Chapitre 182.
Continuation de ce que fit le roi de Siam jusqu'à ce qu'il fût de retour en son royaume, où la reine sa femme l'empoisonna.

Page de la relation de Vincent Leblanc

Après que le roi de Siam eut gagné une si heureuse victoire, la première chose qu'il fit fut de pourvoir en diligence aux fortifications de la ville et à tout le surplus qu'il jugea nécessaire pour l'assurance d'icelle. Après cela, il commanda qu'il se fît une revue générale de ses gens de guerre, pour savoir ceux qu'il avait perdus en cette bataille. Par ce moyen, il en trouva de faute quelques cinquante mille, tous hommes de peu que la rigueur de l'édit du roi avait contraints de s'en aller en cette guerre, mal équipés et sans armes défensives. Quant aux ennemis, le jour d'après on sut qu'il y en avait eu cent trente mille de tués.

Sitôt que les blessés se portèrent bien, le roi ayant mis aux principales places de cette frontière la garde qui lui sembla nécessaire, fut conseillé par les siens de s'en aller faire la guerre au royaume de Guibem, qui n'était qu'à quinze lieues de là, du côté du nord (1), afin de tirer sa raison de ce que la reine de Guibem avait donné un libre passage dans ses États à celui de ChiammayChiang Mai (เชียงใหม่), capitale du royaume de Lanna (ล้านนา), alors sous domination birmane., à cause de quoi il lui attribuait la principale faute d'Oya CapimperOkya Kamphaeng Phet (ออกญา กำแพงเพชร), le gouverneur de Kamphaeng Phet. et des trente mille hommes qui avaient été tués avec lui. Le roi trouvant fort bon cet avis, partit de cette ville avec une armée de quatre cent mille hommes, et s'en alla attaquer une des villes de cette reine appelée Fumbacor, qui fut prise bien aisément, et tous les habitants furent mis à mort, sans en excepter pas un. Cela fait, il continua son voyage jusqu'à la ville de Guitor, capitale de ce royaume de Guibem, où était alors la reine, qui pour être veuve gouvernait l'État sous le titre de régente, durant la minorité de son fils âgé d'environ neuf ans.

À son arrivée, il mit le siège devant la ville, et d'autant que la reine ne se sentait point assez forte pour résister à la puissance du roi de Siam, elle aima mieux demeurer d'accord avec lui qu'elle lui payerait de tribut par an cinq mille turmes d'argent (2), qui font soixante mille ducats de notre monnaie, de quoi elle lui pays cinq années d'avance. Outre cela, le jeune prince son fils lui fit hommage de vassal, et le roi le mena à Siam avec lui. Là-dessus, il leva le siège de devant la ville et passa outre vers le nord-est, en la ville de Taysiran, où il eut nouvelle que le roi de Chiammay s'était déjà dédit de la ligue passée. Cependant comme il y avait six jours qu'il marchait dans les terres des ennemis, il saccageait tout autant de lieux qu'il en trouvait, sans vouloir permettre qu'on donnât la vie à pas un mâle. Ainsi, passant pays, il arriva au lac de Singapamor qu'on appelle ordinairement Chiammay, où il s'arrêta vingt-six jours durant lesquels il prit douze fort belles places environnées de boulevards et de fossés, à la façon des nôtres, tous de brique et de mortier, sans y avoir ni pierre ni chaux, à cause qu'en ce pays-là ce n'est pas la coutume de bâtir ainsi, et où pour toute artillerie il n'y avait que quelques fauconneauxLe fauconneau ou bombarde allongée est une pièce d'artillerie légère d'environ 2m tirant des boulets de taille moyenne allant de 500g à 3kg . Il fut utilisé du XVIe au XIXe siècle, notamment par les Français. (Wikipédia).

et quelques mousquets de bronze. Or parce qu'en ce temps-là, l'hiver s'approchait, et que la saison était fort pluvieuse, joint que le roi commençait déjà de se porter mal, il fit sa retraite en la ville de Quitiruam, où il s'arrêta plus de vingt-trois jours durant lesquels il acheva de la fortifier de murailles et de fossés grandement larges et profonds. Ensuite de cela ayant mis ordre à toutes choses en cette même ville, en état de se défendre si on l'attaquait, il s'embarqua avec les trois mille vaisseaux dans lesquels il était venu, et ce en intention de s'en retourner à Siam. Neuf jours après, il arriva à la ville d'OdiaaAyutthaya (อยุธยา), alors capitale du royaume de Siam., capitale de tout son royaume, où il tenait sa cour la plupart du temps.

À son arrivée, les habitants lui firent une entrée où le peuple employa beaucoup d'argent à diverses inventions qui furent faites pour le recevoir. Ce qui dura quatorze jours conformément aux lois et aux sectes de ces païens, et parce que durant les six mois de son absence, la reine sa femme avait commis l'adultère avec un pourvoyeur de sa maison, appelé UquumcheniraaKhun chinnarat (ขุนชินราช). Il ne s'agit pas d'un nom, mais d'un titre honorifique., et qu'au retour du roi elle se trouve enceinte de quatre mois (3). La crainte qu'elle eut que cela ne se découvrît fit que pour se sauver du danger qui la menaçait, elle se résolut d'empoisonner le roi son mari. Comme en effet sans différer davantage sa pernicieuse intention, elle lui donna du poison dans un vase de porcelaine tout plein de lait, dont l'effet fut tel qu'il en mourut dans cinq jours, durant lequel temps il donna ordre par son testament aux plus importantes affaires de son royaume et s'acquitta de ce qu'il devait aux étrangers qui l'avaient servi en cette guerre de Chiammay, d'où il n'y avait que vingt jours qu'il était venu. En ce testament, comme il vint à faire mention de tous nous autres Portugais, il voulut que cette clause y fût ajoutée : C'est mon intention que les cent vingt Portugais qui ont toujours veillé fidèlement à la garde de ma personne reçoivent pour récompense de leurs bons services demi-année de tribut que me donne la reine de Guibem, et qu'en mes douanes leurs marchandises ne payent aucun tribut par l'espace de trois années. Avec cela j'entends que par toutes les villes de mon royaume, leurs prêtres puissent publier la loi dont ils font profession, d'un dieu fait homme pour le salut des humains, comme ils me l'ont assuré quelquefois. À ces choses il en ajouta plusieurs autres semblables qui méritaient bien d'être ici rapportées, quoique néanmoins je les passe sous silence parce que j'espère ci-après d'en faire une plus ample mention. Davantage, il pria tous les grands de la cour qui se trouvèrent là présents qu'ils lui donnassent cette consolation, devant que mourir, de faire déclarer roi son fils aîné, ce qui fut incontinent exécuté. Pour cet effet, après que tous les Oyas, Conchalis et Monteos (4), qui sont des dignités souveraines sur toutes les autres du royaume, eurent prêté le serment de fidélité à ce jeune prince, ils le montrèrent du haut d'une fenêtre à tout le peuple qui était en bas dans une grande place, et lui mirent dessus la tête une riche couronne d'or en façon de mitre, ensemble une épée nue en la main droite et des balances à la gauche, ce qu'ils ont accoutumé d'observer en une semblable cérémonie.

Alors Oya PassilocoOkya Phitsanulok (ออกญา พิษณุโลก), le gouverneur de la province de Phitsanulok, dans le nord de la Thaïlande., qui était le plus haut en dignité dans le royaume, s'étant mis à genoux devant ce jeune roi, lui dit les larmes aux yeux, et tout haut, afin qu'un chacun le pût entendre : Bienheureux enfant, qui en un âge encore tendre tiens cela de la bonne influence de ton astre que d'être choisi là-haut au ciel pour gouverner cet empire de Sournau, vois comme Dieu te le met en main par moi qui suis ton vassal. Je te le remets aussi afin que tu fasses ton premier serment, par lequel tu protestes de le tenir avec l'obéissance de sa divine volonté, ensemble de garder également la justice à tous les peuples, sans avoir aucun égard aux personnes, soit qu'il faille châtier ou récompenser les grands ou les petits, les puissants ou les humbles, afin qu'à l'avenir ne te soit point reproché de n'avoir accompli ce que tu as juré en cette action solennelle. Car s'il advient que les considérations humaines t'éloignent de ce que pour ta justification tu es obligé de faire devant un seigneur si équitable, tu seras pour cela grandement puni dans la profonde fausse de la maison de fumée, lac ardent de puanteur insupportable, où les méchants et les damnés pleurent continuellement avec une tristesse de nuit obscure dans leurs entrailles : et afin que tu t'obliges à la charge que tu prends sur toi, dis maintenant : Xamxaimpom, qui est comme qui dirait entre nous : Amen (5). Le Passiloco ayant achevé sa harangue, le nouveau prince dit en pleurant : Xamxaimpom, ce qui émut si fort toute l'assemblée du peuple, qu'on fut assez longtemps sans entendre que gémissements et que plaintes. À la fin, après que ce bruit fut apaisé, le Passiloco reprenant son dicours en regardant le nouveau roi : Cette épée, lui dit-il, que tu tiens en main toute nue, t'est donnée comme un sceptre de souveraine puissance sur terre, afin de subjuguer les rebelles. Ce qui veut dire encore que tu es véritablement obligé d'être le soutien des petits et des faibles, afin que ceux qui s'enorgueillissent de leur puissance ne les renversent par le souffle de leur superbe. Ce que le Seigneur a en aussi grande haine comme la bouche de celui qui blasphèmerait contre un petit enfant qui n'aurait jamais péché. Et afin que tu satisfasses en tout au bel émail des étoiles du ciel, qui est ce dieu parfait, juste et bon dont la puissance est admirable sur toutes les choses du monde, dis derechef : Xamxaimpom. À quoi le prince répondit par deux fois en pleurant, Maxinau, maxinau, c'est-à-dire : Je te le promets ainsi. Ensuite de cela, Oya Passiloco l'ayant instruit sur plusieurs autres choses semblables, le jeune prince répondit par sept fois Xamxaimpom, et ainsi s'acheva la cérémonie de son couronnement (6). Néanmoins la dernière partie sut qu'il s'y en vint un talagrepo (7) de dignité souveraine sur tous les autres prêtres, appelé Quiay Pomvedée, qu'on disait être âgé de plus de cent ans. Celui-ci s'étant prosterné aux pieds auprès du prince, lui prêta serment sur un bassin d'or plein de riz, et cela fait ils remirent le roi dedans, après l'avoir ainsi crée de nouveau ; car le temps ne permettait pas qu'on le tînt là davantage, à cause que le roi son père était à l'article de la mort ; joint que le deuil était si universel parmi le peuple, qu'en quelque lieu que ce fût, on n'entendait autre chose que larmes et que soupirs.

CHAPITRE SUIVANT

NOTES

1 - Des générations d'historiens se sont creusé la tête et abîmé les yeux à scruter de vieilles cartes pour essayer d'identifier les lieux géographiques mentionnés par Pinto. En vain, au point que certains ont fini par penser qu'il ne s'agissait que de simples inventions. C'était en tout cas l'avis de W.A.R Wood : La prise de Quituruan est probablement une invention pure. Il est impossible d'identifier la ville, et il est très douteux qu'une bataille importante ait eu lieu dans cette partie du nord. De même pour le royaume de Guibem, sa capitale Guitor et sa forteresse Fumbacor, il s'agit, je pense, d'une invention due à l'imagination de Pinto. Quelques-uns de ses compatriotes, qui ont réellement participé à l'expédition, lui ont fourni différents noms de villes et mentionné qu'il y avait une reine régente à Chiang Mai, et voilà le résultat. Si Guibem a quelque sens, Lampang est le royaume qu'il désigne, mais Lampang n'est pas à six jours de marche de Chiang Mai. Ainsi pour le lac de Singipamor, sur lequel était située Chiang Mai et qui était la source de la rivière Lebrau, nom sous lequel Pinto fait référence à la Menam Yom, il s'agit pareillement d'une pure invention. Assez curieusement, le témoignage de Pinto a été cru par des écrivains postérieurs, et l'imaginaire lac de Singipamor a été accepté pendant des années comme une réalité géographique. (Fernão Mendez Pinto's Account of Events in Siam, Journal of the Siam Society vol 20.1, p. 32). 

2 - Le texte portugais mentionne des turmas. Il s'agit des tamlung (ตำลึง), version siamoise des tael et des liang chinois. Cette monnaie d'argent valait 4 ticaux, c'est-à-dire 4 bahts. 

3 - Cet épisode est conforme aux Chroniques royales. Pendant que le roi Chairachathirat (ไชยราชาธิราช) guerroyait dans le nord du royaume pour mater la rébellion soutenue par Tabeng Shweti, roi de Taungu, son épouse, la reine Sri Sudachan (ศรีสุดาจันทร์) menait la grande vie au palais royal et fricotait avec un des gardiens de la salle des statues sacrées nommé Bun Sri (บุญศรี), promu pour ses bons service à la dignité de Phan But Si Thep (พันบุตรศรีเทพ), puis de Khun Chinnarat (ขุนชินราช). À la mort du roi Chairachathirat (peut-être empoisonné, c'est une hypothèse), le jeune prince Yot Fa (ยอดฟ้า), son fils monta sur le trône, mais n'ayant qu'une douzaine d'années, c'est sa mère qui assura la régence et confia à son amant l'administration du royaume. Puis le couple ayant fait assassiner le jeune roi – on ignore comment, les Chroniques royales les plus anciennes notent pudiquement qu’il eut un accident, certaines, plus explicites, indiquent que Sri Sudachan le fit exécuter au wat Khok Phraya, il fut empoisonné selon David K. Wyatt – Phan But Si Thep usurpa la couronne. Pour peu de temps. Après seulement 42 jours de règne (6 semaines, selon David K. Wyatt), il fut assassiné et le prince Thienracha (เฑียรราชา), demi-frère du roi Chairachathirat lui succéda sous le titre tout à fait légitime de Maha Chakraphat (มหาจักรพรรดิ).  

4 - Si Oya (Okya : ออกญา) est bien un titre nobiliaire siamois, il semble que Pinto se mélange un peu pour les deux autres dignités. Dans le chapitre 103 de sa relation, alors qu'il se trouve à Pékin et n'a pas encore mis les pieds au Siam, il indique déjà avoir maille à partir avec des chumbim, des conchalás et des monteos. De fait, nous n'avons trouvé nulle part aucune dignité siamoise qui puisse s'apparenter, même de loin, à ces titres aux sonorités curieusement portugaises. 

5 - S'agit-il d'un charabia entièrement inventé, de phrases entendues et mal retranscrites ? Il semble en tout cas impossible de trouver les formules thaïes correspondant, même de loin, au sabir de Pinto. Amen en thaï se dit sathu (สาธุ). 

6 - Quant on connaît la complexité, le faste et le nombre des cérémonies qui accompagnent le couronnement d'un roi de Siam, bénédictions, processions, etc. pendant plusieurs jours, il est tout à fait invraisemblable que celui-ci ait pu être expédié en quelques minutes, le temps d'une harangue et d'un serment. 

7 - Probablement un bonze, une version du talapoin des relations françaises. L'étymologie du mot talapoin est incertaine. Larousse indique une originaire portugaise, tala pão, de l'ancien birman tala poi, monseigneur. Certains la font dériver du siamois talaphat (ตาลปัตร), nom du grand éventail que les moines tiennent pendant les cérémonies. 

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