Chapitre 184.
Comment le corps du roi fut brûlé et les cendres portées à un pagode, ensemble de quelques autres nouveautés qui arrivèrent en ce royaume.

Page de la relation de Fernard Mendez Pinto

On ne saurait croire combien grande fut la douleur, et combien merveilleux le sentiment que tous les seigneurs du royaume témoignèrent avoir de l'accident de leur bon roi qu'ils voyaient mort devant eux, ce qui fit que pour démonstration de leur deuil, il y eut une infinité de larmes répandues. Mais enfin, après que leur tristesse fut un peu calmée, il se fit une assemblée de tous les prêtres de cette ville, lesquels, à ce que l'on dit, étaient quelques vingt mille de nombre. Puis comme l'on eut traité avec les principaux du royaume, touchant la pompe funèbre et les cérémonies qui s'y devaient faire, il fut arrêté entre eux de brûler le corps, auparavant que le poison dont il était mort fut cause d'une corruption et d'une mauvaise senteur, parce qu'en tel cas son âme ne pourrait être sauvée en aucune façon que ce fut, conformément à ce qui en était écrit.

Pour cet effet l'on fit dresser en diligence un fort grand bûcher fait de santal, d'aloès, de calamba et de benjoin où l'on mit le feu avec une autre nouvelle cérémonie. En même temps le corps du défunt fut brûlé durant les gémissements et les plaintes de tout le peuple, et la cendre mise dans une châsse d'argent. Cela fait, on l'embarqua dans une laulée (1) fort richement équipée et nommée Cabizonda (2), avec quarante Seroos (3) pleins de Talagrepos (4), qui sont les dignités les plus hautes de leurs prêtres gentils. Outre ceux-ci elle était accompagnée d'un grand nombre d'autres vaisseaux, où il y avait une infinité de gens, et ensuite cent grandes barcasses chargées de diverses figures d'idoles sous des formes de couleuvres, lézards, lions, tigres, crapauds, serpents, chauve-souris, oisons, boucs, chiens, éléphants, vautours, chats, milans, corbeaux et autres semblables animaux dont les figures étaient si bien représentées au naturel qu'elles paraissaient des choses vivantes. Avec cela les faces de ces idoles étaient toutes couvertes en façon de deuil de pièces de soie conformément aux couleurs de chacun. Or ces animaux, comme j'ai déjà dit, étaient en si grand nombre, qu'au rapport de ceux qui les virent, l'on tient assurément qu'il y eut plus de cinq mille pièces de soie employées à couvrir tous ces démons.

En un autre navire fort grand se voyait le roi de tous ces idoles, qu'ils appellent Le serpent glouton de la profonde caverne de la maison de fumée. Cette idole avait la figure d'une monstrueuse couleuvre de la grosseur de plus d'un muid, et était entortillée en neuf cercles, si bien qu'étendue, elle eût fait la longueur de plus de cent empans, et quand au col, elle l'avait dressé en haut. Des yeux, de la gueule et de la poitrine de ce serpent, sortaient de grandes flammes de feu d'artifice qui rendaient ce monstre si effroyable et si furieux que ceux qui le regardaient en tremblaient de peur. J'ajoute à tout ceci qu'en un théâtre de la hauteur de trois brasses, tout doré et enrichi, il y avait un fort beau petit garçon âgé de quatre à cinq ans, tout couvert de perles, de chaînes et bracelets d'une riche pierrerie, et qui avait les ailes et la chevelure de fin or, de même que nous avons accoutumé de peindre les anges ; cet enfant tenait en main un riche coutelas, et par cette invention, ces païens voulaient donner à entendre que c'était un ange du ciel envoyé de Dieu pour emprisonner tout ce grand nombre de démons, afin qu'il ne volât point l'âme du roi, auparavant qu'elle fût arrivée au lieu du repos qui lui était préparé là-haut en la gloire, pour récompense des bonnes œuvres qu'il avait faites en ce bas monde (5).

Avec cet ordre, tous ces vaisseaux gagnèrent la terre en un pagode qui s'appelait Quiay Poutar, où après qu'on eut mis la caisse d'argent où étaient les cendres du roi et tiré dehors le petit garçon, l'on mit le feu à tout ce grand nombre d'idoles de la façon qu'elles étaient dans les barcasses, ce qui fut accompagné d'un si grand bruit de cris, de coups d'artillerie, d'arquebuses, de tambours, de cloches, de cornets et d'autres différentes sortes de bruits, qu'il n'était pas possible de l'entendre sans en trembler. Cette cérémonie ne dura pas plus d'une heure, car comme toutes ces figures étaient faites de paille, joint que dans les vaisseaux il y avait quantité de brayTerme de Marine, est une composition de gomme, de resine, & d'autre matiere gluante, qui font un corps dur, sec & noirastre, qui sert à calfater & remplir les jointures des planches du bordage d'un vaisseau. On en fait aussi avec de la poix liquide meslée avec de l'huile de poisson. (Furetière). et de poix résine, de toutes ces matières combustibles s'alluma en peu de temps un feu si épouvantable qu'on eût dit que c'était le vrai portrait de l'enfer, tellement qu'en en un instant l'on vit réduit à néant, et les vaisseaux, et tout ce qu'il y avait dedans.

Comme l'on eut achevé ceci, avec plusieurs autres inventions de choses fort naturelles et qui avaient coulé beaucoup – que je ne veux point m'amuser à décrire ici parce qu'elles me sembles superflues et n'être point nécessaires –, tous les habitants qui étaient là accourus à la foule, et dont le nombre paraissait infini, se retirèrent en leurs maisons. Là, ils demeurèrent les portes et les fenêtres fermées sans qu'on vît paraître pas un d'eux parmi les rues par l'espace de dix jours, durant lequel temps les places furent désertes et n'y remarqua-t-on seulement que de pauvres gens qui s'en allaient de nuit demandant l'aumône avec d'étranges lamentations.

Au bout de dix jours qu'ils se furent ainsi renfermés, ils ouvrirent leurs portes et leurs fenêtres, et leurs pagodes ou leurs temples parurent ornés de plusieurs enseignes de réjouissance ainsi que de quantité de tapisseries, d'étendards et de bannières de soie, joint qu'il y eut quantité de tables dressée et pleines de divers parfums. Alors l'on vit paraître parmi toutes les rues certains hommes à cheval, vêtus de damas blanc, lesquels au son de quelques instruments fort harmonieux s'en allaient disant tout haut, et les larmes aux yeux : Tristes habitants de ce royaume de Siam, écoutez ce que l'on vous fait savoir de la part de Dieu, et avec des cœurs humbles et nets louez tous son saint nom, car les effets de sa divine justice sont grands. Par même moyen, posant votre deuil, sortez de vos demeures où vous êtes enfermés, et chantez les louanges de la bonté de votre dieu, puisqu'il lui a plu vous donner un nouveau roi qui le craint et qui est ami des pauvres. Cette proclamation était faite, l'on entendit plusieurs instruments, dont certains hommes à cheval et vêtus de satin blanc s'en allaient jouant avec un concert fort harmonieux. Sur quoi tous les assistants ayant le visage prosterné en terre et les mains haussées comme gens qui rendaient grâces à Dieu, répondaient tout haut en pleurant : Nous faisons nos procureurs les anges du ciel, afin qu'ils louent continuellement le Seigneur pour nous. Après cela, tous les habitants de la ville sortant des maisons et ne pensant plus qu'à danser et à se réjouir, s'en allaient au temple de Quiay Fanarel, c'est-à-dire Dieu des joyeux, où ils offraient de doux parfums, et les plus pauvres, des fruits, des volailles et du riz pour l'entretien des prêtres.

Le même jour le nouveau roi se fit voir par toute la ville avec beaucoup de pompe et de majesté, à cause de quoi se firent de grandes réjouissances parmi tout le peuple. Et d'autant que le roi n'avait seulement que neuf ans, il fut ordonné par les vingt-quatre bracalons (6) du gouvernement que la reine sa mère en serait tutrice ou régente, et qu'elle aurait de l'empire sur tous les autres officiers de la couronne. Ces choses se passèrent ainsi durant quatre mois et demi, pendant lesquels il n'y eut aucun désordre et tout fut paisible dans le royaume. Mais au bout de ce temps-là, étant arrivé que la reine vînt à accoucher d'un fils (7) qu'elle avait eu d'un sien pourvoyeur (8), offensée du mauvais bruit où elle était, elle résolut à part soi de satisfaire à son désir qui était de se marier avec le père de ce nouveau fils qu'elle en avait, parce qu'elle en était ardemment amoureuse. Pour cet effet, elle entreprit méchamment de faire tuer le jeune roi, qui était son enfant légitime, afin que par ce moyen la couronne passât au bâtard par droit d'héritage.

Afin d'exécuter cette entreprise, ayant inventé plusieurs différentes sortes de méchancetés inouïes et qu'on n'a jamais imaginées, que je suis bien content de passer ici sous silence parce qu'il me serait impossible de les raconter sans en être effrayé, à la fin elle fit semblant que l'excès de son affection envers le jeune roi son fils la tenait toujours en alarme, et lui faisait appréhender que quelqu'un n'attentât à sa vie. Tellement qu'un jour, ayant fait assembler tous ses conseillers d'État, elle leur représenta que n'ayant que cette seule perle enchâssée en son cœur, elle voulait empêcher que par quelque désastre on ne l'arrachât d'un lieu où elle l'avait mis si avant, et que pour cet effet elle était d'avis, tant pour se rassurer de ses appréhensions que pour obvier aux grands maux que la nonchalance avait accoutumé d'apporter en semblables cas, qu'il y eût une garde au palais et autour de la personne du roi.

Cette affaire fut incontinent traitée au Conseil et accordée à la reine, parce que la chose ne semblait que bonne d'elle-même. Alors la reine, voyant que son dessein lui avait fort bien réussi, prit à l'heure même pour garde du palais et de la personne de son fils ceux qu'elle jugea plus propres à exécuter sa damnable entreprise, en qui elle avait plus de confiance. Elle ordonna donc une garde de deux mille hommes de pied et de cinq cents chevaux, sans y comprendre l'ordinaire de sa maison, qui était de six cents Cochinchinois et Lequis (9), et en fit capitaine un certain Tileubacus, cousin de ce même pourvoyeur de qui elle avait un enfant, afin qu'à la faveur de celui-ci, elle pût mieux disposer de ce qu'elle prétendait et venir à bout plus facilement de son pernicieux dessein.

S'assurant donc sur les grandes forces qu'elle avait déjà à son parti, elle commença de se venger de quelques grands du royaume, parce qu'elle savait qu'ils la méprisaient et ne la tenaient point en l'estime qu'elle eût désiré d'être tenue. Les deux premiers sur lesquels elle fit mettre la main furent deux députés de ce gouvernement, appelés Pinamonteo et Comprimuan, se servant de ce prétexte qu'ils avaient de secrètes intelligences avec le roi de ChiammayChiang Mai (เชียงใหม่), capitale du royaume de Lanna (ล้านนา), alors sous domination birmane., et que par leurs terres ils lui devaient donner une entrée dans le royaume. Par ce moyen, sous couleur de justice, elle les fit exécuter tous deux et confisqua leurs États dont elle donna l'un à son favori, et l'autre à un beau-frère, lequel, à ce que l'on disait, avait été forgeron. Mais d'autant que cette exécution avait été faite à la volée et sans aucune preuve, la plupart des seigneurs du royaume en murmurèrent contre la reine, lui remettant en mémoire le mérite de ceux qu'elle avait fait mettre à mort, les services rendus à la couronne, la qualité de leurs personnes, la noblesse et l'antiquité de leur extraction pour être de sang royal, descendus des rois de Siam en ligne droite. Mais elle ne fit point d'état de cela, au contraire, le jour d'après, ayant fait semblant de se trouver mal, en renonça en plein Conseil à sa régence, et en donna la charge à Vounchenirat (10), ainsi se nommait son favori, afin que par ce moyen, ayant de l'empire sur tous les autres, il pût disposer à sa volonté des affaires du royaume, et en donner les charges les plus importantes à ceux qui voudraient être de son parti ; de quoi ce favori s'avisait comme d'un moyen le plus assuré d'usurper cette couronne, et se faire seigneur absolu de l'empire de Sournau (11), dont le revenu était de douze millions d'or, sans y comprendre les autres droits qui en valaient bien autant.

Par toutes ces inventions, cette reine usa d'une si grande diligence pour contenter le désir qu'elle avait d'élever à la royauté son favori, de se marier avec lui et de faire successeur de la couronne le fils naturel qu'elle avait eu de lui, que dans huit mois, ayant la fortune favorable à ses prétentions et espérant d'exécuter plus amplement son méchant dessein, elle fit mettre à mort tous les seigneurs du royaume. Avec cela, elle leur confisqua tous leurs États, tous leurs biens et tous leurs trésors qu'elle distribuait de jour en jour à des créatures qu'elle faisait pour les attirer à son parti. Or d'autant que le jeune roi son fils servait de principal obstacle à ce qu'elle prétendait, ce prince innocent ne put s'échapper de la fureur déréglée, car elle l'empoisonna elle-même, comme elle avait aussi empoisonné le roi son père (12). Cela fait, elle se maria avec Vounchenirat, qui avait été un des pourvoyeurs de sa maison, et le fit couronner roi dans la ville l'onzième jour de novembre l'an 1545 (13). Mais comme le ciel ne laisse jamais impuni les méchantes actions, l'année d'après 1546, et le quinzième jour de janvier, ils furent tous deux mis à mort par Oya PassilocoOkya Phitsanulok (ออกญา พิษณุโลก), le gouverneur de la province de Phitsanulok, dans le nord de la Thaïlande. et par le roi de Cambodge, ce qui advint en un certain banquet que firent ces princes dans un temple qui s'appelait Quiay Figrau, c'est-à-dire : Dieu des atomes du soleil, de qui la solennité était ce jour-là célébrée. De cette façon, tant par la mort de ces deux personnes, que de tous les autres de leur parti, que ces princes tuèrent encore avec eux, toutes choses demeurèrent paisibles, sans qu'il en arrivât aucun préjudice à ceux du royaume. Il est vrai qu'il fut dépeuplé de toute la noblesse qu'il y soulait avoir auparavant, à cause qu'elle mourut misérablement par le mauvais succès et les pernicieuses inventions dont j'ai parlé ci-devant.

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NOTES

1 - Yule et Burnell (Hobson Jobson p. 504) suggèrent une déformation de lantea, une sorte de bateau rapide fréquemment mentionné par Pinto et dans quelques textes anciens sur la Chine. C'est peu probable, le Memórias de arqueologia marítima portuguesa de Quirino da Fonseca (Lisbonne, 1915) énumère le Lantea ou lanteaa, distinctement du laulé ou laulee ou encore laudé. Pour Dalgado (op. cit. p. 518), le mot pourrait dériver du malais lalai ou laley, termes qui désignent des partie d'un navire. Une autre possibilité serait le malais hlay-loung : canot ou piroque. 

2 - Dalgado (Glossário luso-asiático, I, 1919, p. 160-161) à partir de termes indochinois, suggère que capisondo pourrait signifier : Chef des croyants, ou bien Chef de la rivière, et capisonda : navire-étendard qui porte le cabisondo. 

3 - Selon Dalgado (op. cit. p. 304), seró viendrait du malais seroh : retréci, réduit, ou seroq : petit. Il s'agissait donc d'une embarcation courte. 

4 - Des bonzes, une version des talapoins des relations françaises. L'étymologie du mot est incertaine. Larousse indique une originaire portugaise, tala pão, de l'ancien birman tala poi, monseigneur. Certains la font dériver du siamois talaphat (ตาลปัตร), nom du grand éventail que les moines tiennent pendant les cérémonies. 

5 - Pour fantaisiste et peu siamoise qu'elle puisse paraître, cette description de la cérémonie de crémation n'est pas absurde pour qui connaît un peu la mythologie hindoue et les innombrables créatures maléfiques ou tutélaires qui peuplent ses forêts, ses montagnes et ses enfers, anges davadûng, anges jama, anges dusit, naghas, kinnara, garuda, tantima, etc. 

6 - Ce mot pourrait faire penser au barcalon des relations françaises, le Phra Khlang (พระคลัง) siamois, sorte de Premier ministre en charge des finances, des affaires extérieures et intérieures, néanmoins il semble n'y avoir toujours eu qu'un seul Phra Khlang à la fois dans le royaume. Dalgado (op. cit. I - p. 143) indique que Pinto utilise ce terme tant pour le Siam que pour la Chine, en lui donnant le sens de haut dignitaire ou conseiller d'État, et suggère une origine siamoise, à partir de boroma (บรม-) : excellent, parfait, et krom (กรมะ) : ministre. 

7 - Selon Wood (A History of Siam, p. 109), il s'agissait d'une fille. 

8 - Le mot utilisé par Pinto est comprador : acheteur. Warawongsa avait été chargé du recrutement militaire, officiellement pour enrôler une armée capable de résister aux rebelles du Nord, mais plus certainement pour le défendre en cas de troubles à Ayutthaya. 

9 - On trouve également dans les relations Lewchew, Liu kiu, Loo-Choo, Luchu, etc. Il s'agit des îles Ryūkyū, un archipel au sud du Japon. 

10 - Khun Chinnarat (ขุนชินราช). Il ne s'agit pas d'un nom, mais du titre honorifique auquel la reine Sudachan avait élevé son amant, Worawongsa. 

11 - Voir chapitre 181, note 4

12 - Les anciennes Chroniques royales indiquent pudiquement qu'il eut un accident. D'autres sources prétendent qu'il fut exécuté. 

13 - En l'année 910 du calendrier Chulasakaraj dans les Chroniques de Luang Prasoet, c'est-à-dire en 1548-1549, date à laquelle Pinto a indiqué avoir quitté le Siam. (Wyat, The Abridged Royal Chronicles of Ayudhyā, Journal of the Siam Society vol.61.1, p. 39). 

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