MARS 1685

Page de mars 1685

À bord de l‘Oiseau à la rade de Brest le 3 mars 1685.

Enfin nous voici embarqués et nous allons mettre à la voile. Je vous ai promis un journal de mon voyage et je vais me mettre en état de vous tenir parole. J'écrirai tous les soirs ce que j'aurai vu, ce qui s'appelle vu : j'écrirai ce qu'on m'aura dit et je marquerai le nom et les qualités de ceux qui m'auront dit quelque chose, afin que vous ayez plus ou moins d'égard à leur témoignage. Je n'exagèrerai point : toujours devant les yeux l'exacte vérité, telle que la doit professer un disciple de M. l'Abbé de D… (1). Après ce petit préambule, commençons.

Nous montons l'Oiseau (2), vaisseau de guerre du roi de 46 pièces de canon. M. le chevalier de Chaumont, comme ambassadeur, commande tout (3). M. de Vaudricourt est capitaine du vaisseau. M. de Coriton, capitaine de frégate légère, est premier lieutenant. Les chevaliers de Forbin (4) et de Cibois en sont lieutenants. M. de Chamoreau en est enseigne. M. de Francine, enseigne, est avec nous et fera le quart. Je vous expliquerai dans la suite ce que c'est que le quart, non que je croie pouvoir vous apprendre quelque chose, mais pour l'apprendre moi en l'enseignant aux autres. Le chevalier du Fay et Freteville, gardes-marineJeunes gentilshommes nommés par le roi pour la garde de l'amiral et pour s'instruire dans le service de la mer. (Littré)., sont aussi sur notre bord.

Nous avons une frégate, nommée la Maligne, de 24 pièces de canon. Joyeux, lieutenant de port, la commande et a pour lieutenants du Tertre et Saint-Villiers. Elle porte beaucoup de ballots, et l'on y a mis MM. d'Arbouville, Compiègne, Joncourt, Benneville, Palu et La Forest, gardes-marine, qui sont à la suite de l'ambassade. Je vous parlerai de tous ces messieurs quand je les connaîtrai. Ils paraissent tous avoir bonne volonté et prétendent qu'une campagne de deux ans et de douze mille lieues (5) les rendra bons officiers (6).

Le même jour, à 7 heures du soir.

Nous avons mis à la voile à huit heures du matin par un bon nord-nord-est. M. Desclouzeaux, intendant de marine, nous est venu conduire jusqu'au Mengam. C'est un rocher qui est à l'entrée de la rade : il est justement au milieu du passage, et l'on voudrait bien y faire un sort et y mettre une bonne batterie. On y a déjà jeté beaucoup de pierres, mais la mer défait plus en un quart d'heure qu'on en a fait en six mois. On travaille à faire une batterie de chaque côté du passage : le canon se croisera ; mais s'il y avait encore une batterie sur le rocher au milieu, il serait impossible aux vaisseaux ennemis d'entrer dans la rade, où plus de dix mille navires seraient en sûreté.

À quatre heures après midi le vent est tombé et nous avons été obligés à mouiller à quatre lieues de Brest vis-à-vis du Camaret. Une grosse flûteGros navire hollandais, au fond plat et aux formes renflées.

Flûte. Dessin de Jouve
de Lubeck est venue mouiller à la demi-portée du canon : on y a envoyé dans notre canot un bon Champenois qui s'était embarqué sans être à personne et qui à toute force voulait aller à Siam (7). Il ne ressemblait pas à mon petit peintre qui, à la vue de la mer, est tombé malade et qui a été guéri dès que je lui ai dit qu'il pouvait aller revoir les tours Notre-Dame et sa marraine (8). À cinq heures, le nord-est est revenu. On a appareillé : on a envoyé à la frégate les signaux, afin qu'elle obéît aux ordres du commandant, et nous avons remis à la voile. Nous avons vu en passant plus de trente voiles qui avaient mouillé à la pointe d'Ouessant.

4 mars.

Nous avons eu toute la journée vent arrière. La frégate a peine à nous suivre : il faut qu'elle n'ait pas encore trouvé son assiette. Le père Tachard (9), jésuite, a dit la messe : il a été aux îles de l'Amérique et a le pied marin. M. l'ambassadeur, qui donne l'exemple à tout le monde, a fait ses dévotions. M. Vachet (10) se moque de la mer, mais l'abbé du Chayla (11), les missionnaires et la plupart des jésuites rendent la moitié de leur âme. Pour moi, je suis encore gaillard. On n'a pu prendre hauteur à midi, le soleil n'ayant pas voulu se montrer. La mer est fort grosse et le vaisseau roule un peu, mais il semble qu'il ait une bride, tant il gouverne bien. Je commence à avoir le cœur bien fade et je vais payer le tribut.

5 mars.

Toujours bon vent. Je n'ai vu que de l'eau et si les aventures ne viennent, le journal sera bien sec. Mais je sais bien ce que je ferai : nous étudierons dès que nous serons guéris, car je suis malade comme les autres. Nous apprendrons le portugais, l'astronomie : il faut bien profiter de la compagnie de six pères qui vont être à la Chine autant de Verbiest (12). Nous parlerons marine, et sur tout cela je vous ferai des questions que nous résoudrons à Gournay (13). Voilà de quoi remplir dix journaux.

6 mars.

Nous avons un terrible vent, mais nous nous moquons de lui, car il est derrière nous et nous fait faire soixante lieues par jour avec la simple misaine. La frégate a pris courage, et nous suit. On a pris hauteur et nous avons doublé le cap de Finistère. C'est un grand coup, disent les pilotes, et quelquefois on ne fait pas en trois semaines ce que nous avons fait en trois jours. Il a fallu essuyer de grands coups de mer et il en est venu jusque sur la dunette. Nos malades ont bien vomi et vont bien manger.

7 mars.

Toujours vent arrière : quelle bénédiction ! Je vous l'avais bien dit : Dieu s'en mêle, et je crois que les vents alizés nous sont venus chercher à Brest et nous conduiront à Siam.

La hauteur est de 40° 30'. La Maligne va bien mieux : nous l'attendons pourtant, et sans elle nous ferions quatre-vingts lieues en vingt-quatre heures. L'Oiseau est bien nommé, et je souhaite retrouver à mon chemin messieurs les marins qui m'avaient dit que c'était le plus mauvais navire du roi. C'est peut-être le meilleur (14).

Nous avons essuyé des grains un peu lourds. Vous savez qu'un grain est un vent mêlé de pluie, qu'on voit venir de loin dans un nuage, et il faut, à son passage, ferler, ou du moins carguer les voiles. Que vous êtes aise de parler marine ! Il faut bien s'y accoutumer. Je dis à mon valet de chambre : Amarrez mon collet.

8 mars.

L'alarme a été un peu chaude : on a crié cette nuit au feu. Ce n'est pas raillerie en pleine mer. Il y avait un verre cassé au fanal, des matelots avaient bouché le trou avec des étoupes enflammées vers les voiles. Il a été bientôt éteint, mais le sang était déjà mêlé.

Toujours bon vent, et de temps en temps des grains.

La hauteur de 38°.

Nous avons vu un vaisseau à la cape : il n'avait point de pavillon. Vous voulez que je vous explique qu'un vaisseau à la cape est quand ayant le vent contraire et forcé, il est obligé de prêter un bord au vent, d'amener toutes ses voiles hors la grande voile qui le soutient un peu et d'attendre en dérivant que le vent change. Faut-il encore que je vous explique ce que c'est que dériver ?

9 mars.

La hauteur de 35° 35'. Vous voyez bien que nous allons vite. Tous nos malades reviennent à vue d'œil. Nous avons commencé le carême comme de grands missionnaires, notre ambassadeur plus missionnaire que les autres. Mais il sera difficile de continuer. Pas le moindre petit poisson, du mauvais beurre, du soretOu sauret : hareng saur., et de la morue bien salée. On a le feu au corps, et cela dans la zone torride. Nous brûlerons comme des allumettes, mais Dieu merci, notre zèle n'est point indiscret, et nous mangerons nos poules et nos cochons quand nous en aurons besoin.

10 mars.

Nous avons fort roulé cette nuit, parce que le vent diminue et diminuera à mesure que nous avancerons dans les pays chauds. Voici bientôt la région des vents alizés. La mer commence à s'adoucir et le soleil se fait sentir. On commence à ôter le manteau, demain la veste, dans quatre jour, dit-on, le justaucorps. L'équipage dansa dès hier au soir aux chansons. Car afin que vous le sachiez, nous ne sommes point bigots : on fait la prière le soir et le matin, on entend la messe, on ne joue point aux cartes, on ne jure point, mais on danse quand il fait beau, et toujours va qui danse. Nous ne laissons pas de faire route. Tous nos matelots sont des gaillards dont le plus vieux a trente ans. Il ont plutôt monté au perroquet du grand hunier qu'on n'a tourné la tête, et je crois voir cent danseurs de corde qui, au moindre coup de sifflet, voltigent dans les airs et savent tout ce qu'ils ont à faire.

À dix heures du matin on a crié Terre, terre, c'est l'île de Porto Santo (15) ! Nous ne croyions la reconnaître qu'après midi. On a tenu conseil pour savoir si on passerait entre Porto Santo et Madère, et on a résolu, de peur des calmes, de laisser Madère à main gauche, ou pour mieux dire à bâbord, et d'aller ensuite vers Palma, ou l'île de Fer, la plus occidentale des Canaries. Nous les laisserons à gauche, ces îles fortunées, et nous ne sommes point résolus à quitter notre route pour chercher l'île inaccessible : ce me serait pourtant un grand plaisir de faire un peu ma cour à Alcidiane (16).

On n'a pu prendre hauteur : le soleil s'était caché. Cela ne nous était pas nécessaire puisqu'on avait vu terre et qu'on sait assez que l'île de Porto Santo est à 33 degrés et demi.

À une heure après midi on a vu Madère, et nous l'avons côtoyée toute l'après-dînée, sans pourtant nous en approcher plus près que de dix lieues.

Le vent se sent de la douceur du climat : la mer est fort tranquille et nous n'allons plus si vite. Je n'ai point d'autres nouvelles à vous dire, sinon que les jésuites et les missionnaires sont tous les jours en querelle à qui aura le plus de soin des malades, à qui aura la dernière place à table.

11 mars.

Ce matin nous avons encore vu Madère. Les terres en sont fort hautes et toutes couvertes, à ce qu'on dit, de vignobles et de fruitiers. La Maligne s'est approchée fort près : tout le monde s'y porte bien. Nous n'avons sur notre bord qu'un matelot malade, à qui on a porté Notre-Seigneur après la messe.

On n'a pu prendre hauteur. Nous avons peu de vent et nous allons présentement à la boulineNavigation au plus près du vent., mais c'est une bouline fort douce parce que la mer n'est pas haute.

À deux heures après midi on a vu trois bâtiments sur notre route. Aussitôt pavillon blanc, et arrive. C'était des Anglais, une frégate de vingt pièces de canon et deux flibotsPetit bateau hollandais plat, ne dépassant pas cent tonneaux.

. Ils ont passé fièrement sans nous saluer, et nous avions pourtant meilleure mine qu'eux. Nos missionnaires n'étaient pas trop contents de leur peu de civilité : si ç'avait été des Hollandais ou des Espagnols, ils auraient chanté. Ils allaient d'un côté et nous de l'autre par le même vent : étrange propriété de la bouline.

M. Basset (17), l'un de nos missionnaires, a fait cette après-dînée une exhortation aux matelots, où d'honnêtes gens auraient pu prendre leur part. Oh, qu'aisément tout nous porte à Dieu, quand on se voit au milieu des mers sur cinq ou six planches, toujours entre la vie et la mort ! Que les réflexions sont touchantes quand les occasions de mal faire sont éloignées ! Et qu'il est doux, dans l'état où nous sommes, d'avoir en main une consolation à tout ce qui peut arriver ! Cette consolation solide ne se peut trouver que dans les pensées d'une autre vie cent fois plus heureuse que celle-ci, et il faut bien que nous les ayons, ces pensées de l'éternité, car sans cela nous serions bien sots d'aller passer la ligneL'équateur.. Mais je m'emporte, et quitte le style du journal.

12 mars.

Rien de nouveau à vous dire. On nous avait menacés de poissons volants, ils n'ont point encore paru. La mer est comme un grand étang fripé par les zéphirs, et ces zéphirs ne laissent pas de nous faire faire trente-cinq lieues par jour. Nous avons dix voiles dont je vous dirais bien les noms, si je ne craignais de vous faire peur. Il n'y eut jamais une plus belle navigation, et si cela dure jusqu'a Siam, les dames y voudront venir. La Maligne s'approche à la portée de la voix et nous causons sans nous arrêter.

La hauteur est de 30° 43'.

Il y a eu un grand bal après souper. La décoration en était admirable. M. l'ambassadeur, entouré de jésuites et de missionnaires, jugeait des coups. Les officiers ont commencé et quelques matelots se sont signalés. Tout l'équipage était en amphithéâtre sur les cordages, et de temps en temps, on voyait descendre comme la foudre cinq ou six Pécourt qui dansaient d'aussi bonne grâce que L'estang (18). Vous voyez que je me souviens encore des noms de ces messieurs-là. Sérieusement, je n'ai jamais vu de si bonnes oreilles et tant de légèreté. Il y eut assaut entre les Provençaux et les Bretons. Deux Malouins ont fait des choses surprenantes et méritaient la couronne, mais on n'a pas voulu prononcer, de peur de jalousie. Nous voulons vivre en union et tous nos braves champions ont été se rafraîchir d'un trait d'eau de vie. Qu'avez-vous à dire à cela ? Ce sont plaisirs innocents, qui valent bien des contredanses. Il y a eu un entracte d'un Cochinchinois qui a dansé, chanté, et pleuré à la mode de son pays. À la fin de tout on prie Dieu de bon cœur, et toujours pour le refrain, on crie, Vive le Roi ! C'est un plaisir de nous entendre chanter Domine salvum fac Regem et de nous entendre crier Vive le Roi ! On respecte beaucoup Sa Majesté sur la terre, mais on l'aime bien sur mer. Je ne sais pas pourquoi cela : cherchez, vous qui savez tout. Est-ce à cause qu'il nous donne sur la mer tout ce que nous mangeons et tout ce que nous buvons ? Ne fait-il pas de même sur la terre ? Et lequel de nous n'est pas chargé de ses bienfaits ? Il me vient à l'esprit une bonne raison. Nous sommes ici à tous moments où nous devrons être, prêts à rendre compte à Dieu : nos devoirs nous pressent et l'un de nos plus grands devoirs est d'aimer notre roi. Je vous assure que nous n'y manquons pas. Pour moi, je ne crois pas qu'il y ait un meilleur séminaire qu'un vaisseau, et je ne me suis pas encore repenti d'être venu su questa galia (19).

13 mars.

On a découvert l'île de Palme, l'une des Canaries. On dit qu'il y a de bonnes confitures. Les montagnes y sont couvertes de neige.

La hauteur s'est trouvée de 28° 50'.

Enfin nos têtes commencent à se nettoyer, les vapeurs se dissipent et nous nous accoutumons à la mer. Nous avons mis le nez dans le portugais, et de résolution faite, dans huit jours on ne parlera plus français sur le vaisseau. Les soirs seront employés à l'astronomie. Nous n'avons que faire du soleil pour contempler la lune et les étoiles. Nous commençons déjà à connaître le Chemin de Saint-JacquesLa Voie lactée. et le Chariot du roi DavidLa Grande Ourse., et nous verrons de l'autre côté de la ligne des étoiles que vous avez bien la mine de ne jamais voir. Les cartes astronomiques du père Pardies (20), auxquelles le père de Fontaney a beaucoup de part, nous ont fait grand plaisir. C'est lui qui les a revues, corrigées, augmentées et fait imprimer ; il n'a pas été fâché de revoir son enfant. Ce sont les meilleures gens du monde que nos jésuites. Ils ont tous six de l'esprit. Il y en a d'une sagesse consommée et il y en a de vifs, qui attrapent une pensée dès qu'on ouvre la bouche. Il faut quelquefois retenir à parler, mais cela est assez commode, et quand ils parlent, ils disent de bonnes choses et il y a toujours à apprendre.

Nous allons bien doucement et ce soir nous voyons encore l'île de Palme.

14 mars.

Nous avons attrapé cette nuit l'île de Fer, la dernière des Canaries. Dites-moi, je vous prie, pourquoi les Français y mettent le premier méridien ? Est-ce à cause que c'est la plus occidentale de ces îles (21) ? Et pourquoi les Hollandais le mettent-ils sur le Pic ? Est-ce à cause qu'il est si haut ? Nous ne l'avons pourtant point vu, quoiqu'on le voie de soixante lieues : les brouillards nous l'ont caché. Nous ne voyons rien, mais nous allons au but : ainsi la vie est mêlée. Si nous n'avions pas fait 500 lieues en huit jours, il eût fallu faire eaux aux Canaries, mais je crois qu'il vaut encore mieux aller sans débrider au cap de Bonne-Espérance en fin fond de Cafrerie (22) ; et là, pendant les huit jours que nous marcherons sur la terre il pourra venir quelque lion altéré à quelque fontaine où nous serons à prendre le frais. Nous ne manquerons pas de spadassins ; et vous verrez une description plus pompeuse que celle de l'île de Funen (23). Avouez le vrai : vous êtes bien fâché que je ne fasse pas cinq ou six mille lieues par terre dans des pays habités où se présentent à mes yeux des choses dignes de votre curiosité. Vous croyez bien que je ne les manquerais pas, et puisque je vous écris tous les jours sur la pointe d'une aiguillesur des sujets insignifiants, que ne ferais-je point si j'avais à traverser l'Allemagne, la Hongrie, les États du Grand SeigneurLe sultan empereur de la Turquie., la Perse, l'Empire de Bernier (24) ? Si j'avais vu le palais du Roi de Golconde et les mines de diamant ? Mais il faut vous en passer, et croire que je suis plus fâché que vous de n'avoir rien à vous dire. Peut-être qu'à Siam, au milieu de toutes les nations orientales, la matière ne nous manquera pas.

La hauteur de 27° 30'.

15 mars.

Le nord-est est revenu. Nous sommes aujourd'hui à 25° 49' et il ne fait point chaud ; tant mieux, nous allons vite, et dans deux jours nous vous dirons deux mots du tropique. On baptise d'ordinaire ceux qui le passent, mais pour nous, qui avons bien de plus grandes vues, nous ne serons baptisés qu'à la ligne. Vous aurez une relation bien exacte de la cérémonie.

Le portugais ne va pas mal. Nous commençons à expliquer tambien (25). Mais écoutez une triste aventure. Je vais à la rue Saint-Jacques chercher des livres portugais. On me présente Fernand Mendès Pinto (26) mon ancien ami, qui a remonté sur sa bête  (27), car on a vérifié la pluplart de ce qu'il dit. J'en donne dix-huit livres, croyant apprendre le portugais en lisant un livre agréable. Il est in-folio, relié en marocain. Je l'apporte, je l'ouvre et le trouve traduit en espagnol. Voilà ce que c'est d'aller si vite.

Nous avons ce soir jeté un matelot à la mer. Le pauvre homme avait le flux de sang quinze jours avant que de partir de Brest et ne l'avait pas voulu dire, de peur de ne pas aller à Siam. Ce serait ici un beau sujet de réflexion : prions Dieu pour lui.

16 mars.

Nous allons comme le vent. La mer est fort grosse mais le vent est favorable et cela nous suffit. La hauteur s'est trouvée de 23°, de sorte qu'à midi nous avions passé le tropique. Incroyable diligence ! Il n'y a que treize jours que nous sommes partis de Brest. La frégate nous suit parce que nous l'attendons et sans elle, nous aurions fait cent cinquante lieues de plus. Si ce temps-là dure, nous passerions la ligne dans huit jours. Nous commençons à voir la lune perpendiculaire ; elle est fort jolie à regarder avec des lunettes, et demain, s'il plaît à Dieu, nous étudierons les étoiles.

Je viens de jouer aux échecs contre le chevalier de Forbin. Il n'est pas bon joueur, puisque je lui donne une tour, mais il est vif, une imagination de feu, cent desseins, enfin Provençal et Forbin. Il fera fortune, ou s'il ne la fait pas, ce ne sera pas sa faute. Il est notre lieutenant et sait tout le détail du vaisseau. Il a la clé de l'eau ; c'est une belle charge parmi nous. En un mot, c'est un fort joli garçon qui a la mine de n'être pas longtemps lieutenant.

17 mars.

Encore est-ce, quand on a une hauteur à vous annoncer. Nous étions à midi à 20° 45'. La mer n'est plus grosse et le vent est honnête. La frégate va aussi bien que nous à petit vent. Nos études ont un peu sur l'oreille : les maux de tête viennent pour peu qu'on ait d'application, et les jésuites, avec toute leur algèbre, sont obligés à se carguer aussi bien que nous. Ainsi en userons-nous, dit-on, jusqu'au Cap ; après cela, tout sera permis et dans les mers pacifiques, on fait tout ce qu'on veut. Nos pilotes ne savent où ils en sont : il ne fait point chaud dans la zone torride, on ne voit point de poissons volants, pas un marsouin, pas une petite bonite. Et tout cela est contre vous, car je n'ai rien à vous dire.

18 mars.

Je l'ai juré et ne m'en veux pas dédire, je vous écrirai tous les jours. Le vent fraîchit beaucoup hier au soir et nous avons couru cette nuit comme des perdus.

La hauteur s'est trouvée de 18° 16'. Je ne sais pas encore trop bien ce que c'est que la hauteur, mais le père de Fontaney m'a promis de me l'apprendre en quatre jours, et je la prendrai de mon chef. La savez-vous prendre, vous qui parlez ? Je ne m'y fie pas. Je m'aperçois tous les jours que vous savez des choses dont vous ne dites pas un mot. Ainsi à mon retour je ne me vanterai pas de savoir un point que vous ignoriez, si ce n'est quelques paroles siamoises. Au moins soyez content : je vous abandonne toutes les langues de l'Europe ; laissez-moi une demi-douzaine de caractères orientaux. Encore ne prétends-je m'en servir qu'à cinq ou six mille lieues de vous.

Le père Le Comte (28) a fait une fort jolie exhortation, car nous en avons tous les dimanches, et si on nous fâchait, nous en aurions tous les jours. Il y a ici plus d'un orateur. Le zèle est grand dans les prédicateurs et la docilité extrême dans les auditeurs. Il n'y a pas un mousse sur notre vaisseau qui ne veuille aller en paradis : cela supposé, le moyen que les sermons ne soient pas bons ?

19 mars.

Un brouillard fort épais. Il nous garantit des ardeurs du soleil, mais il est malsain et fait mal à la gorge. Il empêche aussi de prendre la hauteur, parce qu'il n'y a point d'horizon quand on ne voit pas plus loin que son nez. Nos pilotes, suivant leur estime, nous croient à 16° 30', c'est à dire par le travers des premières îles du Cap-Vert. Nous n'avons pas encore vu un oiseau ni un poisson. On ne sait ce que cela veut dire, mais enfin nous allons toujours notre route, nous ne manquons de rien dans le vaisseau ; huit cents lieues en seize jours : vous devez être content. J'ai un peu discontinué le portugais. On ne saurait étudier deux heures de suite sur la mer, et la tête est bien faible quand le cœur est fade, car il est encore fade de temps en temps, et les marins eux-mêmes sentent je ne sais quoi qui les rend pensifs. L'infatigable M. Vachet, lui qui a passé la ligne cinq ou six fois en sa vie, est aussi triste qu'un autre. Il a fallu le saigner, le purger : on n'oublie rien après lui. Nous serions bien embarrassés s'il nous laissait à moitié chemin, et il faut bien qu'il nous introduise à Louvo (29). Pour moi je ne sais point de remèdes : je me suis contenté de rompre le carême, et du reste, quand j'ai mal à la tête, je prends patience. Ne sommes-nous pas trop heureux d'avoir des habits de drap en pleine zone torride ? Dans quatre jours nous aurons le soleil à pic. Il vient à nous gravement et nous allons à lui le plus vite qu'il nous est possible.

20 mars.

À 15° vis à vis du Cap-Vert. Le brouillard se dissipe et le chaud vient. Notre gaillard est couvert d'une tente. On se promène : il y a toujours un peu de vent : bonne chère. M. de Vaudricourt ne s'enrichira pas à ce voyage : il lui meurt souvent des poules et des cochons, mais il en a fait une si grosse provision qu'il est difficile que nous en manquions. Fort bonne compagnie : on vit avec une liberté charmante. Notre ambassadeur prie Dieu les trois quarts du jour, et le reste, il veut qu'on se réjouisse. Les trompettes animent les repas. Un jour on danse aux chansons, le lendemain au violon, car n'on n'en avons qu'un. Quelquefois on fait des sauts périlleux. On parie à qui sera plus tôt au haut du perroquet du grand hunier. Les soldats font l'exercice. Les jésuites et les missionnaires, ou regardent les astres, ou font la méditation. Il y en a qui jouent aux échecs, d'autres au jeu des Rois (30). Eh bien, nous ennuyons-nous ? Et n'est-ce pas prendre son parti de bonne grâce ?

21 mars.

À 13° 8'. Il n'y a plus tant de brouillards, et tant pis : brouillard amène le vent. Nous avons cinq malades, tous de fluxion sur la poitrine ; ils sont en trois jours à la mort. Les nuits sont beaucoup plus chaudes que les jours. On sent je ne sais quoi de si fade : il ne nous faut pas donner de confitures. De bon vinaigre, de bonne eau-de-vie, voilà ce qu'il nous faut, et point de raisonnement. L'expérience nous apprend que l'eau-de-vie rafraîchit. Cela m'a fait songer plus d'une fois à ma mère qui avait banni de sa maison clou, muscade, girofle, et à peine laissait-elle passer le sel, de peur que son fils, l'enfant gâté, ne se sentît échauffé. Que dirait-elle en le voyant vivre de merluche, de hareng, d'anchois, et sur le tout un petit trait d'eau-de-vie ? Nous allons nous rafraîchir en mangeant du poisson : nous venons de voir des dorades. Ce sont les plus beaux animaux du monde, de toutes couleurs, gros comme deux bons brochets. Leurs écailles dans l'obscurité jettent du feu, à ce qu'on dit et à ce qu'on croit voir, et ce soir la mer en était couverte. Si elles s'amusent à nous suivre, nos filets nous en feront raison.

22 mars.

Voici la première fois que nous avons vu le calme. La mer était cette nuit comme un étang bien uni, pas une lame. M'entendez-vous ? Si vous ne m'entendez pas, cherchez. Le vent est un peu revenu avec le jour, mais c'est bien peu. Voici les approches de la ligne dont on nous a tant menacés. Il faut s'attendre à languir pendant quatre ou cinq cents lieues, et pourvu que le vaisseau gouverne toujours, nous ferons au moins un degré par jour. Suivant ce calcul, dans douze jours à la ligne, et de la ligne, un bon mois pour aller au cap de Bonne-Espérance. On ne saurait y être moins de huit jours pour faire de l'eau et du bois ; c'est pour en partir au commencement de mai. Il faut au plus deux mois pour aller du Cap à Bantam (31), et de Bantam à Siam, c'est une promenade, pourvu qu'elle se fasse avant le mois de septembre. M. Thévenot a donné de belles cartes marines aux jésuites : il les a fait copier sur celles qui sont dans la bibliothèque du roi. Nos pilotes les ont trouvées bonnes, mais ils se mettent à genoux devant les cartes de M. Vachet. Tout le monde est après à les copier, car M. Vachet n'est pas avare de son bien, et s'il était bien riche, il serait bon avec lui. Il est franc missionnaire et ne demande qu'à faire plaisir.

Nous voyons enfin des poissons, des marsouins, des dorades, des requins. Les dorades sont charmantes. Elles sont or, argent et azur, nous espérons bientôt voir si elles sont aussi bonnes que belles. Un matelot d'un bras nerveux a dardé une tortue et l'a percée de part en part ; nous en tâterons demain. On dit que c'est un mâle et qu'il ne sera pas trop bon. Le nord-est est revenu ce soir et du train que nous allons, nous ferons trente lieues par jour, chose peu ordinaire dans ces mers. Mais aussi ne comptons-nous pas sur ce qui arrive ordinairement. A-t-on jamais ouï dire qu'on ait fait mille lieues d'un même bord ? Nous ne ferons peut-être trois ou quatre milles sur le même ton. Ton n'est pas un terme fort marin ; c'est qu'en apprenant le portugais, l'astronomie, la manœuvre et le reste, nous apprenons aussi la musique. Nous saurons tant de belles choses, si jamais vous nous revoyez. Ainsi nous passent les jours comme des moments.

23 mars.

C'est un fort triste manger qu'une tortue mâle. Nous en venons de tâter à toutes sauces, et toutes mauvaises à mon goût. Les officiers en léchaient leurs barbes. Si les bonites, dont ils font tant de cas, ne sont pas meilleures, je ne me soucie guère de leur poisson.

La hauteur était à midi de 10° 10'. Le vent est fort frais et nous allons par-delà nos espérances. Il ne fait point chaud, j'ai pourtant aujourd'hui le cœur un peu fade. C'est ma faute : je veux étudier, et il ne faut songer qu'à vivre quand on est si près de la ligne. Le père de Fontaney a fait la même sottise que moi. Il lit de l'algèbre. On a eu beau lui dire qu'il fallait se ménager. Nous nous consolons ensemble. Deux jours à dormir et à ne rien faire nous remettrons sur pied.

Nous voyons dans les airs des fous et des margots. S'ils viennent à portée, les fusils sont prêts.

24 mars.

Oh, pour cette fois-ci, il faut battre la calabreBattre le pavé, vagabonder. Calabre est une corruption de calade, terme de manège par lequel en désigne la pente d'un terrain où l'on fait descendre un cheval au petit galop, pour lui assouplir les hanches. (Charles Nisart, De quelques parisianismes populaires et d'autres locutions non encore ou mal expliquées, Gand, 1875, p. 25). D'où vient cette façon de parler ? Est-ce qu'il y a des campagnes en Calabre ? Je n'ai absolument rien à vous dire et ne puis me sauver qu'en vous faisant la peinture de la vie que nous menons. Elle est délicieuse. Notre conscience est en repos : comment pourrions-nous faire pour la troubler ? Les occasions sont un peu éloignées. Nous faisons fort bonne chère. Ce n'est pas la table de M. le M. de S. (32), mais on a faim et la mer influe dans tout ce qu'on mange un petit sel qui fait merveilles. On dort sous la pompe, et quand de quatre heures en quatre heures on change le quart et que la moitié de l'équipage va veiller pendant que l'autre va dormir, le grand bruit peut bien éveiller, mais on se rendort aussitôt. Quant à la conversation, on l'a telle qu'on la veut avoir, et il y a bien de petites villes en France où il n'y a pas tant de gens d'esprit que dans notre vaisseau. M. l'Élu, M. l'Assesseur, et même souvent M. le Lieutenant-général ne tiendraient pas contre nous. Je voudrais bien qu'ils vinssent disputer de philosophie, qu'ils nous fissent un défi sur l'histoire, qu'ils nous montrassent la barbe des satellites de Jupiter : comme ils seraient repoussés à la barricade ! Sérieusement nous n'avons ici qu'à souhaiter. Pour moi qui ne sais pas grand-chose quand je ne vous ai pas à mon côté, je trouve ici une demi-douzaine de Théophiles. J'explique du portugais avec le père Visdelou, M. Basset m'apprend ce que c'est que les Ordres Sacrés, je regarde dans la lune avec le père de Fontaney, je parle du pilotage avec notre enseigne Chamoreau, qui en sait beaucoup, et tout cela en passant, sans empressement, en se promenant. Et quand je me veux faire bien aise, je fais venir M. Manuel (33) l'un de nos missionnaires, qui a la voix fort belle et qui sait la musique comme Lully. Vous savez si j'aime la musique, et cela ne s'oppose point au séminaire. Qu'est-ce que le paradis, qu'une musique éternelle ? Nous chantons des airs de dévotion, qui sont aussi beaux que Roland. Après cela, plaignez-vous encore ces pauvres gens qui vont si loin ? Ne nous plaignez pas : nous ne songeons point à vous, ne songez point à nous. Contents de nous-mêmes et tranquilles au milieu des eaux, nous ne comptons pour rien le reste de l'univers, et dans notre petite république, nous avons de quoi faire notre bonheur. J'oublie la principale de mes occupations : j'entretiens souvent M. V. (34) Il m'instruit peu à peu de tout ce qu'il faut que je sache, et j'espère en arrivant à Siam connaître grossièrement les personnages avec qui nous aurons à traiter. Il y aura peut-être quelques coups de pinceau à donner aux portraits qu'il m'en fait : chacun voit par ses yeux, mais enfin la matière sera dégrossie et nous ne serons pas tombés des nues. Vous ne connaissez pas M. V. et pour le connaître, il faut l'entendre parler d'affaires. Personne n'en parle mieux que lui. Il trouve des expédients à tout, et messieurs les ministres en ont été fort contents. Il est vrai que tout est perdu quand il veut faire le plaisant : c'est son faible et ce n'est pas son talent. Je l'écoute quand il parle sérieusement et quand il veut rire, j'ai des affaires.

Voici une nouvelle du jour. On m'apporte un poisson volant. Il ressemble à un hareng et il a deux petites ailes. Il y en a qui en ont quatre. Ils volent jusqu'à ce que leurs ailes soient sèches et les mouillent de temps en temps. Ces ailes sont d'une seule petite écaille blanche et transparente (35). Nous verrons ce soir s'il est aussi bon qu'on dit ; je ne me fie plus au goût des marins, ils ont toujours faim.

Nous sommes à 8° 50'.

25 mars.

On vient enfin de prendre une bonite. Elle ressemble à une grosse carpe (36). Je n'en mangerai point, parce que je mange de la viande : c'est une assez bonne raison, et il n'est pas juste qu'ayant quitté la merluche par nécessité, je retourne à la bonite par délice. Il est impossible de faire le Carême sur la mer. Le père de Fontaney a été obligé de faire comme moi. Il n'y a que M. le chevalier de Chaumont qui le puisse soutenir, et encore ne mange-t-il le soir qu'un petit morceau de biscuit, plus admirable en cela qu'imitable. Les plus missionnaires ne songent pas seulement à jeûner. C'est un grand exemple : nous devrions être excités au bien, mais nous n'en avons pas la force de corps ni même d'esprit.

La hauteur s'est trouvée de 7°. On voit force poissons volants et des dorades qui s'élancent de la mer pour les attraper.

M. l'abbé de Chayla a fait l'exhortation. Elle était de fort bon sens, familière, propre à des matelots à qui il faut se faire entendre. C'est un homme jusqu'ici admirable, qui se donne à tout, toujours après les autres. Nous ne savons point encore le parti qu'il prendra dans les Indes, mais s'il se consacre aux missions, ce sera un bon ouvrier ; il a le zèle et la capacité.

26 mars.

On a fait aujourd'hui la fête de l'Annonciation. Beaucoup de gens ont fait leurs dévotions, et de bonne foi. Il n'y a point ici de tartuffes. Nous sommes à six vingts lieux de toutes terres, il n'y a point de raillerie. Le père Visdelou a fait une jolie exhortation, et de bonne grâce : c' est un fort joli petit homme, il a des tons qui vont au cœur. J'aime tous les jésuites qui sont ici. Ils sont tous honnêtes gens, mais le Fontaney et le Visdelou laissent les autres bien loin derrière. Le Fontaney est la douceur même : il dit son avis simplement, et s'il est contredit, il prend le parti d'un de vos ami qui aime mieux se taire que de disputer.

Grand bruit parmi les matelots. On a crié tout d'un coup : Voilà le diable, il faut l'avoir ! Aussitôt tout s'est réveillé, tout a pris les armes, on ne voyait que piques, harpons et mousquets. J'ai couru moi-même pour voir le diable, et j'ai vu un grand poisson qui ressemble à une raie, hors qu'il a deux cornes comme un taureau. Il a fait quelques caracols, toujours accompagné d'un poisson blanc, qui de temps en temps va à la petite guerre, et vient se remettre sous le diable, et entre ses deux cornes il porte un petit poisson gris qu'on appelle le pilote du diable, parce qu'il le conduit et le pique quand il voit du poisson ; et alors le diable part comme un trait (37). Je vous conte tout ce petit manège parce que je viens de le voir. Nous avons vu aussi quantité de souffleuxPetites baleines pas plus grosses qu'une chaloupe (Journal de l'abbé de Choisy, 4 octobre 1685)..

À 6° de la ligne.

27 mars.

Quel horrible chaud il a fait cette nuit ! On est bien embarrassé : on n'oserait laisser sa fenêtre ouverte de peur du sereinSelon Littré, le serein est une privation de la vue causée par la paralysie de la rétine ; ainsi dite parce qu'une opinion populaire attribuait la paralysie à une goutte d'humeur qui tombait sur l'œil, mais sereine, limpide, parce qu'en cette affection la transparence de l'œil n'est pas troublée., qui sans façon rend un homme paralytique, et quand elle est fermée on crève. Je me suis relevé plusieurs fois pour prendre l'air. C'est une manière de chaud qu'on ne connaît point dans votre Europe. On ne sait que faire ni où se mettre. Il a fait ce matin une petite pluie ; j'étais ravi de me sentir un peu mouillé. Mais on m'a dit que ces petites pluies engendrent des vers : je rentre d'abord dans ma coquille. Messieurs de la Maligne se sont approchés fort près. Ils sont tous gaillards, mais ils n'ont plus que quatre moutons, les autres sont morts. C'était de méchants moutons de Brest. Les nôtres sont de la Rochelle et se moquent de la tangue et du roulis. La hauteur est de 5°. Nous faisons un petit degré par jour, nous n'en demandons pas davantage jusqu'à ce que la ligne soit passée. Un de nos pilotes s'est avisé qu'il y a sur notre route, à quatre degrés de la ligne, une petite île, qui n'est qu'une roche de trois lieues de long à fleur d'eau, et comme nous étions à midi à 5 degrés, on pouvait craindre pendant la nuit d'aller se briser contre la roche. Là-dessus, on a fait le signal à la Maligne d'arriver. M. Joyeux qui a été aux Indes, a été consulté, et la résolution a été prise de mettre à la cape à minuit et d'attendre le jour pour suivre la route sans craindre la roche, qu'on reconnaît de loin aux brisants de la mer.

28 mars.

À la pointe du jour nous avons remis à la voile et n'avons point trouvé d'île ni de roche dans toute la journée. Il faut que nous l'ayons laissée à l'est ou à l'ouest, car quoique le brouillard ait empêché de prendre hauteur, nous jugeons par l'estime qu'il n'y a pas quatre degrés d'ici à la ligne. Le soleil ne s'est presque pas montré. Il fait un chaud étouffant, il a un peu plu et nous allons toujours notre petit train. On a harponné un marsouin qui s'est désharponé en se débattant, mais il en mourra. La mer était rouge de son sang, et tous ses camarades le suivaient pour le manger. Ils en usent ainsi avec les pauvres blessés, et parmi eux, malheur à qui verse du sang. On a pris deux petits requins. Ce sont des animaux qui ont la gueule sous le menton, et pour mordre, il faut qu'ils se tournent à moitié sur le dos. L'équipage les trouvera bons.

29 mars.

Je vous avais prié d'envoyer des bonnets de Saint-Germain (38) à M. Desclouzeaux, intendant de Brest : ne l'avez-vous point oublié ? C'est un homme qui mérite qu'on se souvienne de lui, et d'ailleurs, c'est servir le roi d'ôter les fluxions à un homme qui le sert bien.

Nous avons été toute la nuit en calme, et ce matin le vent est bien petit. Les voiles battent contre les mâts. Demandez à M. de Langeron quel signe c'est (39). Nous devons cette après-dînée rencontrer le soleil : il se fait bien sentir. Notre pompe sent bien mauvais. Voilà encore de quoi consulter les marins. Pour moi, quand j'ai quelque difficulté sur la manœuvre, je consulte un petit cadet nommé Beauregard, fils d'un commissaire de marine (40). Vous qui aimez les gens appliqués à leur métier, vous vous accomoderiez assez bien de lui. Il n'a pas vingt ans et a fait six campagnes, et l'année passée eut un bon coup de mousquet au travers du corps ; et cependant cela n'est pas encore garde-marine. Le mérite ne suffit pas pour faire fortune, il faut un patron pour le faire connaître. Oh quel chaud étouffant ! On ne saurait s'appliquer à rien, et pour avoir la force de vous écrire, il faut que j'y aie bien du plaisir. J'entends grand bruit. On hisse toutes nos voiles. Le vent est revenu : Dieu nous le conserve, et nous serons bientôt à la ligne. Nous croyons être aujourd'hui précisément sous le soleil, mais il est impossible de prendre hauteur.

30 mars.

Le vent a été bon jusqu'à neuf heures du matin : nous faisions deux lieues par heure. Le calme est revenu dès que le soleil a été le maître. Nous l'avons vu de votre côté, il est entre vous et nous. Il va au nord et nous au sud, et à mesure que nous nous éloignerons l'un de l'autre, les vents et la fraîcheur reviendront.

31 mars.

Le calme est profond et le chaud fort honnête, surtout la nuit. Nous avions du vent ce matin, mais il était contraire : il a fallu mettre le cap au sud-ouest. Il vient de temps en temps des grains à la faveur desquels on avance un peu. Le tonnerre se fait entendre, la pluie vient, le vent tombe, et nous ne faisons plus que virer. J'ai pris ce soir une bonne leçon d'étoiles. Que la CaniculeLa plus brillante des étoiles fixes, aussi nommée Sirius et Étoile du Chien, parce qu'elle fait partie de la constellation du Grand Chien. (Littré). est brillante ! Je l'aime mieux que Jupiter, et Vénus elle-même à peine à se soutenir. Je veux vous épargner et ne pas seulement nommer ces belles étoiles antartiques que vous ne verrez que dans les terres australes, où votre empire vous attend. Nous ne voyons plus l'Étoile du NordDernière étoile de la queue de la Petite Ourse, également appelée Étoile Polaire., mais aussi nous contemplons à notre aise la Croix du SudÉgalement appelée la Croisade, il s'agit d'une constellation qui est vers le pôle antarctique. Elle est composée de quatre étoiles, disposées à peu près en croix, ou comme les angles d'un losange. Cette constellation tourne autour du pôle austral, comme l'Ourse tourne autour du pôle arctique. On se sert de la Croisade dans l'hémisphère austral, pour discerner le pôle, comme on fait dans l'hémisphere septentrional à l'égard de la petite Ourse. (Dom Pernetty : Journal historique d'un voyage fait aux îles Malouines en 1763 et 1764)..

PAGE SUIVANTE - AVRIL 1685

NOTES

1 - Louis de Courcillon, abbé de Dangeau (1643-1723), qui fut le fidèle ami de l'abbé de Choisy. C'est à lui que ce journal s'adresse… 

2 - Jusqu'en 1674, les bateaux portaient généralement des noms d'oiseaux, d'animaux, ou de saints. A partir de cette date, un décret de Louis XIV leur imposa des noms en fonction de leur tonnage. L'Oiseau fut construit en 1670 par Hendrick, dans les chantiers de Dunkerque. Il s'agissait d'un vaisseau de 600 tonneaux et de 40 canons (l'abbé de Choisy indique 46). Son équipage était le suivant :

La Maligne était une frégate légère de 250 tonneaux et de 30 canons (l'abbé de Choisy indique 24 et Forbin 33). Elle était commandée par M. de Joyeux d'Oléron, lieutenant de vaisseau, et avait pour lieutenants MM. du Tertre et de Saint-Villiers.

Outre l'ambassade, ces navires transportaient une cargaison de 100 000 livres pour le compte de la Compagnie des Indes orientales, dont 5 000 livres revenaient au sieur de Vitry-la-Ville, pour deux caisses de corail. (Source : Julien Sotas, Histoire de la Compagnie Royale des Indes orientales, 1664-1779, 1905, pp. 106 et 140).

ImageL'Oiseau et la Maligne. Détail d'une carte établie par le R.P. Placide.
ImageReprésentation de quelques vaisseaux avec la marque de leur dignité – Dessin de Puget. 

3 - Ce n'est pas en qualité d'ambassadeur que Chaumont commandait l'escadre, mais en tant que marin. Il avait servi dans le Levant et avait le grade de capitaine de vaisseau. 

4 - Voir dans la section « Les personnages » la page consacrée au chevalier de Forbin

5 - La lieue était une unité de longueur assez imprécise, qui variait selon les régions. La lieue de Paris représentait environ 3,9 km. Dans son ouvrage Du royaume de Siam (1691, I, p. 6), La Loubère évoque la lieue des navigateurs valant 1/5e de degré de latitude, soit environ 5,5 km. 

6 - Malgré ses manœuvres, l'abbé de Choisy n'obtint pas le poste d'ambassadeur appointé qu'il désirait. Il dut se contenter d'être nommé coadjuteur, ambassadeur en second, après le chevalier de Chaumont, et à ses propres frais. Déjà couvert de dettes, il se ruina encore davantage pour réunir les fonds nécessaires à son expédition. Mes affaires en ont été dérangées dix ans durant, écrira-t-il plus tard. (Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV, 1727, p. 36). Le chevalier de Forbin nous renseigne exactement sur les passagers de l'Oiseau et de La Maligne (Mémoires du comte de Forbin, 1730, I, pp. 76 et suiv.) : M. de Chaumont, qui, pour relever la majesté de l'ambassade, songeait à se faire un cortège qui pût lui faire honneur, et qui avait jeté les yeux sur un certain nombre de jeunes gentilshommes qui devaient l'accompagner, me proposa ce voyage. (…) Sur la fin du mois de février, tout étant prêt pour le départ, M. de Chaumont et M. l'abbé de Choisy se rendirent à Brest, ils s'embarquèrent sur le vaisseau nommé l'Oiseau, commandé par M. de Vaudricourt, et avec eux les ambassadeurs du roi de Siam, six pères jésuites, savoir, les pères de Fontaney, Tachard, Gerbillon, Le Comte, Bouvet et Visdelou, que le roi envoyait à la Chine en qualité de mathématiciens : quatre missionnaires, parmi lesquels étaient MM. Le Vacher et du Chayla, et une suite nombreuse de jeunes gentilshommes qui firent volontiers le voyage, ou par curiosité, ou comme nous l'avons dit, dans la vue de faire plaisir à M. l'ambassadeur. Tout le reste de l'équipage qui ne pouvait avoir de place sur l'Oiseau, fut reçu dans une frégate nommée la Maligne : elle était de trente-trois pièces de canon, et commandée par M. Joyeux, lieutenant du port de Brest, qui avait fait plusieurs voyages aux Indes. Les deux ambassadeurs du roi de Siam cités par Claude de Forbin étaient Okkhun Pichaï Yawatit (ออกขุนพิไชยวาทิต) – Khun Pichaï Walit dans la plupart des relations – et Okkhun Pichit Maïtri (ออกขุนพิชิตไมตรี), qui arrivèrent en France en octobre 1684 et furent présentés à Louis XIV à Versailles le 27 novembre. Ils déclarèrent venir à la demande du roi Naraï pour prendre des nouvelles de la précédente ambassade. C'est ainsi qu'ils apprirent que l'ambassadeur Okphra Pipat Racha Maïtri (ออกพระพิพัฒน์ราชไมตรี), et ses seconds, Okkhun Sri Wisan (ออกขุนศรีวิสาร) et Okkhun Nakhon Sri Wichaï (ออกขุนนครศรีวิชัย), partis de Siam en août 1681, avaient péri corps et biens dans le naufrage du vaisseau le Soleil d'Orient lors d'une tempête au large de l'île de la Réunion vers la fin de la même année. Manœuvré par un équipage de 132 hommes, L'Oiseau transportait 77 passagers.

7 - Il s'agit là d'une confusion assez fréquente dans les relations de l'époque, dénoncée par le chevalier de Forbin (op. cit. p. 102) : Je ne saurais m'empêcher de relever encore ici une bévue de nos faiseurs de relations. Ils parlent à tout bout de champ d'une prétendue ville de Siam, qu'ils appellent la capitale du royaume, qu'ils ne disent guère moins grande que Paris, et qu'ils embellissent comme il leur plaît. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que cette ville n'y subsista jamais que dans leur imagination, que le royaume de Siam n'a d'autre capitale que Odia ou Joudia, et que celle-ci est à peine comparable pour la grandeur à ce que nous avons en France de villes du quatrième et du cinquième ordre. Ce que l'abbé désigne sous le nom de Siam est la ville d'Ayutthaya, ou plus précisément Phra Nakhon Sri Ayutthaya (พระนครศรีอยุธยา).  

8 - L'abbé de Choisy avait envisagé d'emmener avec lui un chirurgien, un peintre, un astronome et un chimiste. L'état de ses finances l'obligea à réviser ses ambitions à la baisse et il put seulement engager un jeune peintre, qui malheureusement lui fit faux bond au moment du départ. Nul doute que sans cette désertion de dernière minute, nous disposerions d'une passionnante iconographie. 

9 - Voir dans la section « Les personnages » la page consacrée au père Tachard

10 - Bénigne Vachet (1641-1720), missionnaire. Le chevalier de Forbin et le chevalier de Chaumont orthographient Vacher, ou le Vacher. On pourra consulter la biographie de ce missionnaire sur le site des Missions Étrangères de Paris : Bénigne Vachet

11 - François de Langlade, abbé du Chayla (1647-1702). L'abbé de Choisy orthographie Chaila, et le chevalier de Forbin Chailas. Ce prêtre, qui mourra en 1702 assassiné par les camisards au Pont-de-Montvers dans les Cévennes, est devenu bien malgré lui un personnage de roman. Eugène Sue, puis Dumas, et peut-être d'autres moins célèbres avant eux, l'ont doté d'un passé de martyre qui relève entièrement de la fiction littéraire. La légende veut que l'abbé du Chayla ait été persécuté au Siam, et que plus tard, ayant été nommé inspecteur des missions du Bas-Languedoc, il ait reproduit sur les protestants des Cévennes les traitements qu'il avait lui-même subis de la part des Siamois. On peut encore lire aujourd'hui sur Wikipédia : Ses méthodes, inspirées de celles qu'il a vues et subies au Siam, en font rapidement une personnalité haïe de la communauté protestante majoritaire dans la région.

Tout ceci est entièrement faux. Eugène Sue avait esquissé cette biographie truffée d'inepties, d'approximations et de contre-vérités : Lorsqu'il eut atteint vingt-cinq ans, ne pouvant combattre avec les armes terrestres, mais plus que jamais avide de périls, l'abbé du Chayla, agrégé aux séminaires des Missions Étrangères, fut envoyé missionnaire au Siam.

Il arriva aux Indes dans les conjonctures les plus difficiles. Outré du zèle envahisseur de quelques-uns des prédécesseurs de l'abbé, le roi de Siam en avait fait supplicier plusieurs. L'entrée de ses États était défendue aux chrétiens sous les peines les plus sévères. Exalté par tant de dangers, ambitionnant les palmes du martyre, l'abbé du Chayla trompa la surveillance des Siamois. Au risque de sa vie, il prêcha la religion catholique parmi ces peuples, et vivifia les germes de la foi que les premiers missionnaires avaient semés dans l'âme d'un grand nombre d'idolâtres.

Les conversions furent rapides et nombreuses ; son austérité et son courage excitèrent l'admiration des Indiens. Des traîtres livrèrent l'abbé aux soldats du gouverneur de Bankam ; malgré sa qualité de missionnaire français qui devait le garantir de tout mauvais traitement, l'abbé fut torturé de la manière la plus exécrable.

Toute sa vie il porta les cicatrices de ces terribles blessures : on l'avait morcelé avec des tenailles rougies au feu pour le forcer à renier son dieu ; l'intrépide missionnaire lassa la férocité de ses bourreaux. (Sue, Jean Cavalier ou Les fanatiques des Cévennes, 1864, p.27).

Alexandre Dumas père, guère soucieux lui non plus de vérité historique, avait reproduit ces absurdités et, en bon romancier, en rajoutait même un peu dans le pathétique : Trois mois après, il était pris, conduit devant le gouvernement de Bankan ; là, il avait été placé entre l'abjuration et le martyre ; mais le vaillant soldat du Christ, au lieu de renier sa foi, avait glorifié le nom du Seigneur, et, livré au bourreau pour être torturé, avait souffert tout ce que le corps de l'homme put supporter sans mourir ; si bien que la colère s'était lassée avant la résignation et la patience, et que, les mains mutilées, la poitrine sillonnée de blessures, les jambes brisées par les entraves, il s'était évanoui et on l'avait cru mort. Alors, les bourreaux l'avaient suspendu par les poignets à un arbre, le laissant sur la route comme un exemple terrible de la justice de leur roi. (Louis XIV et son siècle, 1845, II, p.355).

Les auteurs protestants ont repris ces affirmations et ont donné de l'abbé le portrait d'un tortionnaire sadique qui suppliciait dans sa cave, avec des trésors de raffinement, les malheureux hérétiques tombés sous sa griffe : Ayant bravé les plus atroces supplices dont il portait la trace indélébile sur sa face mutilée et sinistre, il avait appris chez les barbares l'art de varier les tortures et de faire souffrir. Il ne dédaignait pas de faire lui-même l'office de bourreau. (...) Quand on lui amenait une bande de prisonniers, il faisait ouvrir avec des haches une poutre dans toute sa longueur, puis dans cette longue entaille tenue béante, il faisait placer les pieds des prisonniers. Lorsque toute une grappe humaine était ainsi disposée le long du baliveau, on laissait le bois se resserrer ; des chevilles enfoncées de distance en distance maintenaient dans cet étau les membres meurtris des malheureuses victimes. On appelait ceps ces chaînes d'un nouveau genre. Pendant que cette épouvantable opération s'accomplissait, l'abbé du Chayla s'amusait à tenir en éveil les patients. Aux uns, il arrachait avec des pinces le poil de la barbe et des sourcils ; aux autres, c'était les ongles qu'il tirait avec des tenailles. À ceux-ci, il plaçait des charbons ardents dans les mains qu'il maintenait fermées jusqu'à ce que la braise fût éteinte. À ceux-là, il enveloppait les doigts dans du coton imbibé d'huile ou de graisse, et y mettait le feu, le laissant brûler jusqu'à ce que les flammes eussent dévoré les chairs jusqu'aux os. (Jules Rouquette, Jean Cavalier, le héros des Cévennes, 1892, p.50-51).

Il faut rétablir la vérité : accompagnant à sa demande et à ses frais l'ambassade du chevalier de Chaumont, sans doute grâce à l'intercession de l'abbé de Choisy, venu et reparti avec elle pour son seul et unique séjour en Asie, l'abbé du Chayla ne passa que trois mois au Siam en 1685 et n'y fut bien entendu jamais torturé. Le roi Naraï faisait preuve d'une grande bienveillance envers les chrétiens et les étrangers en général. Qu'en est-il des tortures infligées aux protestants qu'il retenait prisonniers dans les caves de sa maison de Pont-de-Montvert ? La description de ces supplices paraît tout de même largement exagérée. Toujours est-il qu'en 1702, Abraham Mazel et Esprit Séguier, deux chefs camisards, organisèrent une expédition pour assassiner l'abbé. Le récit de sa mort par Alexandre Dumas balance entre l'édifiant et le ridicule :

Une portion de la troupe se mit en quête, tandis que l’autre veillait à ce que personne ne sortît. Les prisonniers furent bientôt retrouvés, car se doutant que c’étaient leurs frères qui venaient à leur secours, ils les appelèrent à grands cris. On les tira de leur cachot où depuis huit jours ils demeuraient, les jambes prises entre des poutres fendues. C’étaient trois jeunes garçons et trois jeunes filles qu’on avait surpris au moment où ils allaient fuir de France. On les retrouva enflés par tout le corps, ayant les os à demi brisés et ne pouvant plus se soutenir sur leurs jambes.

À la vue de ces martyrs, la colère et la haine des assaillants redoublèrent, si c’était possible. Les cris : Au feu ! au feu ! se firent entendre, et en un instant les bancs, les chaises, les meubles entassés dans l’escalier et à la porte de la salle basse furent enflammés à l’aide d’une paillasse étendue sur tout ce bûcher.

Cependant l’abbé, sentant les flammes monter jusqu’à lui, avait, à la prière d’un de ses valets, essayé de fuir par la fenêtre. Mais les draps dont il se servait pour descendre étant trop courts, il avait été obligé de sauter à terre d’une assez grande hauteur, et en tombant s’était cassé la jambe. Il ne put donc que se traîner jusqu’à un angle de murailles où il essaya de se cacher, mais où bientôt la réverbération de l’incendie, en l’éclairant, le dénonça à ses ennemis. Alors il se vit enveloppé d’un seul élan ; un seul cri retentit : Mort à l’archiprêtre ! mort au bourreau ! Mais Esprit Séguier accourut, étendit les mains sur lui et s’écria :

— Rappelez-vous les paroles du Seigneur. Il veut, non pas que le pécheur meure, mais qu’il vive et se convertisse.

— Non, non, s’écrièrent toutes les voix, non ! qu’il meure sans miséricorde comme il a frappé sans pitié. À mort, le fils de Bélial, à mort !

— Silence, cria le prophète d’une voix qui dominait les autres, car voici ce que Dieu vous dit par ma bouche : Si cet homme veut nous suivre et remplir parmi nous les fonctions de pasteur, qu’il lui soit fait grâce de la vie qu’il consacrera désormais à la propagation de la vraie croyance.

— Plutôt mourir mille fois, dit l’archiprêtre, que de venir en aide à l’hérésie.

— Meurs donc, s’écria Laporte en le frappant de son poignard ; tiens ! voilà pour mon père que tu as fait brûler à Nîmes.

Et il passa le poignard à Esprit Séguier.

L’archiprêtre ne poussa pas un cri ; on eût pu croire que le poignard s’était émoussé sur sa robe, si l’on n’eût vu couler de sa poitrine à terre une traînée de sang. Seulement il leva les mains et les yeux au ciel en prononçant ces paroles du psaume de la pénitence : « Des profondeurs de l’abîme j’ai crié vers vous, Seigneur, écoutez ma voix. »

Alors Esprit Séguier leva le bras et le frappa à son tour en disant :

— Voilà pour mon fils que tu as fait rouer vif à Montpellier. »

Et il passa le poignard à un troisième fanatique.

Mais le coup n’était pas encore mortel. Seulement un autre ruisseau de sang se fit jour et l’abbé dit d’une voix plus faible : « Délivrez-moi, ô mon Sauveur, des peines que méritent mes actions sanglantes, et je publierai avec joie votre justice. »

Celui qui tenait le poignard s’approcha et frappa à son tour en disant :

— Voilà pour mon frère que tu as fait mourir dans les ceps.

Cette fois le coup avait porté au cœur ; l’abbé tomba en murmurant : « Ayez pitié de moi, mon Dieu, selon votre miséricorde. »

Et il expira.

Mais sa mort ne suffisait pas à la vengeance de ceux qui n’avaient pu l’atteindre vivant. Chacun s’approcha donc de lui et le frappa comme avaient fait les trois premiers, au nom de quelque ombre qui lui était chère et en prononçant les mêmes paroles de malédiction. Et l’abbé reçut ainsi cinquante-deux coups de poignard. (Louis XIV et son siècle, 1845, II, p.371 et suiv.)

ImageFrançois de Langlade, abbé du Chayla. Auteur anonyme.
ImageL'assassinat de l'abbé du Chayla. Illustration de Louis XIV et son siècle d'Alexandre Dumas. 

12 - Ferdinand Verbiest (1623-1688) missionnaire jésuite flamand. Il fut appelé en Chine par l'empereur K'ang-Xi qui le nomma président du Bureau des mathématiques. 

13 - Aujourd'hui Gournay-sur-Marne. L'abbé de Choisy orthographie Gournai. C'était là que résidait l'abbé de Dangeau, qui était également prieur de Notre-Dame de Gournay.

14 - Six ans plus tard, Robert Challe naviguera lui aussi vers les Indes orientales à bord de l'Oiseau. Ses impressions seront bien différentes de celles de l'abbé de Choisy : M. de Porrières (...) parla du gouvernail. Je lui dis que celui de l'Oiseau était dans le même état ; il me répondit qu'il était vrai, mais que le mal d'autrui ne guérissait point le sien. Il ajouta que ce vaisseau qui n'allait pas plus qu'une roche faisait perdre à l'Écueil et à toute l'escadre un temps précieux qu'un navire seul mettrait à profit. Il n'y avait rien à répondre là-dessus, étant très vrai qu'il va très mal, malgré tout ce que M. l'abbé de Choisy pouvait en dire dans sa relation, qui sur ce fait ne s'accorde pas du tout avec la vérité. (Journal d'un voyage fait aux Indes orientales, 1721, III, pp. 224-225). Et Robert Challe enfonce encore le clou : ... malgré ce qu'en a écrit M. l'abbé de Choisy, qui par une turlupinade aussi basse de fausse, dit dans son Journal de Siam que l'Oiseau va comme un oiseau : rencontre et jeu de mots, plus digne d'un pédant et d'un mauvais plaisant que d'un honnête homme. (Op. cit., I, p. 90) 

15 - L'abbé orthographie Porto Sancto. Une des quatre îles qui forment avec Madère, les îles Desertas et Selvagens un petit archipel portugais à un millier de kilomètres de Lisbonne.

ImageLe trajet de l'Oiseau.

16 - Héroïne de Polexandre, un roman précieux de Marin Le Roy de Gomberville (1600-1674), Alcidiane était la reine de l'Île Enchantée. Robert Challe, qui ne perdait jamais une occasion de lancer ses traits acérés contre l'abbé de Choisy, écrivait dans le Journal d'un voyage aux Indes orientales (I, pp. 107-108) : C'est dans ces îles de Canaries que Gomberville a posé la scène de son roman de Polexandre : roman d'une très édifiante lecture pour un ecclésiastique tel que M. l'abbé de Choisy, qui dit dans son Journal du voyage de Siam que s'il avait mis pied à terre, il aurait été saluer la belle Alcidiane. Est-ce à un homme de son caractère de lire cette sorte de livres ? Et s'il a lu celui-là étant jeune, est-il de son honneur de faire connaître qu'il s'en souvient ? Il a donné au public son journal de Siam ; je conviens qu'il a voulu plaisanter partout ; mais ses plaisanteries ne sont pas du goût de tout le monde. Ce qui pouvait convenir à un homme du siècle ne convient nullement à un homme de sa robe, et d'un ministère aussi saint que le sien. J'ai son livre, et je me suis fort trompé si avant la fin du voyage et de mon journal, nous n'avons lui et moi quelque dispute ensemble, malgré le respect sincère que j'ai pour lui.

Gomberville a pu poser ici la scène de son ridicule roman, et il l'a pu avec d'autant plus de fondement que plusieurs navigateurs et nos pilotes eux-mêmes assurent que, parmi ces îles Canaries, il y en a une qu'ils nomment San-Porandon, qui paraît dans des temps, et dans d'autres est invisible. Ils assurent même que cette île change de situation, paraissant quelquefois au nord, ensuite au sud, et qu'enfin elle fait le tour des autres. Si cela est, c'est une île flottante, ce que je ne crois nullement, et que je ne croirai point que je ne l'aie vu, ou du moins parlé à quelqu'un qui y ait été. Cependant tous les pilotes et les navigateurs l'affirment. On en croira ce qu'on voudra. Pour moi je n'en crois rien.

Alcidiane sera également l'héroïne d'un ballet de Charles-Louis Beauchamp, surintendant des ballets du roi, sur une musique de Lully. Les îles imaginaires étaient fort prisées au XVIIe siècle, indiquées sur les cartes du Tendre, près du fleuve des Confidences et du château des Soupirs…

ImageLe Royaume d'Amour, carte de 1650. 

17 - Jean Basset (1662-1707). On pourra consulter la biographie de ce missionnaire sur le site des Missions Étrangères de Paris : Jean Basset

18 - Louis Pécourt (1653-1729), danseur et maître de ballet, fut l'interprète celèbre des ballets de Lully et de Beauchamp. L'Estang, ou de l'Estang, ou encore de l'Estany, mort en 1739, fut également un danseur célèbre et un professeur renommé. Son nom figure le 12 janvier 1675 dans la liste du corps de ballet pour Thésée, opéra de Lully et Quinault.

19 - Sur cette galère. L'abbé pense-t-il au célèbre Que diable allait-il faire sur cette galère ? des Fourberies de Scapin, représentées pour la première fois en 1671 ?

20 - Ignace-Gaston Pardies (1636-1673), jésuite, géomètre et astronome de renom. 

21 - C'est par une ordonnance du 1er juillet 1634 que Louis XIII, suivant les observations de Ptolémée, fixa le méridien d'origine à l'île de Fer, la plus occidentale des îles Canaries. Faisons inhibitions et deffenses à tous pilotes d'hidrographie, compositeurs et graveurs des cartes ou globes géographiques d'innover, changer l'ancien établissement des Méridiens. Voulons que désormais ils aient à reconnaître le dit premier méridien en l'isle de Fer comme la plus occidentale des dittes isles et compter de là le premier degré des longitudes en tirant à l'Orient sans s'arrêter aux nouvelles intentions de ceux qui l'ont placé aux Açores sur ce que ce lieu aucun navigateurs auraient rapporté l'éguille n'avoir point de variation, étant certain qu'elle n'en a point en plusieurs autres endroits qui n'ont jamais été pris pour premier méridien... Les Hollandais, pour leur part, plaçaient le méridien d'origine à Ténérife. Toutefois, à l'époque du voyage de Siam, et depuis 1667, les géographes de Louis XIV avaient déterminé un autre méridien, celui de Paris, qui peu à peu allait supplanter celui de l'île de Fer. Mais ce n'est qu'en 1792, avec l'adoption du système métrique, que le méridien de Paris remplaça officiellement celui de l'île de Fer. Et il faudra attendre la conférence internationale de Washington D.C. en 1884 pour que la France adopte le méridien de Greenwich.

ImagePlanisphère terrestre ou sont marquées les longitudes, par M. de Cassini le fils (1696).
ImageLes îles Canaries. 

22 - La Cafrerie était le pays des Cafres, (non musulmans ou infidèles). C'est ainsi que l'on nommait aux XVIIe et XVIIIe siècles la partie de l'Afrique située au sud de l'équateur. 

23 - Il s'agit de l'île de Fionie (ou Fyn), île de l'archipel danois réputée pour sa fertilité. 

24 - François Bernier (1620-1688), fut médecin, philosophe et voyageur. Il devint le médecin d'Aurangzeb (1618-1707), empereur Moghol de l'Inde. L'empire de Bernier désigne l'Inde. 

25 - Ce mot qui signifie aussi n'est pas portugais, mais espagnol. 

26 - Fernão Mendes Pinto (1510-1583) voyageur portugais, auteur de Perigrinaçao, relation de ses voyages aux Indes orientales.

27 - En terme de jeu, la bête était la somme qu'on déposait lorsqu'on avait perdu un coup, et qui restait au jeu pour celui qui gagnera le coup suivant. Remonter sur sa bête, c'était gagner après le coup où l'on avait perdu, (où l'on avait fait la bête), et récupérer ainsi ce qu'on avait perdu. Flambeur invétéré, l'abbé a bien du mal à se départir de l'argot des joueurs. 

28 - Louis le Comte (1655-1729), l'un des six jésuites mathématiciens envoyés en Chine par Louis XIV. Auteur notamment des Nouveaux Mémoires sur l'État présent de la Chine (1696, 1697 et 1701). 

29 - Nom que les Européens donnaient à la ville de Lopburi (ลพบุรี), dans laquelle le roi Phra Naraï avait installé une de ses résidences.

30 - Sans doute un jeu de cartes. Littré évoque également un Roi qui parle, jeu de cartes joué au temps de Louis XIV. On trouve dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert les règles du jeu du Roi rendu. Rappelons que le 10 mars, l'abbé de Choisy, qui s'était ruiné au jeu dans sa jeunesse, écrivait : On ne joue point aux cartes, on ne jure point. Il semble que les bonnes résolutions se soient quelque peu émoussées. 

31 - Ou Banten. Ville et ancien sultanat d'Indonésie, à l'extrémité ouest de Java. Premier comptoir de la Compagnie Néerlandaise des Indes Orientales à Java. 

32 - Monsieur le Marquis de Seignelay : Jean-Baptiste Colbert (1651-1690). Fils du grand Colbert, il devint ministre de la marine, puis ministre d'État. 

33 - Étienne Manuel, né à Paris vers 1662 fut envoyé au Siam par les Missions-Étrangères où il était séminariste. Il fut ordonné prêtre à Ayutthaya en 1686, puis fut emprisonné pendant les persécutions qui suivirent la révolution de Siam en 1688. Libéré en 1690, il mourut en 1693 en Chine où il se rendait pour accomplir une mission. On pourra consulter la biographie de ce missionnaire sur le site des Missions Étrangères de Paris : Étienne Manuel

34 - Sans doute M. Véret, qui venait d'être nommé directeur de la factorie d'Ayutthaya et qui voyageait avec l'ambassade pour aller prendre ses fonctions. Il devait remplaçer à ce poste M. de Louvain, qui venait à peine d'être nommé deux mois plus tôt et se plaignait de devoir laisser la place à un nouveau venu de France qui n'a aucune connaissance de ces pays. (Lettre de M. de Louvain du 20 novembre 1685, citée par R. Lingat dans Une lettre de Véret sur la Révolution siamoise, T'oung Pao, vol. XXXI, 1934, p. 334). 

35 - De la famille des exocets, ces poissons vivent en bancs à la surface des mers chaudes. Ils ont de tous temps fasciné les voyageurs. En voici une autre description rédigée par Robert Challe : Nous sommes remplis de poissons volants, qui se jettent dans nos voiles. Ils tombent sur le pont en telle quantité que l'équipage en a presque autant qu'il lui en faut pour un repas toutes les vingt-quatre heures. Ces poissons restent ordinairement entre les deux tropiques, c'est-à-dire sous la zone torride. Plus on est proche de la ligne, plus il s'en trouve, et beaucoup plus la nuit que le jour. On ne le pêche point, il vient de lui-même se jeter dans les voiles, d'où il tombe, et meurt dans le moment, comme tout autre poisson de la mer, sitôt qu'il en est dehors. Quoiqu'on l'appelle poisson volant, ce ne sont pas des ailes qui le soutiennent en l'air ; ce sont ses nageoires, qui sont longues et revêtues d'un cartilage fort mince, qui portent tant qu'elles sont humides. Mais il retombe à l'eau sitôt que cette humidité est dissipée. Son vol n'est au plus que de deux cents pas, et il fuit devant un autre poisson nommé bonite, qui en est fort friand. Je parlerai tout à l'heure de celui-ci ; je reviens au poisson volant, qui n'est pas plus grand qu'un petit hareng. Son corps est tout couvert d'une écaille grise-brune, aussi petite que celle de la tanche ; sa chair est blanche, mais sèche. Il est bon lorsqu'on le mange à quelque sauce grasse, comme à l'huile et au vinaigre. Il m'a paru presque aussi bon que le hareng frais, ce qui est beaucoup dire. Ce petit animal n'a aucun repos, ni dans l'eau, ni dans l'air ; dans l'eau, à cause des bonites, et dans l'air, à cause des oiseaux (dont la mer est partout couverte, surtout dans les climats chauds) qui fondent sur lui avec plus de rapidité qu'un faucon ne fond sur une perdrix. Leur vol est si rapide qu'ils ne laissent dans l'air qu'une lueur blanche de leur passage, sans que l'oeil puisse distinguer l'oiseau. (Op. cit., I, pp. 235 et suiv.)

ImagePoissons volants. Gravure tirée des Grands Voyages de Bry.
ImagePoisson volant, gravure de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.
bonite

36 - Robert Challe évoque ce poisson dans le Journal d'un voyage aux Indes orientales : La bonite est faite comme le maquereau, la tête, la queue et le reste, mais il est trois à quatre fois plus gros et plus long, et n'a pas le corps marbré comme lui. Il est extrêmement gourmand, et à peine les lignes sont à l'eau qu'il se jette dessus. Nos matelots en ont pris une si grande quantité, toutes les fois qu'ils ont voulu pêcher, qu'ils ont été obligés d'en donner plus de la moitié aux cochons. Ce poisson est très bon à quelque sauce qu'on le mette. Je leur ai demandé pourquoi ils n'en salaient pas, puisqu'ils n'en auraient pas toujours de frais ? Louis Queraron du Port-Louis, qui fait son troisième voyage aux Indes, m'a répondu pour tous que ce n'était pas la coutume. Jugez là-dessus du génie du matelot breton.

Seigneur, tant de prudence entraîne trop de soin,
Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin.

C'est ce que dit Pyrrhus à Oreste dans l'Andromaque de Racine.

Pour moi, qui ne me module pas à la conduite du matelot, j'en ai fait mariner une cinquantaine, comme on marine le thon de la Méditerranée, c'est-à-dire que je les ai fait couper par tranches d'un bon pouce d'épaisseur, frire à l'huile dans la poêle, et mis en baril, que j'ai fait remplir de vinaigre, avec du sel et du poivre. Si je réussis, toute la table s'en trouvera bien. Nous en saurons des nouvelles dans douze ou quinze jours, voulant leur donner ce temps pour prendre le goût du marinage ; au contraire, elle n'en sera que meilleure pour mettre le soir dans les fèves de l'équipage. Elle est mêlée avec la graisse, ou si l'on veut, l'huile de la bonite, qui lui donne un fort bon goût, et qui est un poisson si gras que, loin que la friture ait diminuée, elle en a fort considérablement augmenté. (Op. cit., I, pp. 238-239). 

37 - Il est difficile de démêler la part de légendes et de superstitions véhiculées par les marins de l'époque de la réalité scientifique. Il faudra attendre Buffon au siècle suivant, et surtout Lacépède et son Histoire Naturelle des Poissons (1798) pour trouver une démarche véritablement scientifique dans l'étude de la faune marine.

ImageLa faune marine telle qu'elle était représentée à la fin du XVIe siècle.

38 - De la ville de Saint-Germain ? De la foire Saint-Germain ? De M. Saint-Germain ? Nous n'avons pas trouvé à quelle sorte de bonnets faisait allusion ici l'abbé de Choisy. Dans son édition annotée du Journal de Siam (Fayard, 1995), Dirk van der Cruysse suggère qu'il pourrait s'agir de cucuphes, également appelés calottes ou bonnets céphaliques. Un cucuphe était une espèce de bonnet piqué garni de poudres et d'essences céphliques, qu'on appliquait sur la tête des malades pour fortifier le cerveau contre la migraine et autres affections. (Encyclopédie méthodique, Panckoucke, Paris, 1742). 

39 - Joseph Andrault, comte de Langeron (1649-1711) était l'inspecteur chargé de superviser la construction des vaisseaux de Louis XIV. 

40 - Étonnant et tragique destin que celui de ce jeune cadet. Il fera partie de la douzaine de Français qui resteront au Siam après le départ de l'ambassade, et sera nommé major des troupes siamoises par le chevalier de Forbin. Gravement blessé lors de la révolte des Macassars, Beauregard sera sauvé par Forbin qui relate l'épisode dans ses Mémoires (op. cit. I, pp. 176-177) : M'étant approché du lit et ayant examiné ce jeune homme de plus près, je vis qu'il respirait encore, mais il ne parlait plus, et il avait la bouche toute couverte d'écume. Je lui trouvais le ventre ouvert, toutes les entrailles et l'estomac même qui étaient sortis pendaient en s'abattant sur les cuisses. Ne sachant comment faire pour lui donner quelque secours, car je n'avais ni remède ni chirurgien, je me hasardai de le traiter comme je pourrais. Pour cet effet, ayant accommodé deux aiguilles avec de la soie, je remis les entrailles à leur place et je cousis la plaie, comme j'avais vu faire dans de semblables occasions. Je fis ensuite deux ligatures que je joignis, et après avoir battu du blanc d'œuf que je mêlai avec de l'arack qui est une espèce d'eau-de-vie, je m'en servis pour panser le malade, ce que je continuai pendant dix jours. Mon opération réussit parfaitement bien, et Beauregard fut guéri. À la vérité, il n'eut jamais la fièvre ni aucun autre symptôme fâcheux. Je remarquai en lui remettant les entrailles dans le ventre qu'elles étaient déjà sèches comme du parchemin et mêlées avec du sang caillé. Mais tout cela n'empêcha pas la parfaite guérison qui suivit peu de jours après. Après le départ de Forbin, Beauregard sera nommé par Phaulkon gouverneur de Bangkok, puis envoyé à Mergui pour commander la garnison. C'est là qu'il se trouvera lors du coup d'État de 1688, assiégé dans Mergui, puis s'embarquant précipitamment avec les troupes françaises de Du Bruant pour échapper à la fureur des Siamois. Le navire en déroute se trouvant à court de provision sur la côte de Martaban, Beauregard sera envoyé à terre avec le père d'Espagnac, jésuite, et quatre soldats, pour acheter des vivres. Hélas, les six Français seront faits prisonniers par les Pégouans, et leur navire sera contraint de lever l'ancre et de les abandonner. François Martin rapporte dans ses mémoires le témoignage d'un marchand qui, étant passé par Pégou, indiquait que les prisonniers avaient été condamnés à mort, puis que leur peine avait été commuée en esclavage à vie. D'autres témoignages assuraient que Beauregard et d'Espagnac étaient morts en 1692, ayant succombé aux mauvais traitements. 

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