JANVIER 1686

Page de janvier

1er janvier (1) .

Bonjour, bon an de quatre ou cinq mille lieues, les souhaits vont vite et ont bientôt fait le tour du monde. J'aurais dit ma première messe aujourd'hui si nous n'avions pas tous été malades. Ce sera pour le jour des Rois. L'abbé de Lionne a encore un peu de fièvre et est bien faible. La pluie continue depuis cinq jours. Nous avons passé la ligne à quatre heures du soir par le travers de l'île de Linguen, que nous avons laissée à tribord.

2 janvier.

Il a fallu vers le minuit revirer de bord. Le vent venait de l'avant et nous poussait sur les terres. On a tiré un coup de canon pour avertir la frégate. Le vent a bientôt changé et nous avons repris notre route. Toujours la pluie, mais bon vent. À deux heures après-midi, après avoir reconnu les sept îles et les avoir laissées à bâbord, on a fait le quart de sud-ouest pour gagner la côte de Sumatra et enfiler le détroit de Banka.

On voit un bâtiment qui nous suit. Nos lunettes assurent que c'est le sieur Combal, Français qui va trafiquer à Batavia. Nos lunettes ont menti, c'est une sommeBateau chinois à fond plat, à voile unique, servant aussi d'habitation.

Somme chinoise
chinoise.

3 janvier.

La nuit fort noire, le brouillard épais, les terre proches. Il a fallu mouiller cette nuit à dix brasses. Le vent est venu à neuf heures du matin. Nous voyons à bâbord la grosse montagne de Banka, mais le pilote fait encore le sud-ouest pour gagner la côte de Sumatra et parer certaine roche qui est à l'entrée du détroit.

Nous sommes entrés dans le détroit heureusement vent arrière.

4 janvier.

On a mouillé cette nuit à cause du brouillard. À la pointe du jour on a vu deux vaisseaux hollandais. Une de leurs chaloupes est venue à bord. Ils viennent charger du poivre dans la rivière de Palimbang. Le capitaine est venu un moment après. Nous l'avions déjà vu au cap de Bonne-Espérance.

5 janvier.

Calme profond tout le matin. Du vent après dîner, mais contraire. Il a fallu louvoyer tantôt vers Banka, tantôt vers Sumatra. Nous avons avancé jusqu'à la moitié du détroit, et puis mouillé.

6 janvier.

Dieu m'a fait la grâce de dire aujourd'hui ma première messe. Oh le bon séminaire, la bonne retraite qu'un navire ! On est en paix dans sa petite chambre, personne ne vient vous interrompre.

Petit vent et la marée nous ont fait faire un peu de chemin. Le vent s'est fortifié le soir, mais on n'a osé se hasarder à travers le banc sur lequel nous échouâmes en venant. Il a fallu mouiller et attendre le grand jour.

7 janvier.

On a appareillé à la pointe du jour. Le vent est devenu contraire. On a louvoyé tout le matin. Il a paru un navire avec pavillon hollandais au grand mât. Nous avons mis notre pavillon et il a amené le sien : c'est savoir vivre. S'il ne l'avait pas fait d'amitié, nous ne lui aurions point fait faire de force, car nous sommes bonnes gens et dans ces mers des Indes, nous ne cherchons point noise.

À quatre heures après-midi amène les voiles. On ne trouve plus que 4 brasses moins deux pieds. Nous voilà échoués, mais fort doucement sur la vase. Nous avons pourtant eu assez de peine à nous en retirer. Nous étions à flot avant minuit, on a mouillé pour attendre le jour. Nous échouâmes en venant à Siam presque au même endroit. Ce passage est difficile aux grands vaisseaux. Le vaisseau hollandais a passé à notre barbe parce qu'il prend beaucoup moins d'eau que nous. Tous nos officiers assurent qu'il n'a jamais ôté son pavillon du grand mât. On me l'avait dit et même je croyais l'avoir vu de loin.

8 janvier.

On a appareillé à la pointe du jour et nous sommes sortis heureusement de tous les bancs. Petit vent, grand chaud, la brise vient le soir. J'ai parié contre M. de Francine que le 17 à minuit nous aurions passé le détroit de la Sonde et doublé l'île du Prince, et nous avons parié une belle porcelaine à discrétion. Quand mon pari a été bien fixé au 17, j'ai parié pour le 16 et ensuite pour le 15 pareillement une porcelaine. Il y a apparence, malgré l'échouage, que je gagnerai trois porcelaines.

9 janvier.

Nous avons marché toute la journée et n'avons pas fait grand chemin. Les courants nous ont fort contrariés. À minuit on a mouillé, quoiqu'il fît bon frais, parce qu'on avait peur d'aller donner sur les mille îles, mais à peine l'ancre a-t-elle été jetée qu'on a crié aux armes. Tout le monde s'est rendu à son poste. On voyait un grand navire qui venait sur nous à pleines voiles. Il s'est approché à demi-lieue et a changé de route, et a fait prudemment.

10 janvier.

Petit vent, petit chemin. On voit l'île de Sumatra, on voit l'île de Java. Il a fallu changer de route pour éviter une roche sur laquelle nous avions le cap, et à minuit mouille.

11 janvier.

Nous voici mouillés dans la rade de Bantam. Le chevalier de Cibois a été de la part de M. l'ambassadeur trouver le gouverneur hollandais pour lui demander permission d'aller à terre acheter des provisions et faire de l'eau. Il n'a pu avoir l'honneur de le voir. Ce gouverneur est inexorable et ne veut pas que personne ait commerce avec les Javans. Il a refusé toute permission, mais il a envoyé six bœufs de rafraîchissement et a promis d'envoyer demain des poules et de la salade.

12 janvier.

M. de Cibois vient de retourner à terre. Le gouverneur s'est laissé voir et lui a donné à dîner. Les poules et les autres rafraîchissements doivent venir à bord ce soir. Le roi de Bantam est toujours dans une honnête prison. Il va quelquefois se promener avec le gouverneur hollandais et n'est jamais le plus fort. Son père est fort resserré et n'a que deux valets. Son frère est prisonnier à Batavia. Écoutez un plaisant incident : voici une chaloupe avec pavillon hollandais, c'est assurément un compliment pour M. l'ambassadeur et les rafraîchissements suivront. Il sort de cette chaloupe un petit homme noir qui vient faire à Son Excellence une profonde révérence et la prier très humblement d'envoyer à M. le gouverneur 70 écus pour les six bœufs qu'il envoya hier. Cela s'appelle prier un homme à dîner et lui faire payer son écot. M. l'ambassadeur lui a répondu froidement qu'il paierait les bœufs avec les poules qui doivent venir et qu'il pouvait les aller quérir. Il s'en est allé, et demi-heure après nous avons appareillé. Là-dessus beaucoup de raisonnements. Ils ont eu des nouvelles d'Europe. Avons-nous la guerre avec eux ? Ou bien est-ce que ce vieux gouverneur est un vilain qui ne sait pas vivre ? Ou bien nous regardent-ils déjà comme les amis du roi de Siam, qu'ils veulent traiter en ennemi ? Quoi qu'il en soit, ils sont affinés et en ont pour leurs six bœufs. Mais cependant nous n'avons guère d'eau. On trouve tous les jours des barriques percées de vers et j'ai peur qu'avant que nous arrivions au Cap, l'eau ne soit bien chère. Je m'en vais remplir ma jarre et je la garderai précieusement. L'eau de la rivière de Bantam ne vaut rien et ne se fait qu'avec des peines infinies. Il y en a de fort bonne à l'île du Prince, au bas du détroit de la Sonde, mais nos pilotes n'y ont jamais été et ne connaissent point le mouillage.

13 janvier.

Le vent était bon en appareillant, il est devenu de bout. Nous faisons des bordées.

Jamais on n'a ouï parler d'une chose pareille : nous avons dans le cours de la même journée doublé le cap de Bantam, enfilé le détroit de la Sonde, passé le grand et petit chapeau, rangé l'île de travers et fait enfin ce qu'on ne fait pas quelquefois en huit jours. Mais nous avons perdu la frégate. Il faut qu'il lui soit arrivé quelque accident, car elle va bien.

14 janvier.

La frégate ne paraît point. On a mis en panne pour l'attendre : elle nous fera perdre aujourd'hui plus de vingt lieues. Si elle ne vient pas aujourd'hui, nous partons demain. Cela pourtant serait bien cruel de se séparer de si bonne heure. M. de Francine m'a payé les trois porcelaines. Nous sommes en pleine mer, il est question présentement d'arriver au Cap. Nous avons parié une autre discrétion. Je parie que nous y serons mouillés le 12 mars, il parie que non. Ces petits paris nous amusent à l'heure de la récréation. Tout le vaisseau prend parti. Pour moi je vais toujours à l'avantage du public et j'ai toujours les vœux de mon côté.

La frégate est revenue ce soir : elle avait mouillé la nuit dans le détroit et n'avait pas été si brave que nous. Elle nous a fait perdre plus de 24 lieues. Nous avons remis à la voile et nous voici dans la grande mer. Nous allons reconnaître l'île des Cocos, qui est à plus de 150 lieues d'ici. Après cela il faut faire 1 800 lieues sans songer à voir terre.

15 janvier.

Toujours de belles partances. La hauteur s'est trouvée de 7° 21'. Il y a longtemps que nos pilotes n'avaient consulté le soleil. On se soucie peu de lui dans les détroits ou quand on voit terre, mais en pleine mer, sans le soleil on ne sait ce qu'on fait.

16 janvier.

Bon petit vent. Calme un peu vers le midi. Le soir un grain. Nous faisons 25 lieues par jour.

17 janvier.

La mer devient grosse et nos cœurs deviennent fades. On commence à voir des fous et d'autres oiseaux et des poissons volants.

18 janvier.

La matière manquerait au journal si je n'y fourrais mes observations historiques. J'en ai beaucoup sur les royaumes de Siam, de Tonkin, et de Cochinchine. Je ne vous dirai rien qu'après avoir consulté sur chaque pays au moins deux ou trois personnes d'esprit, témoins oculaires des choses, et quand leurs témoignages se sont rapportés, je les ai mis sur mes tablettes. Je vais vous en faire part.

Le royaume de Siam a à l'orient Cambodge et Laos ; au septentrion Laos ; à l'occident Ava et Pégou ; au midi la mer.

De l'entrée de la rivière de Siam jusqu'à la ville royale il y a quatre journées ; de la ville royale jusqu'à Porcelonc, vingt-quatre, et de Porcelonc jusqu'à Fang, qui est la dernière ville de la frontière du côté du nord, il y a neuf journées de chemin. Il y a dix-huit ou vingt journées de chemin d'un bout du royaume à l'autre d'occident en orient.

Les rois de Cambodge, de Johore, de Pattani, de Kheda et de Djambi sont tributaires du roi de Siam et lui paient tous les ans un bouquet de fleurs d'or. Il y avait autrefois des rois à Ligor, à Tenasserim et à Porcelonc, mais leurs royaumes ont été conquis par les rois de Siam qui les ont réunis à leur couronne.

Le royaume de Siam est divisé en plusieurs provinces, savoir la province de Sciuteja, de Bangkok, de Porcelonc, de Pitpri, de Pitchai, de Campeng, de Rapri, de Tenasserim, de Ligor, de Cambari, de Conrasema, de Louconsevan. Chacune de ces provinces a un gouverneur (2).

La capitale du royaume se nomme Sciajuthaïa. Les Portugais l'ont surnommée Siam (3). Elle est abondante en bois pour la construction des vaisseaux, en toutes sortes de marchandises qu'on y apporte de tous les ports des Indes, en éléphants, bateaux, balons, sel, verni, peaux de bêtes sauvages, bois de senteur, etc.

Les principales villes du royaume sont, Tenasserim port de mer vers l'occident. Il y a du riz et des fruits. La ville est à sept lieues dans la rivière, mais à l'embouchure, il y a une petite île nommée Mergui où le roi de Siam a fait bâtir une forteresse.

Joncelang, autre port de mer sur la même côte, abonde en calin et ambre gris. Ligor, port de mer dans le golfe de Siam, abonde en calin, riz, fruits, et dans quelques années aura beaucoup de poivre. Pitpri, port de mer, a du riz et des toiles de coton.

Bangkok, qui est la clé du royaume du côté de la mer du sud, a deux bonnes forteresses. Il abonde en jardinages et fruits, comme arec, bétel, cocos, durion, bananes, oranges, etc.

Pourcelonc a beaucoup de dents d'éléphants, du riz, du salpêtre, des cornes de rhinocéros, de peaux de bêtes sauvages, comme buffles, cerfs, tigres, etc. de la gomme rouge dont on fait la cire d'Espagne, des cannes de sucre, des oignons, du tabac, de la cire, du miel, des flambeaux faits de poix et d'huile, du bois pour la construction des vaisseaux, du coton, du bois de sapan, etc.

Camburi, qui est sur la frontière de Pégou, a les mêmes choses que Pourcelonc, hors les cannes de sucre et les oignons.

Conrasema, qui est à l'orient sur la frontière de Laos, abonde en éléphants, en rhinocéros, en bois d'aigle, etc.

La rivière qui passe à Siam se nomme Ménam, ou mère des eaux. Quelques auteurs prétendent que c'est un bras du Gange, mais M. Le Clergues, missionnaire qui l'a remontée jusqu'à la frontière de Laos, la trouva fort étroite, et les habitants du lieu l'assurèrent qu'à trois journées plus haut ce n'était plus qu'un très petit ruisseau qui sortait des montagnes.

La grande richesse du roi de Siam consiste en ce que tous ses sujets sont obligés de le servir toute l'année pour rien à quoi qu'il les veuille employer (4). Ainsi quand il sort dans ses beaux balons, il y aura quinze mille rameurs qui ne lui coûtent pas un sol. Quand il fait la grande chasse des éléphants, il y aura 40 ou 50 000 hommes employés qui ne gagnent pas davantage. Ses bâtiments se font au même marché et il n'y a que dans le temps de la moisson des riz que les peuples ont liberté de travailler pour eux-mêmes. Il y a pourtant quelques cantons du royaume qui sont exempts du service en payant une certaine somme d'argent. Les revenus du roi consistent en éléphants, calin, plomb, salpêtre, riz, etc.

En temps de paix, le roi met sur les frontières quelques petites garnisons pour garder les passages et en temps de guerre il fait enrôler tous ceux qu'il veut et les fait marcher au rendez-vous, et quand ils sont en corps d'armées, il leur donne du riz pour se nourrir.

La garde ordinaire du roi consiste en deux compagnies de cavalerie de Mahométans et deux de Chinois. L'infanterie est composée de deux compagnies de Siamois avec des sabres, de deux avec des lances et de deux avec des mousquets. Il y en a autant de Pégous, autant de Cambodgiens et autant de Laos. Car il est bon de remarquer qu'il y a beaucoup de ces peuples habitués dans le royaume de Siam qui sont aussi fidèles et affectionnés au roi que les naturels du pays.

On croit que le roi de Siam a un grand trésor en or, argent et pierreries, parce que tous les ans on y met quelque chose et que jamais on n'y touche. L'honneur des rois consiste à augmenter le trésor.

Dans le royaume de Siam les enfants héritent de leurs parents et ont plus ou moins selon la volonté de leurs pères et mères. Mais quand ils meurent en faute et qu'ils ont malversé dans leurs charges, le roi confisque leur bien et les femmes et enfants sont faits esclaves du roi. Que si les parents meurent sans testament, les enfants partagent également.

Il y a sept grands officiers dans le royaume (5) :

Outre ces grandes charges le roi a un trésorier, qu'on appelle Ok-ïa-paedi. La charge est présentement exercée par commission par Ok-louang Rachat Sombat.

Ceux qui possèdent ces grandes charges donnent avec l'agrément du roi toutes les autres charges du royaume et sont responsables de toutes les fautes qui s'y commettent.

Il n'y a de dignités dans le royaume de Siam que pour ceux qui sont actuellement au service du roi. Les enfants n'héritent point des dignités de leurs pères. Après les grandes charges, les premières dignités sont celles d'Ok-ïa, d'Ok-pra, d'Ok-loung, d'Ok-quun, d'Ok-mun.

Il y a encore quelques autres degrés plus bas, mais on ne les donne jamais aux gens de qualité. Notre premier ambassadeur est Ok-phra ; le second est Ok-luang ; le troisième est Ok-khun. Il y a deux mandarins Ok-khun et les autres sont Ok-mun. Ceux qui servent bien le roi ou qui sont en faveur parviennent aux premières dignités.

En voici assez pour un jour. Le vent est passable, la mer fort belle et nous allons notre route.

19 janvier.

Tous les jours tous les mandarins officiers s'assemblent dans une salle dans la cour du palais. Chacun de ceux qui ont quelque requête à présenter se tient à la porte la requête à la main. Ils entrent ensuite et présentent leurs requêtes. Les étrangers les présentent au barcalon qui juge toutes leurs affaires, ou à son lieutenant. Ceux qui ont des affaires touchant les tailles et tributs les présentent à l'officier qui les doit juger. Après que les affaires sont discutées, on le fait savoir aux officiers du dedans du palais qui en avertissent le roi. Sa Majesté sort sur un trône élevé de trois brasses. Tous les mandarins se prosternent la face contre terre, et alors le barcalon ou quelqu'un des premiers Ok-yas rapporte au roi le jugement des principaux procès et Sa Majesté le confirme ou change selon sa volonté. Quelquefois le roi se fait rapporter certains procès au-dedans du palais et fait écrire son arrêt qu'il envoie publier au dehors.

Le roi est très absolu, il est proprement le Dieu des Siamois. Personne n'oserait prononcer son nom. Il châtie très sévèrement la moindre faute, ses sujets voulant être traités rudement. Les châtiments ordinaires sont des coups de rote, trente ou quarante selon la grandeur du crime. Il fait aussi piquer la tête avec un sabre, et quand on fait mourir un homme, on attache sa tête au col des complices et on la laisse pourrir au soleil. La peine de talion est aussi fort en usage. Le supplice ordinaire est de condamner à la rivière, qui est proprement comme nos forçats de galère.

Le roi de Siam fait travailler plus qu'aucun de ses prédécesseurs en bâtiments dans ses palais, à réparer les murs des villes, en maisons et églises pour les étrangers et en navires qu'il fait construire à la manière d'Europe. Il aime fort les étrangers et en retient à ses gages tant qu'il peut, et depuis que les missionnaires français sont dans son royaume, il se fait voir beaucoup plus souvent qu'il ne faisait auparavant.

Les Siamois, Pégouans et Laos font la guerre comme les anges, c'est-à-dire qu'ils poussent leur ennemi hors de sa place, sans pourtant lui faire de mal, et s'ils portent des armes, c'est pour faire peur en tirant contre terre ou en l'air ou tout au plus pour se défendre dans l'extrême nécessité ; mais cette nécessité n'arrive presque jamais, parce que leur ennemi en use de même. Ils détachent quelque régiment de l'armée pendant la nuit, qui va enlever tous les habitants de quelque village dans le pays ennemi et font marcher hommes, femmes et enfants, et puis le roi leur donne des terres et des buffles pour les labourer. Néanmoins depuis quelques années, le roi de Siam fait la guerre aux Cambodgiens révoltés, et comme ils sont secourus par les Cochinchinois et par les corsaires chinois, on s'y bat tout de bon et il y a déjà eu beaucoup de gens tués de part et d'autre.

Il y avait autrefois grand commerce entre Siam et Laos. Il venait de Laos de l'or, du musc, du benjoin et de la soie, et en échange on leur donnait des toiles, des chitesOu chitte : Toile des Indes imprimée avec des planches de bois, avec couleurs éclatantes et très résistantes., des pannesÉtoffe fabriquée à la façon du velours et de même largeur, mais dont le poil est plus long et moins serré. (Littré)., etc. Mais le roi de Siam a déclaré la guerre au roi de laos, parce qu'on ne lui a pas voulu livrer un marchand mahométan qui l'avait volé et qui s'était retiré à Lantchang, capitale de Laos. Il y a aussi guerre continuelle entre Siam et Pégou, mais de la manière dont j'ai parlé ci-dessus.

Les lois du royaume ne font mourir personne : on condamne seulement les criminels ou à la chaîne, ou à être jetés dans quelque île déserte pour y mourir de faim. Mais le roi d'à présent leur fait couper le cou ou les abandonne à ses éléphants.

Quand les rois étaient toujours enfermés, les officiers avaient tout pouvoir, mais ce roi-ci veut tout savoir et est tous les jours six ou sept heures à divers conseils. Il a ses espions au dehors et s'il découvre qu'on lui ait caché quelque chose d'important, il en fait une justice fort sévère.

Les Siamois sont fort dociles, ce qui ne procède pas tant de leur vertu naturelle que de leur naturel fainéant, paresseux et timide. C'est ce qui donne grand crédit parmi eux aux talapoins qui leur défendent de tuer toutes sortes d'animaux et qui ne laissent pas de les manger quand on les leur donne tout tués.

Les Siamois sont fort chastes : ils n'ont ordinairement qu'une femme. Les riches pourtant ont des concubines qui sont toujours enfermées. Le peuple est fort fidèle et ne vole point. La plupart des mandarins qui sont dans les emplois y feraient de grandes injustices si le roi n'y tenait la main.

Presque la moitié du royaume est peuplé de Pégous qui ont été pris à la guerre. Ils sont plus agissants que les Siamois. Il y a aussi beaucoup de Laos qui, étant à demi chinois, sont adroits et voleurs par finesse. Leurs femmes sont blanches, belles et familières.

Les mandarins sont ordinairement assez accommodés : ils ne dépensent presque rien. Le roi leur donne des esclaves qui les servent à leurs dépens. Les vivres sont à bon marché et pour s'habiller, ils se servent de pièces d'étoffes qui ne s'usent pas si aisément que les habits.

Les Siamois sont presque tous maçons et charpentiers. Ils imitent parfaitement les plus beaux ouvrages d'Europe en dorure et sculpture. Ils n'ont point encore pu parvenir à la peinture. Ils font de très beaux ouvrages de sculpture en chaux et ils les font avec une eau tirée de l'écorce d'un arbre qui la rend si forte qu'elle dure deux cents ans sans se gâter, exposée aux injures du temps.

J'ai envie de vous parler des fruits de Siam. Il y en a quantité de bons. Les goûts sont différents, je vous dirai le mien (6).

J'ai mangé à la rade de Bantam le durion : il sent assez mauvais et ne me parut pas trop bon. Tous les gens qui ont demeuré quelque temps aux Indes disent que si j'en avais mangé quatre fois, je le trouverais le meilleur de tous les fruits du monde. Il est très chaud.

L'ananas l'emporte à mon goût sur tous les autres. Il est, dit-on, fiévreux quand on en mange beaucoup.

La mangue est admirable et ne fait point de mal.

Le mangoustan est excellent, mais il donne le flux de ventre quand on en mange beaucoup. Il est dans une manière de coque qui, cuite au feu, resserre et guérit le dévoiementFlux de ventre, diarrhée..

Le jaque ne me semble pas trop bon.

La figue est un fruit doux, bienfaisant, qui dure toute l'année.

Il y a des grosses oranges vertes dont la chair est rouge. Elles ont peu de pépins et sont d'un goût infiniment au-dessus de toutes les oranges que vous avez jamais mangées.

Je ne vous dirai rien de la patate et de la pamplemousse, qui sont plus communes et sont assez bonnes (7).

On commence à semer du blé dans les pays hauts auprès des montagnes et il vient fort bien. On y a aussi planté des vignes qui viennent fort bien mais qui ne durent pas : les fourmis blanches en mangent la racine. On y fait beaucoup de canne de sucre. Mais par-dessus tous les fruits, les Siamois estiment l'arec et le bétel avec la chaux et ne peuvent pas s'en passer.

Le roi de Siam a assurément les plus beaux balons qui soient au monde et en plus grande quantité. Ce sont de petits bâtiments faits d'un seul arbre d'une longueur prodigieuse puisqu'il y a cent cinquante rameurs. Les deux pointes sont très relevées et celui qui gouverne en donnant du pied sur la poupe fait trembler tout le bâtiment. Ils sont dorés presque partout et ornés de très belle sculpture. Au milieu est un siège en manière de trône fait en pyramide. Autrefois il n'y avait à Siam que des vaisseaux à la chinoise qu'on appelle sommes et il y en a encore pour aller à la Chine et au Japon, mais le roi en fait bâtir tous les jours à l'européenne et il en a acheté plusieurs des Anglais tout appareillés. Il ne se sert pour naviguer que des Maures, Chinois et Malabars, les Siamois n'étant bons que dans leur rivière.

Il me reste à vous parler de la religion des Siamois. Je m'en suis instruit à fond avec M. de Métellopolis qui la doit savoir depuis 24 ans et avec M. l'abbé de Lionne, qui s'y est fort appliqué. Mais remettons cela à demain. Le vaisseau tourmente un peu, le vent est faible, la mer est grosse et quand on écrit longtemps, la tête tourne.

20 janvier.

La religion des Siamois est fondée sur le droit naturel et n'est proprement qu'un ramas d'histoires sans fin qui ne tend qu'à faire rendre les honneurs divins aux talapoins, leur principale vertu consistant à les honorer. Ces talapoins ont des lois admirables qu'ils observent assez bien, au moins à l'extérieur. Leur fin dans toutes leurs bonnes œuvres est quelque bonne transmigration de leur âme dans le corps de quelque homme riche ou roi ou dans le corps de quelque animal docile, comme d'une vache ou mouton, qu'ils n'osent tuer de peur de tuer leur père ou leur mère. Ils admettent un enfer et un paradis où les crimes sont punis et les bonnes actions récompensées, mais seulement pour un temps, après quoi les âmes reviennent sur la terre.

Ils croient qu'il y a eu dans les siècles passés un grand nombre de grands talapoins qui, par des mérites extraordinaires qu'ils avaient acquis dans des milliers de transmigrations, sont devenus dieux l'un après l'autre ; et que depuis qu'ils ont été dieux, ils ont encore acquis de si grands mérites qu'ils ont tous été anéantis, ce qui est le terme du plus grand mérite et la dernière récompense de la vertu, pour n'être plus si fort fatigués en changeant si souvent de corps. Il est vrai que par le mot siamois ni-rupanNipphan (นิพพาน), le Nirvâna., que nous traduisons, anéantissement, ils entendent seulement un état permanent où ils seront comme endormis sans rien souffrir, et c'est en quoi ils mettent leur bonheur éternel.

Leur dernier dieu s'appelle Ckodom : quelques-uns l'appellent Somono-Ckodom (8). Ils disent qu'il mourut il y a 2229 ans, qu'il avait passé par les corps de 550 animaux de différentes espèces, qu'étant talapoin, il vint des pays orientaux un autre talapoin envieux de sa réputation pour le tuer, qu'il le laissa approcher de fort près et que tout d'un coup par son ordre la terre s'ouvrit et le méchant talapoin fut précipité dans les enfers, lié de chaînes et dans une posture assez semblable à un homme crucifié. Cette fable leur donne quelque éloignement de la Croix. Ils ajoutent que quoique Ckodom ait été anéanti et que par conséquent ils n'aient point de dieu présentement, sa loi ne laisse pas de subsister dans les talapoins et que dans quelques siècles un ange viendra se faire talapoin et puis dieu, que par ses grands mérites il méritera d'être anéanti et que sa loi durera cent millions d'années. Voilà leur religion, qui consiste proprement à ne reconnaître point de dieu et à attribuer toute la récompense de la vertu à la vertu même, qui a le pouvoir de rendre une âme heureuse en lui procurant une bonne transmigration, au lieu que le vice porte avec soi son châtiment, en faisant passer l'âme du méchant dans le corps de quelque pourceau, corbeau, tigre, etc.

Ils croient que le monde s'est fait par lui-même et que depuis son commencement il s'est écoulé un nombre presque infini d'années, que les hommes naissent et meurent plusieurs fois, que ceux qui sont à présent sont les mêmes qui étaient autrefois et qu'il n'y en aura point d'autres à l'avenir, et qu'enfin le monde finira pour recommencer dans la suite, quand toutes les parties d'un autre monde seront disposées à se rassembler. Les Siamois, les Pégous, les Laos et les Cambodgiens suivent la même religion et depuis la mort de Ckodom, ils s'occupent particulièrement à trois choses : la première, à bien garder les commandements que cet homme leur a laissés par écrit, qui tous sont fondés sur le droit naturel ; la seconde, à faire faire des figures qui représentent cet homme et cela n'est pas fort ancien parmi eux ; la troisième, à bien loger et nourrir leurs prêtres, qu'ils disent être des disciples de Ckodom, et en faisant cela ils espèrent devenir dieux et dans la suite être anéantis (9). Les talapoins, par un extérieur modeste et une vie fort réglée, les entretiennent dans ces sentiments. Ils ne font aucune sacrifice ni oraison, puisqu'ils ne reconnaissent point de dieu auquel ils puissent adresser leurs prières. Ils chantent seulement quelques histoires fabuleuses entremêlées de sentences. Ils chantent aux enterrements : Nous devons tous mourir, nous sommes tous mortels. Ils ont une espèce de confession, car leurs novices vont au soleil levant se prosterner ou s'asseoir sur leurs talons et marmotter quelques paroles, après quoi le plus vieux talapoin lève la main à côté de la joue du novice et lui donne une espèce de bénédiction. Quand ils prêchent, ils exhortent à la pratique de la vertu et à donner l'aumône aux talapoins. Ils paraissent fort savants dans leurs sermons quand ils citent quelque passage de leurs livres anciens qui sont en langue pali (10). Ce pali est comme le latin parmi nous. Ils ne sont point fondés, n'ont point de rentes et ne vivent que d'aumônes. Ils vont tous les matins se présenter devant la porte ou balon des gens qu'ils connaissent et se tiennent-là un moment avec une grande modestie, sans rien dire, un éventail à la main qui les empêche de voir les femmes. Ils attendent, s'ils voient qu'on se dispose à leur donner quelque chose, sinon ils s'en vont autre part jusqu'à ce qu'ils aient trouvé suffisamment pour les nourrir avec leur famille pendant la journée. Ils peuvent manger tout ce qu'on leur donne, poules, canards, autres viandes qu'ils n'oseraient tuer et ne boivent jamais de vin. Ils sont habillés de jaune, la tête et les sourcils rasés, le poil de la barbe arraché avec des pincettes et quand ils veulent, ils peuvent quitter l'habit de talapoin et se marier.

Nous allons gaiement par un petit vent de Sud-est qui nous a fait faire 30 lieues depuis hier. Nous ne verrons point les Cocos, les vents nous ont obligés à faire le nord-ouest et quelquefois l'est nord-ouest.

21 janvier.

Quand quelque Siamois recherche quelque fille ou femme en mariage, il l'envoie demander à ses parents par quelqu'un des siens qui leur porte une petite boîte d'or ou d'argent pleine de bétel et d'arec. Si les parents reçoivent le présent, c'est une marque qu'ils acceptent la demande et l'on convient du bien que chacun doit avoir et du jour des noces où se trouvent tous les parents et amis de part et d'autre. Les lois du royaume permettent la séparation, pourvu que les deux parties y consentent devant des témoins ou par écrit, et ils se peuvent marier à d'autres.

Ceux qui meurent de quelque maladie contagieuse et les femmes qui meurent en couche sont enterrés ou abandonnés aux oiseaux carnassiers. Les autres corps sont brûlés et les personnes riches font élever des tombeaux magnifiques avec des pyramides dorées pour garder les cendres de leurs parents et de leurs talapoins.

Je commence à chercher ce que j'ai à vous dire sur le royaume de Siam. Mes tablettes sont poussées à bout, vous n'avez plus rien à attendre que de la conversation des ambassadeurs. J'ai oublié à vous parler des monnaies. Les Siamois n'en ont point d'or dans le commerce ordinaire. Le roi en fait faire par curiosité. La plus grosse monnaie d'argent s'appelle tical et vaut 37 sols et demi monnaie de France. Le mayon est la quatrième partie du tical. Le foang vaut la moitié d'un mayon et le sompaie est la moitié du foang. Ils se servent pour petite monnaie de coquilles que les Hollandais leur apportent des Maldives. Il en faut 800 pour un foang et on les nomme coris (11).

22 janvier.

La journée a été fort pluvieuse, le vent faible et fort changeant. Nous avons fait vingt routes différentes.

23 janvier.

Nos pilotes ont été fort étonnés ce matin de voir terre. Ils croyaient avoir dépassé l'île des Cocos et s'en faisaient à plus de 25 lieues. Bien nous a pris d'avoir vu clair : nous faisions le sud-ouest avec confiance et allions à pleines voiles donner sur l'île. Cela n'eût pas été sain la nuit. Il n'y a point de lune, cette terre est fort basse et nous eussions été dessus avant qu'on s'en fût aperçu. Ils disent pour s'excuser que les courants viennent de l'ouest et nous ont soutenus plus qu'on ne saurait dire. J'ai remarqué que les courants sont d'un grand secours aux pilotes et quand ils se sont trompés, ils s'en prennent toujours aux courants.

24 janvier.

Pluie continuelle. Deux heures de bon vent et puis les voilent battent les mâts. Nous avons espérance à la nouvelle lune. C'est ce soir, mais il faut lui donner le temps de s'évertuer.

Il n'y a pas moyen de prendre hauteur. Nous allons toujours un peu et faisons l'ouest sud-ouest. Tout l'air est embrumé ; de temps en temps des grains qui ôtent le peu de vent qu'on a. On ne voit que poissons. On en prend peu, c'est assurément la faute de nos pêcheurs. Ils s'amusent à la ligne et ne se veulent pas donner la peine de harponner.

25 janvier.

Le temps se met au beau, le soleil se montre. La hauteur est de 12° 53'. Le vent semble vouloir nous mener tout de bon. Nous venons de manger une bonite excellente.

Je prétends faire une carte admirable du royaume de Siam, où je mettrai, situerai et orienterai toutes les provinces et toutes les villes du royaume, d'une manière à contenter tous les Baudrand (12) et tous les Sanson (13) du monde.

26 janvier.

Nous avons fait 43 lieues en vingt-quatre heures. Le vent commence avec la lune. Il n'y a plus de brouillards ; et c'est un vent fait.

27 janvier.

Ce vent fait s'est bientôt défait. Nous allons toujours à la route, mais faiblement, et j'ai la mine de donner un bœuf à l'équipage.

28 janvier.

Nous recommençons à rouler. Le vent est arrière et faible et une grosse mer nous prend par le travers.

29 janvier.

La nuit on va bien, le jour très doucement. Nos pilotes assurent que nous n'irons pas autrement jusqu'à ce que nous ayons dépassé le soleil. Ce sera, s'il plaît à Dieu, dans trois ou quatre jours, alors nous trouverons les vents plus frais.

30 janvier.

Il s'éleva hier au soir un vent admirable et nous faisons deux lieues par heure. Cela me met en bonne humeur et je vais vous débrouiller le royaume de Tonkin.

Le royaume de Tonkin a au septentrion Jusman et Canton provinces de la Chine ; au midi la Cochinchine ; à l'orient l'île et le golfe d'Haynam, et à l'occident les Laos et les barbares Ké-moï. Il a environ 120 lieues du septentrion au midi. Sa largeur est inégale : il a plus de 130 lieues du côté de la Chine et au plus 50 vers le midi.

Il y a huit grandes provinces, toutes coupées de rivières et de canaux. Les gouvernements sont entre les mains d'eunuques, au lieu qu'en Cochinchine les eunuques sont fort méprisés.

La ville de Checo est la capitale du royaume. Ainsi s'appellent toutes les villes où le roi fait sa résidence.

Voici le lieu de vous expliquer bien nettement ce que c'est que le Bua et le Chua de Tonkin : je vous dirai en même temps l'origine du royaume de Cochinchine. J'ai consulté là-dessus M. Vachet et M. de Courtaulin, missionnaires qui ont demeuré 12 ou 15 ans à la Cochinchine, et le Père Fuciti, jésuite qui a été 28 ans ou au Tonkin ou à la Cochinchine, et je me mettrai ici que les choses dont ils conviennent tous trois.

Les royaumes de Tonkin et de Cochinchine étaient autrefois une province de la Chine. Il y a à peu près 120 ans que les Chinois voulurent les remettre sous le joug et entrèrent dans le pays avec une grande armée. Le roi de Tonkin fut battu dans les premières rencontres et était prêt à tout abandonner et à s'étrangler avec un cordon de soie, à la manière des rois orientaux, quand un de ses capitaines lui promit de remettre ses affaires en bon état, s'il lui voulait donner le commandement absolu sur toutes ses troupes. Il le fit et ce nouveau général se gouverna avec tant de courage et de sagesse qu'il obtint la paix des Chinois, à condition que les rois de Tonkin enverraient tous les trois ans à l'empereur de la Chine un homme d'or massif de la hauteur d'une coudée, un genou en terre, la tête inclinée, portant à la main droite une pique dont le fer va jusqu'à terre. Ces conditions, quoique dures, furent acceptées avec beaucoup de joie. Les Chinois se retirèrent et le roi de Tonkin demeura paisible possesseur de tout son royaume. Il fit aussitôt assembler tous les grands de son État, et pour témoigner sa reconnaissance à son général, il le déclara, lui et ses descendants, gouverneur général et irrévocable du Tonkin pour la guerre, paix, justice, police, etc. Avec cette réserve toutefois que lui et ses successeurs auraient toujours le pouvoir souverain, que tous les actes se passeraient en son nom, que l'on ne battrait monnaie qu'à son coin, que le gouverneur général ne ferait rien d'important sans son ordre spécial, qu'il le reconnaîtrait tous les ans pour son seigneur en présence des grands du royaume, qu'il lui prêterait le serment de fidélité. Il se réserva encore un certain nombre de soldats pour sa sûreté et de rente pour sa subsistance. Ainsi au lieu d'un roi, on en vit deux dans le Tonkin, le premier ne songeant qu'à ses plaisirs et le second ayant en main toute l'autorité. Le premier s'appela Bua et le second Chua. On a vu presque la même chose en France sous les rois fainéants, qui avaient des maires du palais.

Le premier Chua du Tonkin n'avait qu'un fils fort jeune et une fille qu'il maria à un Tonkinois. À sa mort, son gendre, qui était fort habile, se saisit du gouvernement. Il voulait faire mourir le jeune prince, mais sa femme l'en empêcha, et pour s'en défaire plus honnêtement, il l'envoya faire la guerre au roi de Chiampa qui était alors fort puissant. Il lui donna des officiers qui étaient tout à lui et qui avaient ordre d'abandonner le jeune prince dans le combat, mais ils le virent si brave, si digne de les commander, qu'ils lui furent fidèles. Il s'empara en quelques années de cinq provinces de Chiampa : quantité de familles Tonkinoises vinrent s'établir dans les nouvelles conquêtes ; et il se vit maître d'un assez joli état avec des troupes fort aguerries. Alors le Chua de Tonkin eut de la jalousie et le rappela sous prétexte de lui remettre le gouvernement. Il ne voulut pas s'y fier et s'excusa sur la nécessité de sa présence pour assurer ses conquêtes. Il s'appelait seulement Caibak, c'est à dire colonel, et ce fut son fils qui osa le premier prendre le titre du Chua. Il fit en même temps élever quelques fortifications sur les frontières de Tonkin et de Cochinchine et refusa d'aller rendre l'hommage au Bua de Tonkin. Le Chua prit ce prétexte pour lui faire la guerre et l'attaqua avec des forces bien au-dessus des siennes. Les Cochinchinois laissèrent entrer les Tonkinois dans leur pays, et les ayant fait donner dans des embuscades, les taillèrent presque tous en pièces. Ils poussèrent ensuite leurs conquêtes vers le midi et depuis se sont fort bien maintenus contre les Tonkinois qui les ont attaqués plusieurs fois à leur honte.

Les principales marchandises qu'on peut tirer du Tonkin sont de la soie, du musc et du bois d'aloès, quand il est gras. Les Hollandais les y viennent prendre pour les porter à la Chine et au Japon, d'où ils rapportent au Tonkin de l'or et de l'argent. Il n'y a ni lions, ni ânes, ni moutons, mais beaucoup de buffles, peu de bœufs, des vaches, pourceaux, quantité de cerfs, tigres, loups, ours, singes, éléphants ; ni blé ni vin, beaucoup de riz. On n'y entend jamais parler de peste, de goutte, ni de pierre. Il y a des ouragans presque tous les ans.

Le peuple est esclave et travaille toujours pour le roi, excepté les deux moissons pour fermer, transplanter et recueillir les riz, ce qui va à peu près à quatre mois par an. Un village de cent habitants paie douze mille de cachesSorte de petite monnaie. À Pondichéry la cache vaut un centime 1/2. (Littré). qui valent quatorze écus et douze grandes mesures de riz, ce qui est peu de chose au prix des Cochinchinois, qui payent cinq écus par tête et qui sont ordinairement tous pauvres.

Le plus grand revenu du roi consiste aux présents que tous les grands seigneurs sont obligés de lui faire le premier jour de l'an, le jour de sa naissance et le jour de l'anniversaire de son père. Il tire encore beaucoup des douanes, de l'ancrage des vaisseaux, des marchandises de son royaume qu'il vend aux étrangers. Le Chua d'à présent se nomme Nambuon et ne règne que depuis deux ans. Il est fort emporté et haï de ses sujets. Le Bua est fort sage et fort aimé, ce qui pourra causer quelque révolution, le Bua par ses manières populaires paraissant avoir envie de reprendre l'autorité que ses ancêtres ont abandonnée.

Il y a dix ou douze ans que le roi de Tonkin entra en Cochinchine avec 8 000 chevaux, 90 000 hommes de pied et 700 éléphants. Les Hollandais lui avaient donné des bombes qu'il envoya dans le camp des Cochinchinois, et l'on ne doute point qu'il ne les eût entièrement défaits s'il avait pu se servir de son avantage. Mais il se retira brusquement sur la nouvelle que le Bua songeait à remuer. Il entretient ordinairement 200 galères.

Les Tonkinois ne font point de cas des diamants ni des perles. Ils ont de l'or et de l'argent du Japon en barre ou en caches, qui sont comme les doubles de France. Ces caches sont trouées et 600 valent un écu dix sols.

Les affaires de peu de conséquence sont jugées par les principaux de chaque village. Les grandes affaires, surtout celles où il y va de la vie, vont au gouverneur qui a ses officiers, et quand les principaux mandarins y ont intérêt, ils attirent l'affaire à la Cour.

Il y a dans le Tonkin des mines d'argent, une mine de plomb et une grotte très profonde d'où on tire tous les trois ans une quantité prodigieuse de souffre. Il y a aussi du vif argent.

Je m'en vais, pendant que je suis en train, vous expédier la Cochinchine. Elle a à l'orient la mer, au septentrion le Tonkin, à l'occident les barbares Ké-moï et au midi le royaume de Chiampa. Il y a de grandes montagnes vers le septentrion, où après avoir marché cinq jours, on trouve le royaume de Thiem, qui a un roi particulier de Laos. C'est là que se retirent les Cochinchinois fugitifs.

La Cochinchine a cent dix lieues de long du septentrion au midi et dix, vingt ou vingt-cinq de large. Il y a dix ou douze lieues de barbares Ké-moï qui paient tribut au roi de Cochinchine.

Ces Ké-moï n'ont ni roi, ni religion. Ils n'ont point d'idoles et adorent le ciel. Ils sont presque tous sorciers ou tâchent de l'être pour empêcher les éléphants et les tigres de les dévorer. Ils sèment du riz qui est très bon et mangent le gibier qu'ils tuent avec leurs flèches. Toutes les eaux de leur pays font mourir les étrangers qui en boivent, ce qui empêche les missionnaires d'y aller.

Il y a plusieurs rois tributaires de Cochinchine. Le roi de Chiampa lui paye deux éléphants, cent buffles, cent bœufs, cinq cents pièces de toiles et tout le bois de Calamba et d'Aigle, avec toute l'ébène et l'ivoire qu'on trouve dans son pays. Le roi de Cochinchine a rétabli celui-ci dans tous ses droits et même lui a donné le pouvoir de faire mourir les Cochinchinois qui commettront quelque crime dans son État.

Le roi de Thiem lui paye des éléphants, du Calamba, de la cire, de l'ivoire, etc.

Les barbares Ké-moï lui payent de la cire, de l'arec et du bétel, et depuis quelques années, l'un des deux rois de Camboge s'est déclaré son tributaire pour avoir sa protection.

Les rivières de Cochinchine sont si courtes et en si grand nombre qu'on ne leur a point donné de nom.

Le roi de Cochinchine a beaucoup de bois odoriférants et de l'or en sable que l'on trouve dans un fleuve de la province de Fuyen. Il a la troisième partie de tous les riz et les gouverneurs en ont de neuf parts une. Chaque homme depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à soixante paie cinq ou six écus, et outre cela travaille toute l'année pour le roi, hors pendant les quatre mois que durent les moissons. L'achat des offices, qui va très haut, et les présents que tous les mandarins sont obligés de lui faire à certains jours de l'année, lui font encore un grand revenu. Il tire aussi beaucoup des Chinois habitués dans ses terres, qui font le commerce de la Chine et du Japon.

Comme le royaume de Cochinchine s'est établi et se maintient par la guerre, la discipline militaire y est fort bien observée. Il n'y a point de vaisseaux, il n'y a que des galères. Il y en avait 131 en l'année 1679. C'est toujours le premier prince présomptif héritier de la couronne qui les commande.

Chaque galère a trente rames de chaque côté. Il n'y a qu'un homme à chaque rame. La poupe et la proue sont libres et c'est le poste des officiers. Il n'y a rien de si propre. Le dehors de la galère est d'un vernis noir et le dedans d'un vernis rouge où l'on se mire. Toutes les rames sont dorées. Les rameurs, qui sont aussi soldats, ont à leurs pieds un mousquet et un poignard, un arc et un carquois. Il leur est défendu sur peine de la vie de dire une parole. Ils doivent toujours regarder leur capitaine qui, par le maniement de sa baguette, leur fait exécuter tous ses ordres. Tous les rameurs rament debout, la face tournée vers la proue où est le capitaine. Tout y est tellement d'accord qu'un maître de musique ne se fait pas mieux entendre à tous ses musiciens en battant la mesure qu'un capitaine de galère de Cochinchine se sait faire obéir au mouvement de sa baguette, car sans ouvrir la bouche, il fait avancer, reculer, tourner, tirer de telles armes qu'il lui plaît, tout l'exercice étant réglé suivant les mesures de sa baguette.

Bien qu'on ne fasse l'exercice des galères que trois ou quatre fois l'année, chaque capitaine a toujours devant sa porte un petit bâtiment semblable à la galère, sur lequel il exerce tous les jours ses soldats, parce que s'il arrive dans la revue générale qu'il fasse la moindre faute, ou dans le commandement ou dans l'exécution, il est cassé et mis au nombre des soldats et le plus habile prend sa place.

Les matelots n'ont ordinairement qu'un caleçon de soie blanche et un bonnet de crin, mais quand ils se préparent au combat, ils mettent sur leur tête un petit pot doré et prennent un beau justaucorps. Tous ceux d'une galère sont de même couleur. Ils ont le bras, l'épaule et le côté droit tout nu.

Les galères ont chacune trois officiers, six canonniers, deux timoniers, soixante soldats ou rameurs et deux tambours. Il y a un coursier à l'avant et deux petites pièces aux deux côtés. Elles ont toutes une maison particulière sur le bord de la rivière et l'on a grand soin de les tenir en bon état.

Outre les galères du roi, les gouverneurs des trois principales provinces du royaume où il y a de bons ports en ont aussi. Celui de la province de Dinheat, qui est frontière de Tonkin, en a trente ; celui de la province de Cham en a dix-sept et celui de la province de Niaroux en a quinze.

L'armée de terre est composée de 30 000 hommes. La maison du roi est de 9 000 hommes, celle du premier prince est de 5 000 hommes, le second en a 3 000  et le troisième 2 000. Le reste des troupes est sur la frontière où le général fait toujours sa résidence. Comme l'armée de mer est commandée par le premier prince, le second prince est toujours généralissime de l'armée de terre, mais ils demeurent presque toujours auprès du roi et laissent tout faire à leurs lieutenants, qui sont nommés généraux.

Après le général suivent les Tlammes-toues, qui sont les Maréchaux de Cochinchine. Il n'y en a présentement que trois. On leur donne toujours les principaux gouvernements du royaume où ils portent le nom de vice-roi, mais quand ils sont à l'armée, ils obéissent au général.

Après les Tlammes-toues sont les Cayvates ou brigadiers, qui commandent plusieurs régiments.

Suivent les Caidoy, qui sont comme les majors, et enfin les Caydinnes, qui sont les capitaines des compagnies. Ceux-ci n'abandonnent jamais leurs soldats de vue, sont toujours logés à la tête de la compagnie et lui font faire l'exercice deux fois par jour.

Le roi de Cochinchine donne tous les jours deux audiences : le matin à six heures et le soir à cinq. Tous les officiers de guerre et de justice sont obligés de s'y trouver, de sorte que dès le grand matin, le soldat se trouve à la porte de son capitaine pour le voir sortir, le capitaine va voir le Caydoi, qui va aussi faire sa cour au Cayvate, et celui-ci a son prince, qui est obligé aussi bien que les autres à se trouver à l'audience du roi.

Après l'audience, le capitaine fait marcher ses soldats au travail ou à l'exercice. Jamais ils ne sont à rien faire et souvent travaillent aux réparations publiques.

Les armes ordinaires du soldat sont le mousquet et le sabre. Ils tirent souvent au blanc et les plus adroits ont une plus haute paye et sont mis dans les gardes du roi ou faits officiers.

Chaque famille du royaume est obligée de fournir un soldat au roi à son choix. Il n'en choisit que de bien faits, qui sont engagés depuis dix-huit ans jusqu'à soixante. Ils passent les trois premières années à s'exercer, ou pour la mer ou pour la terre, et pendant ce temps-là ne sont point châtiés de leurs fautes. Après cela on les incorpore dans une compagnie. Ils sont logés, habillés et armés aux dépens du roi, et reçoivent la paye ordinaire tous les premiers jours du mois. Elle consiste en cinq livres d'argent, un boisseau de riz et une certaine sorte de poisson dont ils ne sauraient se passer. Ils sont presque tous mariés et ne pourraient pas subsister sans leurs femmes. Ils sont obligés de fournir toute la poudre qu'ils usent dans leurs exercices, et quand ils sont en corps d'armée le roi leur fournit tout. Il est bon de remarquer qu'on ne leur fournit que le salpêtre, soufre, charbon, plomb en masse et des outils pour travailler eux-mêmes leur poudre et leurs balles, ce qui les rend plus habiles que tous les autres peuples de l'Asie à raffiner la poudre.

Les habits des soldats le jour d'une revue ou d'un combat sont magnifiques : chaque compagnie est de même parure, ou satin rouge, ou vert, ou jaune. Les gardes du roi et des princes ont des habits de velours avec des armes d'or ou d'argent. Pour les officiers, ils sont plus ou moins magnifiques selon leur dignité.

Il n'y a jamais eu de cavalerie en Cochinchine, mais depuis quelques années ce roi-ci en veut avoir et a déjà deux compagnies de cinquante hommes chacune. Il fait chercher des chevaux partout et les fait dresser.

Quand un soldat a mérité la mort pour crime de lèse-majesté, on ne lui coupe pas la tête comme aux autres Cochinchinois : chaque soldat de sa compagnie est obligé de lui couper un morceau de chair et de la manger, et comme cela fait horreur, ils cachent un petit morceau de pourceau qu'ils mangent après avoir mis en pièces leur camarade.

Le roi et tous les grands officiers ont soin de faire bien élever les enfants des soldats. Ils ont des maîtres qui leur donnent de temps en temps des robes, ou de soie s'ils ont bien appris, ou de toile s'ils sont paresseux, et quand les pères et les mères voient revenir chez eux leurs enfants avec des robes de toile, ils les battent et les obligent à aller demander l'aumône pendant quelque temps afin que la honte les fasse mieux étudier à l'avenir.

Les Cochinchinois n'aiment pas les diamants. Ils estiment assez les perles, mais il est défendu d'en vendre. Ils font grand cas du corail et de l'ambre. Le roi a beaucoup d'or, d'argent et de caches, et dans toutes les provinces il a de grands greniers où l'on garde du riz de trente ans et plus.

Les Cochinchinois ne respirent que la guerre et ont peu de religion. Ils ont pourtant des temples et des idoles, comme à la Chine, mais ils ont fort peu de talapoins et fort ignorants, et ils ne font des sacrifices que pour boire et manger. Dans chaque maison il y a un petit autel suspendu proche du toit qu'ils appellent le Tlan, qu'ils croient être le siège de l'esprit qui les conserve. Chaque village a aussi une petite cabane qu'ils appellent Mieu, qui est le siège de l'esprit tutélaire du village. Le roi et toute la cour ne font tous ces actes extérieurs de religion que par grimace.

Ils observent trois cérémonies dans leurs mariages. La première est le Hoï, qui sont les fiançailles. Le père et la mère du garçon vont porter un présent aux parents de la fille : s'ils l'acceptent, le mariage est arrêté. La seconde est le Cuoï. Tous les parents de part et d'autre s'assemblent chez la fille qui leur donne à dîner, et tous les assistants font chacun un présent au fiancé. La troisième cérémonie est le Cheo, qui se fait en assemblant les principaux du village de la fille pour leur dire : Soyez témoins que je prends unetelle pour ma femme. Après le Cheo le mari peut encore renvoyer la femme, mais la femme ne peut quitter son mari. Ordinairement si l'accordé a cinq cents écus de bien, l'accordée en a cent.

Leurs cérémonies pour les morts sont semblables à celles des Chinois. Ils lavent le corps, l'habillent avec les marques de sa dignité, puis le mettent dans une bière de bois vernis qu'ils couvrent d'un brocart de la Chine et l'exposent dans une salle bien parée. À la tête de la bière ils dressent un autel, sur lequel ils mettent une planche où est écrit le panégyrique du défunt qu'ils appellent souvent saint. Les Chinois mettent de plus une statue ou idole au-dessus de la planche. Des deux côtés de la planche sont quatre cierges de cire allumés et au-dessus un habit de papier de couleur rouge ou jaune. Au-devant de la planche il y a cinq ou six petits plats pleins de bétel, d'arec, de figues, etc. avec les deux petits bâtons pour manger et quelques parfums. Ils dressent en même temps une grande table couverte de viandes pour les assistants, mais ils ne mangent qu'après que le plus proche parent en robe blanche, les cheveux épars, a marmotté quelques paroles et a fait au corps trois révérences jusqu'à terre, ce que fait aussi toute la compagnie. Ensuite on porte le corps sur un brancard jusqu'au tombeau où, après avoir brûlé l'habit de papier et des monnaies de papier doré qu'ils croient qui se changeront en or en l'autre monde, ils enterrent la bière couverte de brocart et élèvent un mausolée qu'ils font réparer tous les ans. Les mêmes cérémonies s'observent le jour de l'anniversaire où tous les parents et amis assistent et portent des présents. L'anniversaire vaut au roi tous les ans plus de 100 000 écus et aux princes et grands seigneurs à proportion.

Les missionnaires ont défendu aux Cochinchinois chrétiens l'autel, l'habit et les monnaies de papier, les viandes qu'on présente à l'âme du défunt, et permettent le reste comme cérémonies purement civiles.

Quand quelque prince ou grand seigneur meurt, ses terres reviennent au roi et ses enfants n'héritent que de son argent et de ses meubles. Le cadet en a ordinairement plus que les aînés, à qui les pères donnent leur part en les mariant.

Le roi de Cochinchine descend en droite ligne du véritable Chua de Tonkin, ainsi que j'ai dit ci-dessus. Celui qui règne présentement se nomme Chua-hien. Il y a 37 ans qu'il règne. Son père en 1634 défendit la religion chrétienne, fit mourir André, Vicente et Ignatio, jésuites et chassa les missionnaires. Sous ce roi-ci le gouverneur de Faifo a fait mourir plus de quarante chrétiens. Il entra dans le Tonkin au commencement de son règne et y fit de grandes conquêtes, où il demeura sept ans et qu'il n'abandonna qu'à cause de la révolte d'un de ses généraux.

31 janvier.

Le soleil est sur nos têtes et nous n'avons point chaud. Le vent nous rafraîchit et nous fait faire 40 lieues par jour.

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NOTES

1 - C'est ce 1er janvier 1686 que l'abbé de Choisy rédigea une petite relation particulière très intéressante dans laquelle il dévoile les coulisses de l'ambassade et les péripéties des négociations entre l'ambassadeur, Phaulkon, les jésuites et les missionnaires. On trouvera ce mémoire en annexe du journal. Mémoire du 1er janvier 1686 

2 - Afin de ne pas surcharger le texte de notes, nous donnons ci-après la transcription moderne des noms des principales régions et villes citées par l'abbé de Choisy :

3 - Forbin avait relevé cet abus de langage qui consistait à nommer la capitale du nom du pays (Mémoires, 1730, I, p. 102) : Je ne saurais m'empêcher de relever encore ici une bévue de nos faiseurs de relations. Ils parlent à tout bout de champ d'une prétendue ville de Siam, qu'ils appellent la capitale du royaume, qu'ils ne disent guère moins grande que Paris et qu'ils embellissent comme il leur plaît. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que cette ville n'a jamais subsisté que dans leur imagination, que le royaume de Siam n'a d'autre capitale que Odia ou Joudia, et que celle-ci est à peine comparable pour la grandeur à ce que nous avons en France de villes du quatrième et du cinquième ordre.

Une origine portugaise du mot Siam, même s'il désignait un peuple plutôt qu'une ville, était également évoquée par La Loubère (Du royaume de Siam, 1691, I, pp. 18 et suiv.) : « Le nom de Siam est inconnu aux Siamois. C'est un de ces mots dont les Portugais des Indes se servent, et dont on a peine à découvrir l'origine. Ils l'emploient comme le nom de la nation, et non comme le nom du royaume, et les noms de Pegu, de Lao, de Mogol, et la plupart des noms que nous donnons aux royaumes indiens sont aussi des noms nationaux, de sorte que pour bien parler, il faudrait dire : les rois des Pegus, des Laos, des Mogols, des Siams, comme nos ancêtres disaient : le roi des Français. Au reste, ceux qui entendent le portugais savent bien que selon leur orthographe, Siam et Siaõ sont la même chose, et que par le rapport de notre langue à la leur, nous devrions dire, les Sions, et non les Siams : aussi quand ils écrivent en latin, les appellent-ils Siones. Les Siamois se sont donnés le nom de T'aï, c'est-à-dire libres, selon ce que ce mot signifie aujourd'hui en leur langue ; et ainsi ils se flattent de porter le nom de Francs que prirent nos ancêtres quand ils voulurent délivrer les Gaules de la domination romaine. Et ceux qui savent la langue de Pegu assurent que Siam en cette langue veut dire libre. C'est donc peut-être de là que les Portugais ont tiré ce mot, ayant probablement connu les Siamois par les Peguans. »

Explications alambiquées et peu convaincantes. Yule et Burnell (Hobson-Jobson p. 832) recensent une impressionnante liste de variations du mot Siam à travers les langues et les époques. Sornau, Siame, Sian, Sião, Sayam, Sien, Danseam, Anseam, Asion, Ciama, Syam, Syāo, Shian, etc. Toutefois, La Loubère a raison sur un point : l'origine de ce mot reste une énigme. Parmi les thèses les plus souvent évoquées, Siam pourrait être dérivé du mot malais Sayam, qui signifie brun, sombre, le Siam serait donc le « Pays des hommes bruns ». Il pourrait également s'agir d'une déformation du nom Chinois Sien-lo (暹 羅), qui désignerait l'union de deux pays rivaux (peut-être Sukothai et Lopburi ?), ainsi que l'expliquent Médard et Charignon (À propos des voyages aventureux de Fernand Mendez Pinto, Pékin, 1936, pp. 344-345) : « Sornau pour Siam doit être la transcription du terme Sien-lo, formé des noms des deux pays : Sien, la partie nord du Siam, et Lo-hou, la partie méridionale. Dans le terme Sien-lo, le pays vaincu a la première place, ce qui revient à : Sien, dépendant de Lo-hou. Ce dernier est-il pour Lopburi, nous ne saurions le dire. ».

Autre hypothèse avancée par l'archéologue Taw Sein Ko (1864-1930) : Siam pourrait être une déformation de Cham, qui désignait le peuple du Cambodge, mot qui a été corrompu en Shan, nom utilisé par les Birmans pour désigner toute la race thaie. (Burmese Sketches, 1913, p. 22).

Il convient également de mentionner l'hypothèse suggérée par Michel Ferlus (Sur l’origine de la dénomination ”Siam”, Aséanie, 2006, p. 3-4) : C’est la lecture de l’article bien documenté de Jean Rispaud (1966) qui m’a amené à formuler l’hypothèse selon laquelle “Siam” dériverait de Kośāmbī, nom de prestige des anciens États chan, par un phénomène de troncation, (Ko)śām(bī) syam /syaṃ (signalons que Kośāmbī est translittéré sur la valeur du sanskrit, tandis que syam /syaṃ l’est du birman). La translittération ś représente une fricative palatale, [ç] en phonétique, donc distincte de la fricative alvéolaire s [s]. Ces deux unités, distinctes en sanskrit, se sont confondues en pali (Kośāmbī y est Kosambī ). Les langues de l’Asie du Sud-Est concernées, le birman, le cham et le khmer, n’ont pas le phonème [ç] dans leur système phonétique. Il est clair que, dans les transcriptions syam /syaṃ du birman, syam du cham et syāṃ du khmer, la composition sy, probablement prononcée [sj], était un procédé graphique pour rendre au mieux la consonne ś [ç] du sanskrit, absente dans ces langues. La prononciation de (Ko)śām(bī) aurait glissé de [çaːm] en sanskrit, à [sjaːm/sjam] en birman, cham et khmer (selon la phonologie de chaque langue). 

4 - La société siamoise, très hiérarchisée, était organisée en quatre classes, chacune définie par des liens d'autorité et de subordination.

Les roturiers les plus privilégiés, attachés à un noble ou à un prince, (Phrai som), n'étaient pas astreints aux corvées. Seuls l'étaient les roturiers du rang le plus bas, les Phrai luang. Toutefois, ils pouvaient s'en affranchir en acquittant une contrepartie en nature ou en espèces. On les appelait alors Phrai suay (ไพร่ส่วย). Ils pouvaient également être affectés à l'armée, ils étaient dans ce cas Phrai tahan (ไพร่ทหา).

Les corvées d'État et l'esclavage furent abolis par le roi Chulalongkorn à l'aube du XXe siècle. 

5 - Nous donnons ci-après la transcription des noms – parfois fantaisistes sous la plume de l'abbé – de ces officiers et dignitaires :

6 - Les fruits constituent toujours une savoureuse façon de découvrir la Thaïlande.

ImageMangoustans (Mangkhut : มังคุด).
ImageLonganes (Lamyai : ลำไย).
ImageDurians (Thurian : ทุเรียน).
ImageOranges (Som : ส้ม).
ImageAnones (Noina : น้อยหน่า).
ImageGoyaves (Farang : ฝรั่ง).
ImageMangues (Mamuang : มะม่วง).
ImageRamboutans (Ngo : เงาะ).  

7 - L'abbé avait déjà évoqué ce fruit dans son journal du 21 août. Le mot pouvait désigner les ignames ou les topinambours, mais peut-être s'agit-il d'une déformation de pastèque, qui prenait souvent la forme de pateca ou patèque. 

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8 - C'est ainsi qu'on appelait le Bouddha. Bayle et Voltaire reprennent le terme dans leurs dictionnaires. Sommona Codom ou Ckodom serait une déformation de Siddhārtha Gautama. La Loubère cite également le nom siamois Pra Poutit Chaou (Phra Phutt Chao - พระพุทธเจ้า), plus proche de la réalité. 

9 - La doctrine pratiquée au Siam est le bouddhisme Theravada, autrement appelé petit véhicule, qui prend ses origines au Sri Lanka, par opposition au bouddhisme Mahayana (grand véhicule). Le bouddhisme Theravada affirme l'éternité de la matière élémentaire, la transmigration des âmes, et accorde une grande importance aux moines. Il enseigne que tous les hommes peuvent atteindre le Nirvâna et devenir bouddha eux-mêmes. Voici ce que dit La Loubère à propos des croyances des Siamois (Du royaume de Siam, 1691, I, pp. 456 et suiv.) : Il semble qu'ils croient toute la nature animée, non seulement les hommes, les bêtes et les plantes, mais le ciel, les astres, la terre et les autres éléments, les fleuves, les montagnes, les villes, les maisons mêmes. Et d'ailleurs, comme toutes les âmes leur paraissent de même nature et indifférentes à entrer dans tous les corps de quelque espèce qu'ils soient, il semble qu'ils n'aient pas de l'animation l'idée que nous avons. Ils croient que l'âme est dans le corps et qu'elle régit le corps, mais il ne paraît pas qu'ils croient comme nous que l'âme soit unie physiquement au corps pour faire tout avec lui. Bien loin de penser que le penchant naturel des âmes soit d'être dans les corps, ils croient que c'est un soin pénible pour elles et une occasion de souffrir et d'expier leurs péchés par leurs souffrances, parce qu'en effet il n'y a pas de genre de vie qui n'ait ses peines. La suprême félicité de l'âme est, à leur avis, de n'être plus obligée à animer aucun corps, mais de demeurer éternellement dans le repos. Et le véritable enfer de l'âme est au contraire, selon eux, la nécessité perpétuelle d'animer des corps et de passer de l'un dans l'autre par de continuelles transmigrations. On dit que parmi les talapoins il y en a qui assurent hardiment qu'ils se souviennent de leurs transmigrations passées : et ces témoignages suffisent sans doute pour confirmer le peuple dans l'opinion de la métempsycose. Les Européens ont quelquefois traduit par le mot de « génie tutélaire » les âmes que les Indiens donnent à des corps que nous estimons inanimés ; mais ces génies ne sont certainement dans l'opinion des Indiens que de véritables âmes, qu'ils supposent animer également tous les corps où elles sont présentes, mais d'une manière qui ne répond pas à l'union physique de nos écoles.

On pourra lire sur ce site les pages consacrées au système bouddhiste siamois par Jean-Baptiste Pallegoix. 

10 - L'abbé de Choisy orthographie «  bali ». Il s'agit d'une langue ancienne apparentée au sanskrit, dans laquelle sont écrits la plupart des textes sacrés bouddhistes. 

11 - Voir sur ce sujet la page du site consacrée aux monnaies anciennes du Siam

12 - Michel-Antoine Baudrand (1633-1700), géographe, auteur d'un Grand dictionnaire géographique latin (1682). 

13 - Il ne s'agit sans doute pas du cartographe Nicolas Sanson (1600-1667), qui était mort depuis 18 ans. L'abbé veut probablement parler d'un de ses fils, Adrien (1639-1718) ou Guillaume (1633-1703), qui prirent tous deux la succession de leur père en tant que géographes du roi. 

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