Chapitre 189.
De la grande fertilité du royaume de Siam et de plusieurs autres particularités touchant ce pays.

Page de la relation de Fernard Mendez Pinto

Ayant traité ci-devant du succès qu'eut ce voyage du roi Brama au royaume de Siam et de la mutinerie du royaume de Pegu, il me semble qu'il ne sera point hors de propos de parler ici succinctement de la situation, étendue, abondance, richesse et fertilité que je vis en ce royaume de Siam et en cet empire de Sornau, pour montrer que la conquête nous en eût été beaucoup plus utile que ne sont aujourd'hui tous les États que nous avons dans l'Inde, joint que nous la pouvions faire avec beaucoup moins de frais.

Ce royaume, comme l'on peut voir dans la carte, a par son élévation près de 700 lieues de côté et 160 de largeur, en traversa&nt le pays. La plupart consiste en grandes plaines, où l'on voit quantité de labourages et de rivières d'eau douce, à cause de quoi le pays est grandement fertile et pourvu en abondance de bétail et de vivres. Aux contrées les plus éminentes il y a d'épaisses forêts de bois d'angelin (1) dont se peuvent faire à milliers des navires de toutes sortes, il y a plusieurs mines d'argent, de fer, d'acier (2), de plomb, d'étain, de salpêtre et de soufre, comme aussi de la soie, de l'aloès, du benjoin, du lacreDe la laque, espèce de gomme dont on fait la cire d'Espagne. Elle se fait aux Indes par un concours d'une infinité de petits moucherons qui s'amassent sur de petits bâtons gluants qu'on dispose exprès pour les y attirer, et qu'on ratisse ensuite. Il y a aussi une gomme laque qui dégoutte des arbres qui sont dans les pays de Siam, Cambodge, Pegu, &c. on fait de la fine laque de l'extrait, ou de la lie de la cochenille, qui sert aux teintures. (Furetière)., de l'indigo, du coton, des rubis, des saphirs, de l'ivoire, de l'or et tout en grande abondance. Il se trouve aussi dans le bois quantité de brésil et bois d'ébène, dont l'on charge tous les ans plus de cent juncosJonque : Sorte de vaisseau fort en usage dans les Indes et à la Chine. (Littré).

pour en transporter à la Chine, à HainanHainan ou Hainan dao : île tropicale au sud de la Chine., aux Lequios (3), à Cambodge et à Champaa (4), sans y comprendre la cire, le miel et le sucre, qu'on y recueille en divers endroits.

Le roi reçoit ordinairement de ses droits chaque année douze millions d'or, outre les présents que lui font les seigneurs du pays, qui sont en grande abondance. En la juridiction de ses terres, il a deux mille six cents peuplades qu'ils appellent prodon (5), comme parmi nous les villes et les cités, laissant à part les petits hameaux et les villages dont je ne fais point d'état. La plupart de ces peuples n'ont point d'autres fortifications ou murailles en leurs bourgs que des palissades de bois, tellement qu'il serait facile à quiconque les attaquerait de s'en faire maître. D'ailleurs, avec ce que les habitants de ces villes sont naturellement efféminés, ils n'ont pas accoutumé d'avoir des armes défensives.

La côte de ce royaume joint les deux mers du nord et du sud ; celle de l'Inde par JunçaloUne des innombrables versions de l'ancien nom de Phuket (ภูเก็ต), île thaïlandaise de la mer d'Andaman, à l'ouest de la péninsule Malaise. et TanauçarimTenasserim, aujourd'hui en Birmanie., et celle de la Chine par Monpolocata, CuySans doute aujourd'hui Kui Buri (กุยบุรี), dans le nord de la province de Prachuap Khiri Khan (ประจวบคีรีขันธ์), dans la péninsule malaise, à environ 240km au sud de Bangkok., LugorOu Ligor, ancien nom de Nakhon Si Thammarat (นครศรีธรรมราช), au sud de l'isthme de Kra., Chintabu et Berdio (6). La capitale de tout cet empire, c'est la ville d'OdiaaAyutthaya (อยุธยา), alors capitale du royaume de Siam., dont j'ai parlé ci-devant ; elle est fortifiée de murailles de brique et de mortier, et peuplée, selon quelques-uns de quatre cent mille feux, dont il y a cent mille d'étrangers de diverses contrées du monde ; car comme ce royaume est fort riche de soie, et d'un grand trafic, il ne se passe point d'année que toutes les provinces et îles de IaoaJava., BaleBali., Madoura, AngenioKangean., Borneo et Solor, il n'y navigue pour le moins dix mille juncosJonques : Sortes de vaisseau fort en usage dans les Indes et à la Chine. (Littré).

, sans y comprendre les autres petits vaisseaux, dont toutes les rivières et tous les ports sont toujours pleins.

Le roi de son naturel n'est nullement porté à la tyrannie. Les douanes de tous les royaumes sont destinées charitablement pour l'entretien de certaines pagodes où l'on a fort bon marché des droits qui s'y payent, car comme il est défendu aux religieux de faire trafic d'argent, ils ne prennent des marchands que cela seulement qu'ils leur veulent donner d'aumône. Il y a dans le pays douze sectes de gentils, comme au royaume de Pegu, et le roi, par un souverain titre, se fait appeler Prechau Saleu (7), qui en notre langue signifie Saint membre de Dieu. Il ne se fait voir au peuple que deux fois l'année tant seulement, mais c'est avec autant de richesse et de majesté qu'il témoigne avoir de grandeur et de puissance ; et néanmoins avec tout ce que je dis, il ne laisse pas de se dire vassal et se rendre tributaire au roi de la Chine, afin que par ce moyen les juncos de ses sujets puissent aborder au port de Combay (8), où ils font ordinairement leur commerce. Il y a encore en ce royaume une grande quantité de poivre, de gingembre, de cannelle, de camphre, d'alun, de casse, de tamarin, de cardamome, de manière qu'on peut affirmer sans mentir, ce que j'ai souvent ouï dire en ces contrées, à savoir que ce royaume est un des meilleurs pays qui soient au monde et plus facile à prendre que tout autre province, pour petite qu'elle puisse être. Je pourrais rapporter ici bien plus de particularités des choses que j'ai vues dans la ville d'Odiaa seulement que je n'en ai raconté de tout le royaume, mais je ne suis pas d'avis d'en faire mention pour ne causer à ceux-là qui liront ceci la même douleur que j'ai de la perte que nous en avons faite pour nos péchés, et du gain que nous pouvions faire en conquérant ce royaume.

NOTES

1 - Jean-Hugues de Linschot mentionne cette essence sous le nom d'Angelina : On trouve près de Cochin un arbre nommé Angelina, duquel on fait certains bateaux tout d'une pièce qu'on appelle tones, aucuns desquels peuvent porter vingt ou trente pipes d'eau, d'où on peut juger de la grosseur de cet arbre, et en est le bois si fort et si mordant que même avec longueur de temps il consume le fer. (Linschot, 1610, p. 154). 

2 - Le mot portugais est aço, qui se traduit bien par acier. On savait depuis l'Antiquité que l'acier est un alliage et qu'il n'y a, par conséquent, pas de mines d'acier. 

3 - On trouve également dans les relations Lewchew, Liu kiu, Loo-Choo, Luchu, etc. Il s'agit des îles Ryūkyū, un archipel au sud du Japon. 

4 - Champa ou Champaa était un ancien royaume de l'actuel Vietnam. 

5 - Dalgado (Glossário luso-asiático, p. 226) propose une déformation du thaï Phrae-don, qui signifie : village, paroisse. Nous n'avons pas trouvé l'épellation de ce mot. 

6 - Berdia - ou Berdio - apparaît sur la carte dressée par le père Coronelli en 1687. Cette ville se trouve à peu près à la hauteur de Chumphon (ชุมพร).

ImageBerdio sur la carte du père Coronelli (1687). 

7 - Prechau est très certainement Phra chao (พระเจ้า) de phra : préfixe pour une personne révérée, et chao : prince, être sacré. Nous n'avons pu identifier le mot saleu

8 - Le texte original portugais porte Comhay

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