DÉCEMBRE 1685

Page de décembre 1685

1er décembre.

M. Constance, je m'aperçois que je commence toujours par lui, a renvoyé à M. l'ambassadeur le mémoire de demandes de MM. de la Compagnie avec des apostilles. Il en faudra faire un autre avant que de le présenter au roi. M. Véret sera appelé pour débattre ses droits. Le roi a envoyé ici le barcalon pour dresser avec M. Constance quelques propositions.

Tout se dispose au départ. Les présents augmentent encore, et augmenteront. M. l'abbé de Lionne ne voulait point absolument aller en France, mais il faut qu'il marche par obéissance. M. l'évêque le juge absolument nécessaire et l'ordonne.

2 décembre.

On a fait ce matin douze chrétiens (1). Voici la cérémonie : M. Le Clergues les a interrogés et M. l'évêque les a baptisés. M. l'ambassadeur a été parrain, et moi aussi. La plupart de nos gentilshommes ont eut chacun le sien. Il y avait grande consolation à voir avec quel zèle ces pauvres gens répondaient et je crois que tous les séminaristes de Paris déserteraient pour venir ici, si on leur pouvait faire un fidèle tableau de ce qui se vient de passer.

Nous avons eu ce soir une grande conférence avec M. Constance sur le commerce. Pourvu qu'on en puisse tirer des articles aussi avantageux que ceux qui ont passé sur la religion, la Compagnie n'aura pas sujet de se plaindre (2).

3 décembre.

M. le chevalier de Forbin demeurera ici : le roi le doit demander à M. l'ambassadeur à la première audience et je crois qu'il fera une grande fortune (3). Il plaît au ministre qui le met à même des plus grands emplois. Il pourrait bien aller commander l'armée navale du roi de Siam sur les côtes de Cambodge. Il y a déjà soixante galères, et à la fin du mois en y envoie six autres galères et trois vaisseaux de guerre qu'on équipe présentement à Siam. Tous nos Français ont envie de demeurer. M. l'ambassadeur doit faire une galanterie au roi et lui dire qu'ayant examiné l'état de ses places, il lui laisse un ingénieur pour les fortifier (4) et qu'il est bien assuré qu'à son retour en France on approuvera sa conduite.

Les Mores ont fait toute la nuit un charivari pour célébrer leur grande fête (5).

M. Constance vient d'apporter à M. l'ambassadeur un mémorial de la part du roi. Il a été lu, examiné, et demain la réponse sera faite.

4 décembre.

Je viens de ramasser quelques monnaies différentes d'or, d'argent et de cuivre. En descendant du vaisseau, j'ai donné ordre qu'on m'en cherchât de tous côtés et n'ai pas trouvé grand-chose. Il y a seulement des monnaies de douze royaumes.

Je viens de donner à M. Constance la réponse au mémorial qu'il apporta hier de la part du roi. Il ne se plaindra pas que M. l'ambassadeur soit long dans ses négociations. Après avoir parlé d'affaires, nous avons parlé de curiosités. Apprenez que le tambac est une matière composée de sept parts d'or sur trois parts d'une espèce de cuivre qu'on trouve dans les montagnes de Siam, et ce cuivre est huit fois plus fin que le cuivre ordinaire, est fort rare et donne à l'or un éclat brillant qu'il n'a point tout seul. Vous en verrez un grand vase parmi les présents du roi, et l'on en fait au Japon une chaise à bras pour le pape dont le roi de Siam lui veut faire présent. On l'attend incessamment. Pour moi, je ne trouve point cela si beau qu'ils disent.

5 décembre.

M. Constance est allé porter au roi la réponse de M. l'ambassadeur à son mémorial. Il reviendra demain pour dresser le traité du commerce. Tous les moments commencent à être précieux. M. l'ambassadeur veut absolument partir d'ici le 12, de Siam le 15, et à la voile le 18. Il est ferme dans ses résolutions et il partira. Malheur à qui demeurera derrière. L'astrologue du roi de Siam est venu ce soir contempler les astres dans les grandes lunettes des jésuites. À propos des jésuites, le père Tachard revient en France : j'en suis ravi. On dit qu'il va quérir douze bons mathématiciens que le roi de Siam veut entretenir (6). On va bâtir un observatoire à Louvo et un autre à Siam (7).

6 décembre.

Je viens de faire le marchand. J'ai entretenu un Chinois sur le commerce et sur le prix des marchandises de la Chine, pour savoir ce qu'elles se vendent à Pékin, à Nankin et à Canton, afin de voir le gain que font les Siamois dans leur commerce. Par exemple, si les plus belles soies crues se vendent à Nankin cent écus, elles se vendront cent cinquante à Canton et trois cents à Siam. Il m'a dit que quand les Tartares entrèrent dans la Chine, les plus habiles ouvriers en soie se sauvèrent vers les provinces méridionales et y sont demeurés. Je tâcherai d'emporter des mémoires exactes de tout cela pour faire ma cour à M. le M. de S. (8).

Les Mores ont achevé cette nuit leur ramadan. On n'a jamais tant crié. La procession était fort belle : il y avait plusieurs châsses dorées, avec force flambeaux, des danseurs, des joueurs d'instruments. Ils s'arrêtaient de temps et temps et criaient : Il est mort, il est mort !, en parlant d'Ali dont ils suivent la secte. Les plus riches Mores avaient fait des reposoirs devant leurs maisons et ils y brûlaient des parfums. Ils avaient de longs bâtons au bout desquels étaient des mains d'argent, qu'ils faisaient toucher aux châsses. Les pauvres gens me faisaient grand pitié, car ils y allaient de tout leur cœur.

7 décembre.

M. Constance a répondu au mémoire de M. Véret et lui a accordé quelques articles, et lui en a refusé d'autres. Il est bien difficile de contenter tout le monde. Pour moi, je suis peut-être prévenu en faveur de M. Constance, mais il me paraît fort honnête homme et fort raisonnable, et jusqu'à ce qu'il m'ait trompé, je ne changerai point de sentiment.

J'ai reçu ce matin les quatre mineurs (9), et demain, s'il plaît à Dieu, je m'engagerai pour toute ma vie dans l'état ecclésiastique. Il y a deux ans et demi que j'y songe ; j'ai pris bon conseil, je me suis abandonné à M. de Métellopolis : ainsi j'ai la conscience en repos et crois prendre le bon parti.

La princesse reine de Siam est revenue ce soir de la chasse. Ses gardes marchaient devant elle et faisaient cacher tout le monde sur son chemin, encore qu'elle fût bien cachée dans une petite loge sur son éléphant. Les dames la suivaient dans le même équipage. Je désespère enfin de la voir. Les ministres du roi son père ne l'ont jamais vue.

8 décembre.

Je suis présentement sous-diacre. Il n'y a plus moyen de reculer, voilà qui est fait. Je ne sais si je serai assez malheureux pour me repentir, mais je n'en crois rien. Il me semble que je ne l'ai pas fait légèrement.

M. Constance a accordé quelques privilèges à Messieurs de la Compagnie française. Je n'ai point été appelé quand on les a réglés, ainsi je m'en lave les mains (10).

9 décembre.

Je suis diacre : c'est bien marcher à pas de géant, et qui plus est, demain, s'il plaît à Dieu, je serai prêtre. Il n'y avait pas moyen de faire autrement. Nous nous en allons mercredi, et depuis dix-huit mois qu'on parle de Siam, j'ai toujours eu la pensée de recevoir les ordres de la main de Mgr de Métellopolis. Sept ou huit mois que je vais passer dans un vaisseau me serviront de retraite.

Je viens d'entretenir un mandarin chinois fort habile, qui m'a appris beaucoup de choses curieuses. Je m'en vais les mettre ici sans ordre. L'empereur de la Chine se nomme Chamhi (11). Il a trente et un ans et règne depuis l'âge de sept ans. Il a un fils qui a trois ans, n'a point de frères et a plusieurs oncles et plusieurs tantes. Il paye tribut aux Tartares occidentaux. Pour comprendre qu'un si grand prince soit tributaire, il faut savoir que le roi tartare qui entra dans la Chine il y a quarante-cinq ans, était des Tartares orientaux à l'égard de Pékin ; qu'il n'était pas fort puissant, et qu'après avoir fait la conquête de toute la Chine, il fut menacé de guerre par les Tartares occidentaux auxquels il promit de payer chaque jour de l'année 10 000 ticals de Chine, qui font 15 600 écus. Ses successeurs l'ont toujours payé depuis. Il est vrai qu'à mesure qu'ils se sont bien établis dans la Chine ils ont fait des chicanes pour le paiement et ont souvent payé en denrées et en hommes, qu'ils estimaient excessivement. Par exemple, ils donnaient un homme lettré pour 1 000 écus, et de là vient que ces Tartares occidentaux sont devenus assez bien policés avec leurs esclaves lettrés. Il y après de deux ans que l'empereur de la Chine prit par assaut l'île Formose et y trouva quantité de braves officiers qui prirent son parti. Ils lui ont persuadé qu'étant paisible possesseur d'un grand empire, il ne devait plus payer de tribut. Il les a crus et l'a refusé, et a envoyé de grosses armées sur la frontière de la Tartarie occidentale. Tous les Chinois sont présentement soumis aux Tartares et tous ont fait couper leurs cheveux. Chaque Chinois depuis seize ans jusqu'à cinquante-cinq paye deux mayons, qui font dix-huit sols de notre monnaie, et est encore obligé à quelques services personnels. Ces grandes et épouvantables murailles, dont toutes les relations parlent, n'ont que six brasses de haut, à ce que dit le mandarin chinois. Le palais de l'empereur a une lieue de diamètre. Du temps de l'invasion des Tartares, il y avait un roi de Corée tributaire de la Chine. Il implora le secours de l'empereur du Japon, dont les terres ne sont séparées de la Corée que par un très petit bras de mer. Les Tartares et les Japonais se firent une rude guerre et enfin partagèrent la Corée dont les Japonais eurent la moitié la plus orientale et leur voisine. On porte de longs cheveux dans cette partie de la Corée, et dans l'autre on est rasé à la Tartare. L'empire du Japon est composé de trente-trois îles, qui pourtant ne font que la dixième partie de la Chine. La bonne porcelaine se fait dans la province de Kianfi près Nankin. On n'en fait plus guère, faute d'ouvriers. C'est un conte fait à plaisir que la tour de porcelaine (12).

10 décembre.

Me voici donc prêtre. Quel terrible poids je me suis mis sur le dos ! Il faudra le porter, et je crois que Dieu, qui connaît ma faiblesse, m'en diminuera la pesanteur et me conduira toujours par ce chemin de roses que j'ai trouvé si heureusement chez vous, au sortir des bras de la mort (13).

Le roi qui est à la chasse depuis huit jours vient d'envoyer chercher M. l'ambassadeur pour lui faire voir la manière dont on prend les éléphants. On dit qu'il y en a 140 dans l'enceinte avec des tigres, des buffles sauvages, des cerfs, des sangliers, et autres telles bêtes qui viennent souvent attaquer les éléphants les plus guerriers. M. l'évêque a accompagné M. l'ambassadeur. Je n'aurais pas manqué d'y aller dans un autre temps, mais aujourd'hui cela n'aurait pas été décent.

M. Constance vient de donner 250 écus au collège de Masprend, et tous les ans il en donnera autant et traitera les écoliers trois fois l'année. En vérité cet homme là a du grand.

M. l'ambassadeur vient de revenir. Il n'a fait que reconnaître les lieux. La chasse est remise à demain, assurément c'est pour l'amour de moi. Il a vu le roi qui lui a demandé où j'étais. M. l'évêque, qui était présent, a répondu qu'il m'avait donné ce matin les ordres sacrés et que j'avais cru devoir demeurer en solitude. Sa Majesté a témoigné beaucoup de confiance à M. l'ambassadeur et lui a donné une soucoupe d'or avec une tasse couverte aussi d'or, ouvrage de Siam. Il l'a ensuite prié de lui laisser M. le chevalier de Forbin pour l'employer dans ses armées. M. l'ambassadeur lui a accordé sa demande fort agréablement, a appelé Forbin et l'a présenté à Sa Majesté qui lui a promis d'avoir soin de lui, et sur-le-champ lui a fait donner un sabre d'or, et une veste magnifique. M. l'ambassadeur a dit au roi qu'ayant examiné ses places et les trouvant en mauvais état, il lui offrait La Mare, ingénieur, qui en peu de temps les mettrait hors d'insulte. Sa Majesté l'en a fort remercié et l'a accepté.

11 décembre.

Il y a eu cette nuit une éclipse de lune qui a commencé à trois heure et un quart du matin. Le père de Fontaney et ses compagnons avaient braqué toutes leurs lunettes dans une chambre à côté de celle du roi, et Sa Majesté a tout observé avec eux (14). Il a oublié en cette occasion sa gravité, a souffert qu'ils fussent aussi haut que lui et a témoigné être fort satisfait. En voici une bonne preuve. Il leur a dit qu'il ferait bâtir une église, une maison et un observatoire à Siam et à Louvo, et qu'il voulait qu'eux ou leurs semblables y fissent de belles découvertes. Cela a été suivi d'une robe de satin que chacun des pères a rapporté à la maison.

Nous avons été ce matin à la chasse des éléphants. C'est un plaisir véritablement royal. La grande enceinte est de plus de vingt lieues de tour. Il y a deux rangs de feux allumés toute la nuit et à chaque feu, de dix pas en dix pas, deux hommes avec des piques. On voit de temps en temps de gros éléphants de guerre et de petites pièces de canon. Des hommes armés entrent dans l'enceinte et font le trictracTerme de chasse : bruit que font plusieurs chasseurs, pour effaroucher les canards et autres oiseaux aquatiques qu'ils veulent faire tomber dans leurs pièges. (Littré). : peu à peu on gagne du terrain, l'enceinte se rétrécit, les feux, le canon et les éléphants approchent, jusqu'à ce qu'on puisse approcher les éléphants sauvages assez près pour leur jeter des lacets où ils se prennent les jambes. Quand il y en a quelqu'un de pris, les éléphants de guerre, qui sont stylés à cela, se mettent à leurs côtés et leur donnent de bons coups de défense, s'ils font les méchants, sans pourtant les blesser, d'autres les poussant par derrière. Des hommes leur mettent des cordes de tous côtés, montent dessus et les conduisent à un poteau où ils demeurent attachés jusqu'à ce qu'ils soient comme des moutons. Nous en avons vu prendre une vingtaine. Le roi était monté sur un éléphant de guerre et donnait les ordres. C'est lui qui a renouvelé cette sorte de chasse qui n'était plus en usage. M. Constance m'a dit qu'il y a présentement 2 000 éléphants de guerre et 45 000 hommes en faction (15).

Le roi au milieu de la chasse a fait approcher M. l'ambassadeur, M. l'évêque et moi et nous a parlé avec une familiarité charmante. Nous étions chacun sur notre éléphant. Il a accablé M. l'ambassadeur d'honnêtetés et m'a dit à moi, indigne, que comme les ambassadeurs qu'il envoie en France sont étrangers et ignorants des coutumes du pays, il me les recommande et me prie de les assister de mes conseils. Ensuite M. l'ambassadeur lui a présenté La Mare, ingénieur, à qui il a fait donner une veste, et à la fin de la chasse, tous nos gentilshommes français chacun sur son éléphant ont pris congé de Sa Majesté qui leur a souhaité un bon voyage et en particulier au chevalier du Fay, qu'il sait être parent de M. l'ambassadeur.

Après la chasse nous sommes revenus dîner chez M. Constance.

M. Paumard m'a dit ce soir que je n'irais point à Rome, que le roi de Siam n'avait point de présents assez magnifiques pour le pape et qu'il ne lui en veut point faire de médiocre (16). Il m'avait pourtant dit quelque chose à la dernière audience mais il fera semblant de l'oublier, et demain ne m'en parlera point. Dieu soit béni de tout. Je sentais une petite complaisance d'aller faire des compliments à Sa Sainteté de la part d'un roi du bout du monde.

12 décembre.

Nous venons d'avoir audience de congé. M. l'ambassadeur, M. l'évêque et moi avons été portés sur des chaises à l'ordinaire. Tout le chemin était bordé de troupes à pied et à cheval et de plus de 200 éléphants de guerre, sur chacun desquels il y avait des mandarins avec leurs bonnets de cérémonie. Cela faisait un bel effet. Les cours du palais étaient couvertes de mandarins prosternés, chacun suivant sa dignité. Nous sommes montés debout à la française dans la salle où le roi était sur son trône. Elle sera fort belle quand les miroirs venus de France seront placés. M. l'ambassadeur s'est assis sur son siège ordinaire, M. l'évêque et moi à ses côtés, assis sur les tapis. M. Constance était prosterné ainsi que tous les grands mandarins du royaume. M. l'abbé de Lionne et M. Vachet étaient assis derrière M. l'évêque. L'audience s'est passée en compliments ; toutes les affaires étaient réglées. Le roi a fait apporter une grande bossette d'or (17) telle que la portent les seuls Oyas, qui sont les ducs et pairs siamois, et en a fait présent à M. l'ambassadeur, comme le plus grand honneur qu'il lui pouvait faire. Il a donné à M. l'abbé de Lionne et à M. Vachet à chacun un crucifix d'or et des habits et nous a souhaité un heureux voyage ; le tout avec un visage riant qui gagne les cœurs. Pour moi, j'ai senti je ne sais quoi en le quittant. Dieu veuille que nous nous revoyions en paradis. Le pauvre prince parle toujours de Dieu et par ses vertus morales semble mériter que ce Dieu de miséricorde achève de l'éclairer. Il est en bon train, il va avoir des conférences avec M. l'évêque. Nous partons avec espérance.

Après l'audience, M. Constance nous a menés dans une salle toute entourée de canaux et de fontaines, où le dîner a été bon et long. Il y a eu plus de dix services. Le roi y a envoyé des plats de sa table, nous exhortant à faire bonne chère.

Après dîner, M. l'ambassadeur a choisi deux petits éléphants de poche qui pèsent bien chacun une demi-douzaine de bœufs. Ils nous embarrasseront beaucoup. J'ai oublié à vous dire qu'à la dernière chasse, le roi dit à M. l'ambassadeur qu'il voulait envoyer un petit éléphant à Mgr le duc de Bourgogne, et une demi-heure après il se souvint de Mgr le duc et dit qu'il ne voulait pas le faire pleurer et qu'il fallait aussi lui en envoyer un. Ils sont fort jolis ; pourvu qu'ils arrivent à Versailles ; j'en doute (18). Nous sommes sortis du palais avec la pompe ordinaire et sommes montés dans les balons pour aller à Siam.

13 décembre.

On a marché une partie de la nuit et nous voici à Siam. M. l'ambassadeur assure qu'il partira demain à quatre heures du matin. M. Constance vient de lui donner des plans des maisons royales et de la marche du roi en balon : cela sera fort curieux. J'en ai été bien aise pour l'amour de vous, mais écoutez une triste aventure : il y a huit jours que M. l'évêque écrivit en Europe. Ses lettres étaient dans mon portefeuille avec une partie de mon journal. Tout est demeuré sous mon matelas à Louvo. J'y envoie en diligence, tout est déménagé, c'est un grand hasard si on les retrouve. M. l'abbé de Lionne m'assure que c'est la volonté de Dieu et demeure tranquille, quoiqu'il soit aussi fâché que moi. Je vois bien qu'il a raison et que quand un homme est bien déterminé à recevoir tout ce qui arrive comme venant de la part de Dieu, il est au-dessus de tout : disgrâce, maladie, mort. Si c'est la volonté de Dieu, pourquoi nous y opposer ? Pourquoi nous chagriner ? Nous ne sommes pas les plus forts et les gens sages savent faire de nécessité vertu.

14 décembre.

Il y a quelque temps que le roi donna à M. l'ambassadeur toutes les porcelaines qui étaient dans sa maison de Siam. Elles sont emballées et à fond de cale, mais Sa Majesté lui vient de mander que son intention avait été de lui donner tous les meubles de la maison et qu'elle voulait absolument qu'il les fît emporter. Comment voulez-vous résister à un roi ? On emballe des tapis de Perse à fond d'or, des paravents de la Chine, un lit, des dais, etc. Ces gens-ci sont assez magnifiques. M. Constance vient encore d'envoyer à M. l'ambassadeur un présent en son nom : c'est un petit esclave pour en faire un chrétien. Ce sont des piques et des mousquets à la Japonaise et quelques belles porcelaines. Il m'a aussi envoyé un petit esclave (19) et des porcelaines non encore vues. Certainement cet homme-là aime bien à faire des présents et il en devient fatigant. Si on avait de quoi riposter, ce serait un plaisir, mais toujours recevoir et ne rien donner, cela est rude à souffrir. Il faudra lui envoyer de France.

15 décembre.

Nous partîmes hier de Siam à cinq heures du soir. Les balons du roi vinrent accompagner M. l'ambassadeur jusqu'à la tabanque. Ils veulent finir comme ils ont commencé. Les honneurs sont extraordinaires. Tout le canon de la ville et des forteresses a salué en passant. Nous avons marché toute la nuit et sommes arrivés à Bangkok à trois heures du matin. M. Constance était dans un beau balon que le roi lui a donné depuis peu. Nous avons été mangés de moustiques, ou maringouins : c'est ici leur pays. La lettre de l'ambassade et les ambassadeurs ont été portés en triomphe dans les balons d'État jusqu'à une frégate de vingt-deux pièces de canon qui les doit mener à l'Oiseau. Ils viennent de passer devant les forteresses de Bangkok qui les ont salués de cinquante coups de canon.

16 décembre.

M. de Beauregard que j'avais envoyé à Louvo chercher mes papiers est revenu et n'a rien trouvé. Dieu soit béni.

Nous sommes partis de Bangkok à onze heures du matin au même bruit des canons et avec le même appareil. M. Constance est venu avec nous. J'ai profité de l'occasion et lui ai fait force questions. Il m'a confirmé tout ce que le mandarin chinois m'avait dit de son pays, et surtout que l'empereur de la Chine paie tribut aux Tartares occidentaux. Il y a deux ans qu'un ambassadeur de Siam vit à Pékin les ambassadeurs tartares qui venaient quérir ce tribut, et si je lui avais parlé de cela à Louvo, il m'aurait donné le journal de l'ambassadeur. Vous n'auriez pas été fâché de le voir. Je m'en vais vous dire tout ce qu'il m'a dit sur les royaumes voisins. Laos est grand et puissant : il y a du benjoinBaume obtenu par l'incision du tronc du Styrax Tonkinensis., du musc et de la soie. Lantchan est la ville capitale. Il est en guerre depuis plusieurs années avec le roi de Siam. Le feu barcalon entra dans le pays avec une grosse armée de Siamois et s'avança jusqu'à deux lieues de la capitale. Le roi de Laos lui manda qu'il allait sortir de sa ville à la tête de son armée pour l'aller combattre, mais le barcalon lui fit réponse qu'il n'osait mesurer son épée avec celle de Sa Majesté et qu'il allait se retirer content d'avoir battu ses généraux, ce qu'il fit, et ramena à Siam 3 000 Laos esclaves à qui on donna des terres pour les cultiver. Le roi de Siam lui dit à son retour que cela aurait été bon du temps qu'on se mouchait sur la manche et lui fit donner quelques bastonnades pour avoir manqué une si belle occasion. Notre premier ambassadeur était à cette expédition avec son frère le barcalon. Depuis ce temps-là il y a toujours eu guerre entre Siam et Laos. Chacun garde sa frontière, fait quelques courses et prend quelques esclaves sans les tuer.

Les royaumes de Pégou et d'Ava (20) obéissent à un même roi et sont en guerre avec Siam. Les Pégous enlevèrent l'année passée sept ou huit cents Siamois.

Il y avait autrefois grande alliance entre le roi de Siam et celui d'Achem dans l'île de Sumatra. Il arriva sous le dernier roi de Siam, père de celui-ci, que le barcalon ayant enlevé quelques femmes d'un ambassadeur d'Achem fit assassiner à Bangkok l'ambassadeur même et tous ses gens, de peur qu'il ne se plaignît de la violence. Depuis ce temps-là, il n'y a eu aucun commerce entre ces deux royaumes. Seulement, il y a trois ans que la reine d'Achem envoya proposer au roi de Siam une ligue contre les Hollandais qui se voulaient rendre maîtres de tout le commerce de son pays, et lui écrivit qu'il fallait renouveler les anciennes alliances qui avaient été entre leurs États.

Le Japon a un empereur qui ne fait rien et un roi qui fait tout. Le roi va rendre hommage à l'empereur une fois l'année et ce jour-là, à ce que disent des Siamois qui l'ont vu, toutes les rues sont couvertes de grandes plaques d'or massif. Le palais du roi brûla il y a sept ou huit ans. L'or, le plomb, et le cuivre dont il était rempli se fondirent et composèrent un nouveau métal que le roi a laissé pour servir de fondement au nouveau palais qu'il a fait bâtir. M. Constance, par malheur pour vous, est rentré dans son balon et les questions ont fini. Nous sommes arrivés à la barre. La frégate du roi de Siam y était mouillée. M. l'ambassadeur est monté dedans et y a trouvé les trois ambassadeurs siamois et les douze mandarins de leur suite. On a tiré force canon. Un vaisseau anglais qui est à M. Constance a salué. Un moment après, nous sommes montés dans la chaloupe de l'Oiseau et avons gagné le bord pour donner ordre aux logements. Les ambassadeurs et la lettre du roi viendront demain.

17 décembre.

La lettre du roi et les ambassadeurs sont arrivés auprès de nous dans leur frégate. On leur a envoyé notre chaloupe pour les amener à bord. Ils y sont présentement. Tout notre canon a été tiré plus d'une fois. On ne saurait croire l'embarras où nous sommes : tout est plein de ballots. La Maligne en a ce qu'elle en peut porter, et cependant en voici encore 22 de l'équipage des ambassadeurs et sur le tout deux éléphants. Comment faire ? Ce n'est pas comme en venant, et que savons-nous si la guerre n'est point en Europe ? Il faut que nos batteries soient libres afin de n'être pas pris comme des coquins.

Oh Dieu soit béni, je viens de retrouver mes papiers. M. l'évêque, qui est ici, n'en est pas fâché. Ils étaient dans un coffre que j'avais vidé trois fois sans les trouver. Je ne sais comment cela s'est fait.

Nous sommes fort en peine de sept mandarins et encore plus de M. Vachet, de M. Véret et de M. de la Brosse, secrétaire de M. l'ambassadeur, qui partirent tous hier au soir de la frégate du roi de Siam pour venir à bord. Il se mirent dans un mirouPetit bâtiment construit en forme de galère et propre à naviguer le long des côtes. avec leurs hardes. Il y avait pour deux heures de chemin et ils ne sont pas encore venus.

18 décembre.

M. de Forbin est revenu de la barre, où il était allé trouver M. Constance de la part de M. l'ambassadeur. On n'y a point eu de nouvelles de M. Vachet ni des mandarins. On craint beaucoup pour eux.

Le secrétaire de M. Constance vient d'amener un grand bateau chargé de poules, cochons, et toutes sortes de fruits. Les présents ne finissent point en ce pays-ci. Tous nos matelots depuis trois mois ont été nourris de poules, de canards, et de cabris, et nos vaisseaux en sont chargés pour le retour.

M. Constance vient de passer assez près de nous dans un vaisseau qui est à lui. Les Hollandais et la frégate du roi de Siam l'ont salué. Nous ne l'avons point salué, parce qu'il avait pavillon anglais. Il est allé mouiller à trois portées de mousquet de nous.

19 décembre.

M. Constance est venu à bord. On a tiré 21 coups de canon ; ce ne sont point les manières d'Europe, mais ici on ne fait que tirailler. Il a visité le vaisseau et a vu lui-même qu'il était impossible d'embarquer les éléphants et les 22 ballots. On les renvoie à terre. Il est retourné à son vaisseau après avoir parlé d'affaire sans rien terminer. Il attend à l'extrémité, afin que M. l'ambassadeur pressé de partir en passe par où il voudra. Au moins je vous déclare que je n'entends plus parler de rien.

Le roi vient d'envoyer deux mandarins chinois avec des montres des choses qu'il veut faire faire en France. Il presse extrêmement, afin que nous lui donnions un mémoire des choses qui pourraient plaire au roi, afin d'y faire travailler, ou ici, ou à la Chine, ou au Japon.

On avait envoyé des barques chercher M. Vachet et les mandarins : on n'a rien trouvé. Serait-il bien possible que ces pauvres gens fussent péris ?

20 décembre.

On commence à croire nos gens noyés. Tout le monde regrette ce pauvre M. Vachet qui est si bon homme, et nos ambassadeurs montrent qu'ils ont de l'esprit en sentant la perte qu'ils font. Cela serait bien cruel pour la Compagnie de France que M. Véret, qui en est le chef, fût noyé avec tous ses papiers et ses mémoires. M. de la Brosse est aussi un fort honnête homme, frère de M. Deslandes, qui est à Surate un des premiers de la Compagnie. Enfin la perte serait grande s'ils étaient perdus, et nous avons tout sujet de craindre. Voici le quatrième jour qu'ils sont au moins égarés. Est-il possible que M. Vachet, le plus agissant des hommes, soit au monde et n'ait pas donné de ses nouvelles ? Il y a encore avec un eux un marchand français nommé M. de Rouen (21), qui venait voir l'Oiseau par curiosité. Il aura bien dit plus d'une fois : Qu'allais-je faire dans cette galère ? S'ils sont noyés, voilà une source de procès : ils doivent de l'argent, on leur en doit : on ne donne point de billet entre gens de bonne foi ; chacun est embarrassé à chercher des preuves.

Enfin M. Constance est venu à bord et toutes les affaires, à ce qu'on dit, sont terminées. Il eût été à souhaiter que M. Véret se fût trouvé ici.

M. l'évêque et M. Constance sont retournés à terre dans notre chaloupe. Sitôt qu'elle sera revenue, on mettra à la voile. On n'attend plus M. Vachet. M. l'évêque assure qu'il n'est point noyé et qu'ils ont dérivé vers les côtes. M. Constance dit que l'astrologue du roi répond que nous ne partirons point sans M. Vachet. Nous devons pourtant partir demain, il faut qu'il se presse de revenir.

21 décembre.

On a encore donné aujourd'hui pour se ranger, et nous partirons, s'il plaît à Dieu, à une heure après minuit. Je crois franchement que s'il n'était point vendredi, nous partirions tout à l'heure. Nos officiers ne sont point superstitieux, il y a même des ordres du roi de partir le vendredi comme les autres jours, et cependant quand le cas arrive, on remet toujours au lendemain en faveur des matelots bretons, curieux observateurs de ces bagatelles.

Grande joie sur le vaisseau. On voit paraître une galère. On remarque des mandarins habillés de vert, on distingue le justaucorps bleu de M. Véret. Voici M. Vachet. La lunette nous approche les objets. Quel bonheur qu'ils arrivent dans le temps qu'on allait partir ! On les croit ressuscités, on ne saurait se lasser de les embrasser. Il n'y a que trois mandarins avec eux, et ce sont les plus alertes. Il en est resté quatre plus pesants qui n'ont pas voulu quitter leurs hardes. Ils viennent par une autre voiture, et selon les apparences, ils nous trouveront partis. Voici leur aventure. Ils étaient sur un grand mirou et venaient à notre bord avec le vent et la marée. Ils s'en sont approchés à la portée de la voix et ont voulu mouiller pour attendre le jour. Le fond était de dix brasses, ils n'avaient que quatre brasses de câbles ; ce n'était pas le moyen que leur ancre allât à fond. Ils ont donc dérivé. Le courant les a emportés à plus de 30 lieues de nous. Ils n'avaient que trois méchantes rames : le moyen de se soutenir contre vent et marée ? Leur voile a été emportée à la mer, et pendant trente heures ils se sont vus entre la vie et la mort. Enfin ils ont abordé à une petite ville au-dessous de PipeliAujourd'hui Phetchaburi (เพชรบุรี), souvent appelée Phetburi – La ville des pierres précieuses – à 160 km au sud de Bangkok.. Le gouverneur leur a donné une galère qui les vient d'amener un peu fatigués, mais si aises de nous trouver encore ici qu'ils ne sentent plus leurs peines. Il n'y a que M. Vachet qui regardait cet accident comme un effet de la providence qui le voulait à la Cochinchine où il a laissé son cœur.

22 décembre.

Nous avons mis à la voile à deux heures après minuit. Le reste des mandarins n'est pas venu : on s'en passera bien. Trois ambassadeurs, huit mandarins, quatre secrétaires et une vingtaine de valets suffiront pour vous donner une idée de la nation siamoise.

Toutes nos partances sont heureuses et nous partons toujours le samedi. De Brest, de Batavia, de Siam, toujours le samedi, et toujours vent arrière. Nous avons déjà doublé le cap de Leon du côté de Cambodge. La mer est belle, le vaisseau ne branle point, personne ne songe à être malade. Nos ambassadeurs sont bonnes gens, et veulent apprendre le français.

23 décembre.

Petit vent : bon chemin : nous sommes dans un bateau qui va de Paris à Saint-Cloud. Tout y est plein d'animaux différents pour le manger ou pour le plaisir ; vaches, moutons, cabris, cochons, oies, codindes, canards, poules, singes, perroquets, chiens, chats, sans compter deux oiseaux plus grands et plus beaux que les demoiselles de NumidieEspèce du genre grue, bel oiseau d'Afrique, qui imite, comme le singe, tout ce qu'il voit faire aux hommes ; il a sur la tête une fort belle touffe de plumes à l'entour qui lui forment comme des oreilles. (Littré)., civettes, oiseaux qui parlent, et un nombre infini de rats fort familiers. Les animaux raisonnables s'y trouvent aussi rassemblés de pays assez éloignés, Français, Suisses, Flamands, Hollandais, Bretons, et Provençaux – car ces deux derniers ne se disent pas Français - Siamois, Pégous, Macassars : tout cela vit dans une grande union et mange au même plat. Nous commençons à nous ranger. Nous prierons Dieu demain et après et puis chacun fera sa tâche. J'ai de la besogne taillée pour six bons mois et ne crains point de m'ennuyer.

24 décembre.

J'ai commencé à exécuter ce matin les ordres du roi de Siam. J'ai donné de petits avis aux ambassadeurs. Ils ne demandent qu'à plaire, et sur ma parole, ils plairont. J'ai promis de leur apprendre tous les jours six mots français et ils me paieront en traits d'histoire orientale.

La hauteur s'est trouvée de 10° 47'. La barre de Siam est à 13° et demi. Nous avons pris un peu au large pour éviter une roche qui est sous l'eau et contre laquelle plusieurs vaisseaux se sont brisés. À l'heure qu'il est, nous faisons le sud-est pour avoir connaissance de Pol-pangean, ou de Pol-ubi, doublé la pointe de Cambodge, nous ferons route vers Poltimont pour enfiler le détroit de Banka. La Maligne va mieux que nous ; il faudrait l'attendre si nous trouvions de grosses mers.

25 décembre.

On a dit la messe de minuit, on a chanté la grand messe et Vêpres, on a dit le sermon, on ne fait pas mieux au séminaire. Nous ne sommes pas tant d'ecclésiastiques qu'en venant (22), mais nous avons M. l'abbé de Lionne et le père Tachard, ils en valent bien deux autres. Nos pilotes ont peur d'être trop large. Il y a ici de terribles courants qui portent vers LigorAujourd'hui Nakhon Si Thammarat (นครศรีธรรมราช), dans le sud de la Thaïlande. et si par malheur nous y étions poussés, nous en aurions peut-être pour un mois.

26 décembre.

À minuit s'est levé un bon vent. Nous avons fait l'est sud-est toute la nuit pour nous redresser ; et à la pointe du jour nous avons vu Polpangean. Nous voilà bien, si le vent continue : nous laisserons Polubi à bâbord, sans nous mettre beaucoup en peine de le reconnaître (23).

27 décembre.

Après un peu de calme est venu un grain, beaucoup de pluie, et un bon est nord-est qui nous a fait apercevoir à la pointe du jour Pol-Ubi. Nous voici dans un beau parage. Il n'y a plus que 80 lieues à Poltimont ; c'est une affaire de trois jours. Nos ambassadeurs sont gaillards. La plupart de leurs gens ont le cœur sur les lèvres.

28 décembre.

Notre rouleux est revenu. Le vent est assez fort, mais la mer nous prend par le travers, et cette mer vient de loin. Nous sommes tourmentés passablement : on se console, parce que nous allons vite.

29 décembre.

Le même temps et de plus je suis bien triste. Mon cœur ne tient guère, il me semble qu'à tous moments je m'en vais le cracher dans la mer.

La hauteur est de 5° 22'. Nous avançons. Quand nous aurons gagné les îles, la mer deviendra douce et chacun aura la tête libre.

30 décembre.

Il a plu toute la nuit. La mer est fort grosse et point de vent, c'est le moyen d'être bien bercés. La Maligne que nous méprisions en venant, a bien sa revanche. Elle va mieux que nous, parce qu'elle est nette et que nous sommes sales. Elle a été quelque temps dans la rivière de Siam ; l'eau douce l'a nettoyée, et notre Oiseau, qui n'a point quitté la rade, est chargé d'un demi-pied de coquillage.

M. l'abbé de Lionne a la fièvre. Il a pris beaucoup sur lui depuis que nous sommes à Siam. Trois jours de roulis là-dessus, en voilà assez pour altérer un tempérament aussi délicat que le sien.

La nuit approche, il fait bon frais et nous ne voyons point Poltimont. Il faut pourtant le voir, autrement nous pourrions bien mettre à la cape. Gens sages ne vont point s'aventurer dans des îles quand la nuit est noire. Terre ! On crie : Terre, c'est Poltimont !. J'ai quitté la plume pour l'aller voir. Cela vient bien en cadence. L'air était embrumé, on ne voyait pas à cent pas, et justement le soleil en se couchant s'est montré et a dissipé le nuage qui couvrait Poltimont. Tout le reste de l'horizon est demeuré dans l'obscurité. Cela assure notre route. Qu'il vente tant qu'il voudra, nous savons où nous sommes et nous irons toute la nuit.

31 décembre.

Ma tête commence à se remettre et bientôt je vous dirai choses nouvelles et rares des royaumes de Siam, de Tonkin et de Cochinchine. Je me suis appliqué à ces trois pays autant que j'ai pu. J'en ai tiré des mémoires de différentes personnes et je m'en vais m'appliquer à les rectifier. Ce sera sans beaucoup de peine. Notre premier ambassadeur a fait quinze ans durant toutes les affaires de Siam sous le barcalon son frère. Il a de l'esprit et de la capacité. Le second ambassadeur a été deux fois à la Chine. Le troisième a été aussi chez le Moghol. Je les questionnerai à loisir l'un après l'autre, et suivant votre louable coutume, je tâcherai de les éventrer.

Nous allons bien. Il pleut toujours. Poltimont est bien loin et demain, s'il plaît à Dieu, nous ferons la ligne. Me voici tout raccoutumé à la mer. J'en ai été quitte pour deux jours de diète.

PAGE SUIVANTE - JANVIER 1686

NOTES

1 - À son retour du Siam, le chevalier de Forbin fut longuement interrogé par Louis XIV. Voici un extrait de cet entretien qu'il rapporte dans ses Mémoires (1730, I, pp. 246-247) : Enfin le roi me demanda si les missionnaires faisaient beaucoup de fruit à Siam, et en particulier s'ils avaient déjà converti beaucoup de Siamois. « Pas un seul, Sire, lui répondis-je, mais comme la plus grande partie des peuples qui habitent ce royaume n'est qu'un amas de différentes nations, et qu'il y a parmi les Siamois un grand nombre de Portugais, de Cochinchinois, de Japonais, qui sont chrétiens, ces bons missionnaires en prennent soin et leur administrent les sacrements. Ils vont d'un village à l'autre, et s'introduisent dans les maisons, sous prétexte de la médecine qu'ils exercent et des petits remèdes qu'ils distribuent ; mais avec tout cela leur industrie n'a encore rien produit en faveur de la religion. Le plus grand bien qu'ils fassent est de baptiser les enfants des Siamois qu'ils trouvent exposés dans les campagnes ; car ces peuples, qui sont fort pauvres, n'élèvent que peu de leurs enfants, et exposent tout le reste, ce qui n'est pas un crime chez eux. C'est au baptême de ces enfants que se réduit tout le fruit que les missions produisent dans ce pays. »

Sur les causes de l'échec de l'évangélisation des Siamois, Forbin note également (op. cit. pp. 252-253) : Quand nos prêtres vont prêcher à Siam les vérités chrétiennes, ces peuples qui sont simples et dociles, les écoutent comme si on leur racontait des fables ou des contes d'enfant. Leur complaisance fait qu'ils approuvent toute sorte de religions. Selon eux le paradis est un grand palais où le maître souverain habite. Ce palais a plusieurs portes par où toutes sortes de gens peuvent entrer pour servir le maître selon l'usage qu'il veut en faire. C'est à peu près, disent-ils, comme le palais du roi qui a plusieurs entrées, et où chaque mandarin a ses fonctions particulières. Il en est de même du ciel, qui est le palais de Tout-puissant, toutes les religions sont autant de portes qui y conduisent, puisque toutes les croyances des hommes quelles qu'elles soient, tendent toutes à honorer le premier être, et se rapportent à lui, quoique d'une manière plus ou moins directe.

Les talapoins ne disputent jamais de religion avec personne. Quand on leur parle de la religion chrétienne ou de quelque autre, ils approuvent tout ce qu'on leur dit ; mais quand on veut condamner la leur, ils répondent froidement : « Puisque j'ai leu la complaisance d'approuver votre religion, pourquoi ne voulezè-vous pas approuver la mienne ? » Quant aux pénitences extérieures et à la mortification des passions, il ne serait pas convenable de leur parler, puisqu'ils nous en donnent l'exemple et qu'ils surpassent de beaucoup, au moins extérieurement, nos religieux les plus réformés. 

2 - Ce ne fut pas le cas. Les accords commerciaux furent jugés décevants, et à son retour en France, le chevalier de Chaumont se vit reprocher d'avoir largement privilégié les négociations religieuses au détriment des négociations commerciales. 

3 - Ce fut bien contre son gré que le chevalier de Forbin demeura à Siam. Selon sa théorie, c'est Phaulkon qui fut à l'origine de ce mauvais coup : M. Constance en effet, ayant constaté que le chevalier de Forbin n'était dupe ni des intentions de Phra Naraï de se convertir à la religion catholique, ni des avantages commerciaux qu'on pouvait espérer tirer des relations avec un pays aussi pauvre, n'avait nulle envie de voir revenir en France un témoin trop lucide qui ne manquerait de démentir les belles promesses du père Tachard. Forbin va même plus loin, puisque l'essentiel du récit de ses trois années passées au Siam n'est guère que l'évocation d'une série de stratagèmes, ruses, traquenards imaginés par Phaulkon pour se débarrasser de lui. Voici sa version des faits (op. cit. pp. 111 et suiv.) : Ce ministre qui avait ses vues, et qui par des raisons que je dirai en son lieu, ne désirait pas de me voir retourner en France, au moins sitôt, fut ravi des dispositions du roi, et profita de l'occasion qui s'offrait comme d'elle-même. Il fit entendre à Sa Majesté qu'outre les services que je pourrais lui rendre dans ses États, il était convenable que voulant envoyer des ambassadeurs en France (car ils étaient déjà nommés et tout était prêt pour le départ), quelqu'un de la suite de M. l'ambassadeur restât dans le royaume comme en otage, pour lui répondre de la conduite que la Cour de France tiendrait avec les ambassadeurs de Siam.

Sur ces raisons bonnes ou mauvaises, le roi se détermina à ne pas me laisser partir, et M. Constance eut l‘ordre d'explique à M. de Chaumont les intentions de sa Majesté. M.. De Chaumont répondit au ministre qu'il n'était pas le maître de ma destination, et qu'il ne lui appartenait pas de disposer d'un officier du roi, surtout lorsqu'il était d'une naissance et d'un rang aussi distingué que l'était celui du chevalier de Forbin. Ces difficultés ne rebutèrent pas M. Constance, il revint à la charge, et après bien des raisons dites et rebattues de part et d'autre, il déclara à M. l'ambassadeur que le roi voulait absolument me retenir en otage auprès de lui.

Ce discours étonna M. de Chaumont, qui, ne voyant plus de jour à mon départ, concerta avec M. Constance et M. l'abbé de Choisy, qui entrait dans tous leurs entretiens particuliers, les moyens de me faire consentir aux intentions du roi. L'abbé de Choisy fut chargé de m'en faire la proposition ; je n'étais nullement disposé à la recevoir. Je lui répondis qu'en mettant à part le désagrément que j'aurais de rester dans un pays si éloigné, et dont les manières étaient si opposées au génie de ma nation, il n'y avait pas d'apparence que je sacrifiasse les petits commencements de fortune que j'avais en France, et l'espérance de m'élever à quelque chose de plus pour rester à Siam, où les plus grands établissements ne valaient pas le peu que j'avais déjà.

L'abbé de Choisy n'eut pas grand-peine à entrer dans mes raisons, et reconnaissant l'injustice qu'il y aurait à me violenter sur ce point, il proposa mes difficultés à M. Constance, qui prenant la parole, lui dit : Monsieur, que M. le chevalier de Forbin ne s'embarrasse pas de sa fortune, je m'en charge : il ne connaît pas encore ce pays et tout ce qu'il vaut ; on le fera grand amiral, général des armées du roi et gouverneur de Bangkok, où l'on va incessamment faire bâtir une citadelle pour y recevoir les troupes que le roi de France doit envoyer.

Toutes ces belles promesses, qui me furent rapportées par M. l'abbé de Choisy, ne me tentèrent pas : je connaissais toute la misère de ce royaume, et je persistai toujours à vouloir retourner en France. M. de Chaumont qui était pressé par le roi, et encore plus par son ministre, ne pouvant lui refuser ce qu'il lui demandait si instamment, vint me trouver lui-même : « Je ne puis refuser, me dit-il, à Sa Majesté siamoise la demande qu'elle me fait de votre personne ; je vous conseille, comme à mon ami particulier, d'accepter les offres qu'on vous fait, puisque d'une manière ou d'autre, dès lors que le roi le veut absolument, vous serez obligé de rester. »

Piqué de me voir si vivement pressé, je lui répondis qu'il avait beau faire, que je ne voulais pas rester à Siam, et que je n'y consentirais jamais, à moins qu'il ne me l'ordonnât de la part du roi. « Et bien, je vous l'ordonne », me dit-il. N'ayant pas d'autre parti à prendre, j'acquiesçai, mais j'eus la précaution de lui demander un ordre par écrit, ce qu'il m'accorda fort gracieusement. Quatre jours après, je fus installé amiral et général des armées du roi du Siam, et je reçus en présence de M. l'ambassadeur et de toute sa suite, qui m'en firent leur compliment, le sabre et la veste, marque de ma nouvelle dignité..

ImageLe Comte de Forbin Admiral de Siam... 

4 - Il s'agit de La Mare (ou encore Lamarre, ou De la Mare). Cet ingénieur de grand talent aura pour mission de reconstruire la forteresse de Bangkok, dans l'attente des soldats français qu'elle devra recevoir. 

5 - Il s'agit de la fête du Ramadan. 

6 - C'était officiellement la raison du retour du père Tachard en France, alors qu'il aurait dû se rendre en Chine avec les cinq autres jésuites. Officieusement, le père Tachard était chargé par Phaulkon de convaincre Louis XIV d'envoyer des troupes au Siam pour investir Bangkok et Mergui, tâche dont il s'acquittera fort bien. Il semble qu'à partir de cette date, Phaulkon avait pris la décision de s'en remettre au père Tachard plutôt qu'à l'abbé de Choisy, qui s'était rallié à l'avis du chevalier de Chaumont, lequel désapprouvait le projet d'installer une garnison française à Bangkok. Toujours est-il que l'abbé se sentit peu à peu exclu des discussions alors que l'importance du père Tachard allait grandissante, ce dont le jésuite ne manquait pas de se gonfler. 

7 - Rien de tout cela ne fut jamais construit. Lorsqu'il reviendra au Siam en 1688 avec l'ambassade La Loubère – Céberet, le père Tachard ne semblera pas s'en apercevoir, et continuera naïvement de croire aux belles promesses de Phaulkon. 

8 - Monsieur le marquis de Seignelay. 

9 - Les ordres sont les sacrements qui confèrent le pouvoir de remplir les fonctions ecclésiastiques. Ils se divisent en ordres séculiers, ou petits ordres, dits également les ordres mineurs, ou les quatre mineurs, qui sont ceux de portier, lecteur, exorciste et acolyte, et en grands ordres, dit également ordres sacrés ou ordres ecclésiastiques, qui sont ceux de sous-diacre, de diacre et de prêtre. 

10 - Voir note 6. On perçoit tout de même de l'amertume, voire une certaine rancœur sous l'apparente désinvolture de l'abbé. 

11 - K'ang-Hi (1654-1722), empereur de la dynastie Qing qui régna sur la Chine de 1661 à 1722. 

12 - Construite au début du XVe siècle, la tour de porcelaine de Nankin était considérée comme une des sept merveilles du monde. Elle fut détruite en 1856 lors de la révolte des Taiping.

ImageLa tour de porcelaine de Nankin.

La fameuse tour de porcelaine bâtie par les Tartares dans la ville de Nanquin il y a plus de 700 ans, en mémoire de la conquête qu'ils firent alors de tout le royaume de la Chine ; cent quatre-vingt quatre degrés de pierres bleues pratiquées dans l'épaisseur de la muraille portent au haut de cette tour : à chacun des neuf angles de la tour pend une petite cloche de cuivre qui sonne au moindre vent qu'il fait ; au haut est une pomme de pin qu'ils nous assurent être d'or massif. (Voyage des ambassadeurs de la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales vers le grand Chan de Tartarie, à Peking). 

13 - Allusion à la maladie qui frappa l'abbé en août 1683 et faillit lui coûter la vie. Voir le Journal du 3 août 1685 et particulièrement la note 4

14 - Cette scène sera illustrée par une gravure publiée dans la relation de voyage du père Tachard.

ImagePalais de Louvo d'où le Roy de Siam observe l'Eclypse de Lune. 

15 - Un dessin colorié est consacré à la chasse aux éléphant dans le recueil anonyme intitulé Usages du Royaume de Siam, cartes, vues et plans : sujets historiques en 1688 conservé à la Bibliothèque nationale sous la cote OD-55-PET FOL. Il est ainsi légendé : Chasse pour prendre les éléphant. On fait une estacade ou palissade de gros pieux ou arbres entiers dont l'enceinte est triangulaire et a quelquefois deux lieues de tour ou de circuit. On laisse la base de ce triangle ouvert pour la fermer quand on veut, on a des pieux tout prêts à terre. Vis à vis de cette enceinte, on fait dans la forêt une battue de plusieurs milliers d'hommes à quelques lieues de cette palissade ; il font un très grand cercle et avec des tambours, des trompettes et des mousquets il épouvantent et font fuir les éléphants sauvages, les conduisant vers l'estacade où, les ayant réduits, ils les renferment avec les pieux préparés et pour les prendre et les apprivoiser on a une porte à l'endroit le plus étroit et l'on y fait entrer un éléphant docile qui va badiner avec le premier éléphant sauvage auquel on jette une corde au col et l'on le joint à l'éléphant domestique. On les fait sortir de cette enceinte et l'on les laisse ainsi jusqu'à ce qu'ils soient apprivoisés.

ImageChasse pour prendre les éléphants. Dessin anonyme (1688).
ImageDétail du dessin Chasse pour prendre les éléphants. 

16 - Dans son journal du 19 novembre, l'abbé de Choisy rapportait le souhait du roi Naraï de l'envoyer à Rome faire de sa part auprès du pape quelques commissions. Dans son mémoire écrit à bord de l'Oiseau le 1er janvier (Launay, Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, p. 168), il explique comment Phaulkon, par vengeance pour ne pas avoir été soutenu, voire pour avoir contré lors des négociations avec Chaumont, a empêché cette démarche sous le prétexte fallacieux qu'il n'y avait pas d'assez beaux présents pour le pape : Le roi de Siam s'était engagé lui-même, dans une audience, de me charger de présents pour le pape. Il l'en a empêché sous prétexte qu'il n'avait pas d'assez beaux présents, et quand il a rapporté à M. l'ambassadeur les privilèges de la religion et le traité pour la Compagnie, je n'ai point été appelé, et en cela il n'a pas eu grand tort, car assurément je ne les aurais pas laissé passer comme ils sont. 

17 - Il s'agit d'une boîte à bétel honorifique. Évoquant ces objets, La Loubère cite le krob (ครอบ) et le tiab (เตียบ) : Le krob est une boîte d'or ou d'argent pour l'arek et le bétel. Le roi les donne, mais ce n'est qu'à certains officiers considérables. Elles sont grosses et couvertes, et fort légères ; ils les ont devant eux chez le roi et dans toutes les cérémonies. Le tiab est une autre boîte pour le même usage, mais sans couvercle, et qui demeure au logis. C'est comme un grand gobelet, quelquefois de bois vernis, et plus la tige en est haute, plus il est honorable. Pour l'usage ordinaire, ils portent sur eux une bourse où ils mettent leur arek et leur bétel, leur petite tasse de chaux rouge et leur petit couteau. Les Portugais appellent une bourse bosseta, et ils ont donné ce nom au krob dont je viens de parler, et après eux nous les avons appelés bossettes. (Du royaume de Siam, II, 1691, pp.70-71).

ImageTiap, ou plutôt krop, selon la description de La Loubère. 

18 - L'abbé avait raison de douter. Faute de place, les pachydermes ne purent être embarqués sur les vaisseaux déjà surchargés. 

19 - Dans son ouvrage Les Étrangers en France sous l'Ancien Régime, Jules Mathorez nous en apprend davantage sur les jeunes esclaves qui vinrent en France à cette époque (1919, I, pp. 378-379) : Le 1er avril 1687 eut lieu, à Saint-Sulpice, celui [le baptème] de François Lin, jeune esclave que l'abbé de Choisy tenait de Constance Phaulkon, ministre du roi de Siam. Quinze jours après, dix jeunes Siamois recevaient également le baptème. Rendant compte de cet événement, la Gazette de France du 3 mai disait : « Le 15 du mois dernier, on baptisa ici dans l'église Saint-Sulpice, dix jeunes Siamois, deux desquels avaient été amenés en France par les mandarins qui y vinrent en cette année 1684 et les huit autres furent laissés en cette ville par les ambassadeurs pour y apprendre quelques arts. » Tous avaient été élevés au séminaire des Missions-Étrangères par un ecclésiastique de leur nation qui avait été instruit au Siam. En même temps, reçut le baptème un autre Siamois « qui, dit la Gazette, apprend la conduite des eaux ». Ce dernier doit être identifié avec le fils d'Occoun Ran Patchi, commandant la garde du roi de Siam. D'après La Loubère, il apprenait à Paris le métier de fontainier ; eu égard à son rang, ce jeune homme fut baptisé à Versailles ; le roi fut son parrain, la dauphine lui servit de marraine. On ne suit point ces Siamois ; conformément à l'usage, ils reçurent des noms chrétiens. Rentrèrent-ils dans leur pays ou confondus dans la masse des habitants de la capitale, firent-ils souche en France ? on l'ignore. 

20 - Les royaumes d'Ava de Pégou formeront la Birmanie. 

21 - Le sieur de Rouen, ou de Rouan, aura plus tard des démêlés avec Phaulkon, ce qui lui vaudra d'être mis à la cangue, comme le révèlera le chevalier de Forbin dans ses Mémoires (1730, I, pp. 143-144) : M. Constance se trouva embarrassé dans une méchante affaire qui faillit à le perdre et de laquelle je puis dire avec vérité qu'il ne se serait jamais tiré sans moi. Son avidité pour le gain la lui avait attirée, voici à quelle occasion. Avant que de partir pour Bancok, il avait voulu acheter une cargaison de bois de santal. Pour cela, il s'était adressé à un Français huguenot nommé le sieur de Rouan, qui en avait fait venir une grande quantité de l'île de Timor. Il avait fait des profits très considérables sur une partie qu'il en avait déjà vendu. Constance voulait s'accommoder du reste, mais il le voulait à bas prix. Le marchand ne voulut jamais y entendre, sur quoi n'étant pas d'accord, le ministre lui chercha noise, et usant de son autorité, le fit arrêter et mettre aux fers. Il connaîtra une fin violente, puisque, selon le père Tachard (Second voyage des pères jésuites, 1689, p. 121) il sera tué le 24 septembre 1686 lors de la révolte des Macassars. Dans son Journal du voyage de Siam (Michel Jacq-Hergoualc'h, L'Harmattan, 1992, p. 56), Céberet rapporte le témoignage de Véret qui confirme les propos du père Tachard : Ledit Véret nous fit un récit en détail de la défaite des Macassars et nous dit, entre autres particularités, que le sieur Constance s'étant avancé vers les ennemis, neuf Français l'accompagnèrent et un capitaine anglais, sans que personne des autres nations voulût le suivre, et que dans cette occasion quatre Français et le capitaine anglais avaient été tués sur place, parmi lesquels était un marchand français nommé de Rouen, que le sieur Constance venait de tenir quatre mois publiquement à la cangue (qui est une espèce de carcan) pour des prétentions litigieuses. 

22 - En effet, sur les six jésuites qui avaient embarqué à bord de l'Oiseau le 3 mars 1685, seul le père Tachard revenait en France, d'une part pour recruter de nouveaux missionnaires, et surtout, vivement encouragé par Phaulkon, pour accomplir une mission diplomatique dont personne ne l'avait chargé. Les cinq autres pères, qui, rappelons-le, avaient pour mission initiale de se rendre en Chine, étaient resté au Siam dans l'attente de s'embarquer pour Pékin. En juillet 1686, les pères de Fontaney, Gerbillon, Visdelou et Bouvet, partirent donc pour la Chine. Le père Le Comte n'était pas du voyage, et demeura, à sa demande, auprès du roi Phra Naraï. Les quatre missionnaires n'atteindront d'ailleurs pas la Chine, et auront beaucoup de chance de ne pas périr dans le naufrage de leur navire. Ils reviendront au Siam en septembre 1686. Les jésuites s'embarqueront à nouveau, tous ensemble cette fois, en juin 1687 et arriveront à Pékin en février 1688. 

23 - D'après une carte de 1767 sur laquelle sont indiquées ces deux îles, Pol Pangean pourrait être l'île Thổ Chu, dépendant de la province de Kiên Giang, au Viêt Nam, et Pol Ubi serait Hon Khoai, à une quinzaine de kilomètre au sud-ouest de Nam Can, dans la province de Ca Mau.

ImagePol Pajan et Pol Ubi sur une carte de 1767. 

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