E 1er mars 1687, six vaisseaux partaient de Brest, amenant au Siam 1 361 passagers. Parmi eux, outre les équipages, les deux ambassadeurs Céberet et La Loubère, les trois mandarins siamois qui rentraient au pays avec leur suite après un séjour de plus de 8 mois en France, les inévitables jésuites, dont le père Tachard, des missionnaires, mais aussi 600 hommes de troupe avec leurs armes et leurs officiers, des artisans avec leurs outils, des chirurgiens avec leurs instruments, et même des peintres et des musiciens avec leurs instruments. On n'allait pas seulement signer des traités, on allait prendre possession du royaume dont Phaulkon avait livré les clés. Au demeurant, les intentions de Louis XIV consignées dans les Instructions données aux ambassadeurs étaient sans équivoque : Si le changement de gouvernement qui peut être arrivé depuis le départ des ambassadeurs, ou celui de la volonté du roi de Siam, leur ôtait toute espérance de réussir dans leur négociation, Sa Majesté a résolu en ce cas de faire attaquer Bangkok et de s'en rendre maître à force ouverte et elle donnera ses ordres au sieur Desfarges sur ce sujet, par lesquels elle lui expliquera qu'il ne doit en venir à cette extrémité qu'après que les dits sieurs de La Loubère et Céberet lui auront fait connaître qu'il n'y a pas d'autre moyen de réussir. (Archives Nationales, Colonies, C1 27, f° 12r°).

Le mécontentement grandissait chez les dignitaires du royaume, les mandarins et les bonzes qui voyaient avec inquiétude ces ingérences étrangères. Les places fortes de Bangkok et Mergui étaient entre les mains des Français, le pouvoir était entre les mains du favori grec Phaulkon, le commerce était entre les mains des Hollandais, des Anglais et des Maures, le roi lui-même était soupçonné de complaisance envers la religion catholique, toutefois la poigne de fer de M. Constance parvenait encore à juguler les séditions. La maladie dont souffrait depuis longtemps le roi Naraï s'aggrava brusquement en février 1688 et marqua les prémices d'un mouvement de reconquête nationaliste. Phetracha, frère de lait du roi et général des éléphants, profita de l'affaiblissement du monarque, et par voie de conséquence de son favori, pour fédérer tous les mécontentements et constituer une force suffisante pour prendre le pouvoir. Le 18 mai 1688, Phaulkon fut arrêté, puis exécuté quelques jours plus tard. Fin juin, les Français furent assiégés dans les forteresses qu'ils occupaient à Bangkok et à Mergui. Le 10 ou le 11 juillet, le roi Naraï mourait et Phetracha se faisait couronner roi. Après bien des péripéties, souvent peu glorieuses, les débris des garnisons françaises furent contraintes de fuir le royaume en débandade, marquant la fin piteuse de cette entreprise coloniale.

On trouvera dans ce chapitre une série de documents qui relatent les épisodes et les rebondissements de ce coup d'État qui humilia la France et permit au Siam de rester le Prathet thaï, littéralement, le Pays des hommes libres.