Chapitre 187.
Du dernier assaut donné à la ville d'Odiaa et quel en fut le succès.

Page de la relation de Fernard Mendez Pinto

Le roi ayant fait retraite en son quartier s'y trouva blessé d'un coup de flèche qu'il reçut en la mêlée ce même jour et qu'il ne sentit jusqu'alors, à cause de l'ardeur du combat. Cet accident empêcha l'effet de la résolution qu'il avait prise de donner un autre assaut à la ville le jour d'après, car il fut contraint de garder le lit douze jours entiers. Néanmoins, comme il fut guéri de cette blessure, ce qui arriva dix-sept jours après, il entreprit derechef de poursuivre son dessein et d'effectuer ce qu'il avait déjà résolu, à savoir de ne point lever le siège de devant cette ville jusqu'à ce qu'il s'en fût rendu le maître, quand même il lui en eût coûté la vie et son État.

Il lui donna donc un second assaut qui fut presque semblable au premier parce qu'il y perdit beaucoup de ses gens, de manière qu'ayant fait retraite, il s'enflamma de colère plus qu'auparavant et son opiniâtreté s'augmenta si fort que, sans s'étonner de la grande perte des siens, il donna cinq autres assauts en plein jour, où il se servit de plusieurs échelles et de diverses ruses et stratagèmes de guerre qu'un ingénieur grec lui inventait tous les jours. Mais de quelque finesse qu'il en usât en ses combats, il s'en retirait toujours avec la perte de plusieurs des siens, de quoi il témoignait d'être grandement fâché, disant quelquefois par manière de gausserie qu'il se repentait de cette entreprise qu'il avait faite. Cependant, comme il y avait déjà quatre mois et demi que le siège de cette ville durait, il commanda qu'il se fît une revue générale de tous les siens et trouva qu'il avait perdu cent quarante mille hommes, la plupart desquels étaient morts de maladie. Alors voyant en quel état il se trouvait réduit, pour y mettre une fin, il se résolut d'assaillir derechef la ville par une autre nouvelle invention, et cet assaut était le huitième de tous ceux qu'on lui avait déjà donnés durant ce siège ; ce qu'il entreprit par l'avis des siens qui lui conseillèrent de l'assaillir à la faveur de la nuit. Pour raison de cela ils lui alléguèrent que l'obscurité lui ferait paraître d'assaut moins dangereux et l'escalade beaucoup plus facile.

Cette résolution prise, il commanda tout incontinent qu'on fît les préparatifs nécessaires à ce dessein, de manière qu'en dix-sept jours l'on eût fait vingt-six châteaux (1) de fortes solives, chacun desquels était dressé sur vingt-six roues de fer avec plus de cent moulinets (2) qui se roulaient par en bas et qui facilitaient le mouvement d'une si grande machine. Chaque château avait dix brasses de largeur et cinq de hauteur, et tous ensemble étaient renforcés de doubles poutres garnies de plaques de plomb. Davantage chacun d'eux était plein de bois et avait par-devant six chaînes de fer fort grandes et fort longues à cause du feu. Par ces châteaux l'on vint aux approches au son de plusieurs tambours et cloches, de qui le bruit effroyable faisait trembler tous ceux qui l'entendaient.

Les choses ainsi préparées, un vendredi environ la nuit, en un temps grandement obscur et fort pluvieux, le roi de Brama fit tirer par trois fois toute l'artillerie du camp, laquelle comme je crois avoir déjà dit, consistait en cent soixante grosses pièces dont la plupart tiraient des boulets de fer, sans y comprendre quantité de fauconneauxLe fauconneau ou bombarde allongée est une pièce d'artillerie légère d'environ 2m tirant des boulets de taille moyenne allant de 500g à 3kg . Il fut utilisé du XVIe au XIXe siècle, notamment par les Français. (Wikipédia).

, berches (3) et mousquets, au nombre de plus de quinze cents, tellement que de toutes ces machines de guerre tirées ensemble par trois fois, se forma un si horrible et si effroyable tremblement de terre que je ne pense pas qu'ailleurs qu'en enfer il y puisse avoir quelque chose de semblable. Car de quelque sorte que l'imagination s'arrête là-dessus, elle ne trouve rien qui doive en effet être comparé à ceci.

En ce temps-là, ce n'étaient pas seulement les grosses pièces d'artillerie dont j'ai parlé ci-devant et les petites qui tiraient, mais l'on en faisait de même aussi de tous les autres bâtons de feu qu'il y avait, tant dedans que dehors, de quelque calibre qu'ils fussent, tellement qu'ils étaient bien cent mille en tout ; car avec ce que dans le camp du Brama se trouvaient soixante mille arquebusiers, comme il me souvient d'avoir déjà dit, il y en avait dans la ville plus de trente mille, sans y comprendre sept ou huit mille fauconneaux, berches et pétards ; tellement qu'entendre tout ceci tirer ensemble par l'espace de trois heures continuelles et s'entremêler aux tonnerres, aux éclairs et à la tempête de la nuit, était sans mentir une chose qui ne s'était jamais vue ni lue, ni imaginée, et qui me semble devoir passer pour incroyable. Et ainsi tous étaient en ce temps-là comme hors d'eux-mêmes, car les uns se couchaient par terre, les autres se cachaient en des fosses, les uns se mettaient derrière des murailles et les autres dans des puits.

Durant le plus grand effort de cette horrible et furieuse tempête, l'on mit le feux aux vingt-cinq châteaux qu'on avait déjà approchés de la muraille, si bien que par la force du vent, qui était grand pour lors, et par le moyen des barils de goudron qu'on y avait mis dedans, il s'alluma d'une si étrange sorte qu'il fit voir de nouveau un si effroyable portrait de l'enfer (car c'est le seul nom qu'on lui peut donner, parce qu'il n'y a rien sur terre qui lui puisse être comparé avec quelque raison) que si ceux-là mêmes qui étaient dehors en tremblaient de peur, je vous laisse à penser avec combien plus de raison la devaient appréhender ceux que la nécessité contraignait d'en attendre la violence.

Ensuite, l'on commença de part et d'autre une sanglante mêlée, et ceux de dehors commencèrent incontinent l'escalade, cependant que les assiégés qui ne prenaient pas moins garde qu'eux à toutes choses, se défendirent si vaillamment que l'avantage se trouvait quelquefois égal des deux côtés et les uns et les autres en état d'être perdus entièrement ; car comme il arrivait souvent qu'on renvoyait un nouveau renfort de gens, joint que l'obstination du roi Brama était si grande que lui-même s'en allait au milieu des siens, les encourageant par ses discours et par les grandes promesses qu'il leur faisait, la chose alla si avant et prit un tel accroissement que ne pouvant dire la moindre partie de ce qui s'y passa, je laisse à l'entendement d'un chacun de s'imaginer ce que cela pouvait être.

Quatre heure après la minuit, les vingt-cinq châteaux étant tout à fait brûlés et rasés à fleur de terre, avec un brasier si ardent qu'il n'y avait personne qui en pût approcher d'un trait de pierre, le roi de Brama fit sonner la retraite aux siens, à la requête que lui en firent les capitaines des étrangers, car il y en avait tant de blessés parmi eux que pour les panser, il y fallut employer tout le jour suivant et une bonne partie de la nuit.

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NOTES

1 - Le contexte laisse entendre qu'il s'agit de sortes de plateformes. Dans son Nouveau dictionnaire militaire (1801, p. 98), Alexis Toussaint de Gaigne mentionne le mot Chat : Espèce de tour qui servait anciennement en France à porter des soldats pour assiéger des places. 

2 - Le Nouveau dictionnaire militaire cité note précédente définit ainsi Moulinet (p. 344) : C'est un tour traversé par deux leviers, et qui s'applique aux engins, gruaux, grues, cabestans et autres machines qui servent à soulever et élever des fardeaux et à tirer les cordages. 

3 - Le texte portugais porte berços. Le Dictionnaire historique, théorique et pratique de la marine de Saverien indique : Berche (p. 130) ou Barce (p. 101) : Sorte de canon de peu d'usage aujourd'hui et autrefois fort commun sur mer. Il ressemble au faucon et fauconneau, quoique plus court, plus renforcé de métal et d'un plus grand calibre. 

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