AOÛT 1685

Page d'août 1685

1er août.

À la pointe du jour on a aperçu cinq frégates  (1) qui nous ont côtoyés deux ou trois heures. Nous aurions bien voulu avoir quelque conférence avec elles. On a fait tout ce qu'on a pu pour les joindre. Nos armes étaient toutes prêtes, et si elles s'étaient un peu approchées, nous en aurions pris quelqu'une. Elles sont bonnes à manger. Ce sont des oiseaux qui ont les ailes trois fois grandes comme le corps. On en fait de l'huile admirable pour les rhumatismes.

2 août.

On ne voit qu'oiseaux et poissons. Les oiseaux sont des fous (2) et des frégates. Ils vont à la chasse avec une adresse admirable, et dès qu'un pauvre poisson met le nez dehors, ils fondent dessus, et l'emportent dans les airs. Nous croyons être fort près de terre. Les oiseaux en troupe en sont une marque infaillible.

3 août.

À la pointe du jour, on a vu terre. Nous ne savons encore ce que c'est. Nous étions hier à 11° 30' de latitude, et par-là il est impossible que ce soit l'île de Java, dont la pointe la plus méridionale est marquée à 8 degrés. Il faut que ce soit l'une des îles Monin (3). On verra à midi par la latitude.

C'est aujourd'hui un grand jour pour moi et dont j'espère que Dieu me fera la grâce de me souvenir toute ma vie. Ce fut le 3 août que je tombai malade à la place Royale (4). Mon imagination est fort fidèle : je me vois dans ce lit aussi malade de l'esprit que du corps, et je suis fort aise d'avoir passé du lit au séminaire et du séminaire aux Indes.

On vient de trouver 9° 56' de hauteur. Les pilotes ne savent plus où nous sommes. Nous avons laissé au sud l'île de ce matin. Ce ne peut être l'île Monin, parce qu'à la route que nous faisons, nous verrions l'île Ceylan qui n'en est qu'à vingt lieues nord. Ce ne peut pas être Ceylan, parce nous verrions Java (5). Il faut que ce soit les Cocos. Il est vrai qu'elles sont marquées sur la carte à 12 degrés, et l'île que nous avons vue est à 10 degrés. Mais la carte ne vaut rien (6), c'est au moins tout ce que j'ai à vous dire et les pilotes aussi. Nous faisons bien ce voyage-ci à la française : il n'y a pas un homme sur le bord qui ait été du cap de Bonne-Espérance à Bantam. Quelques-uns des pilotes ont bien été à Bantam, mais par d'autres chemins, et pas un n'a fait la route que nous faisons, de sorte qu'au moindre accident on ne sait plus que faire. Dieu s'en est mêlé jusqu'ici, il achèvera.

4 août.

On n'en doute plus, ce fut l'île des Cocos que nous vîmes hier matin. Nous avons depuis fait l'est nord-est par un bon petit frais et nous ne voyons point de terre. Si le vent demeure où il est, nous pouvons encore dans trois jours gagner le détroit, ou du moins atterrir à Sumatra à vingt ou trente lieues du détroit. Et si cela arrive, nous mouillerons tout le jour à cause que le vent vient du large et qu'il nous serait contraire, et nous mettrons le soir à la voile à la faveur d'un petit vent de terre qui ne manquera point de se lever et qui nous aura bientôt mis en pays de salade, car nous commençons à souhaiter des herbes. Il y aura bientôt deux mois que nous sommes partis du Cap.

Les oiseaux sont fort familiers en ce pays-ci. Ils viennent se mettre auprès de nous et nous regardent fixement. On les prend, on les flatte et puis on les mange.

5 août.

Terre, terre, nous voyons terre ! On ne sait encore ce que c'est, mais constamment, ce ne peut pas être l'île de Sumatra, et par conséquent ce ne fut point l'île des Cocos que nous vîmes avant-hier. Il faut que ce soit une île inconnue ou que les Hollandais n'aient pas voulu marquer dans la carte, pour dérober leur route aux autres nations. Ce soir au coucher du soleil nous vous dirons le nom de la terre que nous voyons. C'est assurément l'île de Java. Nous en sommes à trois lieues. Les terres en sont assez basses sur le bord de la mer, mais à sept ou huit lieues avant dans l'île, il s'élève de fort hautes montagnes. Nous jugeons être à cinquante lieues du détroit de la Sonde vers l'est, et tant mieux, nous n'avons plus qu'à arriverEn termes de marine, faire exécuter au bâtiment un mouvement horizontal qui tend à ouvrir l'angle d'incidence du vent sur la voilure, sans qu'on change l'orientement des voiles. (Littré).. Le sud-est nous est vent arrière et c'est le plus bel atterrage qu'on pouvait souhaiter. Il vaut mieux être à cinquante lieues du détroit au-dessus du vent qu'à dix lieues au-dessous. Ce qui fait juger encore que nous sommes au-dessus du vent, c'est qu'avant hier nous voyions du goémon, des carnes, des roseaux, et présentement nous ne voyons plus rien de tout cela. C'est que tout cela venait du détroit et était poussé par les courants qui en ce temps-ci vont du nord au sud, et nous les avons vus quand nous étions au large, vis-à-vis du détroit. Il faut aller bride en main dans un pays qu'on ne connaît point. M. de Vaudricourt n'est rien moins qu'étourdi. Nous allons courir jusqu'à ce que la lune se couche et puis nous mettrons en panne (7) jusqu'à la pointe du jour.

La hauteur s'est trouvée de 8 degrés, et c'est justement la hauteur de la pointe de Java, que nous avons reconnue.

6 août.

Autre paire de manches. À la pointe du jour à peine voyons-nous la terre. Il faut que nous ayons furieusement dérivé et que les courants nous aient portés au large. On va faire le nord tout pur pour rapprocher la terre que nous ne voulons plus quitter de vue.

Nous avons couru tout le jour le long de l'île de Java, et en chemin, nous avons trouvé plusieurs anses et deux petites îles verdoyantes qui sont assez près de terre. À l'entrée de la nuit, nous étions par le travers du grand cap qui fait le détroit. La question a été fort agitée, savoir si dans une nuit fort obscure nous irions nous fourrer dans ce détroit, au milieu de terres inconnues. Se mettre en panne est chose impossible : la dérive et les courants nous emporteraient trop loin. Aussi entrer les yeux fermés, c'est s'exposer à aller donner contre l'île du Prince (8), qui est marquée à l'entrée du détroit et que nous n'avons point encore reconnue. C'est pourtant le parti que nous avons pris. Mais comme il y a plus de dix ou douze lieues entre Sumatra et l'île du Prince, nous tâcherons de passer entre deux. Du reste, bon quart, personne ne dormira. Nous avons aperçu à trois ou quatre lieues sous le vent un petit navire qui allait au plus près pour gagner le détroit. Plût à Dieu que ce fût la Maligne !

La hauteur s'est trouvée de 7° 10'.

7 août.

Hier au soir il vint un grain avec apparence de mauvais temps. S'il eût encore duré une demi-heure, nous prenions le large. Il n'y a pas de plaisir d'être la nuit sans lune à 5 000 lieues de chez soi, entre des terres qu'on ne connaît point, surtout quand il fait mauvais temps. Mais Dieu merci, cela n'a pas duré, et nous nous sommes trouvés à la pointe du jour dans le détroit, entre Sumatra et l'île du Prince. Le vent est sud-est, et nous allons au plus près et n'avançons guère, à cause du courant qui nous est contraire.

Il a fallu faire deux bordéesChemin que fait un bâtiment jusqu'à ce qu'il revire de bord. Faire plusieurs bordées, revirer plusieurs fois de bord. (Littré). pour nous rapprocher de l'île du Prince et ce soir nous en sommes encore à plus de quatre lieues.

8 août.

Cette nuit, il est venu un navire à la portée du mousquet. Il sortait du détroit avec le vent et la marée. Nos canons étaient déjà parés, mais à dire le vrai, nous nous battrions mal. Il y a plus de quarante hommes malades du scorbut, à ne pouvoir se remuer, et de tout le reste il n'y en a pas dix bien gaillards. Nous avons bien besoin de les mettre à terre. Leurs douleurs augmentent quand ils voient la terre et qu'ils ne peuvent marcher dessus. Nous sommes présentement à la hauteur de l'île du Prince, et s'il plait à Dieu, nous mouillerons ce soir à la côte de Java. Si nous pouvons une fois l'attraper, nous sommes sauvés. Le mouillage est bon partout. Les gens du pays apportent, dit-on, des rafraîchissements. On pêche sur la côte, et l'on attend le vent favorable pour aller à Bantam, et de là à Batavia, qui n'en est qu'à douze lieues.

Nous allons toujours, et n'avançons point. Ce que le vent nous donne, le courant nous l'ôte. Nous sommes ce soir aussi avancés que ce matin.

9 août.

On a fait cette nuit deux ou trois bordées qui enfin nous ont approchés de l'île du Prince. Nous la côtoyons avec un petit vent, et s'il est calme, nous mouillerons et nous pêcherons en attendant le lever de la brise ou du vent du largue qui ne manque jamais de venir le voir. Elle est venue, cette brise, et nous a fait approcher de la pointe de l'île. Encore une demi-heure et nous la doublions, mais nous revoici aussi avancés que le matin.

10 août.

Il a fallu faire cinq ou six bordées cette nuit, et peu s'en est fallu que nous n'ayons échoué contre l'île du Prince. Il y avait peu de vent : nous en étions fort près et le courant nous y portait. Cependant nos pauvres matelots sont sur les dents. Le nombre des malades augmente, ils n'ont point de viande. M. de Vaudricourt leur a déjà donné de ses poules et de ses moutons, et ne leur en veut plus donner, parce qu'il n'en a plus guère. En un mot, il faut arriver. Six heures de bon vent nous mettraient à la vue de Bantam. On vient de hisser nos perroquets. Quand il n'y a guère de vent, les perroquets valent bien la grand-voile, parce que le vent est haut et qu'ils le prennent dans leurs petites voiles. Nous n'oublions rien pour attraper les oranges et les citrons, les bananes et les cocos. Ils sont sur le bord. Nous les cueillerions sur les arbres, si nous avions les bras un peu longs. Nous ressemblons un peu à feu Tantale.

11 août.

Il vient un peu de vent. On fait deux ou trois lieues. On approche la pointe fatale de cette île que nous avons la mine de voir encore longtemps. Le calme vient et le courant nous remporte. Enfin, ce matin, nous sommes plus au large qu'hier au soir. Que faire ? Les pilotes sont partagés. Les uns voudraient mouiller et attendre le vent, les autres aiment mieux se tenir au large et prétendent que mouiller dans un pays qu'on ne connaît point, c'est trop hasarder. Il faudrait mouiller fort près de terre, et il pourrait venir des vents qui nous jetteraient à la côte. Ceci commence à devenir fastidieux. Il y a huit jours que nous voyons terre. D'abord grande joie : on s'imagine toutes sortes de rafraîchissements, et cependant voici trois jours maigres qu'il faut passer avec du stockfischOn appelait ainsi toute sorte de poisson salé et séché, et, plus particulièrement, une espèce de morue séchée à l'air. (Littré).. Moi-même, qui jamais ne désespère, je commence à être pensif. Il y a des vaisseaux qui ont demeuré trois semaines à passer le détroit. Si pareille chose nous arrivait, que deviendraient nos malades ? Car pour nous il y a de l'eau et du biscuit à fond de cale, et quand nous serons arrivés à Batavia, remettrons-nous à la voile avec dix matelots ? Je ne parle point de la frégate, car nous ne l'attendrons pas. Les présents du roi sont ici et l'ambassade ne laissera pas de se faire. Il sera désagréable de n'avoir pas toute cette noblesse dorée qui est sur la frégate. Mais à quelque prix que ce soit, il faut tâcher d'arriver cette année, et le quartier d'hiver à Batavia serait rude à passer.

12 août.

Hier à trois heures après midi le vent vint frais. Nous avions déjà dérivé par-delà la pointe de l'île. Nous faisions une lieue par heure, le vent était venu peu à peu et avait la mine de durer, et déjà nous commencions à oublier toutes les peines passées. Batavia nous ouvrait son port dans quatre jours et Siam paraissait encore au fond de la perspective. Il faut assez peu de choses pour nous abattre et assez peu pour nous relever. Mais hélas, toutes ces belles espérances s'évanouirent tout d'un coup ! Il vint un orage dans le temps que nous allions doubler cette île fatale. Un tonnerre nouveau se fit entendre sur nos têtes, Ta ta ta coup sur coup comme trois coups de canon, et fort près. La pluie suivit, le vent tomba. Enfin nous avons perdu cette nuit tout ce que nous avions gagné dans la journée et nous revoici en pleine mer. Je ne sais plus ce qui arrivera de tout ceci. Il tombe tous les jours des malades : il y en a cinquante-cinq au lit et bien des traîneux. Tous les valets travaillent, et les maîtres quelquefois, pour leur donner courage. Nous n'avons plus que sept moutons, un codindeLe codinde (coq d'Inde), désigne vraisemblablement un dindon., trois oies, et trente poules, et puis du lard et puis du biscuit.

13 août.

Bonnes nouvelles. Le bon vent vint hier à trois heures après midi. Il est sept heures du matin et nous allons encore. L'île fatale du Prince est bien loin et nous voici à la côte de Java, à huit lieues de Bantam, à 18 et 20 brasses d'eau (9). Bon fond, vase et sable, de sorte que si le calme vient, nous mouillerons. On voit de tous côtés des bateaux à la pêche. Apparemment, ils viendront à bord et nous apporteront des rafraîchissements.

Je suis un grand prophète. Le calme est venu, nous avons mouillé et voici autour de nous une douzaine de petits bateaux chargés de poules, de canards, de bananes, de figues, de cocos. Peut-être que notre goût n'est pas encore fait aux fruits indiens, mais franchement les figues sont pâteuses, les bananes sont fades. Il est vrai que dans les cocos il y a une chopine d'eau fort claire, fort fraîche et fort agréable : c'est une limonade naturelle. Tous ces bons Javans ne se soucient point d'argent : des épingles, des aiguilles, des couteaux et ils vident leurs petits bateaux. Ils sont assez semblables aux canots des américains, vous en avez vu sur le canal de Fontainebleau (10). Il en est venu un plus grand où il y avait dix hommes. Tout le bâtiment, mâts, vergue, voiles, cordages, jusqu'aux ancres, tout est de coco. Ces hommes sont assez noirs, mais fort bien faits, la taille belle et le visage agréable, de grands yeux noirs, la bouche petite. Ils ne sont point dégoûtants comme les Outentos. Ils parlent la langue malaise, et personne dans le vaisseau ne l'entend, pas même les Siamois. Mais apprenez un miracle de la patrie. Depuis que les mandarins ont vu des figures basanées et des dents noires (11), on ne les reconnaît plus. Ils n'avaient pas sorti depuis Brest deux fois de leur tanière : ils sont toujours sur le pont, rient aux anges, jouent à de petits jeux. Aussi ont-ils mangé du bétel et de l'arec (12) : ce sont leurs pêches madeleine. Je crois qu'à Siam nous leur trouverons de l'esprit : Dieu veuille que nous n'y soyons pas des sots.

14 août.

Nous levâmes l'ancre hier après-dîner et fîmes deux lieues. Le calme vint, nous mouillâmes. On a mis à la voile à midi, mais à peine l'ancre a-t-elle été levée (13) que le vent est tombé. Nous avons pourtant fait près d'une lieue sans vent. Les courants entrent dans le détroit depuis trois heures du matin jusqu'à trois heures après midi, et puis ils en sortent. Quand on a vu le courant contraire et point de vent, mouille ; au moins nous ne perdrons rien. Nous voyons le cap de Bantam.

15 août.

Un peu de vent et le courant nous ont amenés à trois lieues de Bantam. Il a fallu mouiller parce que la marée devenait contraire. On a résolu d'aller à Bantam et non plus à Batavia, et cela par mille bonnes raisons. Notre équipage n'en peut plus. Il y a encore quatorze grandes lieues d'ici à Batavia. Pas un de nos pilotes n'y a été, ils savent seulement qu'il y a beaucoup de roches par le chemin. Nous aurons à Bantam toutes sortes de rafraîchissements à bon marché, et s'il n'y a point de pilotes, on en enverra chercher un à Batavia.

Nous voyons avec les lunettes un navire mouillé dont les girouettes nous paraissent blanches. Ce pourrait bien être la Maligne.

16 août.

Le chevalier de Forbin est parti ce matin à une heure après minuit dans le canot pour aller à Bantam faire un compliment au commandeur hollandais. Il s'est avisé, en y allant, d'aller reconnaître ce navire que nous aperçûmes hier au soir et il a trouvé que c'était notre pauvre frégate. Jugez de la joie réciproque. Il y a quatre jours qu'ils sont arrivés, et c'était eux que nous vîmes le 6 de ce mois à l'entrée du détroit. C'est une chose assez curieuse que deux vaisseaux se perdent à 2 000 lieues d'ici et se retrouvent à la même heure, deux mois après, au rendez-vous. Après les embrassades, M. Joyeux a dit au chevalier de Forbin qu'il avait envoyé à Bantam pour avoir permission de faire de l'eau et d'acheter des provisions, mais que les Hollandais avaient tout refusé, disant que le roi de Bantam ne voulait point que les étrangers missent pied à terre dans son royaume ; que pour eux, ils n'étaient que troupes auxiliaires et n'y avaient aucun pouvoir, et que tout ce qu'ils pouvaient faire était de prendre dans leurs magasins quelques rafraîchissements dont ils leur faisaient présents. Et en effet, ils envoyèrent aussitôt à bord de la Maligne un bœuf, des poules, des citrons. Là-dessus, le chevalier de Forbin est revenu fort prudemment conter le tout à Monsieur l'ambassadeur qui l'a renvoyé sur-le-champ à Bantam demander au moins de l'eau et des rafraîchissements, résolu de dresser des tentes dans une île déserte et d'y mettre nos malades. Nous venons de mouiller dans la baie de Bantam, à cinq brasses, à deux bonnes lieues de la ville. Le mouillage est bon partout. La frégate est venue se mettre auprès de nous et nous a salués de sept coups de canon : nous lui avons répondu de cinq. Joyeux est venu à bord et nous a conté qu'après qu'il nous eut perdus, il alla jusqu'au 41ème degré sud et essuya de terribles coups de mer, et que quand il a vu terre, il n'avait pas dix hommes en état de manœuvrer. Cependant depuis quatre jours ses gens ont un peu repris cœur, à force de manger des citrons, des bananes et des cocos, et s'il ne nous avait vus ce matin, il appareillait pour aller à Siam, parce qu'il croyait que nous pourrions bien être allés par Tenasserim (14).

Le chevalier de Forbin vient de revenir fort mal content de son ambassade. Le commandant hollandais a fait le malade et son lieutenant lui a tenu le même discours qu'à Joyeux, et a dit net, que le roi du Bantam ne souffrirait point qu'on fît aucun rafraîchissement, mais que nous n'avions qu'à aller à Batavia où rien ne nous manquerait. De sorte que bon gré mal gré il faut aller à Batavia. Nous n'irons que le jour, toujours la sonde à la main, et il faut bien filer doux, car nous ne sommes pas les plus forts. La manière d'agir est un peu arabesque et bien différente de celle du Cap. Voici leurs raisons, et quelque chose de l'histoire de Bantam, en attendant que j'en sache davantage.

Il y a cinq ou six ans que sultan Agom roi de Bantam se démit de la couronne en faveur de son fils sultan Agui, et se retira à la campagne pour ne songer qu'à son salut. Il est fort dévot mahométan, et était adoré de son peuple. Le jeune roi voulut d'abord mettre les portes où étaient les fenêtres, et envoya en exil deux pangrandsPangeran, dignitaire de haut rang. : ce sont les grands seigneurs javans. Le bon homme roi dont ils étaient les ministres le trouva fort mauvais et manda à son fils de les rappeler, mais le fils les envoya aussitôt massacrer. Dès que le père le sut, il reprit les ornements royaux. Tous les peuples se déclarèrent pour lui et il vint avec une armée de 30 000 hommes assiéger son fils dans la forteresse de Bantam. Le jeune roi, se voyant abandonné de tout le monde, eut recours aux Hollandais, qui vinrent à son secours. M. de Saint-Martin mit pied à terre avec 3 000 hommes de troupes réglées, du canon, des bombes, des grenades (15). Les Javans, entre lesquels il y avait des Macassars (16), qui sont les plus braves des indiens, défendirent quelque temps la descente, furent forcés, battus, mis en fuite. Les Hollandais se saisirent de la forteresse et du jeune roi. Ils ont depuis attrapé le vieux roi. Ils les gardent tous deux, mais les traitent bien différemment. Le vieux ne mange que du riz, n'a point de femmes et ne voit personne. Le jeune a toutes les apparences de la royauté ; rien ne se fait que sous son nom : il a son palais, son sérail, ses gardes et fume tant qu'il veut. Voilà ce que nous avons pu savoir de l'état présent de Bantam. Les Hollandais y sont fort haïs des peuples : ils n'oseraient sortir de leurs portes. Ils craignent de plus les Européens dont ils pillèrent les marchandises à la prise de Bantam. Faut-il s'étonner qu'ils n'aiment pas à voir à terre des gens qu'ils ont offensés et qui pourraient redonner courage aux Javans ? On dit que le vieux roi de Bantam a trouvé moyen de faire passer un de ses enfants en Angleterre, sachant bien qu'il n'y a que les Anglais qui puissent le rétablir : outre qu'ils y ont le plus grand intérêt et que leur magasin était le mieux garni. Pour moi, je pardonne à leur politique ce qu'ils nous font ici, pourvu qu'à Batavia ils mettent tout par écuelleMettre tout par écuelles : ne rien épargner pour faire grand-chère à quelqu'un. (Littré). pour nous recevoir (17). Nous mettons à la voile pour y aller et si le vent demeure où il est, nous y serons demain au soir. Le contretemps a été parfait : mais deux choses me consolent, la frégate retrouvée et la certitude qu'on peut encore arriver à Siam le 20 septembre. Il ne faut que quinze jours pour y aller. Voilà encore du temps par-devers nous.

17 août.

Nous avons fait cinq lieues ; le calme est venu et la nuit on a mouillé. Toute la côte est pleine d'îles, de bancs de sable, de roches. Nous n'avons été qu'à petites voiles, toujours la sonde à la main.

18 août.

Le chevalier de Forbin est parti à minuit dans le canot pour aller à Batavia faire un compliment à Monsieur le général et lui demander toutes les choses dont nous avons besoin. Nous avons mis à la voile à neuf heures du matin par un petit vent qui n'a duré qu'une heure. On a mouillé. Le vent est revenu à une heure après midi ; et nous voici à la vue de Batavia. Le canot n'est point encore revenu. Nous comptons avec les lunettes quatorze navires à la rade.

Le chevalier de Forbin vient de revenir pompeux et triomphant. Le général lui a accordé plus qu'il ne demandait. Nous sommes mouillés à demi-lieue de la ville. Nous l'avons saluée de sept coups de canon et elle nous a répondu d'autant (18), ce qui n'est jamais arrivé dans les Indes. Les Anglais, les Portugais, mêmes des navires de roi, saluent et on ne les salue point. C'est ici la capitale de l'empire des Bataves. Leur puissance y est formidable et il ne faut pas s'étonner qu'ils soient fiers sur leur palier. On nous permet d'envoyer nos malades à terre, de faire de l'eau, du bois, toutes sortes de rafraîchissements. On nous donne un bon pilote. À ce bon traitement nous reconnaissons nos amis du Cap. Mais qu'on ne nous parle point de Bantam.

19 août.

Monsieur Vachet était allé hier au soir à terre et vient de revenir à bord pour nous apprendre des nouvelles. Il a trouvé à Batavia le père Fuciti (19), jésuite italien qui sur l'ordre du pape et de son général est sorti du Tonkin, et cherche à retourner en Europe. Le père Ferreira son compagnon est allé à Macao. Voici les nouvelles. M. l'évêque d'Héliopolis est mort l'année passée à la Chine dans la ville de Fo-Gang en la province de Fo-kien, d'un catarrhe qui l'a suffoqué (20). Dieu lui a donné la consolation d'entrer dans les terres de sa mission et d'y mourir en apôtre. Il y avait plus de vingt ans qu'il tentait toutes sortes de voies pour entrer à la Chine. Il avait fait trois fois le voyage des Indes et une fois le tour du monde, et dans le temps qu'il allait être d'un grand secours à tant de milliers de pauvres chinois, Dieu le retire à lui par des raisons que nous devons adorer sans les approfondir. En tout cas il a bien fait son personnage, et puisque nous serons tous jugés sur nos œuvres, il en avait bien de bonnes à présenter au jour qu'il a été jugé pour toute l'éternité. Ainsi au lieu de le plaindre, nous devons nous réjouir de son bonheur. M. l'évêque d'Argolis (21) est aussi entré à la Chine avec deux missionnaires. Il y en avait deux avec M. d'Héliopolis, qui seront venus recevoir les ordres, et c'est toujours un grand bien qu'il y ait un évêque qui pourra faire des prêtres du pays. Il n'y a point d'autre moyen d'y conserver le christianisme pendant la persécution. On reconnaît au visage les missionnaires d'Europe : on les met prisonniers. Il y en eut vingt-trois d'arrêtés il y a quelques années, dont il y avait dix-huit jésuites. Au lieu que les prêtres du pays se pourront mieux cacher et faire leurs fonctions sans avoir peur d'être découverts.

M. Mahot, évêque de Bérythe (22) est mort à la Cochinchine. Le métier de missionnaire ne mène guère à la vieillesse. Il faut être toujours sur pied et quand un pauvre homme se voit presque seul dans une grande province, chargé du soin de vingt ou trente mille âmes, il fait plus qu'il ne peut ; le zèle le transporte et l'huile de la lampe est bientôt usée.

M. le général de Batavia vient d'envoyer offrir à M. l'ambassadeur tout ce qui dépend de lui. Le compliment a été accompagné de dix ou douze grands mannequinsSorte de panier haut et rond, qui est ordinairement d'osier. (Littré). pleins de toutes sortes de fruits et d'herbes. On a fait boire et fumer les bons Hollandais qui à peine ont été sortis qu'il en est revenu d'autres avec deux grands bœufs, des moutons, et des fruits et des herbes. On a mis l'équipage à même. Une bonne journée comme celle-ci leur fait oublier toutes les fatigues passées. Nos malades sont à terre. On leur donnera du potage deux fois par jour et à la fin de la semaine ils seront tous gaillards.

20 août.

Je suis venu aujourd'hui à terre. Batavia ressemble à toutes les villes de Hollande (23) : les maisons blanches, toutes les rues entre deux canaux, de beaux arbres bien verts, le chemin des honnêtes gens est bien carrelé, le milieu des rues est bien sablé. On voit fourmiller un grand peuple. Les trois quarts sont Chinois, marchands riches qui font un grand commerce ; quelques Malais ; peu de Hollandais. J'appelle ici Hollandais tous les visages européens, et parmi eux, il y en a au moins un tiers de Français, tous catholiques. La garnison est ordinairement de mille hommes, sans compter quatre ou cinq mille Chinois ou Javans portant armes. Les soldats ont peu de chose pour vivre et sont traités fort durement : à la moindre faute le bâton joue. Mais quand une fois ils sont parvenus à être officiers, en quoi on ne leur fait point d'injustice, leur fortune est faite, et toutes les nations sont avancées par degrés, aussi bien que les Hollandais. La citadelle est bâtie sur pilotis. Elle est de quatre grands bastions avec un bon fossé d'eau vive et couvre la ville qui est dans les terres, et comme le terrain est fort plat et les maisons basses, on ne voit point la ville de la rade. Je m'informerai peu à peu de tout ce que vous me demandez. Vous voulez savoir ce que c'est que ce général de Batavia, qui commande dans toutes les Indes hollandaises et dont la cour est aussi belle que celle des rois ; que ce conseil souverain dont chaque petit membre a maintes tonnes d'or. Vous ne serez point fâché d'avoir une liste de toutes les places que les Hollandais ont dans les Indes, et de la manière dont ils y font le commerce. J'espère savoir tout cela et si je ne le sais, qui jamais le pourra savoir ? Outre ce que je puis faire par moi-même, j'ai six jésuites en campagne qui tous rapportent le soir quelque nouvelle connaissance et vous aurez le précis de tout cela. Attendez donc encore quelques jours. Je ne vous dirai que les choses dont je serai bien assuré. J'ai été chez le seul libraire de Batavia chercher des livres du pays. Il n'en fait pas de cas, mais à toute force il me voulait vendre le Mercure Galant.

Le père Fuciti est venu à bord. C'est un vénérable vieillard qui a été près de trente ans à la Cochinchine ou au Tonkin. Sa vie passée lui met sur le visage une gaieté perpétuelle. Il viendra avec nous à Siam et je crois que M. l'ambassadeur le ramènera en Europe. J'en suis bien aise, car il a la vraie physionomie d'un saint. Nos jésuites sont logés avec lui dans le jardin de M. le général qui les fait traiter à la française avec magnificence. Ils étaient bien au Cap, mais ici cela va encore d'un autre air. Ils vont dresser leurs machines pour au moins payer leur hôte avec un peu de Jupiter et de Mercure.

Un de nos matelots vient de se noyer en se baignant dans la rivière. Il y avait pied partout. Dès que les camarades l'ont vu aller à fond, ils se sont jetés après et l'ont retiré par un pied déjà étouffé. On va le reporter à bord pour prier Dieu pour lui et le jeter à la mer. Il n'y avait qu'un quart d'heure que j'étais venu dans la chaloupe : ce pauvre misérable était un des rameurs, gaillard, et un quart d'heure après il va paraître devant Dieu. Il est bon d'être toujours prêt à faire ce voyage puisque nul ne sait quand il faudra partir.

M. Vachet a mené les mandarins chez M. le général, qui les a fort bien reçus. Ces messieurs ont besoin du roi de Siam et tous les ans ils y envoient quantité de vaisseaux chargés du riz, du cuivre et du calin (24).

21 août.

M. le général vient d'envoyer encore un bateau chargé de rafraîchissements. Nous nous faisons aux fruits des Indes. Les ananes l'emportent ; c'est une chair ferme, rouge et qui tend au melon (25). Les oranges sont bonnes et les citrons, les bananes et les patates (26). On ne regarde plus les cocos, et cependant, vivent les pêches madeleine, les figues, et les muscats. Il y a ici du vin de France détestable, qu'on vent un écu la pinte. Tout est fort cher, l'argent est fort commun. C'est un bon métier que celui de cabaretier, on y fait fortune en peu de temps, car à quoi qu'un petit bouchonLe bouchon désignait la botte de paille ou la branche qu'on attachait à la porte d'un cabaret en guise d'enseigne, puis par extension le cabaret lui-même. rende à la compagnie douze ou quinze mille francs par an, ils s'y enrichissent encore. On y boit toujours et c'est un passage perpétuel du vin de France au vin de Rhin, du vin d'Espagne au vin de Perse ; seulement de temps en temps un peu de tabac et de bière. Hommes et femmes, tout fait la même vie. Je vis hier une petite fille de six ans qui apprenait à fumer à un petit garçon de quatre ou cinq. Cela n'empêche personne de vaquer à ses affaires et si l'on veut leur plaire, il faut faire comme eux. Pour moi, jamais je ne ferai ma fortune en ce pays-ci. Les particuliers n'y font pas grand-chose depuis que les Hollandais sont maîtres de Bantam. C'est la compagnie qui fait tout le commerce. Les marchands n'ont plus de vaisseaux sur leur compte, il faut qu'ils vendent à la compagnie qui n'achète qu'à bon marché et qui par-là tire tout le profit.

M. de Vaudricourt a été voir ce matin M. le général pour le remercier de toutes les honnêtetés qu'il a pour les Français. Il y a ordre de les laisser entrer partout.

22 août.

Il y a ici des lettres de Macao qui disent que l'empereur de la Chine a ouvert tous les ports de son royaume à tous les étrangers et a fait publier que tous les marchands, de quelque nation qu'ils fussent, seraient bien reçus à faire le commerce. Cela va achever de ruiner les Portugais. Il y a cinq ans qu'il envoyèrent à Pékin une ambassade célèbre et obtinrent que seuls de tous les Européens ils feraient le commerce par Macao, mais comme ils ont peu de vaisseaux et qu'ils n'y pouvaient fournir, les marchands chinois ont représenté à l'empereur K'hang Xi que le moyen d'enrichir son pays était d'y recevoir tout le monde. Les Hollandais seront assurément des premiers à y aller. La Chine est présentement en paix. Les Tartares sont maîtres partout. Le pirate qui s'était fait roi de l'île Formose a été défait (27). Le vieux Gozlanqui qui fit entrer les Tartares en 1640 et qui s'était révolté contre eux et avait conservé quatre provinces est mort (28), et son fils a été tué ou chassé. De sorte que les Tartares n'ayant plus rien à craindre du dedans ouvrent leurs portes, et dans cinquante ans prendront les manières chinoises. La bonté du pays les rendra efféminés ; ils laisseront croître leurs cheveux et dans deux cents ans il reviendra d'autres Tartares septentrionaux, guerriers et brutaux qui ne reconnaîtront plus les petits enfants de ceux-ci, et qui feront la conquête de la Chine. Cela est déjà arrivé plusieurs fois, et par la situation du pays et les mœurs des habitants, on peut, sans être prophète, assurer que cela arrivera encore.

M. Vachet vient de me dire qu'un marchand français nommé M. Junet (29), natif de Saint-Jean-de-Losne, est mort à Masulipatan (30). Il passait pour avoir plus de 30 000 écus de bien. Il a fait des legs pieux pour 4 000 roupies, vous savez qu'une roupie vaut 30 sols, et a laissé tout son bien à la mission. Cela ne viendra pas mal pour fonder le Collège de Siam. Ainsi quand Dieu leur ôte M. d'Héliopolis qui avait 10 000 livres de rente dont sa famille n'a jamais vu un quart d'écu, il leur envoie une bonne succession.

Il court ici une nouvelle qui serait bien terrible : que Sevagi, après avoir défait l'armée navale du grand Moghol qui venait au secours de Goa, a pris la ville d'assaut et l'a ruinée (31) ; que les Portugais manquant de monde, de cinq forteresses qu'ils ont à Goa n'ont conservé que les deux meilleures, et que Sevagi s'est retiré avec des richesses immenses. M. le général a dit qu'il n'en avait point de nouvelles. Il faut espérer que cela n'est pas vrai et que saint François Xavier aura conservé une ville où son corps a fait de si grands miracles ; si ce n'est qu'irrité des horribles débauches des habitants, il les ait abandonnés à la justice de Dieu.

23 août.

Je viens de lire la lettre du père Tissanier (32) supérieur des jésuites de Macao, qui dit positivement que l'empereur de la Chine se voyant en paix et ne craignant personne, a ouvert aux étrangers tous les ports de son empire pour éprouver pendant deux ans si le commerce sera utile à ses sujets. Il confirme aussi la mort de M. d'Héliopolis arrivée dans la Province de Fo-Kien le 29 octobre 1684 et celle de M. de Bérythe à la Cochinchine au mois de juin 1684 (33).

J'ai été aujourd'hui avec M. l'ambassadeur voir Batavia. Nous avons fait le tour de la citadelle et celui de la ville, toujours en bateau, et de temps et temps entre deux rangs de belles maisons et deux rangs de beaux arbres à la manière hollandaise. La ville est grande, bâtie au cordeau. Chaque rue est entre deux canaux, et chaque maison a une pompe. La citadelle est de quatre grands bastions sur lesquels il y a 60 pièces de canon en batterie, et tout autour, entre les courtines et le fossé, sont rangées au moins 800 pièces de canon, plupart de fer, pour les vaisseaux. Le général et les conseillers du Conseil sont logés dans la citadelle. Nous avons descendu au jardin de M. d'Angers François, faisant ici la fonction de consul. Il y a dit-huit ans qu'il vint ici avec cent écus et il a chez lui quarante esclaves, et a, dit-on, cinquante mille écus de bien. Il nous a dit que depuis la prise de Bantam, les marchands ne gagnent plus rien. Nous avons aussi été voir le jardin de M. le général, qui est peu de chose. Ils font grand cas d'un colifichet qui pisse quand la pompe a joué (34). Partout il y avait une grande collation et d'abord une demi-douzaine de nègres nous apportaient du vin sec à la main droite et une pipe bien allumée à la gauche. Les dames s'y sont trouvées, mais, bon Dieu, quelles dames, qui toujours mâchent du bétel et de l'arec ! Or vous saurez que ce bétel découle une liqueur rouge comme du sang et mesdames ont la bouche comme si on venait de leur arracher quatre grosses dents. M. l'ambassadeur, en retournant à bord, a passé par le jardin de feu M. Speelman (35) où sont logés les jésuites et y a trouvé une collation magnifique. M. Thim, commandeur de la flotte, lui est venu faire un compliment de la part de M. le général et moi je suis demeuré à terre avec les pères qui m'ont fait fort bonne chère.

24 août.

Enfin j'ai déterré l'abbé de D. de Batavia (36). Il m'a instruit à fond. Je n'ai cessé de questionner pendant deux heures et j'espère que vous serez content, mais il faut, s'il vous plaît, que vous attendiez que nous soyons partis d'ici. Je chercherai toujours de nouvelles connaissances, j'assurerai davantage ce que je sais déjà et sur le chemin de Siam je vous développerai peu à peu tout ce que j'ai mis dans mes loges.

Nos vaisseaux ont solennisé ce soir la veille de saint Louis, fête du roi. L'Oiseau a tiré dix-sept coups de canon et la Maligne onze. Les Hollandais nous ont dit que si ç'avait été le jour de la naissance du roi, on aurait bu bien du vin et fumé bien des pipes sur les remparts de la citadelle au bruit de tout le canon, mais ils n'osaient, à cause du saint qu'ils auraient peur d'honorer.

On embarquera demain nos malades, qui ne le sont plus guère. Les rafraîchissements ne leur manqueront pas sur la route. Il n'y a que M. d'Arbouville qui est toujours fort faible (37). Il y a deux mois qu'il a le flux de sang. C'est un mal dangereux dans les pays chauds. Je crois que le 26 de ce mois, à la pointe du jour, nous mettrons à la voile avec un petit vent de terre qui ne manque jamais de se lever tous les matins. Notre pilote hollandais nous mène par le détroit de Banka. Il y a mené plusieurs fois de grands vaisseaux et parait sûr de son fait. Outre que c'est le plus court, nous ne perdrons point la terre de vue d'ici à Siam et nous pourrons encore prendre quelques salades à Poltimont (38), qui est à moitié chemin. Ainsi Monsieur, vous pouvez juger que notre voyage est bien avancé et que toute la fatigue en est ôtée. J'ai ramassé de bonnes choses pour M. l'abbé Baudrand (39), des royaumes, des villes, des forteresses dont il n'a jamais ouï parler : il en sera bien aise.

Il est arrivé ici un vaisseau hollandais, parti d'Amsterdam au mois de décembre dernier. Il a été deux mois en calme sous la ligne et n'a pu entrer dans le cap de Bonne-Espérance à cause du mauvais temps. Le capitaine, les deux pilotes et quarante-cinq matelots ont été jetés à la mer. Jugez de notre bonheur d'avoir fait presque le même trajet en cinq mois sans mal ni douleur, nous qui ne sommes point accoutumés à ces longues navigations et sur qui le changement des climats devrait faire plus d'impression.

25 août.

Il arriva encore hier au soir trois vaisseaux de la côte de Coromandel. Il en partit en même temps quelques-uns pour le Japon. On les accommode exprès. Ils n'ont point de figures à la poupe ni à la proue, parce que les Japonais croient que les autres nations ne mettent des figures que pour se moquer de leurs idoles. Or ces Japonais traitent assez cavalièrement les étrangers : il n'y a que les Hollandais qui aient commerce avec eux, et voici comment. Dès que leurs vaisseaux sont arrivés, les Japonais viennent à bord, font porter à terre les mâts, les voiles et les cordages, dressent un état de toutes les marchandises, les font conduire dans leurs magasins, y mettent le taux sans consulter les Hollandais et leur apportent de l'or pour les payer. Quand cela est fait, les Hollandais attendent dans leur comptoir ou sur leurs vaisseaux que la saison de partir soit venue, sans avoir commercé avec personne. On leur rend leurs mâts et leurs voiles, et ils reviennent à Batavia. Il est assez bon de remarquer que les Japonais ne veulent point que le chef ou président du comptoir hollandais y demeure plus d'un an, et à cause de cela on nomme toujours à Batavia trois présidents du comptoir du Japon, un qui y est actuellement, un qui est en chemin pour y aller et l'autre qui se repose à Batavia ; et le même y peut retourner plusieurs fois, pourvu qu'il ait été deux années dehors. Ce sont des manières un peu dures pour une nation si puissante aux Indes, mais ils en souffriraient encore davantage par l'appât du gain. Quarante mille écus de marchandise leur valent au moins cent mille écus en or, et cet or qui est fort bon, ils le reportent sur les côtes de Bengale où le profit est encore plus grand. Pour le président, il peut dans son année, en vivant comme un capucin, gagner cent mille écus. Comptez, je vous en prie que je n'exagère point et que j'aime mieux dire moins que plus : je suis toujours en garde là-dessus.

Je suis revenu à bord ce matin parce que demain à la pointe du jour, s'il plaît à Dieu, nous mettrons à la voile.

Il est encore venu ce soir deux bateaux chargés de rafraîchissements de la part de M. le général. On ne peut rien ajouter à ses honnêtetés.

26 août.

Nous avons mis à la voile à sept heures du matin. Trois de nos meilleurs matelots étaient demeurés à terre hier au soir. On avait peur qu'ils n'eussent déserté. On les a attendus et ils sont revenus avec des catholiques qui venaient entendre la messe. Notre pilote hollandais est fort habile. On lui a confisqué depuis six mois pour six mille écus de marchandises de contrebande et ces messieurs ne laissent pas de s'en servir. Je m'en vais vous dire, pendant que je m'en souviens, tout ce que j'ai appris du gouvernement général des Hollandais dans les Indes et de Batavia en particulier. J'écrirai tout ce qui viendra au bout de la plume. Vous y mettrez de l'ordre si vous voulez.

Il y a plus de cent ans que les Anglais prirent la ville de Jacatra sur l'empereur de Mataran et la brûlèrent. Ils y bâtirent une loge avec un méchant petit fort. Les Hollandais y vinrent en 1617, et sous prétexte de mettre des malades et des marchandises à terre, ils firent descendre de petits canons dans des ballots et un jour de prêche taillèrent en pièce tous les Anglais et s'y établirent. Depuis ce temps-là, ils s'y sont fortifiés peu à peu malgré les insulaires qui souvent leur ont fait la guerre, et ont bâti la forteresse sur pilotis avec de grandes dépenses pour défendre la rade et ensuite la ville qui n'est dans sa perfection que depuis quinze ou vingt ans. Ils sont présentement les maîtres de toute l'île de Java. Les rois de Bantam sont prisonniers. Vous savez leur histoire : j'y ajouterai seulement qu'il y a dans la forteresse de Batavia deux frères du jeune roi.

Voici l'histoire de Mataran. Le dernier empereur ayant laissé trois enfants, les deux cadets se sont révoltés. L'aîné a demandé secours aux Hollandais et leur a livré la ville de Japara à soixante lieues de Batavia sur la côte septentrionale de Java. Ils y ont bâti un fort et y entretiennent une bonne garnison. La guerre a duré jusqu'à ce que l'un des frères ait été tué et l'autre pris prisonnier. Mais comme l'Empereur s'est trouvé redevable aux Hollandais de sommes considérables, il leur a encore donné la ville de Cheribam, à vingt lieues de Batavia, sur la même côte. Par le moyen de ces deux places, il est absolument soumis à leurs volontés et les paye par termes. Il leur a envoyé depuis quinze jours quarante mille écus et leur demande seulement trois cents hommes pour mettre à la raison quelques révoltés dans les montagnes. M. Tac qui a fait la fonction de major général en l'absence de M. de Saint Martin doit y aller bientôt.

Les Hollandais sont aussi les maîtres dans l'île de Sumatra. Ils ont un fort à Padan sur la côte sud-ouest et deux comptoirs dans les terres, l'un à Palimbang et l'autre à Jambi : de sorte que la Reine d'Achem et tous les autres petits souverains de l'île n'oseraient vendre à d'autres leur poivre et leur or.

Ils n'ont dans toutes les Indes que six gouvernements généraux où ils soient absolument souverains. Voici leur rang.

Page du journal

Ils ont outre cela des gouvernements particuliers, où le commandant s'appelle commandeur. Comme le cap de Bonne-Espérance dont la nomination se fait en Europe, Macassar, Padang dans l'île de Sumatra, BimaAncien État princier d'Indonésie dans l'est de l'île de Sumbawa, dans les Petites îles de la Sonde., Timor, pris sur les Portugais, IndragyriAncien royaume de Sumatra, sur la rivière Indragiri., Cochin, pris sur les Portugais, et plusieurs autres sur la côte de Malabar. Ils ont aussi des comptoirs, comme Hispahan, Gaumaron, où Bandarassi en Perse, d'où ils tirent de la soie, Surate, Agra, Amanabar, – dans les États du Grand Moghol, Bengale, Palimbang, Jambi, où il y a une forteresse, dans l'île de Sumatra, Banka, Ligor, où il y a des mines d'étain, Siam, Tonkin, Japon.

Ils n'ont point de comptoir dans la Chine mais ils portaient leurs marchandises dans les îles voisines et les Chinois les venaient prendre en cachette. Ils y ont envoyé quatre vaisseaux depuis deux mois avec un ambassadeur et des présents magnifiques pour l'empereur et pour ses ministres. Ils avaient été avertis de bonne heure de la résolution que les Chinois ont prise d'ouvrir leurs ports.

Vous verrez dans toutes les relations quelles différentes marchandises sortent de ces différents pays.

Parlons un peu du gouvernement de la compagnie dans les Indes. Tout s'y fait par le conseil de Batavia.

Il est composé du général qui ne fait qu'ordonner et ne rend point compte, du directeur général qui a tout entre les mains et en répond, de dix conseillers extraordinaires, quelquefois deux, quelquefois quatre, selon qu'il plaît aux 56 personnes dont la Compagnie est composée et qui demeurent toujours en Europe.

Le conseil donne toutes les charges et tous les gouvernements, en attendant la confirmation d'Europe, qui est ordinairement conforme aux résolutions du conseil. Le général y a deux voix et du pouvoir selon sa capacité. Le dernier, nommé M. Speelman, faisait tout de sa tête. Ce fut lui qui malgré tout le conseil entreprit l'affaire de Bantam. Il était homme de guerre.

Quand il meurt un conseiller, c'est au conseil de lui donner un successeur qui doit être confirmé par la compagnie. M. Speelman fit un conseiller de son autorité et la compagnie, qui le craignait, approuva tout. On dit à Batavia que si le roi avait pris Amsterdam en 1672, M. Speelman, quoiqu'il ne fût alors que capitaine général de Ceylan, se serait fait souverain dans les Indes. Il y a dix-huit mois qu'il est mort et a laissé trois millions de bien.

Le général d'à présent se nomme M. de Campich (40), homme de bonne mine, âgé de cinquante ans, libéral, n'ayant jamais songé dans tous ses différents emplois qu'au bien de la compagnie. Il a passé par tous les degrés de marchandise et n'a jamais vu de guerre. Il est venu aux Indes sous-écrivain à huit écus de gages par mois. Ensuite il fut fait teneur de comptes, puis sous-marchand, marchand, sur-marchand, président du Japon, secrétaire général qui a le rang après les gouverneurs de provinces au-dessus des commandeurs, conseillers ordinaires, et enfin à la mort de M. Speelman il fut élu général tout d'une voix. Il a reçu sa confirmation d'Europe depuis six semaines.

Le général n'est que pour trois ans, mais il est toujours continué toute sa vie, parce que la compagnie n'y gagnerait pas s'il fallait engraisser un homme tous les trois ans. Il a par mois 800 écus de gage, et 500 écus pour sa table, toute sa maison entretenue, avec une clé des magasins où il prend ce qui lui plaît sans rendre compte. Il ne sort jamais qu'il n'ait devant son carrosse cinquante gardes à cheval, une compagnie d'infanterie derrière et douze pages aux portières, et quand il donne audience aux ambassadeurs des rois indiens, c'est avec un faste extraordinaire.

Le directeur général a tout entre les mains et rend compte.

Les conseillers, en gages et en profits réglés ont 12 000 francs par an.

Les conseillers extraordinaires disent leur avis au conseil, mais leurs voix ne sont point comptées quand le général, le directeur général et les six conseillers ordinaires y sont tous. Mais s'il en manque quelqu'un, on compte les voix des plus anciens conseillers extraordinaires.

Il y a deux procureurs généraux ou fiscaux, l'un pour la mer et l'autre pour la terre, qui visitent tout et n'ont pour gages que le tiers des confiscations. Les deux autres tiers sont au profit de la compagnie. Ce sont des charges fort lucratives et souvent on graisse la patte de ces messieurs.

Outre le conseil souverain, il y a le conseil de justice, composé d'un président, d'un vice-président et de douze conseillers. Il juge sans appel tous les procès civils et criminels, et condamnerait à mort le général s'il était convaincu de trahison.

Il y a plusieurs petites justices subalternes où l'on juge sans appel les affaires au-dessous de cent écus.

Le bailli de la ville a aussi sa justice particulière.

Il y a encore deux premiers marchands qui ont soin de faire charger et décharger les navires. Ce sont des charges considérables qui donnent rang après les conseillers devant les gouverneurs de province.


Reste à parler de la guerre. La compagnie n'entretient dans toutes les Indes que 12 000 hommes de troupes réglées, mais dans chaque place où il y a garnison hollandaise, il y a toujours beaucoup de gens du pays portant armes qu'ils font marcher devant quand il faut se battre. On prétend que dans les différents pays ils ont outre leurs troupes plus de cent 20 000 hommes, qui tirent fort bien un coup de mousquet.

C'est le major général qui commande toutes les troupes sous les ordres du général. Il a sous lui des capitaines dont les compagnies sont ordinairement de 200 hommes et des lieutenants qui en temps de guerre deviennent capitaines, et les capitaines deviennent colonels.

Le major général est la seconde personne des Indes hollandaises. Je vous ai dit au Cap que c'était M. de Saint-Martin François. Il revient de Hollande où il était allé rendre compte de ses actions après la prise de Bantam, et revient glorieux. On l'a confirmé dans sa charge ; et de plus on l'a fait conseiller extraordinaire et vice-président du conseil de Justice.

Enfin, pour finir, car je commence à être las d'écrire, la compagnie a dans les Indes cent soixante vaisseaux depuis trente jusqu'à soixante pièces de canon, et en temps de guerre, elle en peut aisément armer quarante des plus grands. Bonsoir. Je vous dirai les choses que j'aurai oubliées, à mesure que je m'en souviendrai.

27 août.

Je vous dis bonsoir hier à neuf heures du soir et je me couchai bientôt après. Le moyen de croire que les aventures de la journée n'étaient pas encore finies ? A dix heures j'entends crier : Aux armes, aux armes, pare les canons, amorce les mousquets, où sont les sabres ? Je me lève et monte sur le pont : je vois à la portée du pistolet un gros navire aussi gros que nous. On lui criait à tue-tête : D'où est le navire ? Mot. D'où est le navire ? Mot. Et cependant il arrivait sur nous et nous allait aborder à bâbord. On lui avait montré notre fanal, il nous avait montré le sien. Il avait le vent sur nous. On a donné un coup de gouvernail pour éviter l'abordage jusqu'à ce que nous fussions bien parés. Enfin il nous a abordés par la poupe et avec son beaupréMât situé à l'avant des bâtiments à voile, dont l'inclinaison sur l'horizontale atteint jusqu'à 25°. a emporté une partie de notre couronnement. Alors on lui a lâché une trentaine de mousquetades. Mot. Il a fait sa route vent arrière, et en un moment s'est éloigné de nous. Je ne me suis pas trouvé à bien des batailles, mais à voir la contenance de nos soldats et de nos matelots, on ne nous aurait pas enlevés sans coup férir. Les jésuites et les missionnaires avaient déjà pris parti. Les uns étaient à genoux à fond de cale et les autres fièrement le sabre à la main étaient sur le pont. Raisonnez présentement sur ce que ce pouvait être. Les vaisseaux indiens ou mores ne sont point si grands, c'est donc un Hollandais, un Anglais ou un Danois, car il y en a quelques-uns en ce pays-ci. Les avis entre nous sont partagés. Les uns disent que c'est un Anglais qui nous prenant d'abord pour un Hollandais voulait dans l'obscurité nous incommoder, et peut-être nous enlever, mais qu'au langage, nous reconnaissant pour Français, il avait passé outre. Il est certain qu'il y a dans ces mers des vaisseaux anglais qui cherchent noise aux Hollandais à cause de l'affaire de Bantam. Mais l'opinion la plus saine est que c'est un pauvre navire marchand où tout le monde dormait, qui nous voyant si près de lui a voulu arriver pour passer à notre arrière. Il a mal manœuvré, et contre son intention nous a abordés. Un moment après arrive la Maligne toute furieuse. Elle s'était éveillée au bruit de la mousqueterie et venait bien parée pour être de la fête. Toute cette jeunesse était sur le pont prête à sauter dans le bord ennemi. On leur dit ce qui nous était arrivé, les sabres ont été remis dans le fourreau et j'ai été me recoucher. Voici un joli article pour le journal. Il n'y a point eu de sang répandu et cependant cela nous a donné un petit air de guerre qui sied bien (41).

Nous avons déjà fait bon chemin et si le vent continue, nous verrons avant la nuit le détroit de Banka.

La hauteur s'est trouvée de 4° 26'. Quand nous aurons passé la ligne, nous n'aurons plus que 14 degrés jusqu'à Siam.

28 août.

Nous mouillâmes hier au soir à 14 brasses. On avait cru voir terre, et il est bon de ne la reconnaître que de jour. Ce matin, en appareillant, la Maligne a envoyé sa chaloupe à bord demander des poulets et du vin pour M. d'Arbouville, qui est toujours fort malade. Son mal n'a point diminué à Batavia. Les matelots nous ont dit que de la Maligne ils avaient vu non seulement le vaisseau qui nous aborda, mais encore un autre au vent. Ces deux vaisseaux peuvent faire changer nos raisonnements. Il y a par ici deux Anglais qui ont été à Batavia faire des rodomontades : ils pourraient bien être venus mouiller sous une île en attendant quelques Hollandais. Si ce sont eux, ils ne se vanteront pas de n'avoir rien répondu aux mousquetades dont on les a salués.

Nous sommes à 3 degrés et demi de la ligne. On voit Sumatra, on voit Banka. Il y a par ici des roches et des bancs de sable. Notre pilote a toujours la sonde à la main, et dès que la nuit est venue, mouille à six brasses.

29 août.

Oh, quel chaud ! La ligne est toujours la ligne et nous sentons bien ses approches. Les bancs de sable sont parés. Je vous demande pardon : dans le temps que j'écris ceci, nous touchons. On fait grand bruit là-haut je m'en vais voir ce que c'est.

C'est que nous avons touché. On sondait et trouvait sept brasses et tout d'un coup trois brasses. Notre navire prend trois brasses et demie par le derrière, l'avant était à flot. On a cargué toutes les voiles et jeté l'ancre, et après bien de la peine, nous avons dégagé notre gouvernail et nous sommes remis à la voile. Cela nous a fait perdre trois heures de temps, car Dieu merci, le fond était de bonne vase et le navire n'a point travaillé. Le pilote hollandais assure que depuis un an le banc qui est à l'entrée du détroit a changé de place et que sans cela nous n'aurions point touché, mais comme le fond est bon, il ne s'est point embarrassé. La Maligne a échoué aussi bien que nous, quoiqu'elle ne prenne pas douze pieds d'eau. Ce sont petites aventures ordinaires dans les détroits. On voit un navire : c'est une petite flûte hollandaise, qui est mouillée. Elle vient de la côte de Bengale et va à Batavia, et comme nous avons le vent et la marée pour nous, elle les a contraires et attend le soir que tout cela changera en sa faveur ; et à notre tour nous mouillerons.

30 août.

On mouilla hier à six heures du soir après avoir passé l'endroit du détroit le plus étroit, et à la pointe du jour on a remis à la voile. La marée et un bon vent nous ont fait avancer presque jusqu'à la pointe, et à l'entrée de la nuit on a mouillé à cause d'un banc de sable et d'une roche sous eau qu'il faut parer demain matin. Cette île de Banka est grande et peuplée. Les Hollandais y ont une habitation et un petit fort de palissades. On ne sait pas pourquoi ils n'ont point voulu fortifier un poste qui paraît si important, car tous les vaisseaux qui viennent de la côte de Bengale, de Malaisie, de Siam, passent par le détroit pour aller à Cambodge, à Cochinchine, au Tonkin, à la Chine et au Japon, et n'oseraient prendre le large au nord et à l'est de l'île de Banka, de peur d'être portés par les courants sur les côtes de Bornéo qui sont fort dangereuses. Nous avons vu à bâbord la rivière de Palimbang dans Sumatra, où les Hollandais ont une forteresse et un comptoir. Le pilote nous a dit qu'ils en tirent beaucoup d'or de bas aloi, mais que l'air y est si mauvais que peu de gens y veulent demeurer.

Mouille à douze brasses et demie.

31 août.

Voici encore une autre embouchure de la rivière de Palimbang, bien plus grande que l'autre. La mer, à deux lieues au large, est d'eau trouble et peu salée. Nous voici presque hors du détroit. On sonde toujours pour éviter un banc de sable et certaines roches à fleur d'eau.

On a mouillé deux fois, c'est la commodité de cette navigation. Quand le vent ou la marée sont pour nous, on met à la voile, et quand ils sont contraires, mouiller : au moins si on n'avance pas, on ne perd rien.

PAGE SUIVANTE - SEPTEMBRE 1685

NOTES

1 - Il s'agit ici de l'oiseau marin de l'ordre des pélicaniformes. Cet oiseau noir et blanc possède une prodigieuse vitesse de déplacement, et peut atteindre 2,50 mètres d'envergure.

ImageFrégate - Gravure extraite de l'Histoire naturelle des oiseaux de Buffon, tome VIII, 1861.

2 - Également de l'ordre des pélicaniformes, les fous sont des oiseaux blancs assez proches des frégates, eux aussi pourvus d'une grande envergure. Voir également le journal du 18 avril 1685, note 11.

ImageFou - Gravure extraite de l'Histoire naturelle des oiseaux de Buffon, tome VIII, 1861.

3 - Cette île figurait sur les cartes hollandaises sous le nom d'île Moni, ou Mony, ou encore Monin, mais avait été nommée île Christmas par William Mynors, navigateur anglais qui la découvrit le jour de Noël 1648 (sans qu'il soit possible d'affirmer qu'il fut le premier). C'est toujours sous ce nom qu'elle est officiellement désignée aujourd'hui. Située à 370 km au sud-ouest de la côte de Java, c'est une dépendance australienne.

4 - La place Royale est aujourd'hui la place des Vosges à Paris. Le 3 août 1683, l'abbé de Choisy y tomba malade, si gravement que son état fut jugé désespéré et qu'il reçut l'extrême-onction. Dans les Quatre Dialogues qu'il publia avec l'abbé de Dangeau en 1684, il laissa de cette expérience une page fort touchante (pp. 215 et suiv.) : Je me vis dans un lit entouré de prêtres, au milieu de cierges funèbres, mes parents tristes, les médecins étonnés, tous les visages m'annonçant l'instant fatal de mon éternité. Oh, qui pourrait dire ce que je pensai dans ce moment terrible ; car si mon corps était abattu, et si je n'avais quasi plus de sang dans les veines, mon esprit en était plus libre et ma tête plus dégagée. Je vis donc, ou je crus voir, les cieux et les enfers ; je vis ce Dieu si redoutable sur un trône de lumière, environné de ses anges. Il me semblait qu'il me demandait compte de toutes les actions de ma vie. Je voyais en même temps les abîmes ouverts prêts à m'engloutir, les démons prêts à me dévorer, les feux éternels destinés à la punition de mes crimes. Non, Théophile [c'est ainsi qu'il s'adresse à l'abbé de Dangeau dans l'ouvrage], on ne saurait s'imaginer ce que c'est que tout cela si on n'y a pas passé. Les mystères les plus incompréhensibles paraissent clairs comme le jour ; l'âme quasi dégagée de son corps a des clartés nouvelles. Je vous avoue que j'eus grand-peur. Je demandais pardon à Dieu de tout mon cœur. J'aurais bien voulu avoir le temps de faire pénitence, mais la mort me talonnait de près. J'avais entendu les médecins dire : « Il ne sera plus en vie dans deux heures. » Toutes les portes du ciel me paraissaient fermées. J'avais pourtant reçu tous mes sacrements et m'étais préparé le mieux que j'avais pu à ce passage si terrible. Mais, Théophile, qu'est-ce qu'une préparation précipitée ? et que peut penser dans ces derniers moments, au milieu des horreurs d'une mort presque inévitable, un cœur tout terrestre, nourri dans les plaisirs du siècle et si peu accoutumé aux pensées de l'autre vie ?

Je m'endormis et me réveillai plus tranquille. J'avais cru pendant mon sommeil me voir à la porte d'une galerie toute éclatante de lumière, mais d'une lumière douce et qui, sans m'éblouir me paraissait plus brillante que toutes les autres lumières. Je me sentais bien ferme dans la résolution de me convertir si je revenais en santé, et je commençai à croire qu'il n'était pas impossible que Dieu me fît miséricorde. Une pensée si consolante me donna courage. L'esprit en repos contribua à ma guérison autant et plus que le quinquina, et je me vis bientôt en état de jouir encore une fois de la vie que je n'avais souhaitée que pour faire pénitence. 

5 - On ne peut qu'admirer les navigateurs qui entreprenaient ces longues traversées avec des données aussi imprécises... L'abbé situe l'île Christmas à 20 lieues au sud de Ceylan, c'est-à-dire à environ 80 km. Elle est en réalité à... 3 300 kilomètres. Quant à l'idée qu'on pourrait voir à la fois Ceylan et Java, ça paraît difficile, même avec de bons yeux. Qu'on en juge : par le chemin le plus court, les deux îles sont séparées par plus de 1 500 kilomètres !

6 - La carte ne valait sans doute pas grand-chose, mais cette fois elle était dans le vrai. Les îles Cocos sont bien situées à 12° 07' 00" de latitude sud. Malgré les doutes et les interrogations qui naîtront chez les passagers de l'Oiseau, c'est très certainement l'île Christmas qu'ils ont vue. Elle se trouve effectivement à 10° 29' de latitude sud.

7 - En panne : se dit de l'état d'un navire, lorsque, une partie de ses voiles tendant à le faire aller en avant et l'autre partie le poussant vers l'arrière, il reste, sinon absolument immobile, du moins s'agitant presque sur place, dérivant un peu et ne faisant pas de route. (Littré). Dans son ouvrage La Puce à l'Oreille, (Stock, 1978), Claude Duneton, qui dresse avec autant d'esprit que d'érudition une Anthologie des expressions populaires avec leur origine, ajoute : De là à tomber en panne sans l'avoir voulu, lorsque la voiture refuse d'aller de l'avant, il n'y a qu'un souffle. On croirait du moins que la bagnole a inventé la panne sèche, lorsque le réservoir est vide… Eh bien non, même pas : « panne sèche, se dit lorsqu'on met en panne sans gouvernail », précise Littré qui ajoute : « Dans les autres cas on dit panne courante. » C'est là un très bel exemple de récupération langagière, avec un changement total dans la motivation ! 

8 - Aujourd'hui Pulau Panaitan, à l'entrée du détroit de la Sonde. 

9 - La brasse valait autrefois 5 pieds, soit 1,624 mètre. L'unité de brasse dans la marine valait 1,66 mètre. Les Anglais utilisent encore de nos jours une brasse (fathom) valant 6 pieds, soit 1,83 mètre. 

10 - Nicolas de Fer, géographe du Dauphin, raconte qu'au château de Fontainebleau en 1681, une fille de Québeck qui demeurait chez Mme la Maréchale de La Motte fit faire un petit bateau de deux nappes [peaux] de cerf avec des cercles de tonneau, et, le conduisant avec un simple aviron, elle parcourut le canal d'un bout à l'autre et fit plusieurs tours avec une vitesse surprenante devant toute la cour. Quelques jours après, elle mena le même bateau sur l'étang devant Mme de Montespan qui était dans l'allée solitaire, et après avoir vogué quelque temps, elle se déshabilla et fit voir qu'elle était aussi bonne nageuse que batelière. (Ernest Bourges, Recherches sur Fontainebleau, 1896, pp. XXVII-XVIII, cité par François Gendron et Anne de Thoisy Dallem : Maquettes de canoës des « Sauvages » d'Amérique du Nord au Musée national de la Marine et au Musée du quai Branly, La revue des Musées de France, Revue du Louvre, 2005, p. 2). 

11 - Leurs dents sont en effet noircies par l'usage du bétel, mais comme l'explique La Loubère, certains élégants, par coquetterie, se les font vernir en noir (Du royaume de Siam, 1691, I, pp. 87-88) : Or comme l'arek et le bétel font cracher rouge, même indépendamment de la chaux rouge qu'on y mêle, ils laissent une teinture vermeille sur les lèvres et sur les dents. Elle se passe sur les lèvres, mais peu à peu elle s'épaissit sur les dents jusqu'à la noirceur, de sorte que les gens qui se piquent de propreté noircissent leurs dents, parce qu'autrement la crasse de l'arec et du bétel mêlée avec la blancheur naturelle des dents fait un effet désagréable, que l'on remarque dans le menu peuple. Je dirai en passant que les lèvres vermeilles que les Siamois virent aux portraits de nos dames, que nous avions portés en ce pays-là, leur firent dire que nous devions avoir en France du bétel meilleur que le leur.

Pour noircir leurs dents, ils mettent dessus des quartiers de citron fort aigre, qu'ils tiennent sous leurs joues et sous leurs lèvres pendant une heure ou davantage. Ils disent que cela attendrit un peu les dents. Ils les frottent ensuite d'un suc, qui sort ou d'une certaine racine, ou du coco, quand on les brûle, et l'opération est faite. Il leur plaît néanmoins quelquefois de conter qu'elle dure trois jours, pendant quoi il faut, disent-ils, demeurer sur le ventre et ne rien manger de solide. Mais on m'a assuré que cela n'était pas vrai, et qu'il suffit de ne rien manger de chand pendant deux ou trois jours. Je crois aussi qu'on a les dents assez agacées pour ne pouvoir mordre de quelque temps à rien de solide. Il faut renouveler de temps en temps cette opération, pour en faire durer l'effet, car cette noirceur ne tient pas si fort aux dents que l'on ne puisse l'ôter avec de la croûte de pain brûlé mise en poudre. 

12 - Le bétel (mot de la langue du Malabar), est un poivrier grimpant de l'Inde, dont la noix est tinctoriale (rougeâtre) et dont les feuilles, mêlées à de la chaux, sont utilisées comme masticatoire en Extrême-Orient. (Larousse). L'arec, ou aréquier (l'abbé de Choisy orthographie arèque) est un mot d'origine malaise qui désigne un palmier asiatique et indonésien, type de la tribu des arécées, qui fournit le cachou, le bétel, le chou-palmiste et dont l'écorce sert à faire des cordages. (Larousse). La mastication de la noix de bétel est encore en usage en Thaïlande chez les personnes âgées. Ainsi Mae Boonmee, ma belle-mère, ne se séparait jamais du petit panier qui contenait son nécessaire à mâcher, à savoir un couteau pour couper la noix de bétel, une boite en cuivre qui recelait de la chaux, une petite spatule pour étaler cette chaux sur les feuilles en forme de cœur qui servaient à entourer le morceau de noix, et des petits morceaux d'écorce qui se mâchaient avec l'ensemble. Au bout d'un moment, la mastication produit un jus très rouge qui ensanglante les lèvres et la langue. Il est nécessaire de disposer d'un crachoir à proximité. Il est probable que cette pratique disparaîtra complètement dans les années à venir. Je n'ai jamais vu de jeunes personnes en Thaïlande s'adonner à la mastication du bétel, même dans les villages les plus reculés. On peut penser que la Marlboro supplantera définitivement cette tradition ancestrale, en dépit des campagnes anti-tabac que lance périodiquement le gouvernement.

ImageAréquier.
ImageNoix de bétel et feuilles sur un marché thaï.
ImageMae Boonmee. 

13 - L'abbé de Choisy emploie ancre au masculin. Nous avons rétabli le féminin, qui est la règle aujourd'hui. 

14 - Aujourd'hui Tanintharyi en Birmanie, près de Mergui. Le Tenasserim désigne de nos jours la région forestière au sud de la Birmanie.

15 - Le conflit entre le vieux roi Tirtayasa (1631–1695), plus connu des Occidentaux sous le nom de Sultan Ageng Tirtayasa, ou tout simplement Sultan Ageng ou Agung et son fils Abu Nasr Abdul Kahhar, généralement appelé Sultan Haji ou Haji de Banten, ont permis au Hollandais de mettre la main sur Banten, plaque tournante d'une importance considérable pour le commerce dans les Indes orientales, et de battre en brèche les Portugais dont l'influence était encore grande dans cette région.

ImageLa prise de Banten. Gravure de Jan Luyken (1689).
ImageCommerce et marchandises à Bantam - La Galerie agréable du monde, 1729. 

16 - Macassar, ou Makassar, ou encore Makasar, était l'ancien nom d'Ujungpandang, ville d'Indonésie sur la côte sud-ouest de l'île de Célèbes. Les Macassars désignent les populations du sud de Célèbes. Pendant son séjour au Siam, le chevalier de Forbin eut l'occasion de mesurer la férocité des combattants macassars, ainsi que leur complet mépris de la mort (Mémoires du comte de Forbin, 1730, I, pp. 167-168) : Un de ces six enragés vint sur moi, le crit à la main ; je lui plongeai ma lance dans l'estomac : le Macassar, comme s'il eût été insensible, venait toujours en avant, à travers le fer que je lui tenais enfoncé dans le corps, et faisait des efforts incroyables afin de parvenir jusques à moi pour me percer. Il l'aurait fait immanquablement si la garde qui était vers le défaut de la lame ne lui en eût ôté le moyen. Tout ce que j'eus de mieux à faire, fut de reculer, en lui tenant toujours la lance dans l'estomac, sans oser jamais redoubler le coup. Enfin, je fus secouru par d'autres lanciers qui achevèrent de le tuer.

Le crit dont parle Forbin est le poignard malais à lame ondulée, une arme redoutable qu'on nomme également crid, ou criss, ou kriss. Voilà un kriss malais dont la lame ondule comme une flamme ; regardez ces rainures pour égoutter le sang, ces dentelures pratiquées en sens inverse pour arracher les entrailles en retirant le poignard; c'est une arme féroce, d'un beau caractère et qui ferait très bien dans votre trophée. (Théophile Gautier – Le Roman de la Momie).

Plus loin dans son récit, le chevalier de Forbin ajoute encore (op. cit. pp. 178 et suiv.) : J'étais si frappé de tout ce que j'avais vu faire à ces hommes qui me paraissaient si différents de tous les autres, que je souhaitai d'apprendre d'où pouvait venir à ces peuples tant de courage, ou pour mieux dire tant de férocité. Des Portugais qui demeuraient dans les Indes depuis l'enfance, et que je questionnai sur ce point, me dirent que ces peuples étaient habitant de l'île de Calebos, ou Macassar ; qu'ils étaient mahométans schismatiques et très superstitieux, que leurs prêtres leur donnaient des lettres écrites en caractères magiques qu'ils leur attachaient eux-mêmes au bras, en les assurant que tant qu'ils les porteraient sur eux, ils seraient invulnérables ; qu'un point particulier de leur créance ne contribuait pas peu à les rendre cruels et intrépides. Ce point consiste à être fortement persuadés que tous ceux qu'ils pourront tuer sur la terre, hors les mahométans, seront tout autant d'esclaves qui les serviront dans l'autre monde. Enfin ils ajoutèrent qu'on leur imprimait si fortement dès l'enfance ce qu'on appelle le point d'honneur, qui se réduit parmi eux à ne se rendre jamais, qu'il était encore hors d'exemple qu'un seul y eût contrevenu. Pleins de ces idées, ils ne demandent ni ne donnent jamais de quartier ; dix macassars, le crit à la main, attaqueraient cent mille hommes. Il n'y a pas lieu d'en être surpris. Des gens imbus de tels principes ne doivent rien craindre, et sont des hommes bien dangereux. Ces insulaires sont d'une taille médiocre, basanés, agiles et très vigoureux. Leur habillement consiste en une culotte fort étroite, et comme à l'anglaise, une chemisette de coton blanche ou grise, un bonnet d'étoffe bordé d'une bande de toile large d'environ trois doigts, ils vont les jambes nues, les pieds dans des babouches, et se ceignent les reins d'une écharpe, dans laquelle ils passent leur arme diabolique. Tels étaient ceux à qui j'avais à faire, et qui me tuèrent misérablement tant de monde.

ImageMacassars - La Galerie agréable du monde, 1729. 

17 - Le chevalier de Forbin relate ainsi son entrevue avec le commandant hollandais (op. cit. pp. 86 et suiv.) : … j'eus ordre d'aller à terre pour complimenter le roi de la part de M. l'ambassadeur, et pour le prier de nous permettre de faire les rafraîchissements dont nous manquions. Le lieutenant du fort, chez qui je fus introduit, me refusa tout ce que je lui demandais. Quelque instance que je pus faire, il n'y eut jamais moyen d'avoir audience du roi : je représentai que j'avais à parler au gouverneur hollandais : on me répondit qu'il était malade, et qu'il ne voyait personne depuis longtemps : enfin après avoir éludé par de mauvaises défaites toutes mes demandes, on me dit clairement et sans détour, que je ne devais pas m'attendre à faire aucune sorte de rafraîchissements, le roi ne voulant pas absolument que les étrangers missent le pied dans son pays. Comme j'insistais sur la dureté de ce refus, et que j'en chargeais ouvertement les Hollandais, l'officier me fit entendre que la situation de l'État ne permettait nullement au roi d'y laisser entrer des étrangers ; que ses peuples, à demi révoltés, n'attendaient pour se déclarer ouvertement que le secours qu'on leur faisait espérer de la France et de l'Angleterre, et que malgré tout ce que je pourrais dire de l'ambassade de Siam, j'aurais peine à persuader que notre vaisseau qui avait mouillé si près de Bantan, ne fut pas venu dans le dessein de rassurer les Javans et de leur faire comprendre que le reste de l'escadre ne tarderait pas longtemps d'arriver. Que pour ce qui regardait les Hollandais, j'avais tort de leur imputer le refus qu'on nous faisait, que ne servant le roi qu'en qualité de troupes auxiliaires, ils ne pouvaient faire moins que de lui obéir ; que du reste si nous allions à Siam, comme je l'en assurais, nous n'avions qu'à continuer notre route jusqu'à Batavia, éloignée seulement de douze lieues, et que les honnêtetés que nous y recevions de la part du général de la compagnie des Indes, nous donneraient lieu de connaître que ce n'était que par nécessité qu'on usait de tant de rigueur à notre égard.

Tout ce qu'il disait du mécontentement de ces peuples, et de la nécessité de fermer leur port aux étrangers, était vrai ; mais il n'ajoutait pas que ce mécontentement venait de la tyrannie des Hollandais, aussi bien que la dureté dont je me plaignais. Voici en peu de mots ce qui avait donné lieu à l'un et à l'autre. Il y avait déjà cinq ou six ans que Sultan Agun, lassé des embarras de la royauté, s'était démis de la couronne en faveur de Sultan Agui, son fils. Quelques années après, soit qu'il eût regret à sa première démarche, soit que son fils abusât en effet de l'autorité souveraine, il songea aux moyens de remonter sur le trône. Il en conféra secrètement avec les pangrans, qui sont les grands seigneurs du royaume, et après avoir bien pris avec eux toutes ses mesures, tout paraissant favorable à son dessein, il se déclara ouvertement et reprit les ornements de la royauté. Ses peuples, qui avaient été heureux sous sa domination, retournèrent à lui avec joie. Il se vit bientôt à la tête d'une armée de 30 000 hommes, et alors se trouvant assez fort pour achever ce qu'il avait commencé, il vint assiéger son fils dans la forteresse de Bantan. Le jeune roi, abandonné de tout le monde, eut recours aux Hollandais : ils furent quelque temps à hésiter s'ils prendraient parti dans cette affaire : mais enfin, persuadés qu'ils ne pourraient qu'y gagner, ils embrassèrent la défense de ce prince et entrèrent dans le pays. Les Javans, aidés de quelques Macassars, voulurent empêcher la descente ; l'action fut vigoureuse de part et d'autre ; mais les Javans furent défaits, et les Hollandais demeurèrent victorieux.

Se voyant les maîtres, ils s'emparèrent de la citadelle et s'assurèrent du jeune roi ; peu de temps après, ils attaquèrent le père, le surprirent dans une embuscade, et le firent prisonnier. Comme ce prince était fort aimé de ses sujets, les Hollandais le renfermèrent très étroitement : le fils, moins aimé, et par conséquent moins dangereux, fut un peu moins resserré ; ils lui laissèrent les dehors de la royauté, tandis qu'ils faisaient sous son nom gémir les peuples qu'ils opprimaient.

Leur domination était trop odieuse pour n'être pas détestée. Ainsi, craignant toujours quelque révolte, ils éloignaient avec grand soin de leur port, en prétextant toujours les ordres du roi, tous les étrangers dont l'abord aurait pu favoriser les remuements. Ce fut en conséquence de cette politique qu'ils nous refusèrent, comme ils avaient refusé à tant d'autre, les rafraîchissements que nous demandions. Je n'eus donc d'autre parti à prendre que d'entrer dans ma chaloupe, pour revenir à bord rendre compte du peu de succès de ma négociation. 

18 - Le texte du père Tachard confirme celui de l'abbé de Choisy quant au nombre de coups de canon qui furent tirés à cette occasion. Ce point très anecdotique prête à sourire, toutefois le chevalier de Forbin note dans ses mémoires (op. cit. pp. 93-94) : Je ne sais où le père Tachard a pris tout ce qu'il dit dans sa relation sur cet article ; il va jusqu'à compter les coups de canon qui furent tirés ; ce qu'il y a de bien certain, c'est qu'il fut arrêté qu'on ne saluerait de part ni d'autre.

19 - Celui-ci a travaillé trente ans au Tonkin et en Cochinchine où il est entré en conflit avec les vicaires apostoliques dont il contestait l'autorité. Le P. général l'a rappelé à Rome pour s'expliquer sur son refus d'obéir aux instructions du Saint-Siège. Souhaitant rentrer par le Siam où l'attendent des lettres de son Provincial de Macao, il accepte avec joie la proposition de voyager avec ses confrères sur l'Oiseau. (Dirk Van der Cruysse, Louis XIV et le Siam, Fayard, 1991, p. 327). 

20 - François Pallu (1626-1684) qui fonda en 1660 avec Lambert de la Motte (1624-1679), et sous l'impulsion d'Alexandre de Rhodes, la Société des Missions Étrangères de Paris (MEP). Tous deux furent nommés vicaires apostoliques en asie. Outre des intérêts commerciaux, l'objectif était de susciter des vocations au sacerdoce en Asie, de former des prêtres asiatiques et de favoriser la nomination d'évêques asiatiques à la tête de leur diocèse. On pourra consulter une notice biographique de ce missionnaire sur le site des Missions Étrangères : François Pallu.

Dès 1659, Rome avait donné des instructions claires aux premiers évêques en partance :

C'est par hasard que le 22 août 1662, de la Motte-Lambert et deux autres prêtres, François Deydier et Jacques de Bourges débarquèrent au Siam, ne cherchant qu'à faire une escale sur la route de la Cochinchine. La prospérité du pays et le bon accueil des habitants les incita à y rester. La voie était ouverte pour d'autres missions. Le 7 janvier 1664, François Pallu, Louis Laneau, Antoine Hainques et Pierre Brindeau arrivèrent à leur tour au Siam, affichant clairement, outre des objectifs purement religieux, des visées manifestement commerciales. François Pallu retournera au Siam en 1673, il voyagera aux Philippines où il sera arrêté. Il terminera sa carrière en Chine.

ImageFrançois Pallu et Pierre Lambert de la Motte. 

21 - Bernardin della Chiesa, également appelé Bernardin de Venise, un prêtre franciscain italien. 

22 - Guillaume Mahot (entre 1630 et 1640-1684). L'abbé fait une erreur. L'évêque de Bérythe était Pierre Lambert de la Motte. Guillaume Mahot était évêque de Bide. On pourra consulter une biographie de ce missionnaire sur le site des Missions Étrangères : Guillaume Mahot

23 - L'abbé paraît ici un peu blasé et ne semble pas partager l'admiration du chevalier de Forbin et du père Tachard pour la ville de Batavia. Forbin note (op. cit. p. 92) : Batavia est la capitale des Hollandais dans les Indes ; leur puissance y est formidable ; ils y entretiennent ordinairement cinq ou six mille hommes de troupes réglées, composées de différentes nations. La citadelle qui est placée vers le milieu de la rade, est bâtie sur des pilotis : elle est de quatre bastions entourés d'un fossé plein d'eau vive ; la ville est bien bâtie, toutes les maisons en sont blanches, à la manière des Hollandais ; elle est remplie d'un peuple infini, parmi lequel on voit un très grand nombre de Français religionnaires et catholiques que le commerce y a attirés. Pour sa part, Tachard écrit : C'est la ville la plus agréable de toutes les Indes, et elle passerait pour très belle en Europe. (Voyage de Siam des pères jésuites, 1686, p. 167).

ImageLe port de Batavia, publié dans la relation du père Tachard.
ImageBatavia : cabinet de feuillage où les Chinois font les festins des morts. (Tachard).
ImageNavires marchands de la Compagnie des Indes Orientales. Gravure de Le Paultre. 

24 - Le calin est un étain de médiocre qualité. Voir sur ce site l'article qui lui est consacré : Le calin 

25 - S'agit-il d'ananas ? La description de l'abbé ne correspond pas au fruit, même s'il existe des ananas rouges, mais fort acides et plutôt utilisés comme plantes ornementales. Il ne peut s'agir non plus d'anones, fruits à la chair blanche. Cette chair ferme, rouge, et qui tend au melon évoquerait plutôt la papaye, ou la pastèque.

ImagePapayes. 

26 - Le mot pouvait désigner les ignames ou les topinambours, mais peut-être s'agit-il d'une déformation de pastèque, qui prenait souvent la forme de pateca ou patèque

27 - Les Mandchous (les Tartares dont parle l'abbé de Choisy), qui souffraient de la domination tyrannique des Ming, dont ils étaient les vassaux, entreprirent dès 1618 de se libérer de ce joug et de faire la conquête de la Chine. En avril 1644, ils envahirent Pékin, provoquant le suicide de Chongzhen, le dernier empereur de la dynastie Ming, et imposèrent la domination de la dynastie Qing. Toutefois, pendant longtemps encore, des loyalistes Ming, particulièrement dans les provinces du sud, continuèrent la lutte et cherchèrent à reprendre le pouvoir. C'est dans ce contexte que Zhèng Chénggōng, Guó Xìng Yé « Koxinga », un général et corsaire loyaliste Ming, dans le dessein de constituer une base arrière, entreprit de conquérir l'île de Taiwan (alors appelée Formose). Depuis 1624, cette île était sous la domination des Hollandais qui y avaient bâti deux forteresses : Fort Zeelandia et Fort Provintia. En avril 1661, Koxinga, à la tête d'une armée de 25 000 hommes et d'une flotte de 400 navires, commença le siège de Fort Zeelandia, défendu par 2 000 soldats hollandais. Neuf mois plus tard, les Hollandais, affamés et décimés, furent contraints de capituler et d'abandonner l'île. Contrairement à ce qu'affirme l'abbé de Choisy, Koxinga ne fut pas défait. Il mourut quelques mois après sa victoire, en juin 1662. Son fils, puis son petit-fils régnèrent sur Formose jusqu'en 1683, année où l'île tomba sous la domination mandchoue, qui avait alors étendu son pouvoir sur toute la Chine. Koxinga est encore aujourd'hui considéré comme un héros national, père de l'indépendance, à Taïwan.

ImageLe Fort Zeelandia, dans l'île de Formose. 1680. 

28 - Il s'agit du général Ming Ou San-Kwei, dont on le nom a été plus ou moins déformé selon les auteurs. On trouve Usangué (Le grand dictionnaire historique ou le mélange curieux de l'histoire sacrée et profane, 1732, IV, p. 605), Uzangué (Alain Manesson-Mallet, Description de l'univers, 1683, II, p. 40), Ousankwei (Vojeu de Brunem, Histoire de la conquête de la Chine par les Tartares mancheoux, 1754, I, p. 184), etc., mais il faut bien reconnaître que le Gozlanqui de l'abbé de Choisy bat des records de fantaisie. Nous reproduisons des passages de l'article d'Émile Rocher : Histoire des princes du Yun-nan et leurs relations avec la Chine (T'oung Pao vol. 10, p. 365 et suiv.) : Le général Ou San-kouei, alors en garnison à Chan-hai Kouan, informé de la prise de Pékin et de la mort de l'empereur, conçut aussitôt le projet de le venger. Se conduisant en sujet zélé plutôt qu'en prudent politique, et n'ayant pas assez de troupes pour mettre son projet à exécution, il ne vit pas de plus sûr moyen pour battre l'usurpateur que de demander main-forte à ces mêmes Tartares qu'il était chargé de repousser loin de la frontière. Le calcul était hasardeux. Si, grâce à l'aide de ces Tartares, Ou San-kwei put infliger une sévère défaite au général usurpateur Li Tze-Tcheng, ses alliés d'un moment n'étaient guère disposés pour autant à retomber sous le joug des Ming. Ou San-kouei, avant d'achever l'anéantissement de son ennemi, voulut rétablir sur le trône la famille des Ming, sans le concours des Tartares qui commençaient à l'inquiéter. Les alliés ne lui étant plus nécessaires, il leur fit des présents considérables, les remercia de leur aide et les invita à rentrer dans leur patrie. À cette demande, il répondirent par des flatteries, prétextant que leur dévouement à l'empire chinois leur faisait un devoir de pacifier la province que la rébellion occupait encore ; il insista en vain ; les Tartares furent inflexibles. Ou San-kouei s'aperçut trop tard de la faute qu'il avait commise en appelant à son aide les ennemis naturels de l'empire ; se voyant impuissant à les renvoyer, il fut forcé d'approuver ce qu'il ne pouvait empêcher. En 1644, Chun-tchi, premier empereur de la dynastie Qing (et la dernière dynastie, qui règnera sur la Chine jusqu'en 1912) monta sur le trône. Le monarque étranger, pour adoucir le chagrin que ressentait Ou San-kwei de voir les Tartares maîtres de l'empire, lui décerna le titre de P'ing-Si Wang (Prince pacificateur de l'Occident). Cet honneur, qu'il considérait comme le prix de sa mauvaise politique, fut un regret cuisant de plus pour ce caractère élevé et indépendant. Torturé par le remords de sa conscience et impuissant à modifier l'état de choses établi, il se laissa aller à un découragement général..

ImageRoi et reine de la Chine avant l'invasion des Tartares. Mallet. 1683.
ImageRoi tartare de la Chine. Mallet. 1683. 

29 - Claude Gayme (1642-1682), le premier missionnaire français à être entré au Siam, avait fait la rencontre à Surate, fin 1674 ou début 1675, de M. d'Estreman, chirurgien, et M. Junet, marchand, tous deux Français, qui trafiquaient chacun en particulier. Très affectionné à la mission, M. Junet lui servit de père en plusieurs choses. (Missions Étrangères, Relation des missions et des voyages des évêques vicaires apostoliques et de leurs ecclésiastiques es années 1672, 1673, 1674 et 1675. 1680, p. 350-351). 

30 - Aujourd'hui Bandar, (Andhra Pradesh), autrefois appelé Masulipatam ou Masulipatnam, port de l'Inde, ancien comptoir anglais, hollandais et français. 

31 - L'événement remonte à 1683, et il ne s'agissait pas de Sivagi (Shivaji Bhonsle, 1630-1680, général fondateur du vaste royaume marathe, qui s'étendait sur la vallée du Gange et une grande partie de l'Inde centrale), car il était mort depuis 3 ans, mais de son fils Sambhaji Raje Bhosle (1657–1689). Contrairement à ce qu'a entendu dire l'abbé de Choisy, Goa ne fut pas prise, sauvée de justesse par l'arrivée de l'armée moghole, appelée à l'aide par les Portugais, mais la région fut tout de même durement éprouvée. On pouvait lire dans la Gazette de Renaudot du 2 décembre 1684 : De Lisbonne, le 25 octobre 1684 : On a reçu (...) des lettres écrites de Goa, du 22 janvier, par Dom Francisco de Tavora, vice-roi des Indes. Elles portent que tous les environs de Goa ont été ravagés par le raja Sevagi, depuis qu'il a été obligé de lever le siège de devant cette ville-là, ce qui a causé une extrême disette parmi les peuples. (Recueil des nouvelles ordinaires et extraordinaires [...] 1684, p. 761 

32 - L'abbé orthographie « Tisanier ». Le jésuite Joseph Tissanier (1618-1688), missionnaire au Tonkin et en Chine, était l'auteur d'un Religious negociator, petit ouvrage dans lequel il dénonçait les commerces que pratiquaient les religieux - avec toutefois certaines exceptions. 

33 - L'évêque de Bérythe était Pierre Lambert de la Motte, l'un des fondateurs des Missions Étrangères avec François Pallu. On pourra consulter une biographie de ce missionnaire sur le site des Missions Étrangères : Pierre Lambert de la Motte. La date indiquée par l'abbé de Choisy est erronée. Pierre Lambert de la Motte mourut à Ayutthaya – et non à la Cochinchine – le 15 juin 1679. 

34 - Objet énigmatique... S'agirait-il d'une réplique du Manneken-Pis qui se trouvait sur les conduites d'eau alimentant les fontaines de Bruxelles depuis au moins l'an 1450 ? 

35 - Cornelis Janszoon Speelman (1628–1684) fut gouverneur général de la Vereenigde Oostindische Compagnie (VOC) entre 1681 et 1684. 

36 - Nous n'en saurons pas plus et ne connaîtrons pas le nom de ce personnage, réplique batavienne de l'abbé de Dangeau. 

37 - M. de Venderets d'Hébouville (on trouve également d'Herbouville ou d'Arbouville) faisait partie des onze gentilshommes que le chevalier avait emmenés avec lui pour rehausser le prestige de son ambassade (nous savons par sa relation que le douzième gentilhomme prévu n'avait pu embarquer). Il voyageait sur la frégate la Maligne et mourra quelques jours plus tard, le 6 septembre 1685. 

38 - Pulau Tioman, une des minuscules îles qui émaillent la côte est de la Malaisie, avec Pulau Sibu, Pulau Tinggi, Pulau Tenggol, Pulau Redang… L’Oiseau envisage de longer au plus près la côte malaise, dans la crainte que les courants ne l’entraînent au large. Pulau Tioman était une escale appréciée pour les navires qui y trouvait de l'eau douce et du bois en abondance. L'île était également réputée pour le bétel qui y poussait à foison.

ImagePulo Tymon (Pulau Tioman) - Gravure hollandaise.
ImagePaulo Tymon (Pulau Tioman) - Gravure hollandaise (1665). 

39 - Michel-Antoine Baudrand (1633-1700), géographe, auteur d'un Grand dictionnaire géographique latin (1682). 

40 - Johannes Camphuys (1634–1695), qui fut gouverneur général de la VOC de 1684 à 1691. 

41 - Le père Tachard relate cet incident dans le 3ème livre de sa relation (op. cit. pp. 181-182) : Le lundi au matin vingt-sixième, nous sortîmes de la rade de Batavia avec un vent favorable. Le soir entre huit et neuf, la nuit étant assez obscure, on aperçut tout d'un coup un vaisseau aussi gros que le nôtre qui n'était qu'à deux portées de mousquet, et qui venait vent arrière sur nous. On cria aussitôt aux gens qui étaient dedans pour leur demander qui ils étaient. Mais ce fut en vain, personne ne répondit. Cependant comme le vent était bon, ce vaisseau fut tout à coup sur nous.

Sa manœuvre fit juger d'abord qu'il venait nous prendre en flanc pour nous enfoncer, et voyant ses deux basses voiles carguées comme pour combattre, on ne douta pas qu'en nous abordant il ne nous tirât toute sa bordée. Cette surprise ne troubla personne, chacun parut prêt à bien faire son devoir. L'empressement des soldats et des matelots qui étaient de quart, soit à prendre les armes, ou à faire les manoeuvres qu'on leur commandait, éveilla bientôt ceux qui étaient couchés. En un moment, tout le monde fut sur le pont.

M. l'ambassadeur, voyant que ce vaisseau était attaché au nôtre, par son mât de beaupré qui avançait sur notre château de poupe, et qu'aucun ennemi ne paraissait, jugea que ceux qui le montaient n'avaient nul mauvais dessein. Il se contenta de leur faire tirer vingt-cinq à trente coups de mousquet, pour leur apprendre à être une autre fois sur leurs gardes. Ainsi ce navire, ayant abattu quelque partie du couronnement de notre vaisseau avec son mât de beaupré, se détacha de lui-même, sans qu'un matelot eût paru dedans.

On raisonna bien diversement sur cette aventure. Les plus sensés furent du sentiment de M. l'ambassadeur, qui attribuait cela aussi bien que M. de Vaudricourt à une méchante manoeuvre. En effet, si ce vaisseau avait eu quelque mauvais dessein, il n'aurait pas manqué, en nous abordant, de nous tirer son canon, et de faire une décharge de sa mousqueterie. Nous sûmes à Siam, des Hollandais qui étaient partis après nous de Batavia, que c'était un de leurs vaisseaux qui venait de Palimbam, où tout le monde était ivre ou endormi.

Le chevalier de Forbin donne également une version de l'incident (op. cit. pp. 95-96) : Tous nos rafraîchissements étant faits, et nous étant munis d'un bon pilote, nous fîmes route pour Siam. Comme le vent était favorable, nous mîmes à la voile dès le grand matin. Sur les onze heures du soir, la nuit étant assez obscure, nous aperçûmes près de nous un gros navire qui venait à toutes voiles. À sa manœuvre, nous ne doutâmes pas un instant qu'il ne voulût aborder. Tout le monde prit les armes : nous tirâmes sur lui un coup de canon ; cela ne le fit pas changer de route : pour éviter l'abordage nous fîmes vent arrière ; mais malgré tous nos efforts le vaisseau aborda par la poupe, et brisa une partie de notre couronnement ; j'étais posté sur la dunette, d'où je fis tirer quelques coups de fusil ; personne ne parut : alors ayant poussé à force, je fis déborder. Plusieurs étaient d'avis de poursuivre ce bâtiment ; mais M. l'ambassadeur ne voulant pas le permettre, nous continuâmes notre route, et dans l'obscurité de la nuit, nous le perdîmes bientôt de vue.

L'équipage fit bien des raisonnements sur cette aventure : les uns voulaient que ce fût un brûlot que les Hollandais avaient posté derrière quelque île pour faire périr les vaisseaux du roi, et empêcher l'ambassade de Siam, qui ne leur faisait pas plaisir : d'autres imaginaient quelque autre chose ; pour moi je crus (et la vérification que nous en fîmes à Siam justifia ma pensée), je crus, dis-je, que c'était un navire dont tout l'équipage s'était enivré, et dont le reste, effrayé du coup de canon que nous avions tiré, s'était sauvé sous le pont, personne n'ayant osé donner signe de vie. Selon Littré, un brûlot est un bâtiment chargé de matières inflammables et explosives et destiné à porter l'incendie et la destruction.

L'abbé de Choisy donne le fin mot de l'histoire dans son Journal du 31 octobre : Le dernier vaisseau hollandais arrivé à la barre a rapporté que le vaisseau qui nous aborda au détroit de Banka était hollandais, que le capitaine dormait et qu'il fut bien étonné à l'abordage, que la décharge de mousqueterie que nous fîmes leur tua deux hommes, et qu'en arrivant à Batavia, le général a fait arrêter le capitaine pour le mettre à la discrétion de M. l'ambassadeur.

ImageAbordage entre un brûlot et un vaisseau au combat de Palerme. 

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