Chapitre 188 (1)
Comment le roi de Brama fut contraint de lever le siège de devant la ville d'Odiaa pour les nouvelles qui lui vinrent d'une mutinerie qui s'était faite au royaume de Pegu, et de ce qui arriva là-dessus.

Page de la relation de Fernard Mendez Pinto

Le roi Brama, voyant que ni les canons dont il avait battu la ville, ni les assauts qu'il lui avait donnés en plein jour et à force de gens, ni ses inventions de châteaux accompagnés de tant d'artifices de feu sur lesquels il s'était si fort assuré, ne lui avaient de rien servi pour l'exécution d'une chose qu'il avait si fort désirée, comme il était résolu de ne se point désister de l'entreprise qu'il avait entre les mains, il fit assembler son Conseil de guerre où se trouvèrent tous les capitaines, ducs, princes et seigneurs qu'il y avait en l'armée. Alors leur ayant proposé à tous son désir et son intention, il lui pria de leur dire quels étaient leurs avis là-dessus. À même temps, l'affaire étant mise en délibération et bien débattue de part et d'autre, il conclurent enfin que pour quelque sujet que ce fût il ne fallait point que le roi levât le siège, attendu que cette entreprise était la plus glorieuse et la plus profitable de toutes celles qui pourraient jamais s'offrir à lui. Ils lui représentèrent en outre la grande quantité de finances qu'il y avait employées, et que s'il continuait de la battre sans se désister de ses assauts, à la fin les ennemis seraient épuisés, parce qu'il était manifeste (selon ce qu'ils en avaient appris) qu'il n'avaient désormais plus de pouvoir de résister à quelque petit effort qu'on leur pût faire.

Le roi, fort content de ce que leurs opinions se trouvaient conformes à son désir, témoigna de leur en savoir bon gré. Aussi leur fit-il de nouveau plusieurs récompenses en argent, et leur jura que s'ils pouvaient prendre la ville, il leur donnerait à tous les plus grandes charges du royaume avec des titres fort honorables, accompagnés de beaucoup d'États et de grands revenus. Cette résolution prise il ne fut plus question que de voir de quelle façon on s'y comporterait, tellement que par le conseil de Diego Suarez et de l'ingénieur, il fut résolu que de quantité de fascinesAssemblages de branchages utilisé lors de travaux de terrassement. et de gazon de terre, l'on en ferait comme une manière de cavalierEn terme de fortification​​, un cavalier est une élévation de terre qu’on pratique sur le terre-plein du rempart pour y placer des batteries qui découvrent au loin dans la campagne, & qui incommodent l’ennemi dans ses approches. (Encyclopédie de Diderot et D'Alembert, II, p. 782). qui s'élèverait par-dessus les murailles, et qu'on monterait en haut tous les canons et autre artillerie, avec lesquels ont battrait les principales fortifications de la ville, puisqu'en elles seulement consistait toute la défense des ennemis.

L'on mit donc ordre incontinent à tout ce qu'on jugea nécessaire à ce travail, à quoi furent employés les soixante mille pionniers qui étaient au camp, lesquels en douze jours mirent le fort ou ce cavalier en l'état que le roi le désirait. L'on y avait déjà flanqué dessus quarante grosses pièces d'artillerie, et fait une tranchée de douze bastions à la turque, afin de battre la ville le jour suivant, lorsqu'il arriva un courrier avec des lettres au roi de Chauseron, seigneur de Moucham, par lesquelles on lui donnait avis Que le Xemindo s'étant soulevé dans le royaume de Pegu (2), y avait taillé en pièces quinze mille Bramas, et qu'avec cela il s'était saisi des principales places de tout le pays.

À cette nouvelle, le roi demeura si fort troublé, que sans tarder là davantage, il leva le siège et se mit sur une rivière appelée Pacarau, en laquelle il ne s'arrêta que cette nuit, et le jour suivant qu'il employa à retirer son artillerie et ses munitions. Ensuite de quoi, ayant fait mettre le feu à toutes les palissades et au logement du camp, un mardi cinquième jour d'octobre l'an 1548, il partit pour s'en aller à la ville de Martaban. Ayant fait toutes les diligences pour y arriver, il s'y rendit à la fin en dix-sept jours et y fut amplement informé par le Chalagonim son capitaine (3), de tout ce qui s'était passé dans son royaume, ensemble du procédé que le Xemindoo avait tenu pour se faire roi et lui prendre son trésor en faisant mourir quinze mille Bramas, et que dans les villes de DigonDagon, ancien nom de la ville de Rangoon, aujourd'hui capitale de la Birmanie. , SurionSyriam, ou Siriangh, ancien nom de la ville de Thanlyin dans la région de Yangon en Birmanie. et DalaaDalla, ville de birmanie sur la rive sud du fleuve Yangoon, à quelques kilomètres de Rangoon. jusqu'à DanapluuDanubyu, ville de la Région d'Ayeyarwady, au sud-ouest de la Birmanie. Elle se trouve dans le district de Maubin, sur la rive occidentale de l'Irrawaddy., il avait logé cinq cent mille hommes en intention de lui empêche le passage au royaume.

Cette nouvelle embarrassa si fort le roi Brama qu'il se mit à tramer en son âmes toutes les inventions dont il s'avisa pour remédier à un si grand mal qui se présentait, mais enfin il se résolut de passer là quelques jours à Martaban en attendant le reste de ses gens qu'il avait laissés après lui. À cette résolution, il en ajouta une autre qui fut de s'en aller chercher cet ennemi et de s'en venger en bataille rangée. Mais le malheur voulut qu'en douze jours seulement qu'il demeura là, des quatre cent mille hommes qu'il avait, il y en eut cent vingt mille qui le quittèrent, car comme ils étaient tous Pegus et par conséquent désireux de secouer le joug des Bramas, ils trouvèrent à propos de se ranger au parti du nouveau roi Xemindoo, qui était Pegu comme eux. À quoi leur servit grandement de savoir que le prince était de condition relevée, libéral et enclin à faire du bien à ses soldats, outre leurs payes ordinaires, joint qu'il était si doux, si affable aux siens et si plein de bonne volonté pour eux qu'ils ne lui demandaient rien qui ne leur fût incontinent octroyé, tellement que par ce moyen il les avait si bien gagnés à lui qu'il n'y en avait pas un seul qui ne fût très aise de se rendre dans son parti.

Cependant le roi Brama, appréhendant que cette retraite des siens ne prît de jour en jour un accroissement nouveau, fut conseillé par ses gens de ne s'arrêter pas là plus d'un jour, à cause que plus il y tardait et plus ses forces se diminueraient, parce que la plupart de ses gens où presque tous étaient Pegus, nation qui ne lui serait pas beaucoup fidèle. Ce conseil sembla fort bon au roi qui, à l'heure même, se mit en chemin pour s'en aller à Pegu. Il n'y fut pas plutôt arrivé qu'il eut nouvelles que le Xemindoo l'attendait, et qu'étant averti de sa venue, il se tînt prêt tout incontinent pour le recevoir. Ainsi ces deux rois étant à la vue l'un de l'autre campèrent en une grande plaine appelée Machem, qui était à deux lieues de la ville de Pegu, le Xemindo avec six cent mille homme et le Brama avec trois cent cinquante mille.

Le lendemain matin, ces deux armées s'étant mises en l'ordre de bataille qu'il leur fallait élire pour combattre, vinrent à se joindre un vendredi 26 novembre de la même année 1548. Il n'était que six heures du matin quand ils en vinrent aux mains, ce qui fut fait avec tant de violence qu'une déroute s'en suivit aussitôt. L'on y combattit néanmoins avec un courage invincible de part et d'autre, mais le Xemindoo n'y eut pas du meilleur, car en moins de trois heures toute son armée fut mise en déroute avec la mort de trois cent mille des siens, tellement qu'en ces extrémités il fut contraint avec six hommes de cheval tant seulement de se sauver en une forteresse qui s'appelait Batelor, où il ne fut qu'une seule heure, durant laquelle il se fournit d'un petit vaisseau où il s'enfuit la nuit suivante amont la rivière dans Cedaa (4).

Laissons-le donc fuir maintenant, et en attendant que nous le prenions quand il en sera temps, revenons au roi Brama, qui fort content de la victoire qu'il avait gagnée, s'en alla le lendemain matin contre la ville de Pegu, qui n'était qu'à deux lieues. Il y fut à peine arrivé, comme j'ai dit ci-devant, que les habitants se rendirent à lui à condition qu'il leur sauverait la vie et les biens. Sur quoi il mit ordre à faire panser les blessés. Quant à ceux des siens qui perdirent la vie en ce combat, il se trouva qu'ils étaient soixante mille de nombre, entre lesquels il y avait deux cent quatre-vingts Portugais, joint que tous les autres y furent grandement blessés.

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NOTES

1 - Le chapitre est numéroté 187, ce qui est manifestement une coquille, et tous les chapitres suivants sont décalés d'un numéro par rapport à l'édition portugaise. Nous avons rétabli la numérotation logique. 

2 - Ce Xemindo révolté était un bonze, bâtard de la déclinante dynastie Hanthawaddy, qui, abandonnant la robe, organisa une rébellion contre le roi Tabin Shwehti, lança une offensive contre Rangoon et Dalla, qu'il occupa, et régna pendant environ un an et demi sur la région de Pégou. Il fut battu par Bayinnaung, beau-frère et successeur de Tabin Shwehti, et exécuté en 1553. 

3 - Ce chaligonim est mentionné plusieurs fois dans la relation de Pinto, et chaque fois avec des titres assez différents, ce qui fait qu'il est difficile de savoir s'il s'agit du même personnage. On rencontre chapitre 167 (numéroté 166) un certain Chalagonim, corsaire fort renommé. (p. 658). Au chapitre 190 (numéroté 189), il est à nouveau mentionné, cette fois en tant que gouverneur de Martaban. 

4 - Dans sa traduction anglaise des Voyages de Pinto, Rebecca D. Catz (chapitre 153, note 12) identifie sous ce nom le fleuve Irrawaddy, ainsi appelé en raison de la ville d'Ansedá (aujourd'hui Henzada, ou Hinthada), sur la berge occidentale du principal bras du delta du fleuve. 

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