Livre IV - Suite et fin.
Voyage de la barre de Siam aux villes de Siam et de Louvo.

Page de la relation du père Tachard
Réjouissances faites à Siam pour le couronnement des rois d'Angleterre et de Portugal.

M. l'ambassadeur ne put se dispenser de se trouver aux deux festins qui se firent à la fête du couronnement des rois d'Angleterre et de Portugal. Nous fûmes obligés d'y assister, M. Constance nous étant venu prendre lui-même dans son balon. Au commencement du repas, M. l'ambassadeur but la santé du roi de Portugal et celle du roi de Siam, M. Constance but celle du roi de France et de toutes les personnes de la famille royale, ensuite celle de Son Excellence. Toutes ces santés furent bues au bruit des canons dont on fit plusieurs décharges (1).

À ces réjouissances succédèrent plusieurs divertissements. Le premier fut une espèce de comédie chinoise, divisée par des actes. Différentes postures hardies et grotesques et quelques sauts assez surprenants y servaient d'intermèdes (2). Tandis que les Chinois d'un côté jouaient la comédie, les Laos, qui sont des peuples voisins de ce royaume vers le Nord, donnèrent de l'autre à M. l'ambassadeur le spectacle des marionnettes des Indes, qui ne sont pas fort différentes des nôtres (3). Entre les Chinois et les Laos étaient une troupe de Siamois et de Siamoises disposés en rond qui dansaient d'une manière assez bizarre, c'est-à-dire des mains aussi bien que des pieds, faisant autant de figures avec les unes qu'avec les autres. Quelques voix d'hommes et de femmes, qui chantaient un peu du nez, jointes au bruit de leurs mains réglaient toute la cadence.

Divers tours de souplesse des Siamois.

Après ces jeux on vit paraître des sauteurs qui montaient sur de grands bambous plantés debout comme des mâts et hauts de 80 ou 100 pieds. Ils se tenaient dessus d'un seul pied, ayant l'autre en l'air, puis posant la tête où ils avaient mis le pied, ils élevaient les pieds tout droit en haut. Enfin après s'être suspendus par le menton, qui était seul appuyé sur le haut des bambous, les mains et le reste du corps étant en l'air, ils descendaient le long d'une échelle toute droite, faisant passer leur corps entre tous les échelons avec une agilité et une vitesse incroyable. Un autre fit mettre sur une manière de brancard sept ou huit poignards la pointe en haut, s'assit dessus, puis s'y coucha sans que son corps tout nu portât ailleurs ; il fit monter ensuite sur son estomac un homme fort pesant qui s'y tenait debout et toutes ces pointes qui touchaient immédiatement sa peau ne le perçaient point. Ces divertissements furent suivis de plusieurs concerts exécutés par des musiciens de diverses nations. La musique et les voix n'avaient rien de fort beau, mais la nouveauté et la diversité leur donnaient de l'agrément et les faisaient entendre sans ennui la première fois. Les Siamois, les Malais, les Pégus et les Laos firent entendre leur harmonie chacun à son tour, tâchant de se surpasser les uns les autres. Leurs instruments ressemblent assez aux nôtres, mais ils sont fort imparfaits. Il y en eut un qui nous parut extraordinaire, il était monté d'une douzaine de clochettes suspendues, qui étant légèrement frappées avec de petits bâtons, rendaient un son tout à fait harmonieux (4). Enfin la scène fut fermée par une autre comédie chinoise qui commença à lasser un peu les spectateurs, déjà fatigués. Nous fûmes obligés d'assister à tous ces spectacles, M. Constance nous ayant engagés à demeurer jusqu'à la fin, et M. l'ambassadeur nous ayant pressés de ne le point abandonner (5).

Sortie publique du roi de Siam pour aller à une pagode hors de la ville.

Le 28 ctobre (6), qui était un dimanche, nous apprîmes que le roi devait sortir pour aller, selon sa coutume, faire ses prières à une fameuse pagode située à trois lieues de la ville sur le bord de la rivière, et pour rendre visite en même temps au sancra (7) qui est le chef de la religion et de tous les talapoins du royaume, et que ce prince considérait beaucoup. Il avait accoutumé autrefois en cette occasion de faire la cérémonie de couper les eaux, c'est-à-dire, de frapper la rivière de son poignard au temps de la plus grande inondation, et de commander aux eaux de se retirer, mais ce prince ayant reconnu depuis plusieurs années que les eaux montaient encore quelquefois malgré l'ordre qu'on leur avait donné de descendre, a abandonné cette ridicule cérémonie et s'est contenté cette année de témoigner en allant comme en triomphe à la pagode l'attachement qu'il conserve pour sa religion (8). Pour faire voir cette magnificence à M. l'ambassadeur, qui gémissait en secret de l'aveuglement de ce prince, on prépara exprès une galerie sur le bord de la rivière pour lui et pour toute sa Maison. M. Constance qui s'y trouva pour expliquer toute la suite de la marche, voulut que nous fussions aussi présents. Voici l'ordre et la pompe de cette sortie.

Vingt-trois mandarins du palais du plus bas ordre parurent d'abord, chacun dans un balon d'État (9), dont la chirole était peinte en rouge (10). Ces balons s'avançaient à la file sur deux lignes, et côtoyaient le rivage. Ils étaient suivis de 54 autres balons des officiers de Sa Majesté, tous assis dans leurs chiroles, dont les unes étaient dorées entièrement, et les autres seulement par les bords. Chaque balon avait depuis 30 jusqu'à 60 rameurs, occupant tous un très long espace, à cause de l'ordre où ils marchaient. Après ceux-ci venaient 20 autres balons plus grands que les premiers, au milieu desquels il y avait un siège fort élevé, tout doré et terminé en pyramide ; c'était les balons qu'on appelle de la garde royale, dont 16 avaient 80 rameurs et des rames dorées, et celles des quatre autres étaient seulement rayées d'or. Après cette longue file de balons, le roi parut dans le sien, élevé sur un trône d'une figure pyramidale et très bien doré. Il était vêtu d'un beau brocart d'or enrichi de pierreries, il avait un bonnet blanc terminé en pointe entouré d'un cercle d'or avec des fleurons, le tout parsemé de pierreries. Le balon du roi était doré jusqu'à l'eau, et il était conduit par 120 rameurs qui avaient sur la tête une espèce de toque couverte de lames d'or et sur l'estomac des plastrons ornés de la même manière. Comme il faisait un très beau temps ce jour-là, les rayons du soleil donnaient encore un nouvel éclat à cette parure. Le porte-enseigne du roi, tout couvert d'or, se tenait debout vers la poupe avec la bannière royale d'un brocart d'or à fond rouge, et quatre grands mandarins étaient prosternés aux quatre coins du trône. Le balon était escorté de trois autres de la même forme, qui n'étaient guère moins magnifiques, mais les toques et les plastrons des rameurs n'étaient pas si riches.

Le roi, qui voulait se faire voir à M. l'ambassadeur, passa proche de lui, avançant lentement pour lui donner le temps de le considérer. M. le chevalier de Chaumont se leva de son siège et fit trois profondes révérences au roi. Tous les autres, qui étaient assis sur un tapis, lui firent de grandes inclinations. Les Siamois qui étaient rangés sur les deux rivages, tous assis à terre, d'aussi loin qu'ils aperçurent le roi se mirent à genoux, et portant les mains jointes sur la tête, touchaient en cette posture la terre du front et ne cessaient de faire la zombaye (11) qu'ils n'eussent perdu le roi de vue. Vingt balons à chiroles et à rames rayées de lignes d'or suivaient celui du roi, et seize autres, moitié peints, moitié dorés, fermaient toute la marche. Nous en comptâmes 159, dont les plus grands avaient près de 120 pieds de longueur et à peine 6 pieds dans leur plus grande largeur. J'ai mis ici la figure des plus extraordinaires (12). Les bords sont à fleur d'eau, et les extrémités recourbées s'élèvent fort haut. La plupart de ces balons ont la figure de chevaux marins, de dragons, et d'autres sortes d'animaux. Il n'y a guère que la poupe et la proue qui soient peintes et dorées, le reste ne sortant presque pas hors de l'eau. Quelques-uns sont ornés de différentes figures faites de morceaux de nacre rapportés. Il y avait sur tous ces balons plus de 14 000 hommes.

Le roi, après être arrivé à la pagode et y avoir fait ses présents, se retira dans un de ses palais qui est tout proche, et retourna le soir à la ville selon sa coutume. Au retour il prit plaisir pour donner de l'émulation à tous les rameurs, de proposer un prix à ceux qui arriveraient les premiers au palais dont on était parti le matin. Toute l'après-dînée se passa à ranger les balons par escadres et à donner à chacun ses antagonistes. Pendant qu'on disposait ainsi toutes choses, M. l'ambassadeur arriva pour voir ce spectacle. Il était conduit par M. Constance qui nous y invita aussi et qui nous envoya un balon afin de l'y accompagner. Le roi voulut être du combat, mais comme son balon était fourni d'un plus grand nombre de rameurs et des mieux choisis, il gagna bientôt l'avantage et entra victorieux dans la ville longtemps avant les autres. Nous nous étions rangés proche de M. l'ambassadeur pour voir le roi. Comme il passa le long de notre balon, nous le vîmes de fort près et il nous regarda d'une manière qui nous fit juger que le seigneur Constance lui avait déjà parlé de nous. C'était un plaisir de voir la rapidité avec laquelle ces balons tout propres pour fendre l'eau remontaient la rivière à l'envi les uns des autres, sans qu'aucun des rameurs dans l'espace de trois lieues se reposât un seul moment. Ils jetaient continuellement des cris de joie ou de tristesse, selon qu'ils gagnaient ou perdaient l'avantage. Toute la ville et tout le peuple d'alentour était accouru à ce spectacle. Ils étaient rangés vers les rivages dans leurs balons, comme sur deux lignes qui s'étendaient jusqu'à trois lieues de la ville, de sorte qu'après avoir vu cette foule de gens en montant et descendant la rivière, nous jugeâmes qu'il y avait environ 20 000 balons et plus de 200 000 âmes. Les autres Français en comptaient beaucoup davantage, et quelques-uns assuraient qu'il y avait plus de 600 000 personnes. Lorsque le roi passa sur la rivière, toutes les fenêtres et les portes des maisons étaient fermées, et les sabords même des navires. Tout le monde eut ordre de sortir afin que personne ne fût dans un lieu plus élevé que le roi (13).

Voyage du roi de Siam à Louvo.

Huit jours après, le roi sortit encore de son palais avec la princesse et toutes ses femmes pour aller à Louvo (14). C'est une ville à quinze ou vingt lieues de Siam vers le nord, où il passe neuf ou dix mois de l'année, parce qu'il y est plus en liberté, et qu'il n'est pas obligé de s'y tenir renfermé comme il fait à Siam, pour entretenir ses sujets dans l'obéissance et dans le respect.

Le seigneur Constance, qui ayant vu nos lettres de mathématiciens du roi très-chrétien avait résolu de nous procurer une audience particulière à Louvo, voulut que nous y allassions avec nos instruments, et nous fit entendre que le roi souhaitait nous retenir à sa Cour jusqu'à ce que nous nous embarquassions pour Macao. Il nous envoya deux grands balons pour notre bagage et un autre à 24 rameurs pour nous porter. Nous partîmes le 15 novembre à une heure après midi à la suite de M. l'ambassadeur.

Funérailles d'un grand talapoin.

À deux lieues de la ville, nous rencontrâmes un spectacle nouveau sur une vaste campagne couverte d'eau à perte de vue. C'étaient les obsèques d'un fameux talapoin chef de la religion des Pégous. Son corps était renfermé dans une bière de bois aromatique. La bière était élevée sur un bûcher autour duquel il y avait quatre grandes colonnes de bois doré qui portaient une haute pyramide à divers étages. Cette espèce de chapelle ardente était accompagnée de plusieurs petites tours assez hautes et carrées, faites de bois et couvertes de carton peint d'une façon fort grossière avec quantité de figures de papier. Tout ceci était environné d'un enclos bâti en carré sur lequel étaient rangés plusieurs autres tours d'espace en espace. Il y en avait quatre aussi élevées que la pyramide du milieu qui étaient placées aux quatre coins, et à chaque côté de ce grand carré étaient deux autres tours plus petites que les premières. Elles étaient toutes pleines de feux d'artifice et nous en vîmes sortir plusieurs fusées volantes. Les quatre grandes tours posées aux quatre coins du grand carré étaient jointes par de petites maisons de bois peintes de diverses figures grotesques, de dragons, de singes, de démons avec des cornes à la tête, etc. De distance en distance entre ces cabanes, il y avait certaines ouvertures pratiquées en forme de portail, pour laisser entrer et sortir les balons. Les talapoins du Pégu en très grand nombre dans leurs balons, occupaient presque tout l'espace qui était entre le bûcher et le circuit du grand carré. Ils avaient tous un air grave et modeste, chantant de temps en temps, et quelquefois gardant un profond silence. Une multitude infinie de peuple, hommes et femmes indifféremment, assistait derrière eux à cette pompe funèbre.

Une scène si nouvelle et si peu attendue fit arrêter quelque temps M. l'ambassadeur et nous avec lui, pour considérer les cérémonies de ces superbes funérailles, mais nous ne vîmes que des danses grotesques et certaines farces ridicules que jouaient les Pégus et les Siamois sous des cabanes de bambous et de joncs ouvertes de tous côtés. Ils faisaient des contorsions de possédés, ayant sur le visage des masques hideux. Comme cette pompe funèbre ne devait finir que sur le soir, et qu'il fallait faire quatre ou cinq lieues pour arriver au lieu de la couchée, nous n'en vîmes que le commencement et quelques feux d'artifice. Ces sortes d'honneurs qu'on rend aux morts parmi les Siamois leur donnent un grand attachement pour leur religion. Les talapoins, docteurs fort intéressés, enseignent que plus on fait de dépense aux obsèques d'un mort, plus son âme est logée avantageusement dans le corps de quelque prince ou de quelque animal considérable. Dans cette croyance les Siamois se ruinent souvent pour se faire faire de magnifiques funérailles (15).

Nous arrivâmes de bonne heure à la maison où nous devions coucher. Elle était toute semblable à ces petits palais qu'on avait dressés à M. l'ambassadeur sur la rivière. Ce qu'on peut dire de ce pays, c'est qu'il n'y a rien de si agréable à la vue. Quand nous étions sur le canal creusé dans les terre pour abréger le chemin de Siam à Louvo, nous voyions des campagnes pleines de riz à perte de vue, et lorsque nous entrions dans celui de la rivière, le rivage bordé d'arbres verts et de villages récréait nos yeux par une agréable variété.

Avant que de partir de ce lieu, M. l'ambassadeur voulut voir un palais du roi qui était proche de là. Nous n'en vîmes que les dehors, parce que le concierge avait ordre de n'y laisser entrer personne. Ce palais paraît fort petit et fort étroit, il est entouré par dehors d'une petite galerie assez basse en forme de cloître dont l'architecture est tout à fait irrégulière, les piédestaux n'étant pas moins hauts que les pilastres. Autour de cette galerie règne un balcon assez bas et environné d'une balustrade de pierre à hauteur d'appui.

Description d'un palais du roi de Siam, bâti à la façon d'Europe.

À cent pas de ce palais, nous en vîmes un autre bien plus grand et beaucoup plus régulier. On y voit par dehors de grands pilastres à une égale distance les uns des autres et d'un très bon goût. Il est sur un grand carré qui a plus de 150 à 160 pas de longueur. Sur les quatre côtés sont élevés quatre grands corps de logis fort exhaussés bâtis en forme de galerie et couverts d'un double toit arrondi en voûte par le haut. Ces galeries sont ornées par dehors de très beaux pilastres avec les bases et leurs chapiteaux, dont les proportions approchent fort des nôtres, de sorte qu'il faut que l'architecte qui a bâti ce vieux palais, présentement abandonné, quoiqu'il soit encore presque entier et incomparablement plus beau que le nouveau, eût une grande connaissance de l'architecture d'Europe, tant cet édifice a de régularité. Ces galeries ne sont percées que par des portes qui sont au milieu de chaque face, et l'on voit par-dessus d'autres bâtiments de tous côtés plus exhaussés que les premiers, et au milieu de ceux-ci un grand corps de logis qui les surpasse tous, et qui fait avec les autres une très belle symétrie. C'est le seul édifice que nous avons trouvé régulier et bien proportionné dans ce pays.

Après avoir vu ce palais, nous allâmes droit à Louvo où l'on avait fait préparer pour M. l'ambassadeur le palais que le roi achevait de faire bâtir pour le seigneur Constance (16). Ce ministre vint l'y recevoir et lui dit, en nous regardant de la manière du monde la plus obligeante, qu'ayant appris la bonté qu'il avait pour ses frères, il ne doutait point qu'il ne demeurât volontiers dans une maison qui leur appartenait. Après souper nous fûmes conduits dans un petit corps de logis de nattes et de bambous, bâti exprès pour nous, tendu par-dedans de toile peinte avec de petits lits d'été extrêmement propres, mais le seigneur Constance s'étant aperçu que nos instruments et nos ballots ne pouvaient être placés avec nous en ce lieu, il nous fit meubler un grand logis appartenant au roi pour nous mettre un peu en large, en attendant qu'il pût nous loger plus commodément.

Le roi donne audience à M. l'ambassadeur à Louvo.

Peu de jours après que nous fûmes arrivés à Louvo, M. Constance conduisit M. l'ambassadeur à l'audience. Nous l'accompagnâmes tous jusque dans le palais, M. Constance l'ayant ainsi souhaité, parce que le roi voulait nous voir en particulier et qu'il désirait que nous fissions en sa présence l'observation de l'éclipse de lune qui devait paraître dans trois semaines. M. l'évêque et M. l'abbé de Lionne suivirent M. l'ambassadeur jusqu'à la salle de l'audience.

Pendant ce temps-là, nous considérâmes les jardins et le dehors du palais. La situation en est fort belle. Il est placé au bord de la rivière sur une élévation assez unie. L'enceinte en est grande. Nous n'y vîmes rien de remarquable que deux grands corps de logis détachés, dont les toits étaient tout éclatants de dorure. Ils ont cela de singulier qu'ils sont couverts de tuiles d'un verni jaune, qui brille comme de l'or quand le soleil donne dessus ; on nous dit que chacune de ces tuiles coûtait quarante sols. Nous vîmes hors du palais un lion dont la Compagnie française a fait présent au roi. Il nous parut plus grand, plus beau et plus fort que ceux qui sont à Vincennes, mais il n'a pas le poil tout à fait si jaune.

L'audience dura près de deux heures (17). On y parla de beaucoup de choses, d'où le roi prit occasion de dire à M. l'ambassadeur qu'on lui avait rapporté que six jésuites étaient venus avec lui, qu'ils étaient mathématiciens du roi de France envoyés par Sa Majesté pour observer dans les Indes et pour travailler à la perfection des arts, et qu'il serait bien aise de voir ces personnes savantes. M. l'ambassadeur ne laissa pas perdre l'occasion de nous rendre un bon office et dit cent choses obligeantes de nous. Le roi n'était pas alors si élevé au-dessus de M. l'ambassadeur qu'à la première audience. Il avait sur la tête un bonnet blanc pointu entouré par le bas d'un cercle de diamants. Il était vêtu d'un jupon broché d'or, avec une large veste par-dessus, d'une étoffe très fine et transparente. Il portait aux doigts quelques gros diamants mal taillés et mal mis en oeuvre. Comme il a de l'esprit plus que l'ordinaire des princes orientaux, il dit diverses choses tout à fait spirituelles, glorieuses pour le roi très chrétien, et obligeantes pour M. l'ambassadeur. Il ajouta qu'il priait le dieu du ciel de lui donner un retour encore plus prompt et plus heureux que n'avait été son voyage.

Le soir, M. Constance fit promener M. l'ambassadeur et tous ceux de sa suite, chacun sur un éléphant. On monte sur le milieu du dos de cet animal et on y est assis dans une espèce de chaise fort large sans dossier, et environné d'une petite balustrade dorée, tandis que deux officiers qui servent l'éléphant, montés l'un sur le cou et l'autre sur la croupe, le gouvernent avec un grand crocher de fer, comme on le peut voir dans la figure (18). Il faut remarquer que ces animaux ont leurs domestiques comme les gens de qualité. Les moindres ont quinze hommes qui les servent par quartiers, d'autres en ont vingt, vingt-cinq, trente et quarante, selon leur rang, et l'éléphant blanc en a cent. M. Constance m'a dit que le roi en a bien 20 000 dans tout son royaume, sans compter les sauvages qui sont dans les bois et dans les montagnes. On en prend quelquefois jusqu'à cinquante, soixante et même quatre-vingts à la fois dans une seule chasse.

Les éléphants ont cinq doigts à chaque pied.

MM. de l'Académie Royale des Sciences nous avaient recommandé d'examiner si tous les éléphants avaient des ongles aux pieds. Nous n'en avons pas vu un seul qui n'en eût cinq à chaque pied, à l'extrémité des cinq gros doigts, mais leurs doigts sont si courts qu'à peine sortent-ils de la masse du pied. Nous avons remarqué qu'ils n'ont pas, à beaucoup près, les oreilles si grandes qu'on les dépeint ordinairement, et qu'elles sous marquées dans l'estampe qu'on nous a données, il s'en faut près de la moitié. Nous en avons vu qui ont les dents d'une beauté et d'une longueur admirable, elles sortent à quelques-uns plus de quatre pieds hors de la bouche et sont garnies d'espace en espace de cercles d'or, d'argent et de cuivre. Dans une maison de campagne du roi, à une lieue de Siam, sur la rivière, je vis un petit éléphant blanc qu'on destine pour être le successeur de celui qui est dans le palais, que l'on dit avoir près de trois cents ans (19). Ce petit éléphant est un peu plus gros qu'un bœuf, il a beaucoup de mandarins à son service, et en sa considération on a de grands égards pour sa mère et pour sa tante qu'on élève avec lui. C'est le roi de Cambodge qui en fit présent au roi de Siam il y a environ deux ou trois ans, en lui envoyant demander du secours contre un de ses sujets révolté et soutenu par le roi de Cochinchine.

Description de Louvo.

La ville de Louvo est dans une situation très agréable et dans un air fort sain. Son enceinte est assez grande, elle est fort peuplée depuis que le roi y fait un long séjour (20). On a dessein de la fortifier, et M. de la Mare, habile ingénieur, que M. l'ambassadeur a laissé à Siam, a déjà dressé le plan des fortifications qu'il y faudrait faire pour la rendre une place forte et régulière (21). Elle est située sur une hauteur qui découvre tout le pays d'alentour, qui n'est commandée d'aucun endroit, et qui est baignée par un côté d'une grosse rivière qui passe au pied. Il est vrai que cette rivière n'est considérable que durant l'inondation. Mais comme l'inondation et les pluies durent sept ou huit mois, on ne peut guère assiéger la ville de ce côté-là, qui est outre cela extraordinairement escarpé. Les autres côtés sont ou des marais que l'on peut inonder aisément, ou des hauteurs faites en amphithéâtre qu'on a dessein de renfermer dans la ville, et qui serviront de profonds fossés et de remparts terrassés à l'épreuve de toute sorte d'artillerie. On travaillera aux fortifications de Louvo dès qu'on aura fortifié Bangkok, qui est une place plus importante et comme la clé du royaume de Siam. Ces ouvrages seront bientôt achevés, parce qu'on y emploiera une infinité d'ouvriers et que le terrain n'est pas difficile à remuer.

Le roi de Siam donne une audience particulière aux jésuites français.

Le 22 novembre, nous fûmes avertis que le roi voulait nous donner ce jour-là une audience particulière. Le seigneur Constance nous conduisit sur les quatre heures du soir au palais, et nous fit passer par trois cours, où nous eûmes plusieurs mandarins prosternés des deux côtés. En entrant dans la cour la plus intérieure, nous trouvâmes un grand tapis où ce ministre nous fit asseoir. Nous n'avions point d'habit de cérémonie, on ne nous obligea pas même de nous déchausser, ce qui fut une grande marque de distinction. Sitôt que nous fûmes assis, le roi qui allait sortir pour voir un combat d'éléphants dont il voulait donner le plaisir à M. l'ambassadeur, monta sur le sien superbement enharnaché, qui l'attendait à la porte de son appartement, et nous ayant aperçus à dix ou douze pas de lui, il s'avança vers nous. Notre père supérieur avait préparé un compliment pour le remercier de l'honneur qu'il nous faisait de nous admettre en sa présence, comme l'on en était convenu avec le seigneur Constance, mais ce ministre, voyant le roi pressé de sortir, parla pour nous. Le roi nous regardant attentivement les uns après les autres avec un visage riant et un air plein de bonté, nous dit qu'ayant su que le roi de France nous envoyait tous six à la Chine pour un grand dessein, il avait désiré nous voir pour nous dire de bouche que si nous avions besoin de quelque chose dans son royaume, ou pour le service du roi notre maître, ou pour nous en particulier, nous n'avions qu'à nous adresser à son ministre à qui il avait donné ordre de nous fournir tout ce qui nous serait nécessaire. Nous n'eûmes le temps de répondre à cette faveur que par des remerciements respectueux et de profondes inclinations. Nous lui fîmes seulement entendre que nous ferions savoir au roi notre maître les obligations que nous lui avions.

Le roi continua son chemin, et étant passé de cette cour dans une autre, au milieu d'une haie de mandarins prosternés devant lui le front contre terre dans un grand silence, il trouva à la première porte du palais les chefs des compagnies de marchands d'Europe, déchaussés, à genoux et appuyés sur leurs coudes, à qui il donna une courte audience. Comme le seigneur Constance nous avait averti qu'il serait bon de faire écrire le compliment qu'on devait faire au roi et le présenter ensuite à Sa Majesté, le père Fontaney, qui avait prévu que cette précaution ne serait pas inutile parce qu'il n'aurait peut-être pas le temps de le dire, le présenta au roi qui ordonna au seigneur Constance de le prendre. Il était en siamois et en français. En voici les termes :

Harangue des jésuites présentée au roi.

Sire,

Nous avons quitté le plus grand roi que la France ait jamais eue, mais notre bonheur en arrivant ici est de retrouver en Votre Majesté les qualités de ce grand prince. Cette grandeur d 'âme, qui vous porte à secourir si généreusement vos alliés, le courage avec lequel vous réprimez vos ennemis, les avantages que vous venez de remporter sur eux, cette soumission extraordinaire de vos sujets, cette magnificence avec laquelle vous vous montrez à eux, ces ambassades célèbres que vous recevez des parties du monde les plus éloignées, cette protection que vous donnez aux étrangers, cette affection particulière que vous témoignez aux ministres de l 'Évangile, cette bienveillance que vous avez la bonté de nous marquer aussi, toutes ces choses, Sire, sont des marques que vous êtes un roi magnanime, victorieux, politique, équitable, et comme vos sujets et la renommée le publient, le plus grand de tous les rois qui aient jamais porté la couronne de Siam.

Les sciences dont nous faisons profession, Sire, sont estimées par toute l 'Europe. Notre roi les aime jusqu'à leur élever des observatoires superbes dans sa ville capitale, et à donner son auguste nom au collège de notre Compagnie dans lequel on les enseigne. Nous les avons cultivées depuis notre jeunesse, et particulièrement l 'astronomie, qui est plus conforme à nos inclinations, parce qu'elle porte nos esprits à penser souvent au ciel, le séjour des bienheureux, et notre véritable patrie. Sa Majesté très chrétienne sachant que notre profession est de nous servir des sciences humaines, afin de porter les hommes à la connaissance et à l 'amour du vrai dieu, et persuadée que nous avions fait une étude particulière des mathématiques, nous a choisis pour aller à la Chine en qualité de mathématiciens. Ainsi nous sommes chargés de travailler de concert avec ceux qui demeurent à Paris auprès de sa personne, à la perfection des arts et des sciences. Pour nous faciliter un si grand dessein, notre grand monarque nous a donné des lettres patentes qui nous recommandent à tous les princes de la terre, en considération desquels Votre Majesté nous comble aujourd 'hui d'honneur, nous admettant en sa présence.

Il nous est impossible, Sire, de reconnaître nous-mêmes une telle faveur. Mais ne le pouvant pas de la manière que nous devons, Votre Majesté nous permettra de le faire de la manière que nous pouvons. Nous sommes serviteurs du vrai dieu, et sujets d 'un grand monarque. Comme sujets d 'un si grand roi, nous l 'informerons des grâces que Votre Majesté nous fait, et comme serviteurs du vrai Dieu, nous le prierons instamment de combler votre règne de toutes sortes de prospérités, et d 'éclairer Votre Majesté de ses divines lumières, afin qu'elle possède le ciel après avoir régné si glorieusement sur la terre.

Quelques jours après, M. Constance entretint le roi sur un projet qu'il méditait depuis longtemps, de faire venir à Siam douze jésuites mathématiciens qu'il avait déjà demandés à notre révérend père général, et sur le dessein de bâtir un observatoire à l'imitation de ceux de Paris et de Pékin. Il fit comprendre à Sa Majesté la gloire et l'utilité qui lui en reviendraient, et l'avantage qu'en retireraient ses sujets à qui on apprendrait les plus beaux arts et les plus belles sciences de l'Europe. Sa Majesté approuva fort ce projet et nous fit dire par le seigneur Constance qu'il voulait faire bâtir un observatoire dans son royaume et le donner aux pères de la Compagnie de Jésus, qu'il estimait beaucoup, qu'il voulait protéger et favoriser en tout ce qui dépendrait de lui. Sur quoi le seigneur Constance jugea qu'il était à propos que quelqu'un de nous retournât en France pour presser cette affaire qui lui paraissait d'une extrême conséquence pour la religion. Il le témoigna au père supérieur un jour que nous étions tous trois ensemble. Nous y consentîmes avec joie, et la commission étant tombée sur moi, dès le même jour j'eus ordre de me préparer au retour. Je sentis alors une extrême douleur de me voir encore pour longtemps éloigné de la Chine, après laquelle je soupirais depuis tant d'années, mais il fallut obéir (22).

Le seigneur Constance, qui n'est pas moins attentif aux occasions d'avancer la gloire de Dieu qu'à celles de procurer les avantages du roi son maître, nous communiqua une autre vue qu'il croyait pouvoir beaucoup contribuer à la conversion des Siamois. Il prétend que quand on aura une fois gagné leur estime et leur affection par le zèle, par la douceur et par la science, il ne sera pas difficile de les mettre dans la disposition d'écouter ; qu'il connaît parfaitement le génie de cette nation, qu'il sait mieux que personne à quoi il tient que le christianisme n'ait fait jusqu'ici de plus grand progrès à Siam depuis tant de temps qu'on y travaille ; qu'outre l'observatoire, il fallait encore une autre maison de jésuites, où l'on menât, autant qu'il se pourrait, la vie austère et retirée des talapoins, si autorisés parmi le peuple, qu'on prît leur habit, qu'on les vît souvent et qu'on tachât d'en attirer quelqu'un à la religion chrétienne ; qu'on savait enfin combien cette conduite avait réussi aux jésuites portugais qui sont à Maduré, vers Bengale.

En effet, nous avons appris de divers endroits, et encore depuis peu à Siam par un missionnaire français qui avait été à St Thomé depuis deux mois, que ces pères avaient demeuré plusieurs années parmi ces peuples et s'étaient appliqués avec beaucoup de soin et de travaux à leur conversion, sans aucun fruit considérable. Un d'eux qu'on a établi le supérieur de cette mission, après avoir longtemps imploré le secours du Ciel et faisant réflexion à l'attachement de cette nation pour les Brahmanes ou Bramines, qui sont leurs prêtres et leurs religieux, jugea que s'il prenait l'habit des Bramines et qu'il vécût à leur manière, il pourrait s'attirer la confiance de ces peuples et les gagner à Jésus-Christ (23). Il communiqua ce dessein à ses supérieurs, qui le proposèrent à la Congrégation de Propaganda fide (24). On l'examina à Rome, et sur ce qu'on en exposa aux cardinaux que les habits dont les Bramines étaient vêtus n'étaient pas une marque de religion mais d'une noblesse et d'une qualité distinguée, ils permirent à ce père et à quelques autres jésuites qui appuyèrent son sentiment d'éprouver ce dernier moyen pour la conversion de ces peuples.

Ainsi, ayant pris la marque des Bramines, ils commencèrent à vivre comme eux, et depuis ce temps-là on vit ces hommes catholiques, les pieds et la tête nus, marcher sur le sable brûlant, exposés sans cesse aux aux ardeurs du soleil qui y sont extraordinaires, parce que les Bramines ne portent point de chaussure et ne se couvrent jamais la tête, ne vivre que d'herbe et passer les trois et quatre jours sans manger, sous un arbre ou au milieu d'un chemin public, en attendant que quelque Indien touché d'une austérité si surprenante les vint écouter. Dieu a donné tant de bénédiction à leur zèle et à leur mortification qu'ils ont converti plus de 60 000 Indiens, et la foule des peuples qui accourent avec une ferveur incroyable pour se faire instuire est si grande qu'ils comptent pour rien toutes les fatigues qu'ils endurent.

Ce même ecclésiastique ajouta qu'il avait vu un des pères à qui les sables brûlants de Maduré avaient fendu sous les pieds, et étant entrés ensuite dans ses plaies, lui causaient d'extrêmes douleurs et d'horribles enflures. Sur ce qu'il nous dit de ces missions, nous conçûmes un désir ardent d'en voir une relation plus ample, persuadés que nous y trouverions de rares exemples de zèle et de grands sujets d'édification.

DÉBUT DU LIVRE V

NOTES

1 - Selon le journal de l'abbé de Choisy, ces deux fêtes se suivirent à un jour d'intervalle, les feux d'artifice tirés le 31 octobre et le banquet chez Phaulkon organisé le 1er novembre. 

2 - Ce spectacle offert par Phaulkon eut lieu le 1er novembre, et l'abbé de Choisy en parle ainsi dans son journal : D'abord il y a eu une comédie à la chinoise. Les habits sont beaux, les postures assez bonnes ; ils sont alertes : la symphonie détestable, ce sont des chaudrons qu'on bat en cadence. Ensuite est venu un opéra siamois : le chant est un peu meilleur que le chinois. Les comédiennes sont bien laides, leur grande beauté est d'avoir des ongles d'un demi-pied de long. Les danseurs de corde ont fait merveilles. Ils mettent de longs bâtons l'un ou bout de l'autre, hauts comme trois maisons et se tiennent debout au-dessus sans contrepoids, quelquefois les pieds en haut. Ils se couchent sur des pointes d'épées et de gros hommes leur marchent sur le ventre à nu.

Les Pégouans ont une danse assez plaisante. La fête a fini par une tragédie chinoise : car il y a des comédiens de la province de Canton et d'autres de la province de Chincheo. Les Chincheo sont plus magnifiques et plus cérémonieux. Quand un homme les vient voir, ils commencent par le saluer au milieu et aux quatre coins de la chambre : ils saluent ensuite la chaise du maître de la maison et celle de celui qui vient le voir ; et après avoir fait plusieurs tours compassés, ils s'assoient et font encore autant de compliments avant que d'entrer en matière. Ces gens là ont bien du temps à perdre.

L'opinion générale des Français est que tout cela ne vaut pas les spectacles qui se donnent à Versailles. Ils regardent le début avec curiosité, il essaient de comprendre, et bien vite ils se lassent. La Loubère écrit : Les comédiens chinois, que les Siamois aiment sans les entendre, s'égosillent en récitant. Tous leurs mots sont monosyllabes et je ne leur ai pas entendu prononcer un seul qu'avec un nouvel effort de poitrine : on dirait qu'on les égorge. Leur habillement était tel que les relations de la Chine le décrivent, presque comme celui des chartreux, se rattachant par le côté à trois ou quatre agrafes qui sont depuis l'aisselle jusqu'à la hanche, avec de grands placards carrés devant et derrière, où étaient peints des dragons, et avec une ceinture large de trois doigts, sur laquelle étaient, de distance en distance, de petits carrés et de petits ronds, ou d'écaille de tortue, ou de corne, ou de quelque sorte de bois : et comme ces ceintures étaient lâches, elles étaient passées de chaque côté dans une boucle pour les soutenir. L'un des acteurs, qui représentait un magistrat, marchait si gravement qu'il posait premièrement le pied sur le talon et puis, successivement, et lentement, sur la plante et sur les doigts et à mesure qu'il appuyait sur la plante, il relevait déjà le talon et, quand il appuyait sur les doigts, la plante ne touchait plus à terre. Au contraire, un autre acteur, en se promenant comme un maniaque, dardait ses pieds et ses bras en plusieurs sens hors de toute mesure et d'une manière menaçante, mais bien plus outrée que toute l'action de nos capitans et matamores. C'était un général d'armée, et si les relations de la Chine sont véritables, cet acteur représentait au naturel les affectations ordinaires aux gens de guerre de son pays. Le théâtre avait, dans le fond, une toile, et rien aux côtés, comme les théâtres de nos saltimbanques. (Du royaume de Siam, 1691, I, pp. 178-179) 

3 - On ne sait pas de quelle sorte de marionnettes il s'agissait. Peut-être une représentation de Nang Yaï (หนังใหญ่), le théâtre d'ombre dont l'origine remonterait à l'époque de Sukhotai. Ces marionnettes étaient confectionnées dans de la peau de buffle découpée et peinte, elles pouvaient mesurer jusqu'à deux mètres de haut. Toutefois Turpin mentionne également l'existence de marionnettes à fils : Les marionnettes, beaucoup plus hardies que celles d'Europe, ne craignent point de se montrer à la clarté du jour, pour éblouir par leurs prestiges. Les cordes qui les font mouvoir sont dans l'intérieur de la figure, et celui qui en dirige les ressorts est caché sous le théâtre : ainsi tout favorise l'illusion. (Histoire civile et naturelle du royaume de Siam 1771, I, p. 129). 

4 - Il s'agit sans doute de l'instrument que La Loubère appelle le pat cong, et qui est en fait un carillon de gongs appelé kong wong (ฆ้องวง) en Thaïlande et kong Thom en khmer. Cet instrument répandu en Thaïlande et en Birmanie, mais aussi sous d'autres formes en Chine (yun ngao), au Vietnam (Tam âm la), à Java, consiste en une série de 16 petits gongs accordés qui reposent sur des cordes à l'intérieur d'un caisson circulaire bas en bois. L'instrumentiste s'assied à l'intérieur et se sert de mailloches dont l'extrémité porte une plaque métallique. À noter que cet instrument est accordé à l'inverse de nos claviers : les notes graves se trouvent à droite et les notes aiguës à gauche.

Khong wong yaï (ฆ้องวงใหญ่). 

5 - Le caractère guindé et la dignité du chevalier de Chaumont devaient être mis au supplice par ce spectacle qu'il ne pouvait que juger indigne de lui. Il note dans sa relation : Après le repas il y eut comédie, les Chinois commencèrent, il y avait aussi des Siamois, leurs postures me paraissaient ridicules et n'approchent point de celles de nos baladins en Europe, à la réserve de deux hommes qui montaient au haut de deux perches fort élevées, qui avaient au bout une petite pomme, et se mettant debout sur le haut ils faisaient plusieurs tours surprenants. Ensuite on joua les marionnettes chinoises, mais tout cela n'égale point ce qu'on voit en Europe. (Relation de l'ambassade de M. le chevalier de Chaumont..., 1691, pp. 78-79). 

6 - L'abbé de Choisy et le chevalier de Chaumont datent ces festivités du 4 novembre, qui était également un dimanche. Le père Tachard semble s'être quelque peu mélangé dans les dates. 

7 - Le sangkharat (สังฆราช) est le supérieur d'une communauté monastique. Jacques de Bourges le comparait à l'évêque. Nicolas Gervaise notait que certains sangkharat jouissaient d'un prestige particulier : Parmi les sancrâts, il y en a trois ou quatre qui sont comme nos patriarches, et celui qui est auprès du roi est le souverain pontife, le dépositaire de la loi et le chef de la religion. (Histoire naturelle et politique du royaume de Siam, 1688, p. 185). 

8 - On trouve des descriptions de cette cérémonie dans beaucoup de relations. Ainsi Jean-Baptiste Tavernier écrit au milieu du XVIIe siècle : La seconde fois que le roi sort en public, c'est pour aller à une autre pagode qui est à cinq ou six lieues au-dessus de la ville en remontant la rivière. Mais personne ne peut entrer dans cette pagode que le roi avec ses prêtres. Pour ce qui est du peuple, sitôt qu'il en peut voir la porte, chacun se jette la face en terre. Alors le roi paraît sur la rivière avec deux cents galères d'une prodigieuses longueur, chacune ayant quatre cents rameurs et étant dorées et enjolivées pour la plus grande partie. Comme cette seconde sortie du roi se fait au mois de novembre et qu'alors la rivière commence à s'abaisser, les prêtres font accroire au peuple qu'il n'y a que le roi qui puisse arrêter le cours des eaux par les prières et les offrandes qu'il fait en cette pagode, et ces pauvres gens se persuadent que le roi va couper les eaux avec son sabre, afin de les congédier et de leur ordonner de se retirer dans la mer. (Les six voyages de M. J. B. Tavernier, 1724, pp. 200-201).

Ce rituel magique sans doute d'inspiration brahmanique s'appelait laï nam (ไล่น้ำ), littéralement chasser les eaux ou encore laï rua (ไล่เรือ : chasser le bateau) parce qu'elle se terminait généralement par une course de bateaux. Comme beaucoup de spectateurs occidentaux, Tavernier fait une confusion. Le roi ne coupe pas les eaux avec son sabre, mais il agite dans l'eau un éventail à long manche.

Environ deux siècle plus tard, en 1854, Mgr Pallegoix évoque lui aussi cette cérémonie dans sa Description du royaume de Siam (1854, II, p. 56), mais à cette époque, le roi ne se déplace plus en personne pour accomplir le rituel, son prestige risquant d'être écorné si les eaux continuent à monter malgré ses injonctions, comme c'était souvent le cas. Il délègue ses pouvoirs à des bonzes : Lorsque l'inondation a atteint son plus haut point, et dès que les eaux commencent à se retirer, le roi députe plusieurs centaines de talapoins pour faire descendre les eaux du fleuve. Cette troupe de phra, montée sur de belles barques, s'en va donc signifier aux eaux l'ordre émané de sa Majesté, et, pour en presser l'exécution, tous ensemble se mettent à réciter des exorcismes pour faire descendre la rivière; ce qui n'empêche pas que, certaines fois, l'inondation augmente encore en dépit des ordres du roi et des prières des talapoins.

D'après H. G. Quaritch Wales, (Siamese State Ceremonies, their History and Function, London, 1931), ce rituel n'avait pas lieu tous les ans. Le dernier monarque à l'accomplir fut le roi Mongkut (Rama IV) en 1831, année où la mousson fut exceptionnellement abondante. La cérémonie fut définitivement abolie sous le règne du roi Phumiphon Adunyadet. 

9 - D'après La Loubère, le terme balon d'État aurait été donné à certaines embarcations par les Portugais. Il les décrit ainsi : Les impériales des balons d'État sont fort dorée, aussi bien que les pagaies ; elles sont soutenues par des colonnes, et comblées de plusieurs ouvrages de sculpture en pyramide, et quelques-une ont des appentis contre le soleil. Au balon où est la personne du roi, il y a quatre comites, ou officiers, pour commander l'équipage, deux devant et deux derrière. Ils se tiennent assis les jambes croisées. (Op. cit., I, p. 157). 

10 - Ce mot est également utilisé par La Loubère, et désigne la couverture du siège où se tient la personnalité qui occupe le balon : Dans les balons de cérémonie, ou dans ceux du corps du roi de Siam, que les Portugais ont appelés balons d'État, il n'y a, au milieu, qu'un siège, qui occupe presque toute la largeur du balon et où ils ne tient qu'une personne et ses armes, le sabre et la lance. Si c'est un mandarin ordinaire, il n'a qu'un simple parasol comme les nôtres pour se mettre à couvert ; si c'est un mandarin plus considérable, outre que son siège est plus élevé, il est couvert de ce que les Portugais appellent chirole, et les Siamois coup (กูบ). (La Loubère, op. cit., I, p. 157). 

11 - Une prosternation. Voir le début du quatrième livre de cette relation et particulièrement la note 9

12 - On trouvera ci-dessous les gravures de balons illustrant le Voyage de Siam du père Tachard.

XIX - Balon d'oya - Balon du roi - Balon d'opra - Balon des particuliers.
XX - Balon du roi à 120 rameurs.
XXI - Balon des gentilshommes.
XXII - Balon de prince - M. l'ambassadeur et M. Constance en avaient un semblable. 

13 - Oh mon Dieu, qu'il m'a fait pitié ce pauvre roi, écrivait l'abbé de Choisy, quand je l'ai vu dans cette pompe, passant entre deux cents mille personnes qui bordaient la rivière et qui les mains jointes et le visage contre terre lui rendaient les honneurs divins ! Hé, le moyen qu'un pauvre homme accoutumé à ces adorations ne s'imagine pas être quelque chose au-dessus de l'homme ! Et qu'il sera difficile de lui persuader de se soumettre à toutes les humiliations de la religion chrétienne ! (Journal de l'abbé de Choisy du 4 novembre 1685). 

14 - Lopburi (ลพบุรี), à quelques dizaines de kilomètres d'Ayutthya, où le roi Naraï avait coutume de passer la plus grande partie de l'année. 

15 - Dans son journal du 15 novembre 1685, l'abbé de Choisy relate cette cérémonie qui ne l'a pas laissé indifférent : Nous avons trouvé à un quart de lieue de la ville la pompe funèbre du grand talapoin de Pégou. Cela était en vérité fort singulier et je voudrais pouvoir vous en faire une bonne description. La scène était dans une grande campagne d'eau, bornée de tous côtés par de beaux arbres verts chargés de fruits. Au milieu s'élevait une représentation fort haute et fort dorée, avec une pyramide d'architecture chargée de banderoles. Au bas de la pyramide étaient quarante ou cinquante talapoins marmottant certaines moralités qu'ils croient soulager l'âme du défunt. D'autres racontent les principales actions de sa vie. Il y avait d'autres petites pyramides autour de la grande, toutes dorées et en huit endroits différents on avait préparé des feux d'artifice pour le soir. On les aime fort en ce pays-ci. Mais ce que j'ai trouvé de plus beau, c'est un nombre innombrable de balons chargés de peuples qui étaient venus au service et qui tous gardaient un silence profond et respectueux : pas un ne parlait à son voisin. Plus loin étaient plusieurs balons chargés de présents pour les talapoins officiants. Il y avait aussi deux théâtres où des farceurs masqués faisaient force postures diaboliques. On fait ici de furieuses dépenses au brûlement des corps. Quand il meurt quelque grand mandarin qui a eu soin des affaires du roi, on partage sa succession en trois lots : Sa Majesté en a un, les héritiers l'autre et le troisième est destiné aux frais des funérailles. M. l'ambassadeur s'est arrêté un moment devant le mausolée

16 - Difficile de se faire une idée aujourd'hui de la splendeur passée de la résidence de Phaulkon, tant les bâtiments sont décrépis et délabrés. Dans son savoureux livre The gentleman in the parlour, écrit en 1923, Somerset Maugham ne cache pas sa déception : Phaulkon était dénué de scrupules, cruel, cupide, déloyal, ambitieux, mais c'était un grand homme. Son histoire fait penser à l'une des vies de Plutarque. Mais, de la maison grandiose qu'il avait fait construire, rien ne reste que le haut mur de briques qui l'entourait et trois ou quatre bâtiments sans toit, des murs croulants et quelques emplacements de portes et de fenêtres. L'ensemble conserve la vague dignité de l'architecture Louis XIV. C'est une ruine sans beauté et sans plus d'intérêt qu'un ensemble de mauvaises bâtisses au terme d'un incendie. (Somerset Maugham - The Gentleman in the Parlour - Traduction française de Joseph Dobrinsky, Éditions du Rocher, 1993, sous le titre : Un Gentleman en Asie - Relation d'un voyage de Rangoon à Haiphong.

L’entrée de la résidence de Phaulkon et des ambassadeurs, en face de la rue de France.
Vue de la résidence de Phaulkon.
Vue de la résidence de Phaulkon. 

17 - L'abbé de Choisy situe cette audience le 19 novembre : M. l'ambassadeur a eu ce matin audience particulière du roi ; elle a duré deux heures et demie. Sa Majesté était dans un fauteuil de tambac, M. l'ambassadeur sur son placet, M. l'évêque à sa droite et moi à sa gauche. Tout s'est passé au contentement réciproque des parties, et comme vous êtes honnête homme, je m'en vais vous dire toutes les choses qui ne sont pas d'une extrême conséquence. Après avoir parlé amplement d'affaires, le roi a dit que tous les rois ses voisins lui demandaient son amitié, mais qu'il faisait une extrême différence d'eux au roi de France : que la plupart ne songeaient qu'à leur intérêt, au lieu que le roi de France dans les propositions qu'il lui faisait ne pouvait avoir en vue que le bien du roi et du royaume de Siam : que par-là il le regardait comme son bon voisin, et tous les autres comme s'ils étaient au bout du monde. Il a dit ensuite qu'il aimait fort feu M. d'Héliopolis, que le voyant vieux et cassé, il avait fait tout ce qu'il avait pu pour l'empêcher d'aller à la Chine. M. l'ambassadeur a répondu que les missionnaires chrétiens se sacrifiaient volontiers pour la gloire de leur Dieu. Sa Majesté a repris que M. de Métellopolis et tous les missionnaires Français avaient deux choses en vue, l'avancement de leur religion et la gloire de leur roi. Il a dit que M. d'Héliopolis serait rajeuni de dix ans s'il avait vu arriver à Siam un ambassadeur de France. Ensuite M. l'ambassadeur lui a fait les compliments de Monsieur. Il a répondu par des compliments, en ajoutant qu'il était ravi de voir la grande union de la Maison de France ; que c'était la force : que quand les princes n'avaient de volonté que celle du roi, un État était invincible : que la désunion dans les Maisons royales de Mataran et de Banten les avait perdues, et en levant les yeux au ciel, il a ajouté d'un air sérieux et triste qu'il ignorait ce que le grand dieu ordonnerait de la sienne. Je crois vous avoir dit qu'il n'a que deux frères, tous deux fort inquiets et qu'il tient sous la clé. Enfin ce roi a beaucoup d'esprit et est fort habile. Depuis plus de trente ans qu'il règne, il a toujours fait toutes les affaires de son royaume, est tous les jours plus de huit heures à différents conseils, est l'homme du monde le plus curieux. Je ne l'avais pas encore si bien vu : il était fort près de nous et se levait quelquefois debout. Il est assez maigre, a de grands yeux noirs, vifs, pleins d'esprit. Il parle vite et bredouille, a une physionomie d'un bon homme. Il ne sera point damné, il connaît à demi la vérité : Dieu lui donnera la force de la suivre. Il nous a fait entendre que M. d'Héliopolis et les missionnaires n'étaient entrés à la Chine que par son moyen, et cela est vrai. Il a témoigné de la joie d'apprendre la réunion des missionnaires à la Chine et dans les Indes. Il fait bâtir des églises : il va accorder incessamment de grands avantages pour la religion : il a un crucifix dans sa chambre : il lit l'Évangile que M. de Métellopolis lui a donné traduit en siamois : il parle de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec grand respect : il va avoir des conférences avec M. l'évêque. Tout cela ne suffit pas pour me faire demeurer ici comme ministre du roi, mais cela suffit pour nous donner une grande consolation. Prions bien Dieu pour ce bon roi de Siam : je suis assuré que si vous l'aviez vu, vous l'aimeriez de tout votre cœur. (Journal de l'abbé de Choisy, 19 novembre 1685). 

18 - On trouvera ci-dessous la reproduction des gravures consacrées à l'éléphant et illustrant le Voyage de Siam du père Tachard :

XXIII - Éléphant avec sa chaise pour la princesse-reine.
XXIV - Éléphant avec sa chaise pour les étrangers.
XXV - Le roi monte sur son éléphant. 

19 - La longévité de l'éléphant a suscité toutes les légendes. En fait, ce pachyderme a une durée de vie à peu près égale à celle de l'homme, qui dépasse rarement quatre-vingts ans. 

20 - Ce sont peut-être des raisons de sécurité qui ont incité Phra Naraï à s'installer à Lopburi, moins exposée qu'Ayutthaya en cas d'invasion birmane. Il n'en demeure pas moins que le souverain avait un attachement particulier pour cette ville, ainsi que l'attestent les chroniques officielles siamoises, les Phongsa-Vadan (พงศาวดาร) : Il avait fait construire dans cette ville un très beau palais, dans lequel il se se plaisait. Il aimait à parcourir les immenses forêts ombreuses des environs, où l'on trouvait en abondance toutes les essences du pays. L'aspect romantique de cette région, les sauvages et pittoresques paysages des montagnes le charmaient et le ravissaient. Les solitudes silencieuses de ces forêts vierges et de ces montagnes inaccessibles étaient peuplées d'animaux de toutes espèces et animées par une multitude innombrable de gracieux oiseaux à la parure éclatante. (...) Le roi avait coutume de passer dans cette cité la saison fraîche et la saison chaude et de résider à Ayutthya pendant la saison des pluie. Son règne, qui fut glorieux pour le royaume, s'écoula ainsi dans ces deux villes. (Les Annales officielles siamoises, Traduction littérale par L. Bazangeon, extrait du Bulletin de la société de géographie de Rochefort, 1890-1891, pp. 92-93). 

21 - La Mare, ou Lamare, était un ingénieur qui demeura au Siam après le départ de l'ambassade et y entreprit de nombreux travaux. Dans son ouvrage L'Europe et le Siam du XVIe siècle au XVIIIe siècle - Apports culturels, L'Harmattan, 1993, Michel Jacq-Hergoualc'h énumère les projets de fortifications élaborés par l'ingénieur : Nakhon si Thammarat (Ligor), Phattalung (Bourdelun), Songkhla (Singor), Inburi (Inbourie) Lopburi (Louvo), Mergui, etc. Mais c'est Bangkok, la clé du royaume, qui devrait constituer pour lui une priorité. Toutefois, les travaux n'avancèrent guère, et lorsque l'ambassade Céberet - La Loubère arriva au Siam en 1687, presque rien n'était fait. L'ingénieur Vollant des Verquains, particulièrement imbu de lui même, accabla de reproches et de sarcasmes le pauvre La Mare, accusé de grave incompétence. 

22 - Rien ne nous autorise à mettre en doute les propos du père Tachard, mais en considérant la suite des événements, on ne peut s'empêcher de penser qu'il devait frémir de joie secrète à l'idée d'être investi d'une mission si importante. Dans ses Mémoires pour servir au siècle de Louis XIV (1727, II, pp. 44-45), l'abbé de Choisy n'épargne pas le jésuite et affirme même qu'il avait pris dès le début les rênes des négociations : Il arriva quelque affaire dont M. Constance voulut parler au chevalier de Chaumont. Il fallait un interprète, il se servit du père Tachard ; il lui trouva un esprit doux, souple, rampant, et pourtant hardi, pour ne pas dire téméraire ; il lui parla de la pensée qu'il avait eue, pensée que nous avions traitée de chimère. Le père Tachard offrit de s'en charger, de la faire réussir : il dit à M. Constance que nous n'avions aucun crédit à la cour (il n'avait pas grand tort), et que s'il voulait en écrire au père de La Chaize, sa révérence en viendrait bien à bout. Pendant que cela se négociait, M. Paumard, missionnaire, qui était toujours chez M. Constance, en eut quelque vent, et vint m'en avertir ; mais je ne voulus pas quitter ma retraite et je laissai faire le père Tachard, qui par là me souffla un beau crucifix d'or que le roi de Siam me devait donner à l'audience de congé et dont le bon père fut régalé avec justice, puisque le chevalier de Chaumont et moi n'étions plus que des personnages de théâtre et qu'il était le véritable ambassadeur chargé de la négociation secrète. Je ne sus tout cela bien au juste qu'après être arrivé en France ; mais quand je me vis dans mon pays, je fus aise que je ne me sentis aucune rancune contre personne.

Le chevalier de Chaumont évoque ainsi cet épisode de l'ambassade (op. cit., pp. 110 et suiv.) : Dans une audience que le roi me donna, je lui dis que j'avais amené avec moi six pères jésuites qui s'en allaient à la Chine faire des observations de mathématique, et qu'ils avaient été choisis par le roi mon maître comme les plus capables en cette science. Il me dit qu'il les verrait et qu'il était bien aise qu'ils se fussent accommodés avec M. l'évêque de Météllopolis ; il m'a parlé plus d'une fois sur cette matière. M. Constance les lui présenta quatre ou cinq jour après, et par bonheur pour eux il y eut ce jour-là une éclipse de lune : le roi leur dit de faire porter leurs instruments de mathématique dans une maison où il allait coucher à une lieue de Louvo, où il est ordinairement quand il prend le plaisir de la chasse ; les père ne manquèrent point de s'y rendre et se postèrent avec leurs lunettes dans une galerie où le roi vint sur les trois heures du matin, qui était le temps de l'éclipse. Ils lui firent voir dans cette lunette tous les effets de l'éclipse, ce qui fut fort agréable au roi ; il fit bien des honnêtetés aux pères et leur dit qu'il savait bien que M. Constance était de leurs amis, aussi bien que du père de La Chaize. Il leur donna un grand crucifix d'or et de tambac et leur dit de l'envoyer de sa part au père de La Chaize ; il en donna un autre plus petit au père Tachard, en leur disant qu'il les reverrait une autre fois. Sept à huit jours devant mon départ, M. Constance proposa aux pères que s'ils voulaient rester deux à Siam, le roi en serait bien aise ; ils répondirent qu'ils ne le pouvaient pas, parce qu'ils avaient ordre du roi de France de se rendre incessamment à la Chine : il leur dit que cela étant, il fallait qu'ils écrivissent au père général d'en envoyer douze au plus tôt dans le royaume de Siam, et que le roi lui avait dit qu'il leur ferait bâtir des observatoires, des maisons et des églises. Le père Fontaney m'apprit cette proposition ; je lui dis qu'il ne pouvait mieux faire que d'accepter ce parti, puisque par la suite ce serait un grand bien pour la conversion du royaume ; il me dit que sur mon approbation, il avait envie de renvoyer en France le père Tachard, ce que j'approuvai, puisqu'il est d'un grand esprit et propre à faire réussir cette affaire, les lettres ne pouvant lever plusieurs obstacles que l'on pourrait y mettre, ce qui a fait que je le ramène. Ce père m'a été encore d'un grand secours, ainsi qu'aux gentilshommes qui m'ont accompagné, auxquels il a appris avec un très grand soin les mathématiques durant notre retour

23 - Le père Tachard fait certainement allusion ici à Roberto de Nobili, jésuite italien (1577-1656) qui arriva à Maduré en Inde en 1606. Parlant le tamoul et le sanscrit, vivant à la manière des Brahmanes, il accomplit nombre de conversions, mais fut en butte à l'hostilité et aux critiques de beaucoup de missionnaires qui le dénoncèrent au pape. On lui reprochait notamment de favoriser le système des castes et d'en respecter les règles. Il obtint gain de cause en 1623 par la bulle de Grégoire XV Romanæ sedis antiste qui lui manifeste un large soutien. 

24 - La Congregatio de propaganda fide fut instituée le 22 juin 1622 par le pape Grégoire XV, sur un projet de Grégoire XIII. Cette congrégation avait le but purement hégémonique de diffuser la foi catholique avec tous les moyens possibles et répondait pour Rome à un besoin de centralisation. La Constitution Pastor Bonus du 28 juin 1988 a officialisé le changement de dénomination de la Propaganda fide qui devient la Congrégation pour l'évangélisation des peuples

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