la fois du bureau de placement, du mont-de-piété, de la salle des ventes et du cabinet médical où l'on dispensait des soins gratuits aux nécessiteux.

La perspective d'un organe de presse étroitement contrôlé par le pouvoir ne pouvait que séduire Richelieu, qui voyait là un moyen de lutter contre les nouvelles secrètes et les nouvelles à la main, feuilles clandestines manuscrites qui circulaient sous le manteau et colportaient ragots, rumeurs, révélations croustillantes et souvent graveleuses sur la vie amoureuses des grands de la Cour, mais aussi satires, pamphlets et libelles. En février 1631, Renaudot obtenait un privilège du roi en forme de charte : Voulons et nous plaît que Renaudot, et ses successeurs et ayant-cause, jouissent pleinement, paisiblement et perpétuellement, à l'exclusion de tous autres, du pouvoir, permission et privilège de composer et faire composer, imprimer et faire imprimer, en tel lieu et par telles personnes que bon leur semblera, les gazettes, relations et nouvelles, tant ordinaires qu'extraordinaires, lettres, copies ou extraits d'icelles, et autres papiers généralement quelconques contenant le récit des choses passées et avenues ou qui se passeront tant dedans que dehors le royaume. Un tel monopole devait évidemment susciter des jalousies et des inimitiés. Renaudot fut violemment attaqué et plusieurs fois traduit en justice, tant pour les activités de son Bureau d'adresse que pour son journal, mais la Gazette, devenue Gazette nationale de France en 1792, fut publiée jusqu'en 1915 et, avec presque trois siècles d'existence, reste un journal d'une impressionnante longévité.

Le créneau de l'information politique restait tout de même très étroit et le grand public, qui avait vu fleurir pendant la Fronde beaucoup de petits journaux à l'existence souvent éphémère, réclamait des publications plus diversifiées. En 1665, Denis de Sallo, Sieur de la Coudraye, obtint un privilège pour imprimer et diffuser le Journal des sçavans, périodique littéraire et scientifique, devenu Journal des savants et toujours publié aujourd'hui. Enfin, en 1672, l'écrivain et dramaturge Donneau de Visé mêla presse politique, littéraire, mondaine, récréative et même scientifique en lançant le Mercure Galant. Le projet était ambitieux. À partir de 1677, le Mercure livra chaque mois au public un fascicule d'environ 400 pages, sans compter les suppléments et les extraordinaires : Nouvelles politiques et littéraires, promotions et nominations, mariages, baptêmes et morts, spectacles, histoires galantes, réceptions aux académies, plaidoyers, sermons, arrêts, petites pièces de poésie, énigmes illustrées, chansons avec musique, dissertations, quelquefois savantes et quelquefois enjouées, tout y entrait, tout y trouvait place. (Eugène Hatin, Histoire politique et littéraire de la presse en France, 1859, I, pp. 282-283). Il ne manquait que les mots croisés et l'horoscope. Une telle profusion devait nécessairement entraîner, à côté des informations proprement dites, des épanchements, des redondances et des excès littéraires qui donnent parfois l'impression que le rédacteur tirait à la ligne et utilisait quelques ficelles pour noircir du papier. Toutefois, Donneau de Visé, avec l'aide de son collaborateur Thomas Corneille, avait réussi son pari. Le Mercure, malgré les ricanements ironiques, les dénigrements et les sourires condescendants, eut un succès considérable auprès du grand public et procura à son directeur, nommé Historiographe du roi, une pension de 500 écus, un logement dans la prestigieuse Galerie du Louvre et de substantiels revenus.

La Gazette et le Mercure Galant, même s'ils sont tous deux étroitement contrôlés par le pouvoir, représentent donc deux conceptions du journalisme diamétralement opposées. Du côté de la Gazette, c'est la concision, le communiqué, le fait politique exposé en quelques lignes rigoureuses, sans commentaire ni fioriture. Du côté du Mercure, c'est le lyrisme, sinon le verbiage, les articles délayés sous forme de lettres familières adressées à une lectrice virtuelle, avec, au risque de lasser le lecteur, force précisions et détails - mais peut-être les gens de l'époque étaient-ils enthousiastes de savoir que l'aqueduc de Maintenon avait 2 980 toises de longueur en 142 arcades de 40 pieds de large, dont les piles en ont 24, et de longueur 47 à 48 pieds, avec des piliers boutant de 11 pieds de large après les retraites, et de saillie, 6 pieds. Il n'empêche qu'au-delà des redondances, des mauvais madrigaux, des sonnets indigents et des nouvelles mondaines de peu d'intérêt, les 1 800 volumes publiés par Donneau de Visé et ses successeurs pendant près de 150 ans constituent une inestimable mine de renseignements pour les historiens.

Nous avons compilé ici les articles et les extraits d'articles des deux journaux traitant des relations franco-siamoises entre 1680 et 1693, dans l'ordre chronologique et en mettant les deux productions en parallèle. Rédigés au rythme lent des arrivées et des départs des navires apportant lettres et témoignages, parfois douteux, quelquefois erronés, ces articles mettent en lumière les informations dont disposait, parfois avec plus d'un an de retard, le public de l'époque. Nous en avons modernisé l'orthographe et la ponctuation et nous nous sommes appliqués à les commenter et à les éclairer par quelques notes.

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