Chapitre 186.
Du premier assaut que le roi de Brama donna à la ville d'Odiaa, et quel en fut le succès.

Page de la relation de Fernard Mendez Pinto

Il y avait déjà cinq jours que le roi de Brama était arrivé à la ville, durant lesquels il eut assez de travail et de peine, tant à faire des tranchées et des palissades qu'à pourvoir aux autres choses nécessaires à ce siège, et pendant tout ce temps-là, les assiégés ne remuèrent aucunement. De quoi s'étant aperçu Diego Suarez, maréchal de camp, ensemble du peu de compte que les Siamois faisaient d'une si grande puissance que celle qui était là assemblée, ne sachant à quoi en attribuer la cause, il se résolut d'exécuter le dessein qui l'avait conduit là. Pour cet effet, de la plupart des gens qu'il avait, qui pouvaient être quatre-vingt mille de nombre, il en fit deux escadrons séparés en chacun desquels il y avait huit bataillons de six mille hommes, chacun avec ses forces. Il se mit à marcher en ordonnance de guerre et au son de plusieurs instruments vers les deux pointes que la ville faisait du côté du sud, à cause que de ce côté-là l'entrée lui semblait beaucoup plus facile que de tout autre endroit. Ainsi, le dix-neuvième jour de juin de la même année 1548 (1), une heure devant le jour, tous ces hommes de guerre ayant planté plus de mille échelles aux murailles se mirent en devoir d'y monter. Mais les assiégés s'y opposèrent si vaillamment qu'en moins d'une demi-heure il en demeura sur la place plus de dix mille de part et d'autre.

Cependant le roi, qui encourageait les siens, voyant le mauvais succès de ce combat, commanda à ceux-ci de faire retraite et fit derechef attaquer la muraille, s'aidant à cet effet des cinq mille éléphants de guerre qu'il avait amenés (2) et divisés en vingt troupes, chacune de deux cent cinquante, sur lesquels il y avait vingt mille Mons et Chaleus (3), gens d'élite et qui avaient double paye. La muraille étant assaillie tout du long avec ces forces, à la portée de trois traits d'arbalète, fut battue avec une impétuosité si effroyable que les paroles me manquent pour l'exprimer. Car comme tous les éléphants portaient des châteaux de bois d'où l'on tirait des mousquets, des couleuvrines de bronze et une grande quantité d'arquebuses à croc, chacune de la longueur de dix ou douze empans, cette munition de feu fit de si grands ravages sur les assiégés qu'en moins de trois credo, la plupart d'entre eux furent précipités en bas. Avec cela les éléphants, mettant leurs trompes sur les pavois qui servaient comme de créneaux dont ceux de dedans se défendaient, les défirent tous de telle sorte que pas un d'eux ne resta en son entier, si bien que par ce moyen la muraille fut abandonnée de défense sans qu'il y eût plus personne qui osât paraître en haut.

De cette façon, l'entrée de la ville fut bien aisée aux assaillants qui, par un si bon succès invités à faire leur profit d'une si favorable occasion, plantèrent derechef leurs échelles qu'ils avaient quittées, par où ils montèrent en haut, et s'étant mis à faire des cris de toutes parts et de grandes acclamations, y arborèrent en signe de victoire une grande quantité de bannières et de guidons. Or, d'autant que les Turcs voulurent avoir en ceci meilleure part que les autres, ils prièrent le roi qu'il leur fît la faveur de leur donner l'avant-garde, ce qu'il leur accorda facilement, et ce par le conseil de Diego Suarez, qui ne désirant rien tant que d'en voir le nombre amoindri, leur donnait toujours le lieu le plus dangereux.

Eux cependant, extraordinairement contents et glorieux de se voir préférés à tant de nations qu'il y avait en ce camp, se résolurent de sortir à leur honneur de ce qu'ils avaient demandé au roi. Pour cet effet, ayant dressé un escadron de mille deux cents hommes, où étaient compris quelques Abyssins et janissairesSoldat de l'infanterie turque, qui sert à la garde du Grand Seigneur. (Dictionnaire de Trévoux).

, ils se mirent à faire de grands cris et montèrent par ces échelles jusqu'au plus haut de la muraille, qui en ce temps-là, comme j'ai dit, était déjà entre les mains du roi de Brama, et il y avait déjà plusieurs gens. Alors ces Turcs, soit qu'il fussent plus téméraires ou plus malheureux que les autres, s'étant coulés par un pan de muraille, descendirent par un boulevard en une place qui était en bas, en intention d'ouvrir une porte et donner une entrée au roi, afin qu'ils eussent véritablement de quoi se vanter de lui avoir livré tous seuls la capitale ville du royaume de Siam, et qu'ainsi ils gagnassent la récompense qu'ils pouvaient espérer d'une si belle action : car le roi avait déjà promis auparavant de donner à quiconque lui livrerait cette ville la somme de mille bisses d'or (4), qui valent cinq cent mille ducats de notre monnaie.

Ces Turcs étant descendus en bas furent d'avis de tâcher d'enfoncer les portes avec deux béliers qu'ils avaient pour cet effet, mais comme ils étaient occupés après cela, sur la confiance qu'ils avaient d'être les seuls qui gagneraient les mille bisses d'or que le roi avait promises à quiconque lui ouvrirait les portes, ils se virent chargés tout à coup par trois mille Laos, tous soldats déterminés, qui se jetèrent sur eux avec tant de furie, qu'en moins de trois ou quatre Credo, il ne demeura pas un seul Turc sur la place, de quoi n'étant pas contents, ils montèrent aussitôt sur le haut de la muraille avec une étrange ardeur, et comme tous acharné qu'ils étaient et couverts du sang des Turcs qu'il venaient de tailler en pièces, il attaquèrent les gens du Brama qui étaient en haut et les combattirent si vaillamment et avec tant de courage, que pas un d'eux ne leur osa tenir tête, de manière que ceux qui se sauvèrent la nuit furent ceux-là mêmes qui se laissèrent choir en bas. Pour tout cela néanmoins, le roi de Brama, redoublant plus qu'auparavant son courage, ne quitta point cet assaut. Au contraire, il s'avisa de l'entreprendre de nouveau, tellement que s'imaginant que ses seuls éléphants suffisaient pour lui rendre libre cette entrée, il s'approcha une autre fois de la muraille. Cependant, voilà survenir à ce bruit Oyaa PassilocoOkya Phitsanulok (ออกญา พิษณุโลก), le gouverneur de la province de Phitsonulok, dans le nord de la Thaïlande., capitaine général de la ville, qui accourut par ce même endroit de la muraille, accompagné de quinze mille hommes qu'il avait avec lui, dont la plupart étaient Luzons (5), Borneos, et Champaas (6), auxquels étaient entremêlés des Menancabos (7), et fit ouvrir les portes au même temps, par où le Brama prétendait se donner une entrée.

Ensuite de cette action, il lui fit dire qu'on venait de lui apprendre que Son Altesse avait promis de donner mille bisses d'or à quiconque lui ouvrirait ces portes, que pour lui, il les avait maintenant ouvertes, et qu'ainsi il pouvait entrer dans la ville comme bon lui semblerait, pourvu néanmoins qu'il voulût s'acquitter de sa parole,, comme grand roi qu'il était, et lui envoyer les mille bisses, puisqu'il attendait là pour les recevoir. Le roi de Brama ayant ouï cette raillerie ne lui voulut point répondre pour montrer par-là le mépris qu'il faisait d'Oyaa Passiloco. Mais à l'heure même, il commanda qu'on se hâtât d'assaillir la ville, ce qui fut exécuté tout incontinent avec une extrême furie, car le combat s'alluma si fort de part et d'autre que c'était une chose effroyable à voir, attendu que cette violence dura plus de trois heures entières, durant lequel temps les portes furent par deux fois enfoncées, et par deux fois aussi les assaillants se donnèrent une entrée dans la ville ; ce que le nouveau roi de Siam n'eut pas plutôt vu et pris garde que tout s'en allait être perdu, qu'il accourut en diligence avec tous les soldats qu'il avait avec lui, qui faisaient environ trente mille hommes de nombre, et des meilleurs qui fussent en toute la ville.

Alors la mêlée s'échauffa plus qu'auparavant, par la rencontre ou par la venue de ceux-ci, et dura bien environ une bonne demi-heure durant laquelle je ne sais ce qui se passa et n'en puis dire autre chose, sinon qu'on voyait des ruisseaux de sang couler sur la terre et l'air s'embraser vivement, joint qu'il y avait de part et d'autre tant de tumulte et de bruit, qu'on eût dit que la terre s'écroulait. Car c'était une chose tout à fait effroyable d'entendre le désaccord et la dissonance de ces instruments barbares comme cloches, tambours et trompettes entremêlés au bruit de l'artillerie, ensemble aux hurlements effroyables des six mille éléphants, d'où s'ensuivait un si grand effroi que tous ceux qui les entendaient en perdaient tout à fait le courage et le sentiment.

Avec cela la place du côté de la ville qui était déjà aux mains du roi de Brama était couverte de corps noyés dans le sang, spectacle si horrible que la seule vue que nous en avions nous faisait pâmer et nous mettait presque tous hors de nous-mêmes. Alors Diego Suarez, voyant derechef perdue la place d'armes, la plupart des éléphants blessés et les autres si épouvantés des coups de canon qu'il était impossible de les faire retourner vers la muraille, joint que les meilleurs hommes de ceux qui avaient combattu en cette entrée avaient été tués et qu'il était presque soleil couché, il s'approcha du roi et lui dit qu'il lui conseillait de faire retraite hors de la muraille, chose que le roi lui accorda, bien qu'à contrecœur, parce qu'il prit garde que lui et la plupart de ses Portugais étaient blessés, bien que néanmoins il y consentît avec dessein de retourner le lendemain matin à cette même entreprise, dont il se désistait le reste du jour.

CHAPITRE SUIVANT

NOTES

1 - Probablement plus tard, dans le courant de l'année 1549. 

2 - Selon l'histoire officielle siamoise rapporté par Wood (A History of Siam p. 112-113), les forces birmanes se montaient à 300.000 hommes, 3.000 chevaux et 700 éléphants. 

3 - Peut-être Chaliyam, un ancien port sur la côte du Malabar. On trouve diverses versions de ce nom dans les relations occidentales, telles que Chale, Challe, Chalia, Chaly ou encore Chali

4 - Selon Dalgado (Glossário luso-asiático, p. 125), le biça était un poids utilisé dans l'Inde méridionale, à Pegu et en Birmanie, valant 40 onces. 

5 - De l'île de Luçon, aux Philippines. 

6 - Champa ou Champaa était un ancien royaume de l'actuel Vietnam. 

7 - De Minangkabau, dans l'île de Sumatra. Des groupes de Menancabos s'étaient établis en amont de Malacca où ils avaient été en partie contrôlés par les Portugais à partir de 1511. À cette époque, ils étaient sans aucun doute musulmans. (Sousa Pinto, The Portuguese and the Straits of Melaka, 1575-1619, note 165 p. 212). 

RETOUR PAGE D'ACCUEIL    Retour page d'accueil