Livre IV - Suite.
Voyage de la barre de Siam aux villes de Siam et de Louvo.

M. l'ambassadeur entre dans la salle d'audience.

M. l'ambassadeur ne fut pas plutôt averti par le son des instruments que le roi était arrivé, qu'il entra dans la salle suivi de M. l'abbé de Choisy et du seigneur Constance. Quand il eut avancé quatre pas, regardant le roi comme s'il l'eût aperçu pour la première fois, il fit une profonde révérence, il en fit une seconde au milieu de la salle, et une troisième lorsqu'il fut auprès du siège qu'on lui avait préparé. Le roi répondit à chaque révérence par une inclination du corps accompagné d'un visage riant et ouvert. Alors M. l'ambassadeur commença son compliment en cette manière, et après en avoir prononcé les premières paroles il s'assit et se couvrit.

Harangue de l'ambassadeur de France au roi de Siam.

Le roi mon maître, si fameux aujourd'hui dans le monde par ses grandes victoires et par la paix qu'il a souvent donnée à ses ennemis à la tête de ses armées, m'a commandé de venir trouver Votre Majesté pour l'assurer de l'estime particulière qu'il a conçue pour elle. Il connaît, Sire, vos augustes qualités, la sagesse de votre gouvernement, la magnificence de votre Cour, la grandeur de vos États, et ce que vous vouliez particulièrement lui faire connaître par vos ambassadeurs, l'estime que vous avez pour sa personne, confirmée par cette protection continuelle que vous donnez à ses sujets, principalement aux évêques qui m'environnent et qui sont les ministres du vrai Dieu.

Il ressent tant d'illustres effets de l'estime que vous avez pour lui et il veut bien, Sire, y répondre de tout son pouvoir. Dans ce dessein, il est prêt de traiter avec Votre Majesté, de vous envoyer de ses sujets pour entretenir et pour augmenter le commerce, de vous donner toutes les marques d'une amitié sincère et de commencer entre les deux couronnes une union aussi étroite dans la postérité que vos États sont éloignés des siens par ces vastes mers qui les séparent. Mais rien ne l'affermira tant en cette résolution, et ne vous unira plus étroitement ensemble que de vivre dans les sentiments d'une même croyance.

Et c'est particulièrement, Sire, ce que le roi mon maître, ce prince si sage et si éclairé, qui n'a jamais donné que de bons conseils aux rois ses alliés, m'a commandé de vous représenter de sa part. Il vous conjure par l'intérêt qu'il prend déjà, comme le plus sincère de vos amis, à votre véritable gloire, de considérer que cette suprême majesté dont vous êtes revêtu sur la terre ne peut y venir que du vrai Dieu, c'est à dire d'un dieu tout puissant, éternel, infini, tel que les chrétiens le reconnaissent, qui seul fait régner les rois et règle la fortune de tous les peuples.

Soumettre vos grandeurs à ce dieu qui gouverne le ciel et la terre, c'est une chose, Sire, beaucoup plus raisonnable que de les rapporter aux autres divinités qu'on adore dans l'Orient, et dont Votre Majesté qui a tant de lumière et de pénétration ne peut manquer de voir assez l'impuissance.

Mais elle le verra encore plus clairement si elle veut bien entendre durant quelque temps les évêques et les autres missionnaires qui sont ici. La plus agréable nouvelle que je puisse porter au roi mon maître est celle-là, Sire, que Votre Majesté, persuadée de la vérité, se fait instruire dans la religion chrétienne. C'est ce qui lui donnera plus d'admiration et d'estime pour Votre Majesté, et qui excitera ses sujets à venir avec plus d'empressement dans vos États : et enfin ce qui achèvera, Sire, de vous combler de gloire, puisque par ce moyen Votre Majesté s'assure d'un bonheur éternel dans le ciel, après avoir régné avec autant de prospérité qu'elle fait sur la terre (1).

M. l'évêque dit en portugais au seigneur Constance à peu près le sens du compliment de Son Excellence, et ce ministre l'expliqua au roi en Siamois, se tenant cependant dans une posture très respectueuse, comme les autres princes et seigneurs qui demeurèrent toujours prosternés dans la salle à côté de lui, mais un peu plus bas. Il serait difficile d'expliquer la joie que le roi de Siam fit paraître en cette occasion et dans toute cette journée.

Manière dont M. l'ambassadeur donna la lettre du roi au roi de Siam.

M. l'ambassadeur avait été surpris en entrant dans la salle de voir le roi si élevé au-dessus de lui, et avait témoigné quelque peine qu'on ne l'en eût pas averti. Après avoir fait son compliment, il devait naturellement s'avancer pour présenter la lettre du roi son maître au roi de Siam. On était convenu avec le seigneur Constance qu'afin de marquer plus de respect pour la lettre du roi, M. l'ambassadeur la prendrait de M. l'abbé de Choisy, qui devait pour cela demeurer debout à son côté pendant la harangue, et tenir la lettre dans une coupe d'or soutenue d'un pied fort long. Mais M. l'ambassadeur, voyant le roi si élevé que pour atteindre jusqu'à lui il faudrait prendre la coupe par le bas de pied et lever le bras fort haut, jugea que cette distance ne convenait pas à sa dignité et qu'il devait présenter la lettre de plus près. Après avoir balancé un moment, il prit son parti, qui fut de tenir la coupe par le haut et de ne lever le bras qu'à demi. Le roi qui comprit ce que le faisait agir de la sorte, se leva sur ses pieds en souriant, et se baissant en dehors, fit la moitié du chemin pour prendre la lettre (2). Il la porta ensuite sur sa tête, ce qui est une marque extraordinaire d'honneur et d'estime que ce prince voulut donner au grand roi qui la lui envoyait. Alors il répondit à M. l'ambassadeur qu'il se sentait extrêmement obligé de l'honneur que lui faisait le roi très-chrétien, et qu'il n'avait pas de plus forte passion que d'entretenir une amitié et une paix éternelle avec Sa Majesté. Ensuite il lui demanda des nouvelles de la santé de ce prince, qu'il nommait toujours son bon ami, et de toute la Maison royale, et lui témoigna la joie qu'il avait de le voir arrivé en bonne santé avec toute sa suite.

M. l'ambassadeur présente au roi de Siam l'abbé de Choisy et les gentilshommes de sa suite.

M. l'ambassadeur, après avoir remercié Sa Majesté de toute ses bontés, lui présenta M. l'abbé de Choisy en lui faisant connaître son mérite, et les gentilshommes de sa suite, disant qu'ils étaient tous officiers sur les vaisseaux du roi, que la plupart s'étaient trouvés dans diverses occasions contre les ennemis de l'État, où ils s'étaient distingués par leur valeur. Le roi l'écouta avec beaucoup de plaisir et fit ensuite tomber le discours sur les ambassadeurs qu'il avait envoyés en France, dont il n'avait eu aucune nouvelle. Il se répandit sur les louanges du roi assez longtemps, témoignant une extrême joie d'entendre ce que M. l'ambassadeur lui racontait de sa grandeur, de sa sagesse, de ses conquêtes et de la paix qu'il venait de donner à l'Europe. Enfin il fit dire à M. l'ambassadeur que s'il avait besoin de quelque chose de son royaume pour lui et pour les personnes de sa suite, qu'il s'adressât à son barcalon, auquel il avait donné des ordres exprès de le satisfaire en toutes choses. Ainsi finit la première audience avec beaucoup de satisfaction de part et d'autre.

On va voir l'éléphant blanc dans son appartement.

Au sortir de la salle, M. Constance mena M. l'ambassadeur voir l'éléphant blanc qui est si estimé dans les Indes, et qui a été le sujet de tant de guerres (3). Il est assez petit et si vieux qu'il en est tout ridé. Plusieurs mandarins sont destinés pour en avoir soin, et on ne le sert qu'en vaisselle d'or, au moins les deux bassins qu'on avait mis devant lui, étaient d'or massif, d'une grandeur et d'une épaisseur extraordinaire. Son appartement est magnifique, et le lambris du pavillon où il est logé est fort proprement doré (4). Comme il était déjà tard, on sortit du palais du roi pour aller à celui qu'on avait préparé à M. l'ambassadeur, et on marcha dans le même ordre et avec la même pompe qu'on était allé à l'audience.

M. l'évêque fut appelé quelque temps après par ordre du roi, pour traduire en siamois la lettre du roi de France, qui fit beaucoup d'impression sur l'esprit de ce prince. En voici les termes :

Lettre du roi de France au roi de Siam.

Très haut, très excellent et très magninime prince, notre très cher et bon ami, Dieu veuille augmenter votre grandeur avec une fin heureuse.

J'ai appris avec déplaisir la perte des ambassadeurs que vous nous envoyâtes en l'année 1681, et nous avons été informés par les pères missionnaires qui sont revenus de Siam et par les lettres que nos ministres ont reçu de la part de celui à qui vous confiez le principal soin de vos affaire, l'empressement avec lequel vous souhaitez notre amitié royale. C'est pour y correspondre que nous avons choisi le chevalier de Chaumont pour notre ambassadeur près de vous, qui vous apprendra plus particulièrement nos inclinations sur tout ce qui peut contribuer à établir pour toujours cette amitié solide entre nous. Cependant nous serons très aises de trouver les occasions de vous témoigner la reconnaissance avec laquelle nous avons appris que vous continuez votre protection aux évêques et missionnaires apostoliques qui travaillent à l'instruction de vos sujets dans la religion chrétienne, et notre estime particulière pour vous nous fait désirer ardemment ce que vouliez bien vous-même les écouter et apprendre d'eux les véritables maximes et les mystères sacrés d'une si sainte loi, dans laquelle on a la connaissance du vrai Dieu, qui seul peut, après vous avoir fait régner longtemps et glorieusement sur vos sujets, vous combler d'un bonheur éternel.

Nous avons chargé notre ambassadeur de quelques présents des choses les plus curieuses de notre royaume, qu'il vous présentera comme une marque de notre estime, et il vous expliquera aussi ce que nous pouvons désirer pour l'avantage. Sur ce, nous prions dieu qu'il veuille augmenter votre grandeur avec toute fin heureuse.

Fait en notre château de Versailles le vingt-unième jour de janvier 1685.

Votre très cher et bon ami,
    Louis

Colbert

M. l'ambassadeur va voir M. l'évêque de Métellopolis.

Après que M. l'ambassadeur eut eu son audience du roi, il rendit sa première visite à M. l'évêque de Métellopolis au séminaire. Ce prélat est vicaire apostolique dans la plus grande partie des provinces soumises aux vicaires apostoliques, il travaille depuis longtemps avec beaucoup d'application et de zèle à la conversion des Siamois, dont il a étudié la langue avec un grand soin. Nous reçûmes de lui nos approbations par écrit, et en nous les envoyant il nous fit dire que nous pouvions exercer nos fonctions dans les Indes aussi librement qu'en Europe (5). Il réside ordinairement au séminaire depuis que ses grandes maladies l'ont affaibli. Cette maison est la plus belle qui soit dans la ville et dans les camps qui sont autour de Siam. Elle consiste en un grand corps de logis double à deux étages bâtis à la française, où vingt personnes peuvent loger commodément. Les chambres sont grandes et élevées, les unes donnent sur le jardin et les autres sur une église que le roi de Siam fait bâtir auprès, et qui n'est pas encore achevée. Elle sera fort grande, et si on eut eu soin de prendre d'abord un dessin régulier, elle pourrait passer pour belle même dans les villes d'Europe.

Le roi de Siam envoie un présent à M. l'ambassadeur.

C'est une coutume établie à la Cour de Siam de donner une veste à tous ceux qui ont l'honneur d'être introduits en la présence du roi, et on la porte toujours aux ambassadeurs en leur présentant le bétel à la fin de l'audience (6). Le roi ayant su que les Français n'usaient point de bétel et qu'ils ne s'accommoderaient peut-être pas d'un habit fait à Siam, il ne voulut pas le leur faire donner alors, mais quelques jours après il envoya à Son Excellence vingt pièces d'une étoffe fort riche à fleurs d'or et autant d'une étoffe de soie pour faire des doublures. Il fit un semblable présent aux gentilshommes de sa suite pour s'en faire des habits plus légers (ce sont les paroles du roi) et souffrir avec moins d'incommodité les grandes chaleurs du climat auxquelles ils n'étaient pas accoutumés.

M. l'ambassadeur fait jeter par les fenêtres de son palais une somme d'argent à ceux qui lui avaient apporté ce présent.

M. l'ambassadeur, dès qu'il eut reçu le présent du roi, fit jeter beaucoup d'argent par les fenêtres aux gens des mandarins qui l'avaient apporté et au peuple qui y était en foule. Cela fit beaucoup de bruit dans la ville de Siam et surprit tout le monde qui n'avait jamais vu cette sorte de magnificence. On ne parla durant longtemps que de cette riche pluie d'or et d'argent qui tombait dans la cour de l'ambassadeur de France. Cette libéralité faite à propos augmenta beaucoup l'estime que les grands et les peuples avaient concerté de la nation française, au-dessus de toutes les autres de l'Europe.

Aussitôt que M. l'ambassadeur fut dans la ville de Siam, le seigneur Constance, qui demeurait auparavant dans le camp des Japonais, vint se loger dans une belle maison qu'il a proche l'hôtel de Son Excellence, et durant tout le temps que nous fûmes à Siam, il tint table ouverte aux Français, et en leur considération à toutes les autres nations. Sa maison était fort bien meublée, et au lieu de tapisseries qu'on ne sauraient souffrir à Siam à cause du chaud, on avait étendu tout autour du divan un grand paravent du Japon d'une hauteur et d'une beauté surprenante. Il y avait toujours deux tables de douze couverts chacune, et où on faisait une chère fort abondante et fort délicate. On y trouvait de toutes sortes de vins, d'Espagne, du Rhin, de France, de Céphalonie et de Perse. On y était servi à grands bassins d'argent et le buffet était garni de très beaux vases d'or et d'argent du Japon fort bien travaillés, avec plusieurs grands bassins des mêmes métaux et du même travail.

Le roi de Siam fait porter ses présents aux pagodes avec beaucoup de pompe.

Le bruit qui se répandait alors, que le roi devait aller faire un présent à la pagode avec un grand cortège, excita la curiosité des gentilshommes français qui voulurent être spectateurs de la pompe (7). Un des mandarins qui étaient toujours dans l'hôtel pour empêcher le désordre et prendre garde que rien n'y manquât les mena dans un endroit où ils pouvaient voir commodément ce spectacle. Les rues par où le roi devait passer étaient bordées à hauteur d'appui d'un treillis peint de rouge et semées de fleurs en plusieurs endroits. Le roi ne sortit pas ce jour-là, mais son présent ne laissa pas d'être porté à la pagode en grande cérémonie. On vit d'abord paraître un homme sur un éléphant, qui jouait des timbales, précédé de deux trompettes à cheval. Plusieurs mandarins, aussi à cheval, marchaient après deux à deux ; un grand nombre de soldats à pied, de ceux qu'on appelle les bras peints, venait ensuite en bon ordre. Ils étaient suivis de quinze éléphants, dont sept ou huit portaient des parasols à triple étage avec des chaises dorées où étaient autant de mandarins chargés des présents du roi. Après ces éléphants venaient des mandarins du premier et du second ordre, qu'on reconnut aux cercles d'or et d'argent qui étaient à leur bonnet rond fait en forme de pyramide.

À la Cour de Siam, on ne donne jamais que deux audiences aux ambassadeurs, la première et celle de congé. Souvent même on n'en accorde qu'une et l'on remet toutes les affaires au barcalon qui en doit tenir compte au roi. Mais Sa Majesté, pour distinguer cette ambassade de toutes les autres, fit dire à M. l'ambassadeur que toutes les fois qu'il voudrait avoir audience, il était prêt à la lui donner avec plaisir. En effet, huit à dix jour après l'audience d'entrée, M. l'ambassadeur en eut une autre. Elle fut secrète et MM. les gentilshommes n'y entrèrent pas. M. l'ambassadeur n'y mena que M. l'évêque de Métellopolis, M. l'abbé de Choisy et M. l'abbé de Lionne, les autres demeurèrent dans la première cour du palais, où il y avait à l'ombre des arbres sur le bord d'un canal une grande table dressée de vingt-quatre couverts avec deux buffets garnis de très beaux vases d'or et d'argent du Japon, et plusieurs cassolettes où le bois précieux d'aquila n'était pas épargné (8).

Le roi traite magnifiquement dans son palais M. l'ambassadeur.

L'audience étant finie, on se mit à table et on y fut près de quatre heures. On y servit plus de 150 bassins et une infinité de ragoûts, sans parler des confitures dont on fait ordinairement deux services. On y but de cinq ou six sortes de vins. Tout y fut magnifique et délicat, le roi voulut que les plus grands de son royaume servissent les Français ce jour-là pour honorer davantage M. l'ambassadeur et rendre ce régal plus agréable.

Environ ce temps-là on commença à examiner le procédé qu'avaient tenu les deux mandarins que le barcalon avait envoyés en France avec M. Vachet. Les plaintes qu'on avait faites d'eux étaient venues jusqu'aux oreilles du roi qui avait été choqué de leur conduite (9). M. l'ambassadeur parla en leur faveur. Le plus vieux en a été quitte pour un mois de prison et pour quelque autre punition. On ne sait pas encore quel sera le châtiment de l'autre, mais il est certain que sans une si puissante intercession, il lui en eût coûté la tête.

M. l'ambassadeur n'avait pu envoyer d'abord les présents qu'il avait apportés au barcalon, qui possède la premier charge du royaume de Siam. Il avait fallu différer quelque temps pour les faire visiter et y réparer ce que l'air et la mer avaient gâté. Quand tout fut en bon ordre, M. Vachet alla les lui présenter dans sa maison, et M. l'ambassadeur lui rendit visite deux jours après (10).

Comme il n'y a point de carrosse à Siam, il se mit dans une chaise fort propre qu'il avait apportée de France. M. l'évêque en prit une semblable à celles dont se servent les supérieurs des talapoins, M. l'abbé de Choisy fut porté sur un palanquin et MM. les gentilshommes montèrent à cheval (11). Le logis du barcalon était éloigné de l'hôtel de plus d'un grand quart de lieue, quoiqu'il ne faille passer que trois rues pour y aller, mais elles sont extrêmement longues, toutes pavées de briques et bordées des deux côtés de maisons assez basses derrière lesquelles il y a de grands arbres qui répandent leur odeur dans les rues et qui en font des promenades fort agréables quand la chaleur est passée. La maison du barcalon est grande, mais elle est de bois comme la plupart de celles de Siam, avec cette différence qu'elle a trois toits l'un sur l'autre, qui sont la marque de sa dignité. Elle était alors environnée d'eau à cause de l'inondation et il fallut passer sur un pont qui aboutissait à une terrasse. Il y avait plusieurs mandarins rangés en haie à l'entrée du pont. Tout le monde y descendit à la réserve de M. l'ambassadeur, qui fut porté jusque sur la terrasse, d'où il entra dans la salle où le barcalon donne audience. Il vint recevoir M. l'ambassadeur à la porte de la salle et le conduisit jusqu'au bout où il le fit asseoir dans un fauteuil vis-à-vis du sien. On en fit donner aussi à M. l'évêque et à M. l'abbé de Choisy aux côtés de M. l'ambassadeur ; les gentilshommes étaient derrière et debout. L'entretien dura peu, on n'y parla que de choses indifférentes, et on se retira de la même manière qu'on était venu.

M. l'ambassadeur va voir la plus célèbre pagode de Siam.

Tout ce qu'on avait dit à M. l'ambassadeur de la pagode du palais et des idoles qui y sont lui donna envie de les voir. Comme on ne cherchait qu'à lui plaire, on prit un jour commode pour lui montrer toutes choses à loisir. Le matin vers les huit heures, on le mena dans le palais où le seigneur Constance l'attendait. Après avoir traversé huit ou neuf cours, on parvint enfin à la pagode la plus riche et la plus célèbre du royaume. Elle est couverte de calin, qui est une espèce de métal fort blanc (12), entre l'étain et le plomb, avec trois toits l'un sur l'autre. Il y a à la porte une vache d'un côté et de l'autre un monstre extrêmement hideux. Cette pagode est assez longue, mais fort étroite, et quand on y est entré on ne voit que de l'or. Les piliers, les murailles, le lambris, et toutes les figures sont si bien dorées qu'il semble que tout soit couvert de lames d'or. L'édifice est assez semblable à nos églises, il est soutenu de gros piliers. On y trouve en avançant une manière d'autel sur lequel il y a trois ou quatre figures d'or massif à peu près de la hauteur d'un homme, dont les unes sont debout et les autres assises, les jambes croisées à la siamoise. Au-delà est un espèce de chœur où se garde la plus riche et la plus précieuse pagode ou idole du royaume, car on donne ce nom indifféremment au temple et à l'idole qui est dedans. Cette statue est debout et touche de sa tête jusqu'à la couverture. Elle a environ quarante-cinq pieds de hauteur et sept ou huit de largeur. Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'elle est toute d'or. De la taille dont elle est, il faut qu'il entre dans sa masse plus de cent pics (13) de ce métal, et qu'elle vaille au moins douze millions cinq cents mille livres (14).

Un pic pèse cent vingt-cinq livres.

On dit que ce prodigieux colosse a été fondu dans le lieu même où il est placé, et qu'ensuite on a construit le temple dans lequel il est. On ne comprend pas où ces peuples d'ailleurs assez pauvres ont pu trouver tant d'or, mais on ne peut s'empêcher d'être vivement touché de voir une seule idole plus riche que ne sont tous les tabernacles des églises d'Europe. À ses côtés il y en a plusieurs autres moins grandes qui sont aussi d'or et enrichies de pierreries. Ce temple n'est pourtant pas le mieux bâti de Siam. Il est vrai qu'il n'y en a point qui ait des figures de si grand prix, mais on en voit plusieurs qui ont plus de proportion et de beauté, un entre autres dont il faut faire ici la description (15).

Description d'un des plus beaux temples de Siam.

À cent pas du palais du roi, vers le midi, est un grand parc fermé de murailles au milieu duquel s'élève un vaste et haut édifice bâti en forme de croix à la manière de nos églises, surmonté de cinq dômes solides et dorés, faits de pierre ou de brique, et d'une structure particulière. Le dôme du milieu est bien plus grand que les autres, qui sont aux extrémités et sur les travers de la croix. Cet édifice est posé sur plusieurs bases ou piédestaux , qui s'élèvent les uns sur les autres en s'étressissant par le haut. On n'y monte des quatre côtés que par des escaliers raides et étroits de 35 à 40 marches de trois palmes chacune (16), toutes couvertes de calin ou d'étain doré comme le toit. Le bas du grand escalier est orné des deux côtés de plus de vingt figures d'une hauteur au-dessus de la naturelle, dont les unes sont d'airain et les autres de calin et toutes dorées, mais représentant assez mal les personnages et les animaux dont elles sont les figures. Tout ce grand édifice est accompagné de 44 grandes pyramides de formes différentes, bien travaillées, et rangées tout autour avec symétrie sur trois plans différents. Sur le plus bas plan, aux quatre coins, sont les quatre plus grandes, posées sur de larges bases. Ces pyramides sont terminées en haut par un long cône fort délié, très bien doré et surmonté d'une aiguille ou flèche de fer dans laquelle sont enfilées plusieurs petites boules de cristal d'inégale grosseur. Le corps de ces grandes pyramide aussi bien que des autres est d'une espèce d'architecture qui approche assez de la nôtre, mais il est trop chargé de sculpture, et n'en ayant ni la simplicité ni les proportions, il n'en a pas la beauté, du moins aux yeux qui n'y sont pas encore accoutumés. Quand nous aurons le temps, nous pourrons donner une connaissance plus exacte de cette architecture. Sur le second plan, qui est un peu au-dessus du premier, il y a 36 autres pyramides un peu moins grandes que les premières, rangées en quatre carrés sur quatre lignes autour de la pagode, neuf de chaque côté. Elles sont de deux figures différentes, les unes sont terminées en pointe comme les premières, les autres arrondies par le haut en campane de la forme des dômes qui couronnent l'édifice. Elles sont tellement mêlées qu'il n'y en a pas deux de suite de même forme. Au-dessus de celles-ci, dans le troisième plan, il y en a quatre autres aux quatre coins, lesquelles sont terminées en pointe. Elle sont plus petites à la vérité que les premières, mais plus grandes que les secondes. Tout l'édifice avec les pyramides est renfermé dans un espèce de cloître carré dont chaque côté à plus de 120 pas communs de longueur sur 100 ou environ de largeur et 15 pieds de hauteur. Les galeries du cloître sont toutes ouvertes du côté de la pagode, le lambris n'en est pas laid et est tout peint et doré à la mauresque. Au-dedans des galeries, le long de la muraille extérieure qui est toute fermée, règne tout autour un long piédestal à hauteur d'appui, sur lequel sont posées plus de 400 statues d'une très belle dorure, et disposées dans un très bel ordre. Quoiqu'elles ne soient que de brique dorée, elles ne laissent pas de paraître assez bien faites, mais elles sont si semblables que si elles n'étaient d'inégale grandeur, on croirait qu'elles été toutes jetées dans un même moule. Parmi ces figures nous en avons compté douze de taille gigantesque, une au milieu de chaque galerie, et deux à chaque angle. Ces figures, à cause de leur hauteur, sont assises sur des bases plates, les jambes croisées à la manière du pays et de tous les Orientaux. Nous eûmes la curiosité de mesurer une de leurs jambes, elles avait six pieds entiers depuis le bout du pied jusqu'au haut du genou, le pouce de la grosseur d'un bras ordinaire et le reste du corps gros et grand à proportion. Outre celles-ci, qui sont de la première grandeur, il y en a environ cent autres qui sont comme des demi-géants, et qui ont quatre pieds depuis l'extrémité du pied jusqu'au haut du genou. Enfin entre les premières et les secondes, nous en comptâmes plus de 300, dont il n'y en a guère qui soient au dessous de la grandeur naturelle, et celles-ci sont dressées sur pied. Je ne parle point de quantité d'autres petites pagodes qui ne sont pas plus grandes que des poupées, et qui sont mêlées parmi les autres.

Nous n'avons point vu d'édifice, même en France, où la symétrie soit mieux observée, soit pour le corps du bâtiment, soit pour les accompagnements, que dans cette pagode. Son cloître est flanqué en-dehors des deux côtés de seize grandes pyramides solides, arrondies par le haut en forme de dôme, de plus de 40 pieds de hauteur et de plus de 12 pieds de chaque côté en carré, disposées sur une même ligne comme une suite de grosses colonnes, dans le milieu desquelles sont de grandes niches garnies de pagodes dorées. La vue de toutes ces choses nous arrêta si longtemps que nous n'eûmes pas le loisir de considérer plusieurs autres temples qui étaient tout proche du premier, au-dedans de la même enceinte de murailles. On juge à Siam de la noblesse des familles par le nombre des toits dont les maisons sont couvertes. Celle-ci en a cinq, les uns sur les autres, et l'appartement du roi en a sept.

Quelques jour après que nous fûmes arrivés à Siam, l'on fit dans l'église que nous avons au camp des Portugais deux services solennels, le premier pour la feue reine de Portugal, et le second pour le feu roi Dom Alfonse (17). Le père Suarès et un père de saint Dominique firent les oraisons funèbres. Ensuite la fête du couronnement de Dom Pedro, roi de Portugal, à présent régnant, se fit dans l'église des pères dominicains, où un de leurs pères prêcha. Ce fut M. Constance qui fit la dépense des obsèques et de la fête. Il aurait encore fait faire un service solennel pour le feu roi d'Angleterre, s'il avait eu des nouvelles certaines qu'il fût mort catholique (18). Il se contenta de témoigner sa joie au sujet du couronnement du duc d'York par des illuminations et des feux d'artifices qui plurent beaucoup aux Français pour leur nouveauté (19). Il y avait de longues cornes, d'où ils sortait de certaines fusées qu'on peut appeler des jets de feu, semblables à nos jets d'eau, tant elles durent longtemps. Toutes ces fêtes étaient accompagnées de grands festins, où les chefs de toutes les nations d'Europe, savoir les Français, les Anglais, les Portugais et les Hollandais étaient invités.

SUITE DU LIVRE IV

NOTES

1 - S'il faut en croire l'abbé de Choisy, cette harangue avait été longuement revue, corrigée et répétée par le chevalier de Chaumont, bien longtemps même avant d'arriver au Siam (Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV, 1727, II, p. 37). : Notre voyage commença et finit fort heureusement ; mais il y avait cinq mois que nous étions sur la mer sans que le chevalier de Chaumont eût eu aucune ouverture pour moi. Cela commençait à me fatiguer ; je prévoyais que si cela durait, je serais un zéro en chiffre à Siam, lorsqu'au travers de la cloison qui séparait ma chambre de la sienne je l'entendis ruminer sa harangue. Je lui dis huit jours après (car il chantait toujours la même note) que j'avais ouï les plus belles choses du monde. Là-dessus il me mena dans sa chambre, et me la répéta. Je la trouvai sans faute. Il commença à me parler de ce qu'il y avait à faire en ce pays-là ; je lui donnai mes petits avis. Il est bonhomme, homme de bien, de qualité, mais il ne sait pas la géométrie. Je n'eus pas beaucoup de peine à lui faire sentir que, par aventure, je pourrais lui être bon à quelque chose. Depuis ce jour-là il ne cracha plus sans m'en avertir. 

2 - L'épisode est célèbre, il est relaté par l'abbé dans son Journal du 18 octobre 1685, par le chevalier de Forbin dans ses mémoires, et a été immortalisé par une estampe publiée par Jean-Baptiste Nolin que nous reproduisons ci-dessous.

Audience du chevalier de Chaumont avec le roi Naraï, 18 octobre 1685.

Audience solennelle donnée par le roi de Siam à M. le chevalier de Chaumont, ambassadeur extraordinaire de sa Majesté auprès de ce roi, où il fut accompagné de M.  l'évêque de Métellopolis et de M.  l'abbé de Choisy et de deux gentilshommes français de ceux qui l'avaient suivi en ce voyage. Il présenta la lettre de sa Majesté dans une coupe d'or, et le roi se baissa pour y atteindre tandis que M. Constans, son principal ministre, vêtu à la française et les premiers mandarins étaient prosternés. M. l'ambassadeur se couvrit et s'assit quand il eut salué le roi et commencé sa harangue, ce fut le 18 du mois d'octobre l'an 1685 que se fit cette cérémonie avec une distinction singulière pour ce ministre de France qui fut visité de tous les ambassadeurs des autres places et continuellement accompagné et servir par les principaux mandarins. À Paris chez Nolin, rue St Jacques, à la place de la Victoire, C. Pr. Regis.

Le chevalier de Chaumont, l'abbé de Choisy et Louis Laneau, évêque de Métellopolis. Détail de l'estampe.
La salle d'audience du roi à Ayutthaya. Gravure de l'ouvrage de La Loubère « Du royaume de Siam ».

Dans sa Relation du voyage de Siam, le chevalier de Chaumont évoque en ces termes l'incident de la lettre (pp. 57 et suiv.) : Les gentilshommes entrèrent dans la salle d'audience, et se placèrent avant que le roi fût dans son trône, et quand j'y fus entré accompagné de M. Constance, du barcalon et de M. l'abbé de Choisy qui portait la lettre de sa Majesté, je fus surpris de voir le roi dans une tribune fort élevée, car M. Constance était demeuré d'accord avec moi que le roi ne serait qu'à la hauteur d'un homme dans sa tribune et que je lui pourrais donner la lettre de la main à la main. Alors je dis à M. l'abbé de Choisy, on a oublié ce que l'on m'a promis, mais assurément je ne donnerai point la lettre du roi qu'à ma hauteur. Le vase d'or où on l'avait mise avait un grand manche d'or de plus de trois pieds de long : on avait cru que je prendrais ce vase par le bout du manche pour l'élever jusqu"à la hauteur du trône où était le roi : mais je pris sur le champ mon parti et je résolus de présenter au roi la lettre de sa majesté, tenant en main la coupe d'or où elle était. (...) Je pris alors la lettre des mains de M. l'abbé de Choisy, et je la portai dans le dessein de ne la présenter que comme je venais de me déterminer de le faire. M. Constance qui m'accompagnait rampant sur ses genoux et sur ses mains, me cria et me fit signe de hausser le bras de même que le roi ; je fis semblant de n'entendre point ce qu'on me disait, et me tins ferme. Alors le roi se mettant à sourire, se leva, et se baissant pour prendre la lettre dans le vase, se pencha de manière que l'on lui vît tout le corps. Dès qu'il l'eut prise, je fis la révérence et je me remis sur mon siège. 

3 - Une de ces guerres eut lieu en 1563-1564, sous le règne du roi Chakraphat. Il semble toutefois que cette anecdote des éléphants blancs n'ait été qu'un prétexte pour une guerre qui aurait eu lieu de toute façon. Dans son journal du 26 novembre 1685, l'abbé de Choisy note : Le roi de Pégou, ayant appris que le roi de Siam avait sept éléphants blancs, lui en envoya demander un : on refusa net. Il renvoya et menaça de le venir quérir lui-même à la tête de deux cent mille hommes : on se moqua de ses menaces. Il vint, assiégea longtemps la ville de Siam, la força, n’entra pourtant pas dans le palais du roi, fit dresser deux théâtres égaux à la porte du palais, l’un pour lui et l’autre pour le roi de Siam ; et là, en grande cérémonie, fit des demandes qui étaient autant de commandements. Il demanda d’abord six éléphants blancs, qui lui furent livrés. Il dit avec beaucoup d’affection au roi de Siam qu’il aimait son second fils et qu’il le priait de le lui mettre entre les mains pour avoir soin de son éducation. Ainsi avec beaucoup de civilité, il prit tout ce qu’il voulut et retourna à Pégou avec des richesses immenses et un nombre infini d’esclaves. Il ne toucha point aux pagodes parce que la religion des Siamois et celle des Pégous est la même. Seulement un de ses soldats, étant entré dans la pagode du roi, coupa une main de la grande statue d’or : on en a depuis remis une autre, et j’en ai vu la cicatrice. Dans ce même journal, à la date du 18 octobre 1685, l'abbé estime à cinq ou six cent mille hommes les victimes de cette guerre.

Dans son History of Siam, W.A.R. Wood nous en apprend davantage sur cette invasion birmane et ses conséquences (A History of Siam, 1924, p. 117 et suiv.) : Par une ironie du sort, les efforts faits par le roi Chakraphat en vue de capturer des éléphants pour la défense de son royaume furent la cause indirecte de la seconde invasion birmane. Parmi les animaux capturés ne se trouvaient pas moins de sept élépants blancs. On persuada le roi de prendre le titre de « Prince des Éléphants Blancs ». Le roi de Birmanie vit là un prétexte aussi bon que n'importe quelle autre pour précipiter la guerre. En conséquence, il envoya des émissaires pour demander deux des éléphants blancs. Le roi Chakraphat consulta ses conseillers. Quelques-uns étaient d'avis qu'il valait mieux renoncer à un couple d'éléphants blancs plutôt que de plonger le pays dans la guerre ; d'autres, soutenus par le prince Ramesuen, firent valoir au roi qu'il se déshonorerait aux yeux du monde entier en se soumettant servilement à une demande si déraisonnable ; de plus, argumentèrent-ils, la soumission n'aurait d'autre effet que d'encourager le roi de Birmanie à avancer des demandes encore plus insultantes. Pour finir, une fin de non-recevoir fut envoyée à Bhureng Noung, qui séance tenante déclara la guerre.

Bhureng Noung, comme on l'a vu, était de loin plus puissant qu'aucun de ses prédécesseurs ne l'avait jamais été. Le contrôle de Chiang Mai le plaçait dans une position si favorable pour lancer une invasion du Siam que le résultat fut presque réglé d'avance. En outre, les provinces du nord du Siam étaient à cette époque ravagées par la peste et frappées par la famine, et incapables, de ce fait, d'offrir une résistance très énergique à un envahisseur.

À l'automne de l'année 1563, le roi de Birmanie avança sur Siam avec une armée que les historiens siamois estimaient à 900.000 hommes, comportant des troupes non seulement de Birmanie, mais également de Chiang Mai et d'autres états du Laos. Kampaeng Phet fut assiégé et facilement pris, le Maharadja de Chiang Mai venant en soutien avec une flotte de bateaux. Sukothai offrit une forte résistance, mais dut céder à la puissance supérieure des Birmans. Sawankhalok et Phijai capitulèrent. Phitsalunok, alors en proie à la famine et à la peste, tomba après un court siège. Maha Thammaraja, le gendre du roi Chakraphat, accompagna Bhureng Noung dans sa marche depuis les provinces siamoises du nord vers le Sud avec une armée de 70.000 hommes. De son plein gré ou non, il s'était ainsi rangé du côté des Birmans. Les Siamois, soutenus par quelques mercenaires portugais, firent deux tentatives pour essayer de stopper l'avance de l'immense armée birmane, mais ils furent défaits et repoussés.

Les Birmans atteignirent Ayutthaya en février 1564. Le roi de Siam était tout à fait incapable de lever une armée suffisamment puissante pour offrir la moindre résistance efficace. Après que les Birmans eurent dirigé une canonnade contre la ville, la population, réalisant qu'elle était à peu près sans défense, pressa le roi de négocier avec les envahisseurs. Leur demande fut appuyée par ceux des nobles qui, dès le début, avaient été favorables à donner les éléphants blancs. En conséquence, une entrevue eut lieu entre les deux monarques en personne. Les conditions imposées par le roi de Birmanie furent coûteuses. Le prince Ramesuen, Phya Chakri et Phya Sunthorn Songkhram, les dirigeants du parti de la guerre, devaient être livrés en otages, un tribut annuel de trente éléphants et trois cents catties d'argent devait être envoyé en Birmanie, et les Birmans devaient se voir octroyer le droit de collecter et de garder les taxes de douane du port de Mergui - alors la principale place du commerce étranger. En plus de tout cela, quatre éléphants blancs devaient être livrés, au lieu des deux initialement demandés.

Il est possible que les conditions imposées aient pu être encore plus dures, si les nouvelles d'une rebellion en son royaume n'avaient rendu Bhureng Noung désireux d'y retourner le plus tôt possible. Laissant une armée d'occupation au Siam, il s'en retourna précipitamment par la route de Kamphaeng Phet. 

4 - L'éléphant blanc figura sur le drapeau national jusqu'en 1917. Nous ne résistons pas au plaisir de reproduire un extrait quelque peu irrévérencieux, voire sacrilège, du Voyage autour du monde du comte de Beauvoir qui eut, au XIXe siècle, l'occasion de se rendre dans le royaume pendant le règne du roi Mongkut et de rendre visite au royal pachyderme : Au seuil du temple-écurie, une quinzaine de mandarins qui nous accompagnent se prosternent à quatre pattes en présence de l'animal-dieu ; et nous conformant aux convenances, nous entrons chapeau bas dans le sanctuaire, avec force révérences respectueuses. La voilà donc cette fameuse divinité blanche qui est l'emblème du royaume de Siam, et devant laquelle s'incline tout un peuple ! Quel n'est pas notre désenchantement de trouver l'Éléphant blanc de la couleur de tous les éléphants du monde ! En revanche, il est surchargé de bracelets d'or, de colliers d'or, d'amulettes et de pierreries. On lui sert son repas sur d'énormes plateaux du précieux métal, finement ciselés, et l'eau qui lui est destinée est conservée dans de magnifiques amphores d'argent. Pourtant, en approchant de l'animal chargé de reliques, nous pouvons bien trouver que sa peau est un peu plus grise et d'une nuance plus blanchâtre que celle du commun des éléphants ; ce sont seulement ses yeux entièrement blancs qui l'ont désigné à tant d'honneurs et à une si servile vénération. En cela, le dieu est albinos, qualité très rare.

Suivant ce qu'on l'on nous raconte, dès qu'un des chefs de l'intérieur découvre un quadrupède ainsi marqué, il rassemble toutes les tribus avoisinantes pour le traquer : on le prend grâce à de puissants stratagèmes, et après cette douce violence qui a bien coûté quelques centaines de bras et de jambes broyés, on l'amène jusqu'à Bangkok sur une barque royalement ornée, où il est servi par une escouade d'esclaves prosternés à ses pieds. Pour prix des fruits et du blé vert qu'ils lui offrent, les malheureux sont, paraît-il, récompensés par de mortels horions toutes les fois qu'ils se trouvent à une longueur de trompe. Mais peu importe que le dieu pue, rue et tue ! Les mandarins de Bangkok, installés dans les barques royales, remontent le fleuve au-devant de lui et l'honorent des plus beaux présents ; car leur religion leur enseigne que les âmes des Bouddhas transmigrent dans le corps des oiseaux blancs, des singes blancs, des éléphants blancs ; à ces derniers, surtout, hommage et vénération, en raison du nombre prodigieux de mètres cubes de divinités qu'ils doivent renfermer !

Quant à nous, nous ne refusons, malgré nos fous rires, aucun des hommages consacrés à l'Éléphant : c'est la moindre des politesse que nous devions à nos aimables hôtes siamois. La bête elle-même, ravie du tas d'herbe tendre que nous lui faisons offrir sur un de ses plateaux d'or, trépigne et se dandine gaiement sur les trois pieds qui lui sont laissés libres. Le quatrième est maintenu par une chaîne rivée, sans quoi je pense que l'idole vivante déguerpirait bien vite de ce lieu où elle est en odeur de sainteté et autres, pour courir dans la jongle avec ses profanes et regrettés compagnons de vie nomade. Nous restons plus d'une demi-heure dans ce temple, examinant les ornements de grande cérémonie qui sont, comme des harnais, suspendus aux parois de marbre. Il y a un kiosque doré à clochetons, monté en sellette, des étuis et des boucles d'oreilles, des pierres précieuses, et des centaines de bagues à défenses, qui, ajoutées à ce qu'il porte déjà, doivent lui faire une étonnante décoration mythologique. Car nous devons songer que nous ne voyons l'éléphant qu'en négligé du matin : jugez de ce que cela doit être quand il est en grande toilette !

Mais nous ne voulons pas sortir du temple sans mettre à exécution un pari que nous avions fait avant de partir d'Europe, et que nous nous plaisions à nous rappeler sur les grandes vagues du cap de Bonne-Espérance comme dans les bals de Sydney : rapporter chacun trois poils de l'Éléphant blanc !. Mais cette pieuse opération épilatoire nous paraît une facétie fort dangereuse, maintenant que nous nous trouvons nez à trompe avec l'animal. Corrompre à coups de boulettes d'argent son premier valet de chambre, qui se faufile dévotement, respectueusement, en marchant sur ses genoux, et qui de neufs coups saccadés les arrache sous la lèvre inférieure, voilà qui est fait plus vite qu'il ne faut de temps pour l'écrire, et je vous rapporte ces reliques capillaires dans un médaillon sans emploi jusqu'à présent. (Java, Siam, Canton - Voyage autour du monde par le comte de Beauvoir, 1874).

Pauvre éléphant blanc, mis à contribution pour les occasions les plus saugrenues, potages, cigarettes, spectacles de cirque, marques de café...

Extrait de viande.
Cirque Barnum.
Cirque Forepaugh.
Cigarettes.
Drapeau du Siam entre 1855 et 1916. 

5 - Le père Tachard omet de dire qu'il était obligé de prêter serment à Mgr Laneau, selon les ordres de Rome, et que l'évêque de Métellopolis dispensa les six jésuites de cette formalité. Fin 1688, à son retour de son second voyage au Siam, le père Tachard se rendra à Rome avec les ambassadeurs siamois et obtiendra du pape Innocent XI la suppression de cette obligation. 

6 - Cette pratique est confirmée par La Loubère dans son ouvrage Du Royaume de Siam (1691, I, p. 421-422) : Après donc que le roi a parlé à l'ambassadeur, il lui fait donner de l'arek et du bétel, et une veste dont l'ambassadeur se revêt sur le champ, et quelquefois un sabre et une chaîne d'or. 

7 - Selon le Journal de l'abbé de Choisy, cette cérémonie eut lieu le 20 octobre 1685 : Nous avons eu ici ce matin une grande fête. Le roi a envoyé quelques présents aux talapoins. Les rues étaient tapissées de feuillages et les présents étaient portés par vingt-quatre éléphants montés par autant de mandarins. Le roi n'y a point été lui-même ce qui a fort diminué les cérémonies. S'il y avait été, il y aurait eu quatre-vingt dix éléphants. Il s'agissait certainement de la fête de Thot Kathin (ทอดกฐิน), qui tombe le quinzième jour du 11ème mois lunaire, et marque la fin de la saison des pluies et du carême bouddhiste, commencé au mois de juillet lors de la fête d'Asalha Bucha (อาสาฬหบูชา). Pendant un mois, Thot Kathin est l'occasion pour les fidèles de se rendre dans les monastères en processions colorées, conduites par des musiciens et des danseurs, pour y faire des dons aux moines. 

8 - Dans son Journal du 25 octobre, l'abbé de Choisy mentionne cette audience, mais se refuse à en dévoiler le contenu : Le roi a fait avertir M. l'ambassadeur par M. Constance qu'il lui voulait donner ce matin une audience particulière. Nous y avons été à neuf heures, M. l'ambassadeur seul dans son balon ; M. l'évêque, l'abbé de Lionne et moi dans un autre. On nous a menés dans un des appartements secrets du palais où jamais étranger n'entra. C'est un jardin fort agréable, coupé par des canaux et de belles allées. Les gentilshommes sont demeurés dans des allées couvertes et nous sommes montés sur une petite terrasse. M. l'ambassadeur s'est mis sur un siège ; M. l'évêque à sa droite et moi à sa gauche sur des tapis ; M. Constance prosterné servant d'interprète. Nous avons fait en entrant les révérences comme à la première audience et le roi a paru au haut d'un petit escalier sur un siège. Dispensez-moi de vous dire ici ce qui s'est dit.

Dans le Mémoire rédigé le 1er janvier à bord de l'Oiseau, sur le chemin du retour, l'abbé de Choisy lèvera le secret et révèlera les manœuvres de Phaulkon : Enfin, un soir, M. Constance vint trouver M. l'ambassadeur, et lui dit que le roi lui voulait donner audience le lendemain matin, et qu'il venait concerter avec lui ce qu'il aurait à dire à Sa Majesté, pour que tout réussît au contentement de tout le monde. M. l'évêque, M. l'abbé de Lionne et moi fûmes de la conversation ; M. Vachet, qui est plus capable d'affaires que pas un de nous, n'en fut point, parce qu'il n'en avait pas été d'abord et qu'on ne voulut pas multiplier le nombre des conseillers. M. Constance commença par dire que l'amitié que le roi de Siam avait pour les Français était tout à fait désintéressée ; qu'il ne craignait rien pour ses États ; que, néanmoins, si M. l'ambassadeur voulait lui faire plaisir, il ferait courir le bruit qu'il avait signé une ligue offensive et défensive entre le roi de France et le roi de Siam ; que cela serait capable de retenir les Hollandais dans leur devoir, s'il était vrai qu'ils eussent des desseins sur le royaume de Siam, et que s'il voulait bien faire, il le dirait le lendemain à Sa Majesté à l'audience. M. Constance parlait en portugais, et M. l'évêque et moi expliquions ce qu'il disait. M. l'ambassadeur répondit tout d'un coup, sans hésiter, qu'il le ferait et qu'il dirait partout qu'il y avait une ligue offensive et défensive signée entre les deux rois. Je fus surpris qu'il allât si vite, et ne pus pas m'empêcher de lui dire en français à demi-bas : En vérité, Monsieur, vous promettez beaucoup, et cela est assez important pour y songer un peu. Il ne me répondit rien, témoigna par une mine chagrine qu'il n'était pas content que j'eusse pris la liberté de lui donner des avis, et redit encore avec plus de force : Oui, Monsieur, je dirai demain au roi que je vais publier qu'il y a une ligue offensive et défensive entre Sa Majesté et le roi, mon maître, et même je le dirai en passant au général de Batavia, et si je n'y passe pas, je le lui écrirai. Je ne dis plus mot, M. l'évêque et M. l'abbé de Lionne ne soufflèrent pas, mais, à leur visage, on vit assez qu'ils n'approuvaient pas tant de précipitation. M. Constance qui entend le français, et qui m'avait fort bien entendu, remercia fort Son Excellence et se plaignit amèrement d'avoir trouvé tout le monde contraire, moi entre autres, et le seul M. l'ambassadeur facile. Il lui demanda encore s'il voulait bien laisser ici quelques officiers français. Son Excellence était en humeur de tout accorder et dit toujours oui.

Le lendemain nous allâmes à l'audience. M. l'ambassadeur tint sa parole et dit au roi encore davantage, jusqu'à offrir de parler de cette prétendue ligue au chef de la Compagnie de Hollande à Siam. Sa Majesté lui dit que cela serait suspect et paraîtrait affecté. Au sortir de l'audience, je louai extrêmement M. l'ambassadeur sur tout ce qu'il avait dit ; c'était une affaire faite, il n'y avait point de remède, et je ne voulais point me brouiller avec lui ; il commençait déjà à me faire un peu froid. Je raccommodai tout, bien aisément et effaçai l'outrecuidance que j'avais eu la veille.

Le soir, M. Paumard me vint trouver de la part de M. Constance, et me dit qu'il n'aurait jamais cru que je lui eusse été contraire dans la négociation, qu'il n'avais pas tenu à moi que M. l'ambassadeur ne lui refusât tout ce qu'il avait demandé, et qu'après lui avoir promis mon amitié comme j'avais fait, j'en devais user autrement. Je lui répondis que dès que le service de Dieu et celui du roi m'obligeraient à faire quelque chose, je n'aurais aucun égard aux amitiés particulières ; que si M. l'ambassadeur m'avait cru, il ne se serait pas engagé si légèrement ; et qu'au moins, avant que de la faire, il aurait tâché à faire parler le roi de Siam sur la religion, aurait obtenu par écrit tous ces grands privilèges qu'on lui promettait et aurait fait un traité avantageux pour la Compagnie de France ; que j'avais cru faire en cela mon devoir, que je le ferais encore en pareille occasion ; mais que cela n'empêcherait pas que je ne lui rendisse service, quand je pourrais ; et qu'au reste il était trop honnête homme pour ne m'en pas estimer davantage. Il dit à M. Paumard que cela était bien, et cependant depuis ce temps-là il n'a plus eu aucune confiance en moi. (Launay, Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, pp. 167 et suiv.). 

9 - Ok-khun Pichaï Yawatit - Khun Pichaï Walit dans la plupart des relations - (ออกขุนพิไชยวาทิต) et Ok-khun Pichit Maïtri (ออกขุนพิชิตไมตรี). Ces envoyés du roi Naraï (qui n'avaient pas officiellement le titre d'ambassadeurs) étaient arrivés en France avec le père missionnaire Bénigne Vachet en octobre 1684. Ils avaient été reçus par Louis XIV à Versailles le 27 novembre 1684. Leur comportement en France avait souvent scandalisé la Cour, et Bénigne Vachet, qui organisait leur séjour, écrivait dans ses mémoires (Launay, op. cit., I, p. 141) : Il me fallait porter toutes les incivilités, lâchetés, impatiences, et pour tout dire en un mot, toutes les impertinences des Siamois. Mais ce qui est pire, c'est qu'il me fallait continuellement chercher des prétextes pour couvrir leurs défauts et les excuser. Ils retournaient au Siam avec l'ambassade du chevalier de Chaumont. Lorsque l'ambassade française jeta l'ancre à la barre de Siam, les deux ambassadeurs refusèrent de s'embarquer dans la même chaloupe que le sieur Véret, nouveau chef du comptoir de la Compagnie, suite à on ne sait quel conflit. Dans son Journal du 24 septembre 1685, l'abbé de Choisy écrit : Les mandarins sont fort affligés de n'être pas allés à terre avec M. Vachet. Ils ont peur d'avoir la tête piquée avec certaines petites pointes de fer qui tirent tout le sang qu'un homme a dans le corps. C'est leur faute ; il n'a tenu qu'à eux d'aller dire les premières nouvelles. L'abbé, pourtant peu enclin à dénigrer son prochain, écrira le 26 septembre : Les Siamois que nous avons vus jusqu'ici sont fort bien faits et je ne comprends pas qu'ils eussent choisi la crasse de leur pays pour l'envoyer montrer au bout du monde. 

10 - Cette visite au barcalon eut lieu le 29 octobre 1685, selon le Journal de l'abbé de Choisy qui s'étend longuement sur ces festivités : M. l'ambassadeur a été voir aujourd'hui le barcalon. Il est bon de vous dire que ce barcalon est le premier ministre, le grand vizir du roi de Siam. Celui-ci n'a pas grande autorité ; c'est M. Constance qui fait tout : mais il en a le titre et les honneurs. Or d'ordinaire il donne audience aux ambassadeurs dans une niche ; les grands mandarins et l'ambassadeur sur un tapis, au plus sur un carreau. Le dernier ambassadeur de Portugal, qui vint ici l'année passée, s'assit sur le tapis. Il est vrai qu'il ne tint qu'à lui de faire porter un carreau. Voici comment l'affaire s'est passée à notre égard. Deux grands mandarins à cheval sont venus prendre M. l'ambassadeur chez lui. Il a monté dans sa chaise, M. l'évêque dans la sienne et moi dans la mienne : car on me voit partout et je suis proprement le personnage muet de la comédie. M. l'ambassadeur était dans une chaise qu'il a apportée de France, fort dorée, avec de belles crépines d'or et d'argent. Les gentilshommes et les Français de la compagnie étaient à cheval. Nous avons marché dans cette pompe au son des trompettes. Il n'y avait pas loin à la maison du barcalon mais ils nous ont fait passer par cinq ou six rues fort longues et fort peuplées, toujours entre des canaux et de beaux arbres. Le barcalon, chose inouïe dans l'empire siamois, est venu recevoir M. l'ambassadeur à la porte de sa salle, lui a fait donner un fauteuil et en a pris un autre vis à vis de lui. M. l'évêque et moi avons eu des chaises à dos. Les gentilshommes sont demeurés debout et les mandarins aussi debout. C'est la première fois que dans une cérémonie, les mandarins n'ont pas été sur leurs talons. La conversation a roulé sur des compliments. M. l'ambassadeur a présenté M. Véret comme chef de la Compagnie française. On s'est levé. Le barcalon est venu reconduire son excellence jusqu'au bas de la salle et nous sommes revenus avec la même gravité. 

11 - L'intarissable La Loubère consacre un chapitre entier de sa relation Du royaume de Siam aux voitures et aux équipages, en général, des Siamois. Outre l'éléphant, le cheval, le bateau appelé balon par les Français et longuement décrit, il nous dépeint la chaise à porteurs (I, pp. 150-151) : Leurs chaises à porteurs ne sont pas comme les nôtres ; ce sont des sièges carrés et plats, plus ou moins élevés, qu'ils mettent et affermissent sur des civières. Quatre ou huit hommes (car la dignité en cela est dans le nombre) les portent sur leurs épaules nues, un ou deux à chaque bâton, et d'autres hommes relaient ceux-ci. Quelquefois ces sièges ont un dossier et des bras comme nos fauteuils, et quelquefois ils sont simplement entourés, hormis par-devant, d'une petite balustrade d'un demi-pied de haut, mais les Siamois s'y placent toujours les jambes croisées. Quelquefois ces sièges sont découverts, quelquefois ils ont une impériale, et ces impériales sont de plusieurs sortes, que je décrirai en parlant des balons, au milieu desquels ils places aussi de ces sièges, aussi bien que sur le dos des éléphants. 

12 - Le calin est un étain de médiocre qualité. Voir sur ce site l'article qui lui est consacré : Le calin 

13 - Le pic désigne un poids de la Chine dont on se sert particulièrement du côté de Canton, pour peser les marchandises ; il se divise en cent catis ; quelques-uns disent en cent vingt-cinq ; le catis en seize taels ; chaque tael faisant une once deux gros de France, en sorte que le pic de la Chine, revient à cent vingt-cinq livres, poids de marc. (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert). Au Siam, avant l'adoption du système métrique en 1923, l'équivalent du picul était le hap (หาบ) qui pesait 60 kg et valait 50 chang (ชั่ง), l'équivalent du catty, unité traditionnelle chinoise. Le père Tachard évalue le pic de 1685 à 125 livres poids de marc, ce qui représentait environ 61,125 k. 

14 - Le chevalier de Forbin met en doute l'authenticité de ces richesses, et n'y voit guère que du tape-à-l'œil. Parlant de Phaulkon cherchant à éblouir le chevalier de Chaumont, il écrit (Mémoires du comte de Forbin, 1729, I, p. 115) : Il lui fit visiter ensuite toutes les plus belles pagodes de la ville et de la campagne ; on appelle pagodes, à Siam, les temples des idoles et les idoles elles-mêmes ; ces temples sont remplis de statues de plâtre, dorées avec tant d'art qu'on les prendrait aisément pour de l'or. M. Constance ne manqua pas de faire entendre qu'elles en étaient en effet, ce qui fut cru d'autant plus facilement qu'on ne pouvait les toucher, la plupart étant posées dans des endroits fort élevés et les autres étant fermées par des grilles de fer qu'on n'ouvre jamais et dont il n'est permis d'approcher qu'à une certaine distance. 

15 - Il est difficile de déterminer avec certitude à quels temples le père Tachard fait allusion, d'autant que nombre de bâtiments durent être détruits par la mise à sac d'Ayutthaya par les Birmans en 1767. Trois pagodes se trouvent dans le périmètre évoqué au sud du palais royal d'Ayutthaya. Le gigantesque bouddha également mentionné par l'abbé de Choisy pourrait faire penser au Wat Phra Si Sanphet (วัดพระศรีสรรเพชญ์), qui abritait la statue monumentale d'un bouddha de 16 mètres de haut recouvert de plaques d'or, ou au Wihan Phra Mongkon Bophit (วิหารพระมงคลบพิตร), construit en 1651 pour loger un colossal bouddha dont le temple fut détruit par l'invasion de 1767, et qui demeura à l'air libre pendant près de deux siècles. Quant au vaste et haut édifice bâti en forme de croix à la manière de nos églises, surmonté de cinq dômes solides et dorés, faits de pierre ou de brique, et d'une structure particulière, il s'agit vraisemblablement du Wat Phra Ram (วัดพระราม), bâti en 1369 à l'emplacement où fut incinéré le corps du roi U-Thong, fondateur d'Ayutthaya.

Les trois temples situés près du palais royal d'Ayutthaya. 

16 - Le palme était une unité de mesure qui pouvait prendre des valeurs différente selon qu'il était de Nice, de Gènes, de Naples, de Palerme, etc. Il représentait environ 25 centimètres. 

17 - Marie-Françoise Elisabeth de Savoie, duchesse de Nemours et d'Aumale, épousa en 1666 Alphonse VI, roi taré et faible d'esprit, et impuissant. Ayant contribué à déposer son époux, elle se remaria avec le successeur et frère de ce dernier, Don Pedro, Pierre IV. Elle mourut le 27 décembre 1683.

Alphonse VI, second fils de Joao IV (1643-1685) qui était faible d'esprit, fut déposé par son frère Pierre II (le Dom Pedro cité plus loin par le père Tachard, et qui assura la régence à partir de 1667 avant d'être couronné roi à la mort de son frère, en 1683). 

18 - Charles Stuart, prince de Galle, (1630-1685) fils du roi Charles I et de Henriette-Marie de France, qui régna depuis 1660 jusqu'à sa mort sous le nom de Charles II. 

19 - James Stuart, duc d'York (1633-1702), succéda à son frère Charles II et régna sous le nom de James II entre 1685 et 1688 

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