JUIN 1686

Page de juin 1686

1er juin.

Voici bien des nouvelles. On voit terre. Le vent est forcé, on a pris le ris de la misaine. L'air est furieusement embrumé et l'on ne sait où nous sommes. Nous croyons avoir dépassé les Açores et en être plus de quarante lieues à l'est et cependant il faut bien que ce soit ou la Tercera, ou l'île de Flore. La première est la plus est et l'autre est la plus ouest. On va tâcher d'en approcher pour la reconnaître. Ces îles ont cela de bon qu'on en approche si près qu'on veut, il n'y a point de roche et plus de 10 brasses d'eau à une portée de mousquet de terre.

C'est l'île de Flore, la plus occidentale des Açores (1). Nous en voici à deux petites lieues et nous la laissons à tribord. On l'a reconnue à la petite île de Corvo qui est auprès. Nous savons présentement où nous sommes. Nos pilotes se trouvent cent lieues plus ouest qu'ils ne croyaient. Ce sont erreurs qui entraînent souvent malheurs : on pouvait fort bien la nuit, dans un brouillard, par un gros vent, aller à pleines voiles donner du nez en terre, et voilà trois ou quatre fois dans le voyage que pareille chose nous arrive. Quand il y a eu une terre à découvrir, ç'a toujours été en plein jour, afin de voir ce qu'il y avait à faire. Là-dessus un peu de moralité : ce que Dieu garde est bien gardé.

Le vent s'est tourné tout d'un coup à l'est et nous faisons le nord quart de nord-ouest. S'il demeurait là quelque temps, nous irions manger de la morue sur le banc de Terre-Neuve.

2 juin.

Le mauvais vent continue : on roule, on tangue, la mer est grosse, les hauts du navire sont fort mauvais, l'eau y entre aisément, et dans les gros temps il faut un peu pomper. Nous allons au nord quart de nord-ouest. Il fait froid : nos malades s'en trouvent fort mal. Le chevalier de Cibois, notre lieutenant, a la dysenterie depuis deux mois et commence à être fort abattu.

3 juin.

Le vent s'est un peu rangé au sud et nous faisons présentement le nord-est quart de nord, qui ne nous vaut que le nord à cause de la dérive. Le soleil s'est montré à midi pour nous laisser prendre hauteur. On a trouvé 42° 17'. Nous consentons à aller au nord jusqu'à 48 degrés et demi, qui est la hauteur de Brest. Après cela envoyez-nous, s'il vous plaît, un vent d'ouest qui nous mène vent arrière manger des pêches madeleine.

4 juin.

Brouillards, pluies, brumes, mauvais vent, point de hauteur : la route ne nous vaut que le nord. Nos malades se trouvent plus mal depuis le froid, et le chagrin qu'ils eurent en voyant les Açores, dont ils se croyaient bien loin, augmente encore leur indisposition.

5 juin.

40° 40'. Nous élevons en hauteur ; peu de longitude. Nous avons pourtant fait aujourd'hui le nord-est quart d'est. Il a passé un vaisseau assez près de nous, il vient apparemment de France et va aux îles ou à la morue. S'il avait fait jour, nous l'aurions bien fait venir à bord, ou le canon aurait parlé. Il faut apprendre un peu à ces petits marchands à rendre honneur à un vaisseau de guerre. L'envie est grande ici de savoir un peu de vos nouvelles.

6 juin.

Autre navire, mais il est bien loin, et on ne le voit que de dessus le perroquet ; et voici la nuit. Nous allons toujours et à la route, à l'est nord-est. Petit vent, point de mer. C'est pour mouiller à Brest entre le 15 et le 20.

7 juin.

Nous voyons au bout de l'horizon le navire d'hier au soir : il faut que nous allions mieux que lui. Il fait notre même route et a la mine d'être chargé de morue fraîche : cela nous rafraîchirait beaucoup. Il est présentement question de l'attraper, et si nous l'attrapons, on le priera honnêtement de se décharger de quelques morues. Il est aujourd'hui vendredi et les Quatre-Temps (2) ; cela viendrait à point. Le navire est attrapé. Il a pris le parti de carguer ses voiles quand il a vu que nous arrivions sur lui. C'est un flibot anglais qui vient de la Virginie, il n'y a que deux ans qu'il est parti de Londres. Nous voici, comme vous voyez, bien savants : il faut remettre les nouvelles à Brest.

8 juin.

Deux jours sans hauteur nous ont mis aujourd'hui à 48° 17' : c'est la hauteur d'Ouessant. Nous voudrions ne point monter plus haut et faire droit l'est. Ce sera bien quand il plaira à Dieu nous donner un bon vent.

9 juin.

Calme, bonne nouvelle. Il faut toujours que le méchant vent s'en aille avant que le bon vienne.

10 juin.

Il est enfin venu ce bon ouest : il est petit, mais il croîtra. C'est ainsi qu'en usent les vents de durée.

Le pauvre Cibois a reçu aujourd'hui Notre-Seigneur en viatique. Son mal est fort augmenté, il a la fièvre et n'a plus guère de force. Il serait bien malheureux de venir mourir à la porte.

11 juin.

Le vent augmente à vue d'œil. Nous faisons deux lieues et demie par heure. Il est nord-ouest, il n‘en faut pas davantage pour être à Brest dans quatre jours. Cibois se porte mieux : sa fièvre a mangé sa dysenterie.

12 juin.

Le vent est devenu si fort qu'il a fallu amener nos voiles et ne laisser que la petite misaine, avec laquelle nous volons encore. La hauteur s'est trouvée de 48° 40', qui est la hauteur de Brest à quelques minutes près. Nous avons fait aujourd'hui 54 lieues et comme nous nous faisons encore à 130 lieues de Brest, on laissera courir toute la nuit.

13 juin.

Il n'y a plus moyen d'y tenir. Le vent est si terrible, la mer si haute, l'air si embrumé que de peur de trouver la terre trop tôt, nous venons de mettre à la cape. Les côtes de Bretagne sont fort dangereuses. Il faut voir clair pour les aller chercher et y aller un peu plus doucement. Cependant nous sommes fort tourmentés. Le navire roule beaucoup et la mer est bien en colère, mais ce n'est rien au prix de la mer des Indes. Cette mer-ci est longue, l'autre est courte et ne donne pas le temps au vaisseau de se tourner.

14 juin.

Hier au soir à 9 heures le vent se tempéra et nous fîmes route avec la misaine. À trois heures du matin on a hissé le grand hunier. Nous y venons de joindre le petit hunier, la civadièreNom d'une voile qui s'attache à une vergue sous le mât de beaupré.

et le perroquet de fougue. Avec cela nous avançons. On sondera ce soir, et s'il plaît à Dieu, on trouvera fond. Demain on verra Ouessant et dimanche de bonne heure on mangera de la salade. Je vous parle un peu marine : il faut bien la célébrer en la quittant.

Un petit navire anglais nous vient de dire que nous étions à 60 lieues du cap d'Angleterre et qu'il nous restait à l'est nord-est. Nous voyons par-là qu'il y a encore 50 lieues d'ici à Brest. Mais remarquez que dans tout le voyage nous n'avons rencontré que des Anglais, hors ce pauvre Hollandais qui nous aborda sans y penser.

15 juin.

On sonda hier, mais vainement. Nous voyons pourtant beaucoup de signe de terre prochaine : de certains petits oiseaux bretons qui ne s'éloignent guère, la mer blanche, des herbes. Enfin on peut parier que nous verrons demain la France, ce beau pays qu'on trouve toujours plus beau que les autres quand on a été quelque temps sans le voir.

On vient de sonder : fond à 80 brasses. Il faut que nous soyons encore à plus de vingt lieues d'Ouessant. Me voici pourtant à la dernière page du journal, marque que nous arriverons demain. J'avais pris mes mesures assez justes.

On a encore sondé : 70 brasses. Nous approchons.

16 juin.

Nous ne voyons point encore la terre : il faut pourtant arriver aujourd'hui.

Il est deux heures après-midi et point de terre, et 70 brasses de fond. Nos pilotes ne savent plus où ils en sont et nous ne mangerons point encore aujourd'hui de salade. Il y en a qui croient que nous sommes emmanchés : vous ne m'entendez pas : c'est-à-dire que nous avons enfourné la Manche. Ce ne serait pas le chemin de Brest. Patience. Il n'y a pas six mois que nous sommes partis de Siam et nous aurions déjà envie de gronder, parce que nous sommes à la porte et que nous n'entrons pas. Y a-t-il de la justice à cela ?

Un petit bâtiment français nous apprend que nous sommes à huit lieues d'Ouessant et qu'il nous reste au sud-est. Il dit que le roi se porte bien et qu'on a armé quinze vaisseaux de guerre à Brest. Là-dessus chasse sur Ouessant et je m'en vais me coucher.

Vraiment voici une belle affaire. On me réveille en sursaut : Miséricorde, nous sommes perdus, nous allons donner sur une roche ! J'entends crier d'un côté : Arrive, arrive ! et de l'autre, Olof, olof ! Cinquante voix crient à pleine tête. Le pauvre timonier ne sait à qui obéir, et cependant il ventait bon frais et le péril était éminent. Cela n'est pas trop plaisant, car tout est ici plein de roches, et la nuit était fort noire. Enfin nous avons rasé une grosse barque de pêcheurs qui était démâtée et se laissait aller au gré du vent, et cette barque immobile avait paru une roche. Il y avait dedans cinq ou six hommes qui ont couru grande fortune : nous les aurions brisés comme verre. Les pauvres gens avaient grand peur. Nous les avions dépassés et ils criaient encore : Miséricorde, ayez pitié de nous !

17 juin.

Le jour nous a fait voir Ouessant. Il est doublé, et toutes les roches passées, et nous voici mouillés à deux lieues du Mengam à 23 brasses. La marée de demain matin nous portera à Brest, y eût-il vent contraire.

Des pêcheurs nous ont confirmé le grand armement qu'on a fait cette année dans tous les ports du roi.

18 juin.

Nous voici dans la rade de Brest. J'ai tenu ma parole et je vous ai écrit assez régulièrement.

 

Extrait du Privilège du Roy.

Par Lettres Patentes du Roy données à Versailles le 14 mars 1687, scellées du grand Sceau de cire jaune, et signées LENORMANT, il est permis à Sébastien Mabre Cramoisy Imprimeur du Roy, et Directeur de son Imprimerie Royale, d'imprimer un manuscrit qui luy est tombé entre les mains, intitulé, Journal du Voyage de Siam fait en 1685 & 1686 par M. L. D. C. & ce pendant le temps & espace de dix années consécutives, à compter du jour que ledit Livre sera achevé d'imprimer. Avec défenses à toutes personnes d'imprimer ou faire imprimer ledit Journal, sous quelque prétexte que ce soit.

Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs & Libraires de Paris le 28 avril 1687. Signé, J. B. COIGNARD, Sindic.

Achevé d'imprimer pour la première fois le 2 jour de may 1687.

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NOTES

1 - La route de l'Oiseau passait donc beaucoup plus à l'ouest au retour qu'à l'aller.

ImageCarte des Açores (Wikipédia). 

2 - Il s'agit, dans le calendrier liturgique catholique, d'un temps de jeûne au commencement de chacune des quatre saisons. L'abbé de Choisy évoque celui qui se tient dans la semaine de la Pentecôte. Pâques ayant été célébré cette année-là le dimanche 14 avril, la Pentecôte tombait 49 jours plus tard, soit le dimanche 2 juin. On est donc bien dans la semaine de la Pentecôte.

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