MAI 1685

Page de mai 1685

1er mai.

Les trompettes et violon nous ont donné ce matin des aubades : il faut bien que chacun vive de son métier, et il n'y avait pas moyen de faire dire au suisse qu'il n'y avait personne au logis.

M. Basset a fait l'exhortation et a dit les plus belles choses du monde. Il y a un peu de miracle à son affaire, et à mesure qu'il approche du lieu de sa mission, Dieu lui fait de nouvelles grâces et lui donne de nouveaux talents  (1). Car enfin nous le connaissons : il parlait comme un autre dans les conférences au séminaire, il avait même quelque peine à s'expliquer. Ici c'est un torrent d'éloquence. Ses yeux s'allument et il dit tout ce qu'il veut. Si cela va toujours en augmentant, je ne m'étonne plus des progrès que font les missionnaires dans les Indes.

2 mai.

Le calme est revenu ; tant mieux. Les vents d'ouest, nos bons amis, veulent tenir. Les sud-est s'en sont allés pour leur faire place. Autre sujet de bien espérer, la lune est nouvelle. Enfin nous sommes à 26 degrés. Il n'y a plus que huit cents lieues au Cap et je vous y donne rendez-vous au 20 de ce mois. Parlons un peu, je vous prie, de la famille. Vous savez que j'y suis agrégé, et je ne prétends pas perdre mes droits pour aller aux Indes. Je n'ai point dit adieu à M. le M. de D. (2) Je l'ai traité comme mon propre frère et comme vous-même. J'aurais pourtant eu bien des choses à lui dire, et bien des remerciements à lui faire, c'était la moindre monnaie dont je pouvais le payer. Mais j'ai fait tout égal, j'ai tout remis au retour, sur lequel j'ai compté comme sur une chose sûre, et j'y compte encore plus que jamais depuis que je suis amariné. Mais croiriez-vous que je songe fort souvent à Mlle de D. (3) ? Je vous assure que si j'ai quelque crédit parmi les missionnaires, je ferai bien prier Dieu pour sa conversion. Ce n'est point à des hérétiques à avoir parmi eux une seconde Mlle de Lamoignon (4), et je ne désespère pas de la trouver à Saint-Paul (5). Le cœur me dit que Dieu la touchera et que sa vie passée attirera sur elle des grâces extraordinaires. Et vous à qui je parle, vous qui mettez les autres en train, voulez-vous demeurer toujours à la même place ? Songez que qui n'avance pas recule. Vous faites bonne mine et n'êtes pas trop bien dans vos affaires : donnez-y ordre. Qu'à mon retour je trouve toutes dettes payées, un petit équipage bien troussé, Gournay vraie maison de plaisance. Il faut pour cela que le roi s'en mêle. Et le moyen qu'il ne s'en mêle pas ? Vous le servez de bon cœur, et jamais personne ne perdit rien à le servir.

3 mai.

Il y eut un petit zéphyr du côté de l'ouest : il est fort petit, parce qu'il vient de fort loin. Nous espérons qu'il se fortifiera. C'est d'ordinaire ainsi que commencent les bons vents.

4 mai.

Nos espérances n'ont pas été trompées : le zéphyr s'est fortifié et nous faisons une lieue et demie par heure. Ce beau temps n'a duré que deux heures et nous revoici dans le calme. Nous croyions n'avoir plus à le craindre, après avoir passé la ligne et les tropiques. Les pilotes conviennent qu'il n'y a rien de sûr dans la navigation : et par où l'un périt, un autre s'est sauvé (6). La lune a deux jours. Il faut espérer qu'en croissant, elle nous amènera du vent, elle a beaucoup d'autorité sur la mer. Vous savez que sur terre nous la respectons peu. Ici on est instruit de tout ce qu'elle fait et nous avons presque autant besoin d'elle que de son frère.

5 mai.

La hauteur n'a rien valu, il y avait des brouillards sur l'horizon. Enfin le vent d'ouest est venu tel qu'il nous le faut pour aller en quinze jours au Cap, et il y a apparence que cette fois-ci c'est tout de bon.

Il est venu peu à peu par le nord. Nous faisons deux lieues par heure et nous ne sommes point tourmentés. Quand le vaisseau va vite, il n'a pas le temps de se balancer.

Présentement que tout le monde est fait à la mer et que l'éloignement du soleil nous donne les vents et la fraîcheur, chacun s'applique à son affaire. Les jésuites passent leur vie à tirer des lignes et à se faire des calculs : c'est leur affaire. Ils savent que c'est par les mathématiques qu'on brille à la Chine, et que sans les mathématiques, la religion n'y aurait jamais fait aucun progrès (7).

Les missionnaires, outre le portugais et le siamois qu'ils apprennent, font des conférences trois fois la semaine : le mardi des cas de conscience, le jeudi sur une matière de la piété, et le samedi sur l'Évangile du dimanche. Pour moi je tâte un peu de tout, et si je ne deviens pas savant, ce qui n'est pas possible puisque je ne le suis pas devenu à votre école, j'aurai au moins une légère teinture de beaucoup de choses. J'ai une place d'écoutant dans toutes leurs assemblées et je me sers souvent de votre méthode : une grande modestie, point de démangeaison de parler. Quand la balle me vient bien naturellement et que je me sens instruit à fond de la chose dont il s'agit, alors je me laisse forcer, et je parle à demi-bas ; modestie dans le ton de la voix aussi bien que dans les paroles. Cela fait un effet admirable, et souvent quand je ne dis mot, on croit que je ne veux pas parler, au lieu que la bonne raison de mon silence est une ignorance profonde qu'il est bon de cacher aux yeux des mortels. Encore est-ce quelque chose d'avoir profité de vos leçons.

6 mai.

Le vent est fait : il n'a point calmé au coucher du soleil, ni à midi. Ce sont les deux occasions où il calme quand il en a envie. Ainsi nous comptons sur manger de la salade dans quinze jours, et de bon poisson. Oui de bon poisson : nous n'en voyons point au milieu des mers, et ce n'est qu'à deux ou trois lieues de terre qu'on en prend de mangeable.

7 mai.

Il n'y a rien de sûr sur les eaux. Nous avons vent devant et le cap au nord-est. Cela ne durera pas. Nous voyons dans l'éloignement des grains qui se mitonnent. La pluie viendra et fera changer le vent. Nous faisions cette nuit quatre ou cinq lieues par heure : c'en était trop. On eût bien voulu amener les huniers, mais on n'osait, de peur que le vent ne déchirât les voiles, et comme le vent était arrière, on l'a laissé souffler, et nous allions aussi vite qu'un cheval qui va au grand galop. Nous sommes à cinq cents lieues des terres. On peut laisser courir sans crainte.

Le vent s'est un peu mis à la raison et nous avons le cap à l'est. Ce n'est pas tout à fait la route, mais comme nous sommes par les 30 degrés et que le Cap est au 34, notre plus grand chemin pour y arriver se doit faire en longitude, et le cap à l'est nous y porte.

8 mai.

Vent variable, temps variable, comme dit M. Commelet (8). On ne laisse pas d'avancer.

Ce matin, le père de Fontaney a commencé une leçon publique de sphère. Il ne sera pas dit que nous le laisserons partir sans en tirer pied ou aile, et quand il sera grand mandarin, favori de l'Empereur de la Chine, je dirai : C'est lui qui m'a appris le mouvement diurne du ciel. Car il nous l'a expliqué ce matin, et tous les matins il nous apprendra quelque chose. Somme toute, nous en arracherons par où nous pourrons. C'est une heure fort agréablement employée. Il parle facilement et avec la netteté d'esprit que doit avoir un homme qui fait métier depuis douze ans dans le collège des jésuites de Paris.

Après dîner, M. Vachet a fait la conférence des cas de conscience. Nous y avons pris goût ; ce sont matières si importantes et si nécessaires à des missionnaires qu'on l'a prié d'en faire deux par semaine, et la conférence de piété sera remise au samedi.

Nous mêlons par-ci par-là quelques parties d'échecs. M. le chevalier de Forbin est devenu un ennemi digne de moi. Il me fait rêver et me gagne quelquefois. Je ne sais s'il a haussé ou si je suis baissé : je croirais plutôt le dernier. Quoi qu'il en soit, c'est toujours un plaisir sûr, et ne comptez-vous pour rien d'avoir un plaisir en poche, et un plaisir innocent ?

9 mai.

Le temps n'est pas comme nous souhaiterions tout à fait. Nous ne faisons que vingt-cinq lieues par jour et nous en voudrions faire cinquante, et le tout pour vous revoir plus tôt. Si nous n'arrivons à Bantam (9) avant le 10 août, il ne faut pas songer à aller à Siam cette année. Cela serait fastidieux. Une année est précieuse quand on en a quarante sur la tête.

10 mai.

Un vaisseau ! Nous voyons un vaisseau ! Nous ne sommes donc pas tout seuls. Nous allions bientôt croire qu'il n'y avait que nous sur la mer. Les lunettes d'approche ont été tirées, et il a été reconnu anglais et fort petit. Il avait envie de nous parler, mais il n'a pas pu nous joindre et on n'a pas jugé à propos de perdre du temps à l'attendre : il a fallu prendre les ris de nos huniers. La pompe de mer s'est élevée fort près de nous. Elle était fort jolie à voir. Je crois vous en avoir déjà fait la description. Nous faisons trois lieues par heure. Encore dix ou douze jours et je vous écris du cap de Boa Esperanza.

La conférence des cas de conscience a été fort utile. Il me prend quelquefois envie de vous dire tout ce qui s'y est dit, et puis je m'arrête. Qu'a-t-il à faire de cela ? Il ne veut point aller au Japon.

11 mai.

Toute la journée en calme, et jamais on n'a tant roulé. Il y avait hier gros vent ; il est tombé tout d'un coup et la mer est demeurée fort grosse. Nous n'avons presque point de voiles, ainsi rien ne soutient le navire, et nous roulons. Nos pilotes ne s'attendaient pas à trouver des calmes au 31ème degré sud. Il est impossible que cela dure, le vent reviendra incessamment.

12 mai.

Il est revenu ce matin, et c'est notre bon ami nord-est. Nous l'aimons fort : il nous a fait faire quinze cents lieues, mais il n'est pas ici dans son pays et nous quittera bientôt.

13 mai.

Je vous l'avais bien dit, le nord-est s'en est allé, et nous n'avons plus rien. Tout l'horizon est chargé de brouillards. Il pleut, il tonne, il fait des éclairs. On voit des œils-de-bœuf (10), marque certaine d'une prochaine tempête. Nos voiles sont carguées et nous attendons le vent.

Aujourd'hui deux matelots ont fait abjuration du calvinisme. Le père de Fontaney leur a fait l'exhortation. C'était les deux seuls huguenots qui fussent dans l'équipage, et à dire le vrai ils étaient bien prédestinés, car si on l'avait su, on ne les aurait pas embarqués. Ils n'ont pu résister aux raisons du père Tachard, qui les a déterrés et instruits, et au bon exemple de M. l'ambassadeur (11).

14 mai.

Je crois qu'à la fin voici le bon vent d'ouest. Nous faisons deux lieues et demie par heure. Il pleut, il fait froid. Nous roulons. Les plats qu'on nous sert à table s'enfuient de devant nous, et tout cela ne nous paraît rien pourvu que nous arrivions au Cap avant la fin du mois, car de là dépend le reste du voyage. Il y a plus de quinze jours que je prêche que nous y arriverons le 23. Et ma prophétie sera vérifiée si le vent demeure où il est, car nous n'avons plus à faire que quatre cent cinquante lieues.

15 mai.

Je fais présentement des articles fort courts, parce que j'espère en faire de longs quand j'aurai marché sur la Cafrerie. Je n'aurai peut-être pas grand chose à vous dire, mais en attendant je vis d'espérance. Nous sommes à 32 degrés quelques minutes. Le Cap est à 34 degrés, de sorte que toute notre route est presque en longitude. Nous voyons force oiseaux et de grosses bottes d'herbe qui flottent sur l'eau. Cela sent la terre. Nous laissons à tribord quelques petites îles désertes, mais sans les voir.

16 mai.

Je m'en dédis. L'Oiseau est un franc rouleux. C'est tout ce qu'on peut faire que de se tenir sur le pont. On mange en volant. Chacun prend sur son assiette trois cuillerées de mortier, car le bouillon est trop casuel, et on se jette cela dans l'estomac. On s'arrache quelque cuisse de coq. Il faut savoir toutes les règles du contrepoids pour boire, et au milieu de tant de peines, nous sommes gaillards, et le Cap approche. Je viens de voir un damierLe Pétrel damier, ou pétrel du Cap (Daption capense) doit son nom à la singulière disposition de son plumage qui, coupé symétriquement de blanc et de noir, présente à l'œil les carrés d'un échiquier.

Damier petrel
. C'est un gros oiseau sur le ventre duquel on jouerait fort bien aux échecs. S'il voulait s'approcher, on le tirerait, et si on le tuait, j'en fais présent à M. l'abbé de L. (12).

17 mai.

Nous allons à merveilles. La hauteur est de 33° 4'. Quand nous aurons élevé encore un degré, nous ferons la route à l'est, parce que le Cap est par les 34 degrés. La mer commence à être fort creuse, c'est-à-dire qu'on se croit quelquefois dans une vallée entre deux montagnes blanchissantes d'écume. Cela paraît d'abord ridicule, mais quand un moment après on se trouve sur la montagne tout l'horizon humilié, on se tient en paix : Mirabiles elationes maris (13). La frégate va fort bien, nous ne nous quittons pas de vue. Le plaisir est mutuel, et si l'Oiseau aime à voir la Maligne, la Maligne est fort aise de voir l'Oiseau. Nous n'avons point encore eu besoin l'un de l'autre ; mais c'est beaucoup d'avoir un bon voisin.

18 mai.

J'ai commencé un ouvrage et je l'achèverai, s'il plaît à Dieu. Vous savez que je ne suis pas inconstant, et que quand j'ai commencé, ordinairement j'achève. Ce ne sont pas là vos maximes. Je veux toujours écrire et ne jamais lire. J'avoue que ce n'est pas le moyen d'être savant. Chacun a son faible. Il faut que je barbouille, aussi aise quand j'ai ma plume à la main que quand M. le Prince y a son épée. Heureuse postérité, si ces deux instruments étaient chacun dans sa sphère également bien employés ! J'ai entrepris la traduction d'une Histoire Portugaise de l'Éthiopie Orientale (14). Il y a des choses fort curieuses et fort inconnues. L'auteur est un moine, qui n'est point moine, qui va au fait et ne s'amuse point à la bagatelle. Mais ce n'est point à tout cela que je songe. J'apprends le portugais, et je le veux bien savoir. Or quand je lis un livre simplement pour l'entendre, je ne m'attache qu'aux mots, mais si je le veux traduire, il faut que je m'attache aux phrases. Chaque langue a ses façons de parler. Je n'irai pas traduire mot à mot, cela ferait un plaisant langage. Il faut que je trouve un tour français qui réponde au tour portugais, et en le trouvant, si je le trouve, j'attrape autant qu'il est en moi la délicatesse des deux langues. J'y prends autant de plaisir que je faisais à la Gazette. Nous roulons beaucoup, mais nous allons bien.

19 mai.

Toutes les relations, tous les routiersEn termes de marine, livre contenant, avec des cartes marines, des instructions utiles aux pilotes et aux capitaines pour la navigation en certains parages. (Littré). nous disent que quand on a attrapé le tropique du Capricorne, on trouve les vents d'ouest. Cela n'est pas vrai, au moins pour nous. Nous avons trouvé depuis le tropique beaucoup d'inconstance dans les vents, tantôt ouest, tantôt nord-ouest, tantôt nord-est. On va pourtant. C'est une chose admirable que l'art de naviguer ! Il y a trente deux aires de vent : il y a toujours au moins les deux tiers de favorables par le moyen des voiles, qui prennent le vent ou d'une manière ou d'une autre. Nous voyons des oiseaux, c'est signe que les terres approchent. Ils sont marquetés de blanc et de noir et se nomment damiers.

20 mai.

Nous avons un peu de vent, mais il est largueVent dont la direction fait avec la quille un angle plus petit que 112°, en considérant l'ouverture de cet angle tournée vers l'arrière. (Littré).. Toutes nos voiles portent et nous ne roulons plus : c'est un grand bien pour le navire qui fatigue beaucoup au roulis.

Le père Le Comte vient de faire un sermon de ruelleSe disait particulièrement des chambres à coucher sous Louis XIV, des alcôves de certaines dames de qualité, servant de salon de conversation et où régnait souvent le ton précieux. (Littré).. Il était peigné, un mot ne passait pas l'autre. Il a fait plaisir aux gens d'esprit, et les matelots l'ont entendu.

21 mai.

J'ai été ce matin visiter le dedans du vaisseau. C'est un grand pays : là, les moutons, ici, les cochons, l'eau d'un côté, le vin de l'autre. M. de Forbin était mon conducteur. Nous avons trouvé à fond de cale des langues de bœuf salées et du bon vin. J'ai mangé du biscuit de l'équipage, que j'ai trouvé fort bon, et j'ai été fort aise de voir les poudres sous tant de clés.

On commence à galfaterou calfater : Mettre des étoupes, et par-dessus du suif, du goudron dans les joints, trous et fentes d'un bâtiment. (Littré). la chaloupe et le canot : nous en aurons besoin au Cap. Vent contraire, nous retournons en France.

22 mai.

Ou calme, ou vent contraire à la porte du Cap, car il n'y a pas deux cents lieues d'ici. Nous faisons quelquefois chapelleFaire chapelle, c'est virer subitement de bord vent devant, malgré soi et par la force des vents ou des courants. (Littré, qui note également que l'orthographe correcte de ce mot devrait être chapel ou chapeau)., c'est à dire la pirouette. La mer n'est point agitée. Ou les routiers sont faux, ou les saisons sont changées.

Je viens de commencer à apprendre le siamois. Je n'en avais pas trop d'envie, dans la peur que j'ai de revenir sur mes pas, mais M. l'ambassadeur m'a déterminé en me disant qu'il serait bien agréable de traiter avec le roi de Siam tête-à-tête et sans interprète : c'est le bien de la cause. Je craignais encore de brouiller mon portugais, qui ne va pas mal, mais la crainte était vaine : le siamois n'a aucun rapport avec toutes les langues d'Europe. Et sur le tout, j'avais peur de n'avoir pas assez de temps, et peut-être de tenter l'impossible. Nous verrons.

23 mai.

L'étude nous console du mauvais temps. Les jours passent comme des moments, nous ne sommes point oisifs. Je vous enverrai par le premier ordinaire une croix de pardieu (15) siamoise. J'ai déjà quelque espérance. Ne vous y fiez pas, vous savez que j'espère aisément, mais enfin, je prononce des lettres du gosier, du nez, et nos missionnaires y ont bien de la peine. Vous ne croiriez peut-être pas que le peu de musique que je sais me facilite la prononciation siamoise (16). Cela serait bien joli, si je pouvais entretenir le roi de Siam à mon aise. Il n'en serait point fâché, lui qui est si curieux. J'aurais bien des choses à lui dire, et j'entrerais quelquefois dans le cabinet.

24 mai.

Le vent change quatre fois en un quart d'heure, et prend d'ordinaire le mauvais côté : nous revirons de bord, et faisons de notre mieux assez inutilement. Nous ne serons pas au Cap sitôt que nous l'espérions.

25 mai.

Nous sommes en route ; c'est quelque chose, mais nous allons bien doucement. Où sont donc ces mers si furieuses du cap de Bonne-Espérance ? Car Messieurs de la Maligne sont persuadés qu'il n'est pas bien loin d'ici. Le vent est fort faible et la mer fort unie.

26 mai.

Toujours petit vent. Mais nous étudions à merveilles. Le siamois ira son chemin. Nous n'arrivons pas au Cap, mais nous apprenons mille jolies choses. Ils se désespèrent tous : Oh, nous ne gagnerons jamais le Cap ; Oh, nous n'arriverons point à Siam cette année. Et moi je leur dis : Tout ira bien, nous avons trop bien commencé pour ne pas achever de même. Si nous n'arrivons pas à Siam, nous passerons l'hiver à Surate (17), à Bantam, dans de beaux pays. Nous nous aimons tant, nous en serons plus longtemps ensemble, j'en saurai bien mieux le siamois. Ils ont envie de m'envoyer promener avec ces belles consolations qu'ils ont peine à goûter. Le père de Fontaney continue à expliquer la sphère. Il nous a montré ce matin bien clairement pourquoi on trouvait si aisément la latitude et si impossiblement la longitude. J'ai cru dans la dispute l'avoir trouvée, cette longitude, mon raisonnement était bon, j'allais au but, mais par malheur, près du port, j'ai fait naufrage. Il s'est rencontré une petite difficulté insurmontable. Sans cela je vous envoyais ma procuration pour toucher les 100 000 écus que les Hollandais ont promis à celui qui trouvera les longitudes (18).

27 mai.

Il vint du vent hier au soir. Nous allons à la bouline, et comme notre vaisseau est fort large, il ne va trop bien au plus près et dérive plus que de raison. On a vu ce matin des troupes de petits oiseaux : les damiers sont revenus. Le vent est fort, et la mer n'est point agitée, ce qui fait croire que c'est un vent de terre. Messieurs de la Maligne prétendent que nous n'en sommes pas loin. Nos pilotes sont partagés dans leur estime : les uns se croient à cent lieues du Cap, et les autres à cinquante. Nous voyons bien des oiseaux, mais nous ne voyons point d'herbes flottantes, indication du Cap prochain. Deux jours, s'il plaît à Dieu, nous feront connaître qui a raison.

Messieurs de la Maligne viennent de passer à tribord et nous ont crié que nous n'étions plus qu'à 15 lieues du Cap : nous n'en croyons rien. Ils marcheront devant et porteront le fanal pendant la nuit. Ils prennent moins d'eau que nous, et puis ce sont les enfants perdus (19).

28 mai.

Nous avons contentement : le vent est vigoureux et la mer est comme les monts. Il a fallu amener au plus vite tous nos huniers : il n'y a point encore eu un si grand roulis. Nous avons dîné en l'air, l'assiette à la main. Les canons s'avisent quelquefois de plonger. Les petits oiseaux paraissent, on vient de voir une pièce de bois, toutes marques de la terre prochaine. Nous remettrons à demain à la voir.

29 mai.

Le vent fut si violent hier au soir qu'on fut obligé de mettre à la cape, de peur d'aller indiscrètement donner contre la terre. Au point du jour on a remis à la voile, mais en vain. Après la pluie le beau temps : calme tout plat toute la journée.

J'ai oublié à vous dire que nous vîmes, il y a quelque temps, la nuit un arc-en-ciel avec ses couleurs ordinaires. Il est vrai qu'elles n'étaient pas si vives ; le blanc dominait, aussi n'est-il pas juste que les arcs-en-ciel de la lune soient aussi brillants que ceux du soleil.

30 mai.

Vent largue, toutes les voiles portent, belle mer : nous faisons plus de deux lieues par heure. Le Cap ne paraît point encore, on dit pourtant que les terres en sont fort hautes. Il n'y a point de nuages, il faut que nous en faisions encore à plus de vingt lieues.

Terre, terre, c'est tout de bon ! On voit la terre, on voit le Cap (20). Nous en sommes à peu près à douze lieues. Quel plaisir après une si longue absence ! Nous mangerons de l'herbe. Le vent n'est pas trop bon pour mouiller, mais il s'accommodera cette nuit.

31 mai.

Nous n'avons pas osé entrer dans la rade pendant la nuit, mais à la pointe du jour, malgré le vent contraire, nous avons hasardé le paquet ; et la journée d'aujourd'hui a été la plus dangereuse et la plus fatigante du voyage. Il y a eu un fort vilain quart d'heure : le vent au milieu de la rade a tombé tout d'un coup et nous nous sommes trouvés fort près d'une roche où le courant nous portait. Nous n'en étions pas à une demi-portée de mousquet, quand heureusement le vent est revenu, qui nous a tiré de ce mauvais pas. Il a fallu louvoyer toute la journée et changer vingt fois de bord. Le vent était forcé et contraire. Nos deux huniers ont été emportés. Enfin, après bien de la peine, nous avons mouillé. Il est venu deux capitaines de navire et le fiscal du Cap, voir qui nous étions, faire compliment au commandant et offrir tout ce qui dépend d'eux.

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NOTES

1 - Jean Basset (1662-1707), missionnaire, n'était alors que diacre et sera ordonné prêtre à Ayutthaya en 1686 lors de la deuxième ambassade. Il mourra en Chine en 1707 par une maladie qui le prit tout à coup. (Sources : Archives des Missions Étrangères de Paris). 

2 - Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau, frère de Louis de Courcillon, abbé de Dangeau et grand ami de l'abbé de Choisy. 

3 - Il s'agit sans doute d'une des sœurs de Philippe et Louis de Courcillon, qui en avaient cinq : Suzanne, Élisabeth, Catherine, Charlotte et Hélène. Si les deux frères se convertirent au catholicisme, il semble que les sœurs soient restées fidèles à leur religion, sauf peut-être Suzanne dont l'acte de mariage indique qu'elle était de religion catholique, mais qui, dans le même temps, recevait un prêt pour la subvention du saint ministère et le soulagement de l'Église réformée qui se recueille à Dangeau. Nous citons l'article de Lucien Merlet : La famille de Courcillon de Dangeau (Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme français, vol. 5, N° 1/3, Mai, juin, juillet 1856, pp. 77) : Enfin, les deux dernières filles [Charlotte et Hélène] (...) ne se marièrent point et continuèrent à résider à Dangeau jusqu'à la révocation de l'Édit de Nantes. Ce sont elles qui servent d'intermédiaires à leur frère [Philippe, marquis de Dangeau], devenu catholique, pour toutes les affaires qu'il a à traiter avec les protestants . elles se chargent de payer aux pasteurs de Dangeau les rentes à eux données par leurs parents . elles reçoivent les legs faits au consistoire, et en retour constituent des rentes à l'Église réformée . bref, elles semblent avoir soutenu de tout leur pouvoir leurs coreligionnaires que leurs deux frères avaient abandonnés. 

4 - Magdeleine de Lamoignon (1608-1687), fille de Chrétien de Lamoignon, président à mortier au Parlement de Paris. Réputée pour sa foi et sa charité, elle inspira à Boileau ces Vers pour mettre au bas du portrait de Mlle de Lamoignon (1687) :

Aux sublimes vertus nourrie en sa famille,
Cette admirable et sainte fille
En tous lieux signala son humble piété ;
Jusqu'aux climats où naît et finit la clarté,
Fit ressentir l'effet de ses soins secourables,
Et jour et nuit pour Dieu pleine d'activité,
Consuma son repos, ses biens et sa santé,
À soulager les maux de tous les misérables.

Les climats où naît et finit la clarté désignent les Indes orientales et occidentales où Mlle de Lamoignon envoyait de l'argent pour aider financièrement les missionnaires qui y séjournaient. 

5 - Dans l'édition de 1687 du Journal de Choisy (Pierre Mortier, Amsterdam) s'intercale ici une phrase qui n'apparaît pas dans les éditions antérieures : « Quant à Mourette, je m'attends à saluer une grande dame et à lui dire à l'oreille : Vous avez dansé sur mes genoux. » Allusion privée difficilement compréhensible pour le lecteur. Il semble s'agir d'une fillette, peut-être une nièce de l'abbé de Dangeau. 

6 - La mémoire de l'abbé est quelque peu défaillante lorsqu'il cite Cinna de Corneille, représenté pour la première fois pendant la saison 1640-1641. Le texte exact est (acte II, scène 1) :

Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé,
Et par où l'un périt un autre est conservé.

Lors d'une escapade à Bordeaux, l'abbé de Choisy alors âgé de vingt-deux ans et fort préoccupé à séduire Mademoiselle de la Grise, avait joué Cinna. Pour le plaisir, je donne ici ce trait de l'abbé extrait des Mémoires de Madame des Barres. Il y évoque Mlle de la Grise : C'était de ces petites beautés fines qui n'ont que la cape et l'épée, de petits traits, un beau teint, de petits yeux pleins de feu, la bouche grande, les dents belles, les lèvres incarnates et rebordées, les cheveux blonds, la gorge admirable, et quoiqu'elle eût seize ans, elle n'en paraissait que douze. Je la caressai fort, elle me plut, je la baisai cinq ou six fois de suite, la mère était ravie ; je raccommodai sa coiffure qui n'était pas de bon air, je lui dis avec amitité qu'elle montrait trop sa gorge, et je lui montrai à attacher sa collerette un peu plus haut ; la pauvre mère n'avait point de parole pour me remercier. Un siècle et demi plus tard, Lorenzaccio donnera une même leçon de « débauche à la mamelle » : Voir dans un enfant de quinze ans la rouée à venir ; étudier, ensemencer, infiltrer paternellement le filon mystérieux du vice dans un conseil d'ami, dans une caresse au menton ; – tout dire et ne rien dire, selon le caractère des parents...

7 - À la fin du XIIIe siècle, Marco Polo suscita la curiosité (et le scepticisme) de l'Occident en décrivant les richesses inouïes du Cathay, ainsi qu'on appelait alors la Chine. Comme partout en Asie, les Portugais furent les premiers à y ouvrir des comptoirs dès le début du XVIe siècle, à Macao et à Guangzhou (Canton), suivis par les Espagnols, les Anglais et les Français.

Bien qu'on trouve des chrétiens en Chine depuis le Moyen-âge, (une stèle découverte à Ch'ang-ngan (Si-ngan-fu) atteste que des Nestoriens sont entrés dans le pays au VIIe siècle) c'est dans la seconde moitié du XVIe siècle que les missionnaires de tous ordres se pressent dans l'empire. Sur les pas de François Xavier, mort en 1552 sans avoir atteint la Chine, Melchior Nunez Baretto est le premier jésuite à arriver à Canton en 1555, suivi par l'Italien Matteo Ricci (1552-1610), puis par l'Allemand Johann Adam Schall von Bell (1591-1666), et surtout par le Flamand Ferdinand Verbiest (1623-1688). La vie de ces missionnaires aura pour toile de fond les guerres entre dynasties pour le contrôle du pouvoir politique et l'interminable querelle des rites qui déchirera jésuites, dominicains, franciscains entre 1628 et 1742, pour la plus grande joie du féroce Voltaire qui verra dans ces interminables palabres les raisons du bannissement des jésuites. Pendant plus d'un siècle, en effet, on discutera pour savoir quelle traduction chinoise du mot Dieu est la meilleure et la plus adaptée, et surtout si les Chinois convertis au christianismes ont le droit de continuer à célébrer le culte des ancêtres confucianiste. Deux écoles s'affrontent chez les jésuites, celle de Matteo Ricci qui prêche la tolérance, et celle de Niccolo Longobardi (1559-1654) qui appelle à l'intransigeance. Dominicains et franciscains se rallient à Longobardi. De décrets en décrets, la querelle durera jusqu'à la bulle Ex quo singulari du 11 juillet 1742 qui se prononce définitivement contre l'autorisation pour les chrétiens de pratiquer les rites confucianistes. Définitivement ? Pas tout à fait. Une décision de ... 1939 revient sur celle de 1742. Affaire à suivre...

La dynastie Ming au pouvoir depuis 1368 s'effondre en 1644, et la dynastie Mandchoue Qing lui succède. Ce sera d'ailleurs la dernière dynastie chinoise qui règnera jusqu'en 1911. Le premier empereur Qing, Shun Che, continue de se montrer tolérant envers les chrétiens, comme ses prédécesseurs Ming (Adam Schall avait été appelé à Pékin en 1630 pour prendre en main la réforme du calendrier). Les choses changent à la mort de l'empereur, alors qu'un conseil de régence prend le pouvoir en attendant que le jeune prince Khang Hi soit en âge de régner. Hostile à la religion chrétienne, et sans doute largement inspiré par un astronome musulman jaloux de la science des Occidentaux, le conseil de régence ordonne le procès des missionnaires dominicains, franciscains et jésuites. Parmi eux, le père Adam Schall, naguère admiré et respecté, est condamné à être mis à mort, coupé en mille morceaux. Les autres sont condamnés à être fouettés et bannis. Un tremblement de terre fort opportun intervenu en 1665 réveille les terreurs superstitieuses des Chinois et permet aux accusés d'échapper à la sentence. Il sont toutefois bannis et exilés à Canton. La régence prend fin en 1666, et le tout jeune empereur Khang Hi qui accède au pouvoir se révèle être un monarque de grande valeur. La disgrâce des missionnaires prend fin en 1671, grâce à Ferdinand Verbiest. Astronome et mathématicien de tout premier plan, il démontre les nombreuses erreurs contenues dans le calendrier lunaire officiel et devient président du Tribunal des mathématiques sous le nom de Nan Hoai Jen. Fort du prestige que lui confèrent ses succès scientifiques aux yeux de l'empereur, Verbiest demande et obtient par un décret de mars 1671 la réhabilitation de la religion chrétienne et le retour des missionnaires.

Commence alors pour les missionnaires une période de paix. Les envoyés de Louis XIV, jésuites et prêtres des Missions Étrangères peuvent se mettre à l'œuvre dans la sérénité.

Dans le Génie du Christianisme, (1,4,c,3) Chateaubriand écrivait : Le missionnaire français qui partait pour la Chine s'armait du télescope et du compas. Il paraissait à la cour de Pékin avec l'urbanité de la cour de Louis XIV et environné du cortège des sciences et des arts. Déroulant des cartes, tournant des globes, traçant des sphères, il apprenait aux mandarins étonnés et le véritable cours des astres et le véritable nom de celui qui les dirige dans leurs orbites. Il ne dissipait les erreurs de la physique que pour attaquer celles de la morale ; il replaçait dans le cœur, comme dans son véritable siège, la simplicité, qu'il bannissait de l'esprit, inspirant à la fois, par ses mœurs et son savoir, une profonde vénération pour son Dieu et une haute estime pour sa patrie.

Mais, pour le plaisir du grand style polémique, on doit également citer le magistral réquisitoire que Voltaire plaça dans la bouche du fils de Khang Hi, l'empereur Yong Zheng, qui prononcera quelques années plus tard le bannissement des jésuites : Nous ne savons que trop les maux horribles que vous avez causés au Japon. Douze religions y florissaient avec le commerce, sous les auspices d'un gouvernement sage et modéré; une concorde fraternelle régnait entre ces douze sectes : vous parûtes, la discorde bouleversa le Japon ; le sang coula de tous côtés ; vous en fîtes autant à Siam et aux Manilles ; je dois préserver mon empire d'un fléau si dangereux. Je suis tolérant, et je vous chasse tous, parce que vous êtes intolérants. Je vous chasse, parce qu'étant divisés entre vous, et vous détestant les uns les autres, vous êtes prêts d'infecter mon peuple du poison qui vous dévore. Je ne vous plongerai point dans les cachots, comme vous y faites languir en Europe ceux qui ne sont pas de votre opinion. Je suis encore plus éloigné de vous faire condamner au supplice, comme vous y envoyez en Europe ceux que vous nommez hérétiques. Nous ne soutenons point ici notre religion par des bourreaux ; nous ne disputons point avec de tels arguments. Partez ; portez ailleurs vos folies atroces, et puissiez-vous devenir sages ! Les voitures qui vous doivent conduire à Macao sont prêtes. Je vous donne des habits et de l'argent, des soldats veilleront en route à votre sûreté. Je ne veux pas que le peuple vous insulte : allez, soyez dans votre Europe un témoignage de ma justice et de ma clémence.

Ils partirent ; le christianisme fut entièrement aboli à la Chine, ainsi qu'en Perse, en Tartarie, au Japon, dans l'Inde, dans la Turquie, dans toute l'Afrique: c'est grand dommage ; mais voilà ce que c'est que d'être infaillibles. (Voltaire, Relation du bannissement des jésuites de la Chine, par l'auteur du compère Matthieu, Mélange, 1768).

ImageLes jésuites Matteo Ricci, Adam Schall et Ferdinand Verbiest en Chine.

Gravure de M. Humblot, extraite de la Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l'Empire de la Chine de Jean-Baptiste du Halde, La Haye, 1736. 

8 - François Commelet, Professeur ès mathématiques, natif du Bassigny au Comté de Champagne, auteur d'almanachs astrologiques contenant horoscopes, oracles, prédictions et pronostications. Les almanachs de François Commelet étaient imprimés à Troyes, ville qui, dès la fin du XVe siècle et jusqu'à la fin du XIXe siècle, fut le principal lieu d'édition de ces publications populaires bon marché destinées à être vendues par des colporteurs.

ImageL'Almanach historial pour l'an de grâce 1684 de François Commelet. 

9 - Aujourd'hui Banten. Ancien sultanat situé à l'extrémité occidentale de l'île de Java. Haut lieu du commerce du poivre, le port de Bantam était une escale importante pour les navires qui faisaient commerce dans les Indes orientales. En 1682, à la faveur d'un conflit entre le sultan Agung et son fils, le sultan Haji, les Hollandais se rendirent maîtres du sultanat et délaissèrent peu à peu cet emplacement au profit de Batavia (actuel Jakarta). Voici ce qu'en dit le père Tachard dans sa relation (Voyage de Siam des pères jésuites, 1686, p. 135) : Cette rade est une des plus belles du monde, et des plus commodes. Elle a environ huit à neuf lieues de tour. Ce ne sont que terres basses de tous côtés : ce qui n'empêche pas que les mers n'y soient toujours fort tranquilles. La ville de Bantam qui est assez grande est située au milieu de la baie. Les maisons y sont toutes bâties de bois. Vers le milieu de la rade il y a un petit fort où le roi demeure et où les Hollandais, depuis qu'ils s'en sont rendus maîtres, tiennent une grosse garnison, en attendant qu'ils aient le temps de bâtir une bonne forteresse, qui est déjà assez avancée. Bantam était autrefois une ville de commerce, surtout pour le poivre, où tous les Européens entretenaient un grand trafic. Mais depuis deux ou trois ans, qu'elle est tombée entre les mains des Hollandais, de la manière dont nous parlerons dans la suite, personne n'a la liberté d'y aborder, et tout le commerce a été transporté à Batavia.

ImageL'île de Java - Carte du XVIIIe siècle.
ImageLa ville de Bantam, estampe extraite de La Galerie agréable du monde, Pieter vander AA, Leide, 1729. 

10 - Dans sa relation, le père Tachard donne une description de ce phénomène (op. cit., pp. 48-49) : Le douzième de mars nous découvrîmes à midi ou environ un de ces phénomènes appelé œil de bœuf, ou œil de bouc à cause de sa figure. On les regarde ordinairement sur mer comme un présage assuré de quelque orage. C'est un gros nuage rond opposé au soleil et éloigné d'environ 80 ou 90 degrés de cet astre, qui peint dessus les couleurs de l'arc-en-ciel, mais fort vives. Peut-être qu'elles paraissent avoir un si grand éclat à cause que cet œil de boeuf est environné de tous côtés de nuées épaisses et obscures. Quoi qu'il en soit, je puis dire que je n'ai jamais rien trouvé de si faux que les pronostics de ce phénomène. J'en ai vu un autrefois, étant près de la terre ferme de l'Amérique, mais qui fut suivi comme ceux-ci d'un temps fort beau et fort serein, et qui dura plusieurs jours.

Ce phénomène optique est connu sous le nom de parhélie et consiste en l'apparition de deux répliques de l'image du soleil, placées horizontalement de part et d'autre de celui-ci. (Wikipédia).

ImageŒil-de-bœuf au Dakota du nord. 

11 - Sans doute ces matelots n'avaient-ils pas trop le choix... Le père Tachard relate lui aussi cette conversion (op. cit. pp. 118-119) : Si on les eût reconnus hérétiques, on n'eût jamais souffert qu'ils eussent été du voyage . mais la providence divine se servit de la curiosité qu'ils eurent d'aller à Siam pour les mettre dans la voie du salut. Ils eurent bien de la peine à se déterminer, mais enfin, gagnés et instruits par un de nos pères, ils renoncèrent publiquement aux erreurs de Calvin. Le père de Fontaney, après leur avoir fait une petite exhortation pour les confirmer dans la résolution de vire et mourir bons catholiques, reçut leur abjuration le troisième dimanche d'après Pâques. On les instruisit encore dans la suite, pour les disposer à leur première communion, qu'ils firent quelque temps après avec beaucoup de piété, et depuis, ils ont vécu l'un et l'autre avec une grande édification dans le navire. 

12 - L'abbé de Lionne, Artus de Lionne (1655-1713), missionnaire qui demeurait au Siam depuis 1682 et retournera en France avec l'ambassade du chevalier de Chaumont. Dans la section « Les personnages », voir la page consacrée à L'abbé de Lionne. On pourra également consulter la biographie de ce missionnaire sur le site des Missions Étrangères de Paris à la page : Artus de Lionne

13 - Merveilleuses sont les houles de la mer. Psaume 92 (93) : A vocibus aquarum multarum mirabiles elationes maris mirabilis in altis Dominus. 

14 - Très certainement Etiópia Oriental e vária história de cousas notaveis do Oriente (Éthiopie orientale et diverses histoires de choses remarquable de l'Orient) de João dos Santos (1560-1622), ouvrage publié en 1610. João dos Santo appartenait à l'ordre des dominicains, qui sont religieux mais pas moines. Il fut missionnaire en Inde et en Afrique. 

15 - (ou croix de par Jésus) : Alphabet où l'on apprenait à lire aux enfants, ainsi dit parce que le titre est orné d'une croix qui ne nommait croix de par Dieu, c'est à dire croix faite au nom de Dieu. (Littré).

ImagePages d'un abécédaire thaï moderne. 

16 - Le thaï utilise cinq accents de voix, l'aigu, le moyen, le grave, l'accent ascendant et l'accent descendant. Les professeurs recommandent effectivement d'imaginer trois notes séparées entre elles d'un ton, et de chanter davantage que de parler. Ces intonations sont très importantes, et des mots qui se ressemblent beaucoup pour une oreille occidentale peuvent prendre des significations très différentes selon la façon dont ils sont prononcés.

17 - Aujourd'hui Gujerat, port de l'Inde sur le golfe de Cambay. Ancienne base portugaise, puis anglaise, où Hollandais et Français établirent des comptoirs. François Martin, dans ses Mémoires (1934, II, pp. 434-435), nous donne une longue description de cette ville : Il y a tant de relations imprimées où l'on parle de Surate et il est passé tant de personnes en France qui y ont demeuré plusieurs années qu'il me semble inutile de m'y étendre ; je dirai seulement qu'il y a peu de villes dans le monde où l'on fasse un si gros commerce ni où il entre plus d'or et d'argent ; j'en excepte pourtant Cadix, mais on sait aussi que les richesse qu'on y apporte du Pérou et de la Nouvelle Espagne n'y restent pas, qu'elles passent de là dans les autres gouvernements d'Europe ; or ce qui entre à Surate reste dans le pays ; c'est une petite Babylone par cette confusion qu'on y voit des gens de presque toutes les nations du monde par la diversité des habits, chacun à sa mode, et la diversité des langues, un concours continuel dans la ville des marchandises qu'on y apporte et qu'on en tire, les rues sont toujours embarrassées de charrettes, d'éléphants, de chameaux, de bêtes de charge, de carrosses, de chevaux, de palanquins et d'autres voitures. Tout ce mélange donne une idée de grandeur et de richesse. Parmi cette confusion, il n'y a point de lieu au monde où l'on trouve plus facilement à emprunter ; les banians qui y font presque tout le commerce ou pour eux ou en qualité de courtiers, rusés et habiles et dont il faut se défier lorsqu'on les emploie, ne refusent point de l'argent à un homme de peu d'apparence et en état de faire ses affaires. Il y a de gros riches parmi cette tribu ainsi que plusieurs marchands mahométans. Ce qui contribue en partie à la richesse de Surate, c'est que la plupart des grands seigneurs de la cour y ont des changeurs ou des agents qui y font valoir leur argent.

La ville est très mal bâtie, sale, infecte en plusieurs endroits, boueuse et remplie d'eau dans le temps des pluies. Le gouverneur Salamet khan avait eu dessein de la faire parer en obligeant les propriétaires des maisons d'un faire chacun la dépense devant leurs portes ; on y avait commencé à notre départ, je n'ai pas appris qu'on y ait continué. Le commerce y a beaucoup augmenté ; lors de notre arrivée à Surate en 1669, les négociants de la ville n'avaient que 16 à 17 vaisseaux et, lorsque nous en sommes partis il y en avait 72 à trois mâts sans les autres petits bâtiments. Leur grand commerce est dans le golfe persique, à Bassora, à Moka, à Jedda, dans la mer Rouge ; c'est de là qu'ils rapportent des sequins et des pièces de huit. Ils envoient aussi à Achem, en Chine et aux Manilles et généralement dans tous les pays où le négoce est ouvert. On construit de beaux et de bons navires à Surate, les charpentiers sont ordinairement parsis, sortis de ces anciens parsis, adorateurs du feu ; ils ont appris de quelques charpentiers anglais et, formés sur le gabarit des vaisseaux de cette nation, leurs bâtiments à la vérité n'ont pas toutes les proportions ; ils ne sont pas assez longs, mais c'est à dessein et pour leur faciliter le passage dans la rivière et les détours qu'il faut faire pour suivre le canal ; le travail est des meilleurs, les planches emboîtées les unes dans les autres ; ces bâtiments durent longtemps. Il y a de ces charpentiers parsis qui se feraient distinguer dans les ateliers de l'Europe les plus considérables. La ville est bâtie en forme d'arc dont la corde fait face à la rivière ; il y a une forteresse à l'entrée du côté du sud, mais qui ne pourrait pas résister à une attaque d'Européens ; il est difficile de donner un nom à la forme qu'elle a. La ville a été fermée de murailles depuis quelques années, mais les courtines mal flanquées de tours de distance à autre sans régularité des hauteurs qui commandent presque tout autour de la place, ce ne serait qu'un coup de main.

ImageLa ville de Suratte en Ost-Inde 

18 - La longitude étant une donnée cruciale pour tout navigateur, on comprend que les États aient voulu stimuler les recherches visant à trouver des solutions à cette équation apparemment insoluble mathématiquement. Au début du XVIIe siècle, Philippe III d'Espagne promit 120 000 piastres à qui résoudrait le problème. Dans la foulée, les États Généraux de Hollande offrirent 30 000 florins. Plus tard, en 1714, le Parlement d'Angleterre promettra une récompense de 10 000 à 20 000 livres selon la précision de la méthode proposée. Les problèmes du calcul des longitudes jusqu'au XVIIIe siècle sont inhérents à la mesure du temps. En effet, la détermination des longitudes suppose de trouver l'angle entre les deux méridiens dont l'un est considéré comme celui d'origine. On sait, par ailleurs, que cet angle est égal à la différence des heures locales entre l'heure du méridien inconnu et celle du méridien d'origine. Il est certes aisé de calculer l'heure locale, mais celle du méridien d'origine est nécessaire au même instant. Parmi les méthodes proposées, certaines, complexes, reposaient sur l'observation des éclipses de lune ou des satellites de Jupiter. Elles nécessitaient d'avoir des télescopes puissants très difficiles à utiliser sur des navires. Une autre méthode, plus simple, consistait à utiliser deux horloges : l'une étant réglé sur le méridien d'origine, il suffisait de mesurer la hauteur d'un astre fixe et l'heure d'observation, pour en déduire immédiatement l'heure locale, donc la longitude du lieu. Encore fallait-il avoir des horloges suffisamment fiables pour conserver pendant des mois l'heure d'origine en dépit des mouvements du navire et des variations de température, ce qui était loin d'être le cas à l'époque de l'abbé de Choisy. 

19 - Selon Littré, les enfants perdus sont les soldats qui marchent, pour quelque entreprise extraordinaire, à la tête d'un corps de troupe commandé pour les soutenir ; ainsi nommés parce que leur service est particulièrement périlleux. Cette locution provient peut-être de los enfantes, expression espagnole, d'où est né le mot infanterie. Plus généralement, les enfants perdus sont les personnes qu'on met en avant dans une affaire hasardeuse. 

20 - Bartholomeu Dias aborda le premier la côte du Cap en 1487, suivi par Vasco de Gama en 1497, puis par les Anglais en 1620. Les Hollandais y fondèrent leur premier établissement en 1652. C'est cette même année que fut fondée la ville du Cap par Jan Van Riebeeck.

ImageLa baie du cap de Bonne-Espérance publiée dans la relation de voyage de l'abbé Tachard.

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