Livre III - Suite.
Voyage de l'île de Java au royaume de Siam.

Page de la Relation du père Tachard
Le chevalier de Forbin est envoyé à Banten.

Le chevalier de Forbin étant chargé de ces ordres partit de nouveau pour Banten. En même temps on appareilla et on fit avertir la frégate par un coup de canon de venir avec nous mouiller dans la rade, assez loin de Banten, en attendant la réponse du gouverneur. La Maligne salua notre vaisseau de sept coups de canon lorsqu'il passa devant elle, et on la remercia de cinq coups. Environ une heure après midi le chevalier de Forbin revint à bord, et rapporta la même réponse qu'on avait donnée aux gens de la frégate, sans avoir pu parler au roi, ni même au gouverneur qu'on disait toujours être malade. Il ajouta qu'on lui avait dit qu'ils avaient envoyé au vaisseau qui était arrivé le premier, tout ce qu'ils avaient pu trouver de rafraîchissements dans la ville. M. l'ambassadeur ayant entendu cette mauvaise réponse, fit mettre à l'heure même à la voile pour aller à Batavia.

On lève l'ancre de la rade de Banten pour aller à Batavie.

Nous mîmes deux jours et demi à faire ce trajet, parce que nous étions contraints de mouiller toutes les nuits à cause d'une multitude d'îles, de rochers et de barres qui sont sur cette route, outre qu'aucun de nos pilotes n'avait jamais fait ce chemin. Nous nous tirâmes cependant d'affaires assez heureusement, par le moyen d'une carte fort exacte et à grand point que le premier de nos pilotes avait trouvée par le plus grand bonheur du monde parmi les autres qu'il avait.

Diverses révolutions arrivées dans le royaume de Banten.

Pour concevoir les raisons de cette conduite, qui paraît si étrange des Hollandais, il est à propos de savoir en peu de mots l'histoire du prince régnant, qui a si fort éclaté dans les Indes et qui même a fait assez de bruit en Europe.

Sultan Agoum, père du sultan Agui, qui règne aujourd'hui, las de porter la couronne, se démit du gouvernement des affaires entre les mains du prince son fils, pour ne plus s'occuper que de son sérail et de ses plaisirs.

Le roi de Banten, ayant remis la couronne entre les mains de son fils, veut la reprendre.

Ce jeune roi voulut gouverner à sa tête, sans avoir égard aux instructions que son père lui avait données en le couronnant. Il commença par éloigner de sa Cour ceux qui avaient eu le plus de part aux affaires sous le règne précédent, soit qu'il fût mal content de leur conduite ou qu'il les regardât comme des espions secrets qui rendraient compte à son père de tout ce qu'il ferai dans le gouvernement de ses États. Il exila entre autres deux pangrans que son père lui avait principalement recommandés. Sultan Agoum sentit vivement ce coup et reconnut, mais trop tard, qu'il était plus aisé de quitter un sceptre que de ne pas se repentir après l'avoir quitté. Il ne put s'empêcher de s'en plaindre à son fils, et de lui dire qu'il était surpris que sa recommandation et les sages conseils qu'il lui avait donnés eussent fait si peu d'impression sur son esprit ; mais celui-ci, piqué de cette remontrance qu'il prit pour un sanglant reproche, envoya ordre sur-le-champ de se défaire de ces deux seigneurs. Cela joint aux sollicitations de ses anciens sujets qui se croyaient opprimés sous ce nouveau gouvernement et aux secrètes jalousies, comme ont voulu dire quelques-uns, que semaient entre eux certaines gens qui trouvent leur intérêt dans la mauvaise intelligence du père et du fils, détermina ce prince à prendre les armes pour rentrer par force dans un royaume qu'il venait de quitter de son bon gré. Il marche donc à la tête d'une grosse armée contre son fils, qui se trouva en un moment abandonné de tous les siens, assiégé dans sa capitale et sur le point de se rendre ou d'être livré entre les mains du vainqueur. Comme il se vit dans cette extrémité, il résolut de risquer tout plutôt que de se soumettre à la clémence de son père, qu'il avait si fort irrité.

Le jeune sultan assiégé par son père implore le secours des Hollandais.
Cornelis Speelman

Enfin, ne voyant point d'autre ressource dans son malheur, il implora le secours des Hollandais par un Javan fidèle qui se sauva à Batavia à la faveur de la nuit. Le général Speelman (1) vivait encore, et comme c'était un homme d'un esprit vif, qui aimait les grandes entreprises et qui ne se gouvernait pas par de vues ordinaires, il fit assembler son Conseil pour délibérer sur ce qu'il avait à faire. Tout le Conseil opina qu'il ne fallait point se mêler du différend qui était entre le père et le fils, qu'il n'y avait point de parti à prendre entre les deux princes, puisqu'ils étaient également leurs alliés et leurs amis, que s'ils prenaient la résolution de secourir sultan Aguy, les Français et les Anglais se déclareraient immanquablement contre eux, et qu'ainsi ils s'attireraient une fâcheuse guerre. Le général eut beau leur représenter l'occasion qu'ils perdraient de se rendre maîtres d'une place et d'un royaume si considérables et si fort à leur bienséance ; qu'en faisant lever le siège, ce qu'on ferait sans doute, on allait mettre le jeune sultan tout à fait dans leur intérêt et peut-être se rendre maître de sa personne, de son royaume et de tout le commerce de l'île de Java, qui était ce que la Compagnie avait le plus à souhaiter. Le Conseil ne changea point d'avis pour toutes ces raisons : on soutint toujours qu'il fallait demeurer neutre.

Le général Spelman envoie un puissant secours à sultan Aguy assiégé.

Alors le général qui avait bien d'autres vues, se servant de l'autorité souveraine qu'il a dans ces rencontres, dit publiquement qu'il voulait secourir ce prince son allié qui implorait son secours, qu'il se chargeait de l'événement et de faire approuver son procédé par la Compagnie en Hollande. Il fait appeler aussitôt le baron de Saint-Martin, major de Batavia, le déclare chef de cette entreprise, et lui ayant ordonné de ramasser le plus de troupes qu'il pourrait parmi les soldats de la garnison et parmi les bourgeois européens ou indiens, il les fait mettre sur douze vaisseaux qui se trouvèrent alors à la rade devant Batavia. Le baron de Saint-Martin ne fut pas plutôt arrivé devant Banten qu'il fit sa descente, où il trouva peu de résistance. Alors sans donner aux ennemis le temps de se reconnaître, il marcha droit à leurs retranchements, et à la seconde attaque, il les força à lever le siège en désordre. Après cette victoire, sultan Aguy fit ouvrir les portes et reçut le baron de Saint-Martin avec toutes ses troupes dans la ville.

Sultan Aguy est gardé par les Hollandais.

Les Hollandais, se voyant les maîtres de la capitale, résolurent de subjuguer tout le royaume et de s'assurer de la personne des deux rois. Ils donnèrent une bonne garde hollandaise à sultan Aguy qu'ils avaient entre les mains, sous prétexte de lui faire honneur et le mettre hors d'état d'être insulté par ses ennemis. Après quoi, poursuivant leur victoire, ils emportèrent l'épée à la main la citadelle de Tangran. Le vieux sultan s'étant réfugié dans la ville de Carthiace (2), ils l'en chassèrent et taillèrent en pièces la garnison composée de 1 600 Macassars (3), les meilleurs soldats de tous ces barbares qui se firent tous tuer dans leurs postes après une vigoureuse résistance. Ce fut en ce temps-là qu'ils prirent ce pauvre prince qui cherchait à se sauver et le livrèrent à son fils. Celui-ci voulut d'abord punir son père de sa révolte et le faire mourir, mais les Hollandais lui persuadèrent de ne pas tremper ses mains dans le sang de celui dont il tenait la vie. Ainsi il se contenta de le resserrer dans une prison fort étroite, sans permettre à ses femmes de l'accompagner. Il s'est néanmoins relâché sur ce dernier article depuis qu'il s'est vu paisible possesseur du royaume.

Les Français et les Anglais sortent de la ville par ordre du roi de Banten.

Quelques jours après, le jeune roi donna ordre aux Français et aux Anglais de se retirer, sous prétexte qu'ils lui étaient suspects et qu'on lui avait dit qu'ils favorisaient le parti du roi son père. Les Français emportèrent leurs effets et sortirent de Banten, mais les Anglais protestèrent contre les Hollandais de la violence qu'ils leur faisaient sous le nom du roi, et sortant de la ville, ils laissèrent tous leurs effets dans leurs magasins. Voilà ce qui a causé, entre ces deux nations, le grand différend qui a fait tant de bruit et qui n'était pas encore terminé quand nous partîmes d'Europe.

Arrivée à la rade de Batavia.

Après cette digression que nous venons de faire sur la révolution arrivée dans l'île de Java, il faut reprendre la suite de notre voyage. Ce fut un samedi 18 août, entre cinq et six heures du soir, que nous mouillâmes à la rade de Batavia, au milieu de 17 à 18  gros vaisseaux de la Compagnie Hollandaise avec un grand nombre de barques que nous y trouvâmes à l'ancre. Cette rade est fort belle et fort sûre, on en peut voir la beauté dans la figure suivante (4).

Honnêtetés du général de Batavia envers M. l'ambassadeur.
Johannes Camphuys

M. l'ambassadeur avait fait partir dès la nuit précédente le chevalier de Forbin pour aller complimenter M. le général de Batavie et pour lui porter la lettre du baron van Reede. Il nous revint joindre lorsque nous étions sur le point de mouiller et rapporta que le général avait accordé tout ce qu'on lui avait demandé. Il dit qu'on pouvait faire du bois et de l'eau, prendre toutes sortes de rafraîchissements et mettre les malades à terre ; que les Hollandais donneraient un pilote pour nous conduire à Siam, et que quand on aurait salué la forteresse, elle rendrait le salut coup pour coup, ce qui ne s'était point encore fait. Il est vrai que le général fit quelque difficulté sur ce dernier article, disant que jamais la forteresse n'avait rendu ce salut ni aux Anglais, ni aux Portugais, ni à aucune autre nation, et qu'on s'était toujours contenté de faire resaluer par le vaisseau amiral, qui était à la rade. Mais sur ce qui lui représenta, qu'il y avait bien de la différence entre les vaisseaux du roi et les autres et que si la forteresse n'avait point encore rendu de salut, c'est qu'elle n'avait point encore vu de vaisseau de roi, le général se rendit, et promit qu'en considération du roi et de M. l'ambassadeur, il ferait rendre le salut coup pour coup pour cette fois et sans conséquence (5). M. l'ambassadeur fut fort content dans la suite des honnêtetés de M. Camphuys (c'est ainsi que s'appelle le général) (6) qui lui fit faire très souvent des compliments par les principaux de la ville et lui envoya, presque tous les jours, toutes sortes de rafraîchissements pour sa table et pour les équipages des deux vaisseaux.

Après que le chevalier de Forbin eut ainsi rendu compte de son voyage à M. l'ambassadeur et qu'il l'eut assuré que M. le général donnerait à son excellence toutes les marques d'estime et de respect qui étaient dues à son caractère, il fit entendre que les jésuites ne recevraient pas dans cette ville le bon accueil qu'on leur avait fait au Cap.

Les jésuites descendent à Batavia pour faire des observations.

Il ajouta que le général de Batavia avait donné des gardes à un père de leur Compagnie venu depuis peu du Tonkin et qu'on l'avait mis en maison sûre pour avoir secouru les catholiques qui s'adressaient à lui dans leurs besoins spirituels. Après quelques réflexions sur ce que nous avions à faire, nous prîmes par le conseil de M. l'ambassadeur le même parti que nous avions pris au cap de Bonne-Espérance, qui fut d'aller visiter M. le général.

Le bon accueil qu'ils reçoivent des officiers de la Compagnie de Hollande.

Nous arrivâmes à la ville, le père Fontaney et moi, sur les dix heures du matin. L'officier qui était de garde à la porte, nous mena chez le grand trésorier qui introduit les étrangers auprès du général. Après les premiers compliments, nous lui dîmes qui nous étions et nous le priâmes de nous présenter à M. le général pour l'assurer de nos respects. Il nous promit que dès ce jour-là même il ne ferait avoir audience de Son Excellence (c'est le titre qu'on donne ordinairement au général de Batavia). Mais comme il était déjà près de dix heures et qu'on ne donnait audience que le soir, nous voulûmes savoir de lui si on ne trouverait point mauvais que nous allassions voir un de nos pères qui venait du Tonkin et qui était au jardin du général Speelman. Il nous dit que nous ferions tout ce qu'il nous plairait sans que personne y trouvât à redire, et qu'il nous donnerait son canot pour y aller, mais que ce ne serait qu'après dîner, parce qu'il était déjà tard, et en même temps il nous pressa de manger avec lui. Après l'avoir remercié de toutes ses honnêtetés, nous nous mîmes dans son canot et nous allâmes voir le père Fuciti (7) dans le lieu où l'on l'avait logé.

Description du jardin du feu général Spelman.

C'est une maison située hors de la ville, mais si proche de la citadelle qu'il n'y a entre deux que la rivière qui sert de fossé, et comme cette rivière est partout couverte de petits bateaux, on la passe à toute heure. Cet édifice a été bâti par le feu général Speelman pour y prendre le frais pendant les grandes chaleurs de l'été, qui est presque continuel à Batavia, pour régaler les officiers de la Compagnie, les ambassadeurs, et les envoyés des princes ou des peuples étrangers. Elle consiste en deux grandes galeries percées de tous côtés qui forment une double équerre. La galerie du bout qui croise sur l'autre est extrêmement large. De toutes les deux on passe dans des salles suivies de plusieurs cabinets, tout cela est environné de parterres et de jardins. À la droite, il y a une ménagerie pleine de plusieurs sortes d'animaux, de cerfs, de biches, de chevreuils, de gazelles, d'autruches, de cigognes, de canards, d'oies d'une espèce particulière. On voit à gauche des jardins et des maisons de plaisance qui appartiennent aux plus qualifiés de la ville. Sur le derrière, il y a un petit pavillon composé de trois chambres basses et d'une cuisine, qui est séparé des galeries par une grande cour laquelle s'étend d'un côté vers les fossés du fort, et de l'autre jusqu'au bord de la mer. Il passe sous une des galeries et au travers des parterres une petite rivière qui sert à faire des réservoirs où l'on nourrit du poisson. Comme ce bâtiment n'a été fait que pour avoir du frais, il n'a rien de régulier dans le tout, quoique chaque partie soit assez régulière. Les parterres sont remplis de fleurs en tout temps, nous n'y en vîmes point de rares. Les arbres sont des orangers, des citronniers, et des grenadiers en plein sol qui sont de belles allées.

Les jésuites français vont voir le père Dominique Fuciti.

Ce fut là que nous trouvâmes le père Fuciti, qui ayant déjà su notre arrivée, nous attendait avec impatience. On ne peut expliquer la joie et la consolation que nous ressentîmes en voyant ce saint homme vénérable par sa vieillesse et par ses longs travaux dans les missions de la Cochinchine et du Tonkin. Il était sorti de son église le 29 octobre de l'an 1684 avec le père Emmanuel Fereira, qui était le supérieur de la mission. Ce fut une grande douleur pour cette nombreuse et florissante chrétienté de les voir sortir du pays. Il y eut bien des larmes répandues de part et d'autre, et si les pères ne leur avaient laissé quelque espérance de retour, ils ne se fussent jamais consolés. Jusqu'à des mandarins idolâtres pleurèrent leur départ, et les chrétiens conçurent tant d'aversion pour ceux qu'ils soupçonnaient d'en être cause qu'ils ne voulurent plus se confesser, demandant sans cesse leurs premiers maîtres et leurs anciens pasteurs. C'est ce que nous avons appris aux Indes d'un ecclésiastique digne de foi et fort instruit de ces sortes d'affaires.

Bon traitement que les jésuites missionnaires du Tunquin reçurent à Batavia.

Ces deux pères arrivèrent à Batavia le 23 décembre sur un vaisseau hollandais qu'une tempête éloigna de Siam où ils avaient dessein d'aller. Le père Fuciti attendait à Batavia l'occasion de passer à Siam, où il devait recevoir par Macao les ordres de ses supérieurs et de l'argent pour faire son voyage avant que de retourner en Europe. Le père Fereira était allé les prendre lui-même six semaines auparavant, et s'était embarqué à ce dessein sur un vaisseau de Macao.

Caractère du père Fuciti et ses travaux apostoliques en divers royaumes.

Le père Dominique Fuciti est napolitain. Il partit de Rome avec cette grande troupe de jésuites que le fameux père de Rhodes (8) obtint du révérend père général pour les Indes. Ainsi il y avait près de 30 ans qu'il était dans ces pays où il a toujours travaillé comme un véritable apôtre, avec un succès et une bénédiction admirable. Il a demeuré huit ans dans la Cochinchine, où il a baptisé plus de quatre mille âmes de sa propre main, et seize ans entiers dans le Tonkin où il en a baptisé dix-huit mille. Il a souffert de longues et de rudes prisons : il a été huit jours et huit nuits la cangue au cou, qui est une grosse et pesante échelle, et huit ou neuf mois les fers aux pieds. Il a été condamné à mort et s'est vu plus d'une fois à la veille du martyre. Sa vie en est un presque continuel ; il a fait seize voyages par mers et s'est trouvé cinq fois en danger d'être tué par les infidèles ; il a demeuré dix ou onze ans au Tonkin sans oser paraître, se tenant caché le jour dans un petit bateau et faisant la nuit ses excursions par les villages du royaume, visitant les chrétiens tout à tour, prêchant, catéchisant, baptisant et administrant les sacrements avec des travaux infinis.

Ce n'est pas de lui que nous savons toujours ces choses. Il est humble et modeste et nous avons remarqué en lui de grandes vertus pendant notre séjour à Batavia et à Siam. Nous avons été surtout charmés de sa douceur envers tout le monde, de sa retenue à parler de ceux qui l'ont persécuté avec le plus de violence, de son union continuelle avec Dieu, de sa dévotion tendre qui le fait fondre en larmes toutes les fois qu'il dit la messe ou qu'il l'entend, de sa patience à tout souffrir sans se plaindre, et de son zèle pour le salut des âmes. Enfin c'est un homme vraiment apostolique, et qui recevrait des éloges à Rome où il est appelé pour se justifier (9), si ses vertus y étaient connues comme elles sont aux Indes.

Empressement des catholiques de Batavia pour recevoir les sacrements.

Dès qu'on sut à Batavia l'arrivée de ces deux pères, non seulement les Portugais qui y demeurent, mais encore les catholiques des autres nations qui y sont, à ce qu'on nous a dit, en grand nombre venaient tous les jours les voir, assistaient à leurs messes les fêtes et dimanches et se confessaient à eux. Quelque temps après, le père Fereira partit dans un vaisseau portugais pour aller à Macao, où le père Fuciti ne crut pas devoir l'accompagner, de crainte que les magistrats de cette ville ne le contraignissent de retourner au Tonkin avec les ambassadeurs qu'ils y voulaient envoyer, parce que ce père y est extrêmement connu et respecté. Le zèle des catholique fit trop d'éclat à Batavia, et l'affluence du monde qui venait chez le père Fuciti fut si grande, que les ministres protestants firent des plaintes à M. le général de ce qu'un jésuite faisait publiquement l'exercice de la religion catholique dans Batavia, quoiqu'on y permette celui du mahométisme, et même les sacrifices publics que les infidèles font à leurs dieux, sans que les ministres en fassent aucun scrupule aux magistrats. Sur leurs remontrances, M. le général mit une sentinelle à la porte du père pour empêcher les catholiques d'entrer chez lui, et le fit prier de ne sortir pour aller en ville qu'avec un garde qui l'accompagnait partout.

Après avoir longtemps entretenu le père Fuciti, nous retournâmes chez le grand trésorier, croyant que l'heure de l'audience approchait. Sur les quatre heures après midi, nous entendîmes les tambours, les fifres et les trompettes de la forteresse dont nous n'étions pas fort loin. Alors M. le trésorier nous dit que nous pouvions partir pour aller au palais de Son Excellence. Il nous prit dans son bateau et voulut à toute force se placer au-dessous de nous. Nous fûmes bientôt rendus au palais, où nous trouvâmes qu'on faisait la revue des gardes de M. le général, en sa présence, dans une grande cour. Il y avait quatre compagnies à pied et deux à cheval, d'environ cent hommes chacune, tous gens de bonne mine, bien armés et habillés de la même couleur. Leur casaque était jaune, la culotte rouge et fort large, et ils avaient tous des bas de soie. Les gardes à cheval étaient montés sur des chevaux de Perse, qui ne sont pas à la vérité fort grands, mais qui sont pleins de feu et déchargés de taille. Ces chevaux paraissaient être mal en bouche, pesants à la main, et portent la tête toujours au vent, mais je crois que ces défauts viennent de leurs mors, et de ce qu'ils sont mal dressés.

La revue étant finie, nous montâmes par un escalier de pierre qui est au-dehors, dans une grande salle, où nous trouvâmes des gardes et des pages de M. le général, tous habillés de la même manière, avec cette seule différence que les derniers ne portent point d'épée. M. le trésorier nous pria de l'attendre dans cette salle jusqu'à ce qu'il eût parlé à M. le général. Un moment après il revint et nous mena par une galerie dans une autre salle qui n'était pas à beaucoup près si grande que la première. Nous y trouvâmes M. le général avec cinq ou six de ses amis, dont deux parlaient fort bien français.

Le général de Batavia reçoit les jésuites avec beaucoup d'honnêteté et de bonté.

On ne peut pas recevoir plus d'honnêtetés et de marques d'amitié que nous reçûmes de lui dès cette première audience. La joie qui paraissait sur son visage, les manières caressantes et ses discours obligeants nous faisaient assez connaître la sincérité de son cœur et de ses sentiments pour nous. Il se fit lire nos lettres patentes de mathématiciens du roi et nous pria de lui raconter les observations que nous avions faites au cap de Bonne-Espérance, ne cessant de nous louer devant tous ces messieurs qui l'accompagnaient.

Quand il eut appris que M. le baron van Reede nous avait logés au cap et la manière dont il nous avait reçus et régalés, il nous protesta qu'il ne lui céderait pas cet avantage, et que si nous avions dessein de mettre pied à terre, il nous priait d'aller loger avec le père Fuciti, à qui pour l'amour de nous il donna toute sorte de liberté dès ce jour-là. Il ajouta que le lieu était fort avantageux pour faire des observations, qu'on y voyait d'un côté la mer et de l'autre une vaste pleine à perte de vue, et qu'enfin, si le temps était favorable et qu'il y eût quelque belle observation à faire, il voulait y assister.

Nous répondîmes le mieux que nous pûmes à toutes ses bontés, en l'assurant que le roi en serait informé et que M.  l'ambassadeur y prendrait part. Enfin, après un entretien de trois heures qui ne fut interrompu que par le thé, les confitures et les santés du roi, de la Maison royale, de M. l'ambassadeur et les nôtres qu'il nous porta, il nous permit avec peine de nous retirer. Il nous conduisit jusqu'au bout d'une grande galerie par où on entre dans la première salle, et ordonna à un gouverneur de province et à M. le trésorier de ne nous point quitter que nous ne fussions au jardin du général Speelman, où nous devions loger. En sortant de la salle, nous trouvâmes un carrosse avec deux pages qui portaient des flambeaux pour nous mener. Malgré toutes nos résistances, il fallut obéir, et ce fut un spectacle nouveau de voir deux jésuites dans le carrosse du général traverser la capitale des Indes. Nous nous rendîmes bientôt à notre logis où le père Fuciti nous attendait, et il ne fut pas peu étonné de nous y voir arriver en cet équipage. À peine y étions-nous qu'on nous apporta un grand souper du palais de M. le général, lequel nous fit servir, durant tout le temps que nous fûmes à Batavia, une grosse table de douze couverts par ses officiers, en porcelaine fine et en vaisselle d'argent, avec toute la propreté, la délicatesse et l'abondance imaginable.

Le lendemain, le père Fuciti pria le père supérieur de le mener à bord et de le présenter à M. l'ambassadeur pour l'assurer de ses respects et le remercier de l'intérêt qu'il avait bien voulu prendre à sa liberté. Nous y fûmes conduits tous trois dans la chaloupe de M. le général, qui nous fit dire qu'il nous l'abandonnait pour nous en servir toutes les fois que nous en aurions besoin.

Les quatre pères qui étaient demeurés à bord étaient en peine de nous, parce que n'avions pu leur faire savoir de nos nouvelles et qu'ils craignaient qu'il ne nous fût arrivé à Batavia quelque chose de désagréable. Mais ils furent bien surpris lorsqu'ils nous virent revenir dans une chaloupe magnifique avec un grand pavillon hollandais et toutes les marques de grandeur qui accompagnent le général, à la réserve des gardes. M. l'ambassadeur, à qui nous rendîmes compte de ce qui s'était passé, reçut le père Fuciti avec beaucoup de bonté et lui offrit de le faire passer à Siam. M. de Vaudricourt en usa à son égard de la même manière, ainsi il fut résolu sur l'heure que ce père s'embarquerait avec nous pour faire le reste du voyage.

Un moment après il fallut retourner à terre avec quelques instruments, pour faire des observations la nuit suivante. Mais le ciel fut si couvert la nuit et le jour durant tout le temps que nous demeurâmes à Batavia, que nous ne pûmes en faire que très peu, encore ne nous parurent-elles pas assez sûres pour les donner au public.

En descendant de la chaloupe, nous allâmes tous six avec le père Fuciti visiter M. le général. Il nous reçut avec les mêmes marques de bienveillance que le jour précédent. Il est vrai qu'il se plaignait un peu de la conduite du père Fuciti, qu'on lui avait rendu suspect à cause de son zèle à assister et à instruire les catholiques, ajoutant qu'il était obligé de tenir la main à l'exécution des lois établies par la Compagnie des Indes ; qu'il croyait que nous ne trouverions pas son procédé ni malhonnête ni injuste, qu'il nous priait de garder des mesures et de nous comporter de telle sorte à l'égard des catholiques qu'on ne lui pût pas reprocher les marques d'estime et d'amitié qu'il nous avait données et qu'il nous donnerait dans toutes les occasions. Nous répondîmes en portugais que Son Excellence serait contente de notre conduite, et qu'elle n'aurait jamais lieu de se repentir des grâces dont elle nous avait comblés jusqu'ici, et dont elle voudrait bien nous honorer à l'avenir.

La conversation tomba ensuite sur diverses choses, on parla de nouvelles, et surtout du roi, dont la gloire, la grandeur, la sagesse et toutes les autres rares qualités sont connues et admirées jusqu'au bout du monde. M. le général prenait tant de plaisir à nous en entendre parler qu'il ne nous permit de nous retirer que vers la nuit, quoique nous fussions avec lui dès quatre heures après-midi. Il nous fit voir diverses curiosités du Japon, entre autres deux figures humaines d'une espèce de plâtre, très bien faites et vêtues de soie à la manière des Japonais ; l'une d'un seigneur et l'autre d'une dame. Il nous montra aussi certains arbre dont le pied est enfermé dans des pierres trouées et fort poreuses où les racines s'insinuent de telle sorte qu'elles tirent toute leur nourriture de l'eau qu'on verse dessus de temps en temps.

Caractère du général de Batavia.

Quand nous n'aurions pas toutes les obligations que nous avons à M. Camphuys, général de Batavia, nous nous pourrions en dire que du bien. Son mérite l'a élevé par degrés à la première charge des Indes, qu'il remplit aujourd'hui si dignement, après avoir été trois fois président pour la Compagnie au Japon. Il est âgé d'environ cinquante ans, d'une taille un peu au-dessus de la médiocre, honnête homme, sincère, circonspect et parlant peu, mais judicieusement et à propos. Ces qualités jointes à un air doux et à des manières populaires lui ont attiré l'amour de sa nation et l'estime des étrangers, tant européens qu'indiens. On nous a dit qu'il avait dans son cabinet quelques tableaux, entre autres un de Jésus-Christ au Jardin des oliviers, avec ces paroles écrites de sa propre main : Anima mea Christus est.

Les jours suivants nous allâmes visiter les principaux officiers de la Compagnie des Indes. Il n'y en eut pas un qui ne nous fît de grandes honnêtetés ; plusieurs même nous rendirent visite au jardin de la Compagnie. Nous fûmes aussi visités par les catholiques de toutes sortes de conditions qui demandaient à recevoir les sacrements, mais pour ne pas déplaire au général et ne point attirer d'affaires aux catholiques, on donna rendez-vous à notre bord à ceux qui pouvaient y venir, et on confessa les autres si secrètement, soit chez eux, soit dans le lieu où nous étions, que cela ne fit aucun éclat. Le père Fuciti surtout ne se reposa guère pendant tout le temps que nous demeurâmes avec lui, car ayant eu à notre arrivée la liberté d'aller partout, il était occupé depuis le matin jusqu'au soir à consoler et à confesser de côté et d'autre tous ceux qui avaient besoin de son secours.

L'exercice de la religion catholique est le seul que l'on défend à Batavia.

Il est de la religion catholique à Batavia et dans les Indes, de la domination hollandaise, comme dans la Hollande. L'exercice de toutes sortes de sectes, et même de l'idolâtrie y est permis, pourvu qu'on paye un certain tribut aux magistrats. Il n'y a que la religion catholique qui soit défendue, non pas qu'ils la jugent la plus mauvaise, mais parce qu'ils la croient la plus dangereuse, et qu'ils craignent que plusieurs qui ne préfèrent pas leur intérêt à leur salut ne l'embrassassent s'ils la connaissaient.

On nous assura que depuis quelques mois les Portugais, qui sont en grand nombre, avaient offert une grosse fortune à la Compagnie des Indes pour avoir la permission de bâtir une église catholique, ou dans la ville, ou dans quelques faubourgs, et qu'ils s'engageraient de payer encore, outre cela, 16 000 écus tous les ans. Cette affaire ayant été proposée au Conseil des Indes a été renvoyée en Hollandes aux chefs de la Compagnie, mais on n'espère pas qu'ils accordent cette grâce aux catholiques, de crainte, dit-on, qu'ils ne devinssent les maîtres à Batavia. Il y a quatre temples, deux où l'on fait tous les dimanches le prêche en hollandais, un dans le fort et l'autre dans la ville. Un troisième où on le fait en portugais, qui est la langue la plus ordinaire du pays. Le quatrième est pour les Français, dont le nombre est assez considérable.

Pour ce qui est de Batavia, c'est la ville la plus agréable de toutes les Indes, et elle passerait pour très belle en Europe. Les Hollandais l'ont bâtie à plaisir dans le dessein d'en faire la capitale de leur empire. Les rues y sont longues et larges, toutes tirées au cordeau, entre deux allées d'arbres du pays toujours verts : la plupart même sont partagées en chemins fort unis et en beaux canaux revêtus que remplit en toute saison une grande rivière qui se vient jeter dans la mer en cet endroit.

On conduit les eaux de cette rivière dans les fossés de la ville et de la forteresse et presque dans toutes les rues, sans beaucoup de dépense parce que le terrain est égal et aisé à remuer. Cet ouvrage est un grand ornement pour la ville et une grande commodité pour les habitants, qui peuvent à leur choix aller à pied ou en bateau et se promener, quelque temps qu'il fasse. Car on marche pendant la chaleur à l'ombre des arbres, et les rues y sont tellement disposées, par la pente qu'on leur donne vers le canal, que l'eau s'y écoule à mesure qu'elle tombe. Les maisons sont encore plus propres que les rues. Elles n'ont rien à la vérité ni au-dedans ni au-dehors de fort magnifique, mais elles sont jolies et commodes. Tout y paraît riant, les murailles sont blanches comme la neige, on n'y voit pas la moindre tache, non plus que sur les meubles, qui sont polis et luisants comme des glaces de miroirs.

Quoique Batavia ne soit qu'à six degrés de la ligne, et par conséquent dans un climat fort chaud, les maisons y sont bâties de telle manière qu'il y a toujours du frais par le moyen de certaines petites cours pratiquées dans le milieu, où le soleil ne donne qu'à midi, durant huit ou neuf mois de l'année. Elle est fortifiée à l'européenne, entourée de fossés pleins d'eau et dans un terrain tout coupé de canaux, ce qui la rend difficile à assiéger. La citadelle a quatre bastions revêtus avec un grand nombre de canons de fonte verte. On y entretient une bonne garnison, non seulement pour la défendre des Indiens ou des Européens et pour secourir les autres places, en cas de besoin, mais encore pour faire voir la puissance et la grandeur de la Compagnie aux ambassadeurs et aux princes qui y viennent de toute l'Inde. Le circuit de Batavia est fort grand et elle ne laisse pas d'être extrêmement peuplée de toutes sortes de nations, de Malais, de Maures, de Chinois, qui paient commerce. Les derniers y sont au nombre de quatre à cinq mille, dont la plupart s'y retirèrent pour ne se pas soumettre aux Tartares quand ceux-ci se rendirent maîtres de la Chine (10). Comme les Chinois sont laborieux et adroits, ils font tout valoir à Batavia, et sans leur secours il serait difficile d'y vivre commodément. Ils cultivent les terres, il n'y a guère d'autres artisans qu'eux ; en un mot ils font presque tout. Il y en a de fort riches ; on nous dit qu'il en était mort un depuis peu qui avait laissé un million d'argent monnayé.

Ayant su d'un soldat catholique que ces peuples avaient leur temple et leurs sépulcres à une demi-lieue de Batavia dans les terres, nous le priâmes de nous y mener pour voir leurs cérémonies. Dans cette promenade nous vîmes à loisir les avenues de la ville. Ce sont des allées à perte de vue, d'une largeur extraordinaire. Elles sont bordées des deux côtés de certains bois toujours verts, beaucoup plus droits et du moins aussi élevés que nos plus grands bois de haute futaie, ornées de maisons de plaisance et de jardins bien entretenus qui appartiennent aux principaux bourgeois. En sortant de Batavia, nous trouvâmes trois ou quatre de ces allées qui aboutissaient toutes à la porte principale par laquelle nous étions sortis. Nous prîmes celle du milieu, qui nous devait conduire à notre terme. Si les autres portes qui regardent la campagne ont d'aussi belles avenues que celle-ci, on ne peut rien s'imaginer de plus agréable.

À une demi-lieue, nous trouvâmes le premier cimetière des Chinois dans un bois taillis où ils avaient pratiqué diverses petites routes qui mènent toutes à des sépulcres différents. C'est là où l'on enterre les Chinois de basse naissance, aussi le lieu est un peu en désordre et les tombeaux n'ont rien de magnifique. À quelques pas de là est situé le petit fort de Jacatra. Il a quatre bastions, qui ne sont point revêtus, avec un méchant fossé. Les Hollandais y entretiennent 50 à 60 hommes de garnison. Au-delà de ce fort, nous entrâmes dans un bois, ou plutôt dans une grande campagne pleine d'une infinité de collines toutes couvertes de bocages semés de tous côtés, ce qui faisait un effet assez agréable à la vue, et c'est dans ce second cimetière où les bonzes chinois enterrent les gens de qualité de leur nation. Sur le haut d'une de ces collines je vis un cabinet de feuillage fort bien pratiqué avec une table au milieu et des bancs à l'entour, où près de quarante personnes peuvent tenir commodément. On y voit diverses idoles fort petites et grotesques, suspendues aux branches qui couvrent ce cabinet (11). On dit que les bonzes font là des festins pour les morts, et qu'ils leur font apporter à manger. La plupart de ces tombeaux sont autant de petits mausolées fort propres et fort jolis. On peut voir la figure d'un des plus beaux dans la vignette qui est au commencement de ce livre, d'où l'on pourra juger des autres, parce qu'ils se ressemblent tous, avec cette différence que quelques-uns ont des dragons au lieu de lions, et qu'ils on plus ou moins de marches et de hauteur à proportion de leur magnificence.

Étant sortis du cimetière, nous entendîmes des timbales et des clochettes. Nous allâmes au bruit et nous nous rendîmes au temple des Chinois où leurs prêtres s'étaient assemblés pour y faire un sacrifice. Ce temple est à peu près bâti comme nos petites églises au-dehors et au-dedans. À l'entrée était un porche assez grand et ouvert de tous côtés. C'est là où s'entretiennent les Chinois qui assistent aux sacrifices. Ils y causent, ils y mangent, ils y boivent avec liberté et ne font point de difficulté d'y inviter les étrangers. Nous ne voulûmes pas accepter le bétel et l'arec qu'ils nous présentèrent de peur qu'ils n'eussent été offerts aux idoles. En effet, aux deux côtés de la porte du temple, sous le porche, il y avait comme deux espèces d'autels avec leur gradin, chargés de pyramides de confitures de toutes sortes, de bétel et d'arek en cinquante ou soixante porcelaines grandes comme des assiettes, qu'ils présentent à leurs idoles avant que de les donner à leurs bonzes ou de les manger eux-mêmes. On voyait sur ces gradins diverses statues d'hommes et d'animaux différents. Au milieu des figures d'hommes, il y en avait une qui représentait un bonze avec une barbe fort noire et fort longue, lisant attentivement dans un livre qu'il avait fort près de ses yeux, comme s'il eût eu la vue basse. Auprès de lui était un autre docteur avec une barbe blanche et un espèce de surplis, qui paraissait parler en public. En entrant dans le temple, nous vîmes sept ou huit prêtres revêtus de leurs habits sacerdotaux, assez semblables aux nôtres. Celui qui paraissait le supérieur était au milieu, et toujours accompagné de deux ou de quatre qui faisaient avec lui les mêmes cérémonies. Derrière eux étaient deux ou trois ministres qui faisaient de temps et temps de profondes inclinations de corps jusqu'à terre, quand les autres en faisaient de médiocres, et deux autres enfin qui avaient deux clochettes la main.

Dans un coin auprès de la porte, il y avait un timbalier qui frappait sur des timbales au son desquelles, et de quatre clochettes que tenaient deux prêtres qui assistaient le supérieur, tous sortaient en cadence d'auprès de l'autel d'un pas lent et modeste, faisant quelques tours, tantôt se suivant les uns les autres, tantôt se mettant en rond et chantant toujours d'une manière qui n'est pas désagréable.

Pendant le sacrifice il y eut deux ministres qui se détachèrent de l'autel et qui allumèrent des pastilles et des chandelles sur tous les autels, car outre le principal autel qui était dans le fond de la chapelle, il y en avait encore un à la gauche. Lorsqu'ils s'approchaient ou qu'ils se retiraient des autels, ils faisaient de profondes inclinations. Comme les Chinois parurent étonnés de nous voir, nous leur dîmes que nous étions des prêtres du dieu du ciel et de la terre, et que nous allions à la Chine prêcher l'unique et la véritable religion. Ils nous firent entendre qu'ils savaient qu'il y avait dans leur pays beaucoup de nos pères qui étaient fort habiles docteurs, et en grande estime auprès de l'empereur et des grands du royaume. Nous voulions voir tout jusqu'à la fin, mais ayant appris que ce sacrifice se faisait pour chasser le diable du corps d'un malade et que la cérémonie durerait jusqu'au soir, après avoir demeuré là près d'une heure, nous nous retirâmes avec beaucoup de compassion de l'aveuglement de ces peuples et un grand désir de travailler à la conversion de leurs compatriotes.

SUITE ET FIN DU LIVRE III

NOTES

1 - Né à Amsterdam en 1628, Cornelis Speelman fut gouverneur général de Batavia entre 1681 et 1684, année de sa mort. Il s'illustra dans la conquête du royaume de Gowa en pays macassar entre 1666 et 1669.

La prise de Macassar par les armées de Cornelis Speelman en 1669. 

2 - Peut-être Ciruas, à quelques kilomètres de Banten. 

3 - Les Macassars étaient des habitants des îles Célèbes, conquises par les Hollandais à la fin des années 1660. Pour se convaincre que leur réputation de féroces guerriers n'était nullement usurpée, on lira sur ce site le chapitre des Mémoires du comte de Forbin consacré à la révolte des Macassars.

La prise de Banten par les Hollandais en 1682. 

4 - L'ouvrage de Guy Tachard comprend deux (mauvaises) illustrations de Batavia reproduites ci-après :

XV - Le port de Batavia. Illustration du Voyage de Siam.
XVI - Batavia. Illustration du Voyage de Siam.
Activité dans le port de Batavia. Fin du XVIIe siècle.
Vue du château de Batavia par Andries Beeckman (1656). 

5 - L’abbé de Choisy dans son Journal du 18 août 1685 va même jusqu'à compter les coups de canon qui furent tirés pour ce salut : Le chevalier de Forbin vient de revenir pompeux et triomphant. Le général lui a accordé plus qu’il ne demandait. Nous sommes mouillés à demi-lieue de la ville. Nous l’avons saluée de sept coups de canon et elle nous a répondu d’autant, ce qui n’est jamais arrivé dans les Indes. Les Anglais, les Portugais, même des navires de roi saluent et on ne les salue point. Le chevalier de Forbin dément dans ses Mémoires ce point d'une importance capitale : Je ne sais où le père Tachard a pris tout ce qu’il dit dans sa relation sur cet article ; il va jusqu’à compter les coups de canon qui furent tirés ; ce qu’il y a de bien certain, c’est qu’il fut arrêté qu’on ne saluerait de part ni d’autre. 

6 - Le père Tachard orthographie Campiche. Joannes Camphuys, né à Haarlem en 1634, succéda à Speelman au poste gouverneur général de Batavia entre 1684 et 1691. C'est là qu'il mourut le 18 juillet 1695. 

7 - Domenico Fuciti, jésuite italien qui était parti pour les Indes orientales vers 1655, avait déjà oeuvré à macao, en Cochinchine, au Tonkin. Son refus de prêter serment aux vicaires apostoliques lui valut d'être rappelé en 1684 et d'être débarqué à Batavie en décembre de la même année. Il profita de l'ambassade du chevalier de Chaumont pour retourner au Siam où il était déjà passé vers 1665. 

8 - Alexandre de Rhodes, (1591-1660), infatigable missionnaire en Cochinchine et au Tonkin. Son ouvrage Histoire du royaume de Tonkin et des grands progrès que la prédication de l’Évangile y a fait depuis l’année 1627 jusques à l’année 1646, publié en 1652, sera à l'origine de la vocation de très nombreux prêtres français.

Alexandre de Rhodes (1591-1660). 

9 - Allusion au refus du père Fuciti de prêter serment aux vicaires apostoliques. Le père Bouvet, l'un des six jésuites mathématiciens, écrira un pladoyer en sa faveur. Toutefois la querelle s'étant quelque peu apaisée à son retour en Europe, le père Fuciti n'aura pas à répondre à Rome de son indiscipline. 

10 - La dynastie Ming au pouvoir depuis 1368 s'effrondra en 1644, et la dynastie Mandchoue Qing lui succèda. Ce fut d'ailleurs la dernière dynastie chinoise qui règna jusqu'en 1911. 

11 - Ce cabinet constitue une illustration de relation du père Tachard. On en trouve une version fantaisiste dans l'Abrégé de l'histoire générale des voyages de La Harpe, publiée à la fin du XVIIIe siècle.

XVII - Cabinet de feuillage où les Chinois font les festins des morts. Illustration du Voyage de Siam.
Cabinet de feuillage où les Chinois font les festins des morts. 

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