FÉVRIER 1686

Page de février 1686

1er février.

Même vent. Nous allons à merveilles.

2 février.

C'est un vent fait qui durera.

3 février.

Je m'aperçois qu'en venant je me jetais sur la bagatelle quand les aventures me manquaient. Je ne fais plus cela, et j'ai tort. Nos occupations journalières ne sont point si bagatelle, on fait des conférences très utiles et je vous en rendrai compte au premier jour.

4 février.

Le vent mollit un peu, mais il est toujours sud-est et nous porte à la route. Chose admirable ! Depuis six semaines que nous sommes partis de Siam, nous avons toujours eu vent favorable. La ligne qu'il a fallu passer et le soleil à pic ne nous ont point donné de calme. La mer est couverte de poissons et nous n'en prenons point : ou ils sont habiles, ou nos pêcheurs sont maladroits.

5 février.

On a mis le cap à ouest quart de sud-ouest parce que nous prenions trop au sud. Le vent est au même endroit. M. L'abbé de Lionne nous a fait aujourd'hui une conférence sur l'opinion probable (1). le père Tachard y a bien tenu son coinTenir son coin, c'est tenir une place honorable dans un cercle ; prendre part avec avantage à une discussion, etc. (Littré)..

6 février.

Bon vent. Nous roulons un peu.

7 février.

Le vent s'est fortifié avec la lune et nous faisons cinquante lieues par jour.

8 février.

Croiriez-vous que je viens de faire un sermon et peut-être que je le dirai ? Cela est un peu téméraire : commencer à prêcher à quarante-deux ans. Nous verrons comment cela se passera. Je sentirai bien si je ne sais rien qui vaille et je me le tiendrai pour dit. Un ecclésiastique doit servir Dieu et l'Église, mais il n'est pas absolument nécessaire qu'il prêche. C'est pourtant bien fait, s'il en est capable. J'en ai eu toute ma vie la fantaisie dans des temps où je prêchais fort peu d'exemple. Maintenant que Dieu m'a fait la grâce de rentrer en moi-même et que je me vois prêtre pour toute l'éternité, je veux au moins essayer, et jamais je ne trouverai une plus belle occasion. Il ne faut pas dire des choses bien relevées à des matelots, il faut seulement prendre l'Évangile et l'expliquer nettement et familièrement. Si je pouvais parvenir à pouvoir faire un bon prôneInstruction chrétienne faite chaque dimanche à la messe paroissiale. (Littré). à Gournay, ce serait-là toute mon ambition, car je ne crois pas que je me serve du crédit de M. le grand aumônier pour prêcher à Versailles.

Nous faisons route à l'ouest, à cause que la variation nous portait trop au sud et que nous voulons passer au sud-ouest entre l'île de Romeiros que nous laisserons à bâbord et celle de Saint-Jean de Lisboa que nous laisserons à tribord (2).

9 février.

Même vent.

10 février.

Nous n'avons fait aujourd'hui que 43 lieues.

11 février.

Même vent. La hauteur s'est trouvée de 24° 42', et suivant mon estime rectifiée par celle d'un pilote, nous sommes à 86° 39' de longitude.

12 février.

Nous allons bien. Je viens d'apprendre d'un de nos ambassadeurs la manière de se servir du ginseng et des nids d'oiseaux. Je vous porte de l'un et de l'autre ! c'est un trésor.

Le ginseng est une petite racine qui croît à la Chine (3) dans la province de Hounlam-fout-chouan et dans celle de Couli. Il n'y en a point en aucun autre lieu du monde. Son principal effet est de rectifier le sang et de rendre les forces à ceux qui les ont perdues. On met de l'eau dans une tasse, on la fait bouillir à gros bouillons, on jette dedans les racines de ginseng qu'on a coupées par petits morceaux, on couvre bien la tasse, afin de faire infuser le ginseng, et quand l'eau est devenue tiède, on l'avale seule dès le matin avant que d'avoir mangé. On garde le ginseng et le soir on fait bouillir de l'eau encore une fois, mais on n'en met que la moitié de la tasse. On y jette le même ginseng, on couvre la tasse, et quand l'eau est assez froide, on la boit. Ensuite on fait sécher le ginseng au soleil et si l'on veut, on peut encore le faire infuser dans du vin et en user. On met la quantité de ginseng à proportion de l'âge de la personne qui s'en doit servir. Depuis dix ans jusqu'à vingt on en prend chaque fois le poids de la moitié d'un foang ; depuis vingt jusqu'à trente, le poids d'un foang et demi ; depuis trente jusqu'à soixante et dix et par-delà, le poids d'un mayon. On n'en prend jamais davantage.

Les nids d'oiseaux se trouvent principalement en Cochinchine. Ils sont admirables pour les sauces et bons pour la santé quand on y mêle du ginseng. On prend une poule dont la chair et les os soient noirs, on la vide bien, on la nettoie, puis on prend des nids d'oiseaux qu'on amollit avec de l'eau et qu'on déchire par petits filets. On coupe aussi du ginseng par petits morceaux, puis on met le tout dans le corps de la poule dont on coud le fondement. La poule ensuite est mise dans une porcelaine couverte qu'on met dans une marmite pleine d'eau, et l'on fait bouillir cette eau jusqu'à ce que la poule soit cuite : après quoi on laisse la marmite sur la braise et cendres chaudes pendant toute la nuit. Le matin on mange poule, ginseng et nids d'oiseaux sans sel ni vinaigre, et après avoir mangé le tout, on se couvre bien et quelquefois on sue.

On peut aussi manger du riz cuit à l'eau avec les nids d'oiseaux et ginseng accommodés comme ci-dessus. On mange cela à la pointe du jour et si l'on peut, on dort la-dessus.

Puisque j'ai des pierres de bézoard, il faut vous en dire les propriétés. Si vous avez été mordu par un serpent ou par quelque autre animal venimeux, on broie un peu de la pierre dans du vin qu'on avale, et le poison ne vous fait point de mal. Elle est encore admirable pour les ulcères et pour les obstructions. La pierre de bézoard vient dans le ventre du hérisson, du singe, de la chèvre et quelquefois de la vache, mais celle du hérisson est la meilleure (4).

13 février.

Vent à souhait. Nous avons fait 46 lieues et je pourrais bien gagner mes paris.

14 février.

Le vent est un peu trop fort. Il n'y a pas de plaisir à aller si vite. Nous faisons près de trois lieues par heure et nous commençons à beaucoup rouler.

15 février.

Il n'y a plus à rire, le vent est terrible et la mer épouvantable. Il a fallu vite amener toutes les voiles, les mâts des perroquets et la grande vergue. Nous sommes réduits à la misaine qui nous mène en route, mais il vient une grosse lame qui nous prend par le travers et nous fait horriblement rouler. Souvent l'eau entre par le plat-bord : les moutons se cassent les jambes, les cochons se crèvent, un coup de mer noie trente poules, tous nos coffres se battent les uns contre les autres. Enfin, c'est un grand désordre et nous aurions peur si nous n'avions pas fait 6 000 lieues sur la mer. Nos Siamois sont assez plaisants : un mandarin vient de me demander si les Français avaient peur. Je lui ai dit que non, qu'à la vérité le temps était mauvais, mais que notre vaisseau était bon. Puisque cela est, m'a-t-il dit, je n'ai donc pas peur. C'est le même qui disait à Siam : J'aurai grand peur si je vais en France, mais je veux pourtant y aller. Nous avons perdu cette nuit la frégate. Elle avait un feu et nous aussi, mais le temps était si gros qu'apparemment elle n'a pu nous suivre, et en ces occasions, sauve qui peut. Nous espérons la retrouver au Cap.

16 février.

Nous fîmes hier 60 lieues avec la seule misaine. Aujourd'hui le vent a varié, et a presque fait le tour du compas. La mer est toujours fort grosse. Le vaisseau travaille fort, et nous aussi.

17 février.

Il a fallu hier au soir mettre à la cape avec la misaine et l'artimon, parce que le vent était contraire et que quant à présent nous ne voulons point retourner à Siam. On appelle cette cape à l'Espagnole. Ce matin le vent s'étant remis à la raison, on a appareillé la grand-voile et puis le grand hunier, et nous faisons bon chemin malgré la grosse mer et le roulis.

18 février.

Le soleil commence à se remontrer, les nuages à se dissiper, la mer à s'abaisser, le roulis à diminuer.

19 février.

Enfin, on a pris hauteur à 31° 10'. Nous sommes suivant l'estime à 70° 10' de longitude et il y a ici 24 degrés de variation.

Tout cela pesé, compensé, calculé, nous croyons être presque par le travers sud de Madagascar, à 530 lieues du cap de Bonne-Espérance. Dieu veuille que nous en soyons quittes pour la bourrasque que nous venons d'essuyer ! Cela est ordinaire en ce parage, et bien que l'île Bourbon (5) soit un lieu enchanté, les ouragans qu'on y trouve souvent en dégoûtent bien les voyageurs.

20 février.

Calme profond. On disait que dans ces parages on ne trouvait jamais de calme. Nos journaux ne ressembleront pas à ceux des autres voyageurs : nous trouvons des choses extraordinaires.

21 février.

Le vent est un peu revenu et nous avons fait 23 lieues.

22 février.

Nous avons fait 31 lieues : cela est honnête. On ne sait encore ce qui arrivera du pari. J'ai parié contre M. l'ambassadeur un bœuf pour l'équipage que nous seront mouillés au Cap le 10 mars.

23 février.

Les conférences de piété qu'on fait tous les samedis sont admirables. On a dit aujourd'hui de fort belles choses sur l'amour de Dieu. Le père Tachard a recommencé les catéchismes.

24 février.

Le vent est gros et contraire, il a fallu amener les huniers, et se contenter des basses voiles. Nous roulons extraordinairement et la mer me fait bien plus de mal qu'en venant. Je ne suis point amariné.

25 février.

On vient de revirer de bord, toujours avec les basses voiles. On ne fait pas grand chemin.

26 février.

M. l'Abbé du Chayla vient de faire une conférence sur la restitution (6). La matière est importante, et M. l'abbé de Lionne ne laisse rien passer. Il ne faut pas broncher devant lui.

27 février.

Vent assez fort, assez contraire. On va au plus près et tout ce qu'on peut gagner se perd par la dérive et par la variation.

28 février.

Tout de même.

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NOTES

1 - Cette doctrine de « l'opinion probable », la plus subtile des nouvelles méthodes, ainsi que la définissait Pascal, était une façon assez tortueuse de s'arranger avec sa conscience et de faire appel aux probabilités pour justifier n'importe quelle action. S'il est impossible de considérer que le pour et le contre sont également vrais, on peut considérer qu'ils ont chacun quelque probabilité, suffisamment pour être suivis avec sûreté de conscience. Tartuffe, qui avait l'art de trouver avec les ciel des accommodements, saura la mettre en pratique en habile homme :

Selon divers besoins, il est une science
D'étendre les liens de notre conscience,
Et de rectifier le mal de l'action
Avec la pureté de notre intention.

Cette doctrine fut violemment attaquée par Pascal dans les Provinciales :

– Mon Révérend Père, lui dis-je, que l'Église est heureuse de vous avoir pour défenseurs ! Que ces probabilités sont utiles ! Je ne savais pourquoi vous aviez pris tant de soin d'établir qu'un seul docteur, s'il est grave, peut rendre une opinion probable ; que le contraire peut l'être aussi ; et qu'alors on peut choisir du pour et du contre celui qui agréé le plus, encore qu'on ne le croit pas véritable, et avec tant de sûreté de conscience, qu'un confesseur qui refuserait de donner l'absolution sur la foi de ces casuistes serait en état de damnation. D'où je comprends qu'un seul casuiste peut à son gré faire de nouvelles règles de morale, et disposer, selon sa fantaisie, de tout ce qui regarde la conduite de l'Église. (Pascal – Les Provinciales – Sixième Lettre). 

2 - Ces deux îles n'ont jamais existé. Voir le Journal du 12 juillet 1685, et particulièrement la note 9

3 - Le ginseng (Panax quinquefolium) était connu des Chinois depuis trois mille ans, et ses vertus étaient mentionnées dans des écrits datant du premier siècle après Jésus-Christ. Marco Polo le cite dans son « Livre des Merveilles », et les ambassadeurs en apportent à Louis XIV, qui appréciera hautement ses pouvoirs aphrodisiaques. Le ginseng n'est pas une exclusivité chinoise, il en pousse en beaucoup d'endroits, et notamment au Québec. Cette plante valait alors des fortunes. Dans son Voiage de Siam (J. C. Gatty, 1963, p. 144), le père Joachim Bouvet évoque la racine de ginssing qui coûte huit fois le poids de l'argent.

ImageRacines de ginseng. 

4 - Le bézoard est une concrétion calculeuse qui se forme dans l'estomac, les intestins et les voies urinaires de certains animaux, autour de laquelle se forment des couches concentriques. Lorsqu'il atteint ou dépasse la grosseur d'un œuf de poule, le bézoard constitue un objet d'immense valeur. C'est la grande curiosité du XVIe siècle, d'autant plus que la découverte du Nouveau Monde en a fait connaître de nouvelles espèces. Au XVIIe siècle, on distingue le bézoard oriental, connu en Europe depuis le XIIe siècle comme un excellent remède contre les poisons, du bézoard occidental provenant d'Amérique. Ce dernier est souvent de taille plus importante, mais moins efficace sur le plan curatif. Pour l'usage médical le bézoard est broyé en poudre et ingurgité. Même réduit en poudre il vaut extrêmement cher. On explique les vertus médicale du bézoard par le fait que les animaux chez lesquels il se forme consomment de grandes quantités d'herbes vénéneuses et fabriquent ainsi le précieux antidote concentré dans le calcul. Dans les cabinets princiers ils sont parfois ornés de monture d'or ou d'argent comme par exemple ceux de la collection de Rodolphe II à Prague. (Antoine Schnapper, Le géant, la licorne, la tulipe : Collections françaises au XVIIe siècle, 1988).

5 - Découverte par les Portugais au début du XVIe siècle, l'île Mascareigne devient possession française et prend le nom d'île Bourbon en 1649. La Compagnie française de l'Orient en fait une escale sur la route des Indes. Ce n'est qu'à partir de la Révolution française que l'île fut appelée île de la Réunion. 

6 - Il s'agit du problème moral soulevé par la restitution des biens indûment acquis. Ici encore, Pascal s'opposera violemment à la doctrine laxiste des jésuites dans les Provinciales, notamment la huitième Lettre. 

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