Livre V - Début.
Retour du voyage de Siam.

Page du Voyage des pères jésuites

Après qu'on eut résolu que je retournerais en France, M. Constance redoubla les témoignages d'amitié dont il m'avait honoré jusqu'alors, me disant qu'il souhaitait que nous eussions souvent ensemble des entretiens particuliers. Le lendemain je l'allai voir, selon l'ordre qu'il m'en avait donné avant notre séparation. Je le trouvai occupé à préparer des présents pour les personnes qui avaient le plus de part à la faveur que le roi nous avait fait de nous envoyer à la Chine, et nous faisant approcher pour les voir, voilà bien peu de chose, nous dit-il, pour d'aussi grands seigneurs. Mais vous leur direz, mon père, que je n'en ai été averti que fort tard et après avoir donné tout ce que j'avais de plus beau et de plus curieux. Car sans les présents qu'il envoyait en France et ceux qu'il avait donnés aux Français qui étaient à Siam, il en avait encore envoyé de considérables en Portugal, par les trois ambassadeurs que le roi de Siam avait fait partir pour Lisbonne, quelque temps avant que nous arrivassions (1). Aussi, ajouta-t-il, ce n'est pas un présent que je leur veuille faire comme de moi, mais en qualité d'un de vos frères, pour les remercier de la bonté qu'ils ont pour vous et de la protection dont ils vous honorent. Nous ne pûmes répondre à des sentiments si obligeants que par de très humbles actions de grâces, mais il ne nous écouta pas là-dessus. Il nous interrompit en nous conjurant de ne lui plus parler de la sorte, qu'étant notre frère, il était persuadé qu'il ne faisait que son devoir.

Le même jour que nous eûmes audience, le roi devait régaler M. l'ambassadeur d'un combat d'éléphants, et Sa Majesté avait ordonné qu'on nous en préparât six pour le suivre au champ de bataille qui était hors la ville (2). Le seigneur Constance nous donna un mandarin pour nous conduire, et nous trouvâmes à la sortie du palais six éléphants avec leurs chaises dorées et leurs coussins fort propres. Chacun s'approcha du sien et monta dessus en cette manière. Le pasteur (c'est ainsi qu'on appelle l'homme qui est sur le col de l'éléphant pour le gouverner) fit mettre l'éléphant à genoux, lequel se coucha ensuite à demi sur le côté, de telle sorte que l'on pouvait poser le pied sur une des jambes de devant qu'il avançait, et puis sur son ventre, après quoi l'animal, se redressant un peu, donnait le temps de s'asseoir commodément dans la chaise qu'il porte sur le dos. On peut aussi se servir d'échelles, ainsi que font quelques-uns, pour se mettre à la hauteur de l'éléphant. C'est pour la commodité des étrangers qui ne sont pas accoutumés aux éléphants qu'on met des chaises sur le dos de ces animaux. Les naturels du pays, de quelque qualité qu'ils soient, excepté le roi, montent sur le cou et le conduisent eux-mêmes, à moins qu'ils n'aillent à la guerre. Car alors, outre deux pasteurs, dont l'un est sur le cou et l'autre sur la croupe, le mandarin armé d'une lance ou d'une espèce de javelot, est sur le dos de l'éléphant, ainsi que je l'ai vu moi-même dans une chasse d'éléphants où les mandarins vont armés comme à une bataille. J'y remarquai aussi que le roi qui était dans une espèce de trône se leva sur ses pieds lorsque les éléphants sauvages voulurent forcer le passage de son côté, et se mit sur le cou du sien pour les arrêter.

Nous suivîmes donc le roi dans une grande campagne à cent pas de la ville. Le roi monté sur un éléphant avait M. l'ambassadeur à sa droite à quinze ou vingt pas de lui, le seigneur Constance à sa gauche, et tout autour une grande multitude de mandarins prosternés par respect aux pieds de son éléphant. On entendit d'abord certaines trompettes dont le son est fort dur et sans inflexion. Alors les deux éléphants destinés pour combattre jetèrent des cris horribles. Ils étaient attachés par les pieds de derrière avec de grosses cordes que plusieurs hommes tenaient, afin de les retirer en cas que le choc fût trop rude. On les laissait approcher de telle manière que leurs défenses se croisaient sans qu'ils pussent se blesser. On dit qu'ils se choquent quelquefois si rudement qu'ils se brisent les dents et en font voler les éclats de tous côtés. Ceux-ci ne se battirent pas avec tant de violence, ils ne se choquèrent que quatre ou cinq fois, après quoi on les sépara, et le combat fut si court qu'on crut que le roi ne l'avait ordonné que pour avoir occasion de faire d'une manière plus agréable un présent à M. de Vaudricourt qui avait amené les deux mandarins siamois et qui devait conduire ses ambassadeurs en France. Car à la fin de ce spectacle, Sa Majesté s'approcha de lui et lui donna de sa main un sabre dont la poignée était d'or massif et le fourreau d'écailles de tortue orné de cinq lames d'or avec une grande chaîne de filigrane d'or pour lui servir de baudrier et une veste de brocart à boutons d'or. Il lui dit qu'il lui mettait ce cimeterre en main pour conduire ses ambassadeurs en sûreté, et pour servir le roi son maître contre ses ennemis. Cette sorte de sabre ne se donne par le roi de Siam qu'à ses généraux d'armées lorsqu'ils partent pour aller à la guerre. Il fit à M. de Joyeux, capitaine de la frégate, un présent semblable, mais il était moins magnifique (3).

Quelques jours après, le seigneur Constance en envoya de magnifiques à M. l'ambassadeur, à M. l'abbé de Choisy, à M. de Vaudricourt, à M. de Joyeux, et à chacun des gentilshommes de la suite de l'ambassade (4). C'étaient des vases d'argent de la façon du Japon, des ouvrages d'agate, des porcelaines fines en grand nombre et de toutes grandeurs, des robes de chambre de la Chine, des pierres de bézoard (5) éprouvées, de la racine de ginseng (6) qui vaut huit fois son pesant d'argent, du bois odoriférant d'aquila (7) si estimé dans les Indes, du thé excellent et en quantité. Ces présent parurent d'un si grand prix que plusieurs crurent quelque temps qu'ils venaient de la part du roi.

La plupart des jours qu'on demeura à Louvo se passèrent en spectacles (8). Le combat dont nous venons de parler fut suivi d'un autre d'éléphants contre un tigre. Nous fûmes obligés de nous trouver comme les autres, montés sur des éléphants. Nous ne nous sommes point servis d'autre monture, pour ne pas scandaliser les talapoins qui disent qu'il leur est défendu de monter à cheval (9).

À un quart de lieue de la ville, on avait élevé une haute palissade de bambous d'environ cent pas en carré. Au milieu de l'enceinte étaient entrés trois éléphants destinés pour combattre le tigre (10). Ils avaient une espèce de grand plastron, en forme de masque qui leur couvrait la tête et une partie de la trompe. Dès que nous fûmes arrivés sur le lieu, on fit sortir de la loge, qui était dans un enfoncement, un tigre d'une figure et d'une couleur qui parurent nouvelles aux Français qui assistaient à ce combat, car outre qu'il était bien plus grand, plus gros et d'une taille moins éfilée que ceux que nous avions vus en France, sa peau n'était pas mouchetée de même, mais au lieu de toutes ces taches, semées sans ordre, il y avait de longues et larges bandes en forme de cercles. Ces bandes prenant sur le dos se rejoignaient par-dessous le ventre, et continuant le long de la queue y faisaient comme des anneaux blancs et noirs placés alternativement dont elle était toute couverte. Le reste n'avait rien d'extraordinaire, non plus que les jambes, hors qu'elles étaient plus grandes et plus grosses que celles des tigres communs, quoique celui-ci ne fût qu'un jeune tigre qui avait encore beaucoup à croître, car M. Constance nous a dit qu'il y en avait dans le royaume de plus gros trois fois que celui-là, et qu'un jour, étant à la chasse avec le roi, il en vit un de fort près qui était grand comme un mulet. Il y en a aussi de petits dans le pays, semblables à ceux qu'on apporte d'Afrique en Europe, et on nous en montra un le même jour à Louvo (11).

On ne lâcha pas d'abord le tigre qui devait combattre, mais on le tint attaché par deux cordes, de sorte que n'ayant pas la liberté de s'élancer, le premier éléphant qui l'approcha lui donna deux ou trois coups de sa trompe sur le dos. Ce choc fut si rude que le tigre en fut renversé et demeura quelque temps étendu sur la place, sans mouvement, comme s'il eût été mort. Cependant, dès qu'on l'eut délié, quoique cette première attaque eut bien rabattu de sa furie, il fit un cri horrible et voulut se jeter sur la trompe de l'éléphant qui s'avançait pour le frapper, mais celui-ci, la repliant adroitement, la mit à couvert par ses défenses qu'il présenta en même temps et dont il atteignit le tigre si à propos qu'il lui fit faire un fort grand saut en l'air. Cet animal en fut si étourdi qu'il n'osa plus approcher. Il fit plusieur tours le long de la palissade, s'élançant quelquefois vers les personnes qui paraissaient sur les galeries. On poussa ensuite trois éléphants contre lui, qui lui donnèrent tour à tour de si rudes coups qu'il fit encore une fois le mort et ne pensa plus depuis qu'à éviter leur rencontre. Ils l'eussent tué sans doute si M. l'ambassadeur n'eût demandé sa grâce à M. Constance, qui fit finir le combat.

Le lendemain, nous allâmes sur le soir au palais avec M. l'ambassadeur. Nous y vîmes une illumination qui s'y fait tous les ans au commencement de l'année (12). Elle consistait en 1 800 ou 2 000 lumières, dont les unes étaient rangées sur de petites fenêtres pratiquées exprès dans les murailles de l'enceinte du palais, et les autres en des lanternes dans un ordre assez beau et assez particulier. Nous admirâmes surtout certains grands falots de la Chine en forme de globes, qui sont d'un seul morceau de corne transparente comme le verre, et quelques autres d'une espèce de verre de la Chine fait de riz. Ces illuminations étaient accompagnées du son des tambours, des fifres et des trompettes. Durant tout le temps que le roi assista à ce spectacle, la princesse en donnait un semblable aux dames de la Cour dans un autre côté du palais.

Après que le roi fut retiré, nous eûmes le loisir de considérer de près toutes choses. Le seigneur Constance nous fit voir l'éléphant prince, qui est d'une hauteur et d'une beauté extraordinaire. On nous dit qu'on l'appelait de ce nom parce qu'il est né le même jour que le roi qui règne à présent. Il nous fit encore remarquer auprès de l'appartement du roi un pavillon où l'on tient l'éléphant de garde. C'est un de ceux qui sont dans le palais, lesquels se relèvent tour à tour et qu'on tient toujours prêts en cas que le roi en ait besoin de jour et de nuit. Comme nous avons souvent parlé des éléphants du roi, et qu'ils sont enharnachés différemment selon les personnes qui les montent, on a cru qu'on serait bien aise de les voir représentés chacun à sa manière dans les figures suivantes (13). Ces illuminations durèrent plusieurs jours. Tant que nous fûmes dans le palais à les regarder, une multitude de mandarins du premier et du second ordre étaient prosternés en terre dans deux salles différentes devant le roi, qui paraissait alors, et ils lui faisaient la zombaye, qui est la marque d'adoration la plus respectueuse (14).

Les Maures firent aussi presque en même temps de grandes illuminations huit jours de suite pour célébrer le jour des funérailles de leur prophète Mahomet et de son fils (15). Ils commencèrent à en solemniser la fête dès la veille, sur les quatre heures du soir, par une espèce de procession où il y avait plus de 2 000 personnes. On y portait la figure des tombeaux de ces deux imposteurs avec quantité de symboles d'une assez belle représentation, entre autres certaines grandes cages couvertes de toiles peintes dont les porteurs marchaient et tournaient sans cesse en cadence au bruit des tambours et des timbales. Le mouvement prompt et réglé de ces grosses machines qu'on voyait de loin, sans apercevoir ceux qui les portaient, causait une agréable surprise.

À la tête de cette foule de peuple, des estafiers (16) menaient par la bride trois ou quatre chevaux superbement enharnachés et un grand nombre de gens portant chacun plusieurs lanternes au bout d'un long bâton conduisaient toute la troupe et chantaient à divers chœurs d'une manière bizarre. Ils continuèrent cette fête plusieurs nuits de suite avec la même ferveur jusqu'à cinq heures du matin.

Les Maures font une fête pour célèbrer la mémoire de leur prophète.

On ne peut comprendre comment ces porteurs de machines qui tournaient sans cesse pouvaient faire cet exercice quinze ou seize heures entières, ni comment les chantres qui poussaient leur voix de toutes leurs forces pouvaient chanter si longtemps. Le reste de cette marche avait une contenance modeste, les uns marchaient devant les chantres qui environnaient les cercueils que huit hommes portaient sur leurs épaules, et les autres étaient mêlés parmi eux. Il y avait un grand nombre de Siamois de tout sexe et de tout âge qui ont embrassé le mahométisme, car depuis que les Maures se sont introduits dans le royaume, ils ont attiré à leur religion beaucoup de peuple, ce qui fait voir qu'il n'est pas si attaché à ses superstitions qu'il ne les quitte quand on aura eu longtemps la patience et le zèle de l'instruire de nos mystères. Il est vrai que cette nation aime extrêmement les spectacles, les cérémonies d'éclat, et c'est par là que les Maures qui célèbrent toutes leurs fêtes avec beaucoup de magnificence, en ont attiré une grande multitude à la secte de Mahomet (17). Ces spectacles nous donnaient une véritable compassion du malheur de ces pauvres infidèles, et nous nous entretenions souvent du fruit que pourraient faire parmi eux tant de personnes habiles qui sont en Europe, et particulièrement en France, s'ils avaient autant de zèle que de savoir.

Le roi qui cherchait à donner tous les jours de nouveaux divertissements à M. l'ambassadeur, voulut lui faire voir la manière de prendre et d'apprivoiser les éléphants. Comme c'est une chose inconnue en Europe, et dont nous avons été témoins, on sera bien aise d'en trouver ici une ample et exacte description (18).

Manière de prendre et d'apprivoiser les éléphants.

À un quart de lieue de Louvo il y a un espèce d'amphithéâtre dont la figure est d'un grand carré long, entouré de hautes murailles terrassées, sur lesquelles se placent les spectateurs. Le long de ces murailles en dedans règne une palissade de gros piliers fichés en terre à deux pieds l'un de l'autre, derrière lesquels les chasseurs se retirent lorsqu'ils sont poursuivis par les éléphants irrités. On a pratiqué une fort grande ouverture vers la campagne, et vis-à-vis, du côté de la ville, on en a fait une plus petite qui conduit dans une allée étroite par où un éléphant peut passer à peine, et cette allée aboutit à une manière de grande remise où l'on achève de le dompter.

Lorsque le jour destiné à cette chasse est venu, les chasseurs entrent dans les bois, montés sur des éléphants femelles qu'on a dressées à cet exercice, et se couvrent de feuilles d'arbre afin de n'être pas vus par les éléphants sauvages. Quand ils sont avancés dans la forêt et qu'ils jugent qu'il peut y avoir quelque éléphant aux environs, ils font jeter aux femelles certains cris propres à attirer les mâles, qui y répondent aussitôt par des hurlements effroyables. Alors les chasseurs, les sentant à une juste distance, retournent sur leurs pas et mènent doucement les femelles du côté de l'amphithéâtre dont nous venons de parler. Les éléphants sauvages ne manquent jamais de les suivre. Celui que nous vîmes dompter y entra avec elles, et dès qu'il y fut, on ferma la barrière ; les femelles continuèrent leur chemin au travers de l'amphithéâtre et enfilèrent queue à queue la petite allée qui était à l'autre bout. L'éléphant sauvage qui les avait suivies jusque-là s'étant arrêté à l'entrée du défilé, on se servit de toutes sortes de moyens pour l'y engager, on fit crier les femelles qui étaient au-delà de l'allée, quelques Siamois l'irritant en frappant des mains et criant plusieur fois : Pat, pat !, d'autres, avec de longues perches armées de pointes, le harcelaient, et quand ils en étaient poursuivis, ils se glissaient entre les piliers et s'allaient cacher derrière la palissade que l'éléphant ne pouvait franchir. Enfin après avoir poursuivi plusieurs chasseurs, il s'attacha à un seul avec une extrême fureur. L'homme se jeta dans l'allée, l'éléphant courut après lui, mais dès qu'il y fut entré, il se trouva pris, car celui-ci s'étant sauvé, on laissa tomber à propos deux coulisses, l'une devant et l'autre derrière l'éléphant, de sorte que ne pouvant ni avancer, ni reculer, ni se tourner, il fit des efforts surprenants et poussa des cris terribles. On tâcha de l'adoucir en lui jetant des seaux d'eau sur le corps, en le frottant avec des feuilles, en lui versant de l'huile sur les oreilles, et on fit venir auprès de lui des éléphants privés mâles et femelles qui le caressaient avec leurs trompes. Cependant on lui attachait des cordes par-dessous le ventre et aux pieds de derrière, afin de le tirer de là, et on continuait à lui jeter de l'eau sur la trompe et sur le corps pour le rafraîchir. Enfin on fit approcher un éléphant privé de ceux qui ont coutume d'instruire les nouveaux venus. Un officier était monté dessus qui le faisait avancer et reculer, pour montrer à l'éléphant sauvage qu'il n'avait rien à craindre et qu'il pouvait sortir. On effet on lui ouvrit la porte et il suivit l'autre jusqu'au bout de l'allée. Dès qu'il y fut, on mit à ses côtés deux éléphants que l'on attacha avec lui. Un autre marchait devant et le tirait avec une corde dans le chemin qu'on lui voulait faire prendre, pendant qu'un quatrième le faisait avancer à grands coups de tête qu'il lui donnait par derrière, jusqu'à une espèce de remise où on l'attacha à un gros pilier fait exprès, qui tourne comme un cabestan de navire. On le laissa là jusqu'au lendemain pour lui faire passer sa colère ; mais tandis qu'il se tourmentait autour de cette colonne, un brahmine, (c'est-à-dire un de ces prêtres indiens qui sont à Siam en assez grand nombre), habillé de blanc s'approcha monté sur un éléphant, et tournant doucement autour de celui qui était attaché, l'arrosa d'une certaine eau consacrée à leur manière, qu'il portait dans un vase d'or. On croit que cette cérémonie fait perdre à l'éléphant sauvage sa férocité naturelle et le rend propre à servir le roi. Dès le lendemain il commence à aller avec les autres, et au bout de quinze jours il est entièrement approivoisé.

Parmi tous ces divertissements, M. l'ambassadeur n'était occupé que du sujet de son ambassade qui était la conversion du roi, mais voyant qu'on ne lui répondait rien de solide ni de sûr, il résolut de dresser un petit mémoire qu'il voulait faire présenter au roi de Siam par le seigneur Constance. Il en parla à ce ministre, qui dans un long entretien qu'ils eurent ensemble, lui apporta plusieurs raisons pour le dissuader de presser le roi sur cet article (19) ; mais M. l'ambassadeur persista toujours avec beaucoup de sagesse dans son sentiment, et pria le seigneur Constance de présenter cet écrit à Sa Majesté, par lequel il la suppliait de lui donner une réponse positive qui pût être agréable au roi son maître. Le seigneur Constance ayant reçu le mémoire des mains de M. l'ambassadeur, alla au palais dès le soir, et s'étant jeté aux pieds du roi, lui fit un discours, plein de cette éloquence asiatique si estimée dans l'ancienne Grèce. Voici les propres termes dont il se servit que l'on n'a fait que traduire.

Harangue de M. Constance au roi de Siam.

Sire,

l'ambassadeur de France m'a mis entre les mains un mémoire qui contient certaines propositions dont il doit rendre compte au roi son maître, mais avant que de le lire à Votre Majesté, elle me permettra, s'il lui plaît, de lui représenter le principal motif qui a engagé le roi très chrétien à lui envoyer une si solemnelle ambassade. Ce prince si sage, votre bon ami, connaissant la grandeur d'âme et la générosité du cœur royal de Votre Majesté par les ambassadeurs et les magnifiques présents qu'elle lui avait destinés, sans autre intérêt que celui de rechercher l'amitié royale d'un prince si glorieux et si renommé dans tout l'univers, et voyant ensuite que les ministres de Votre Majesté avaient envoyé aux ministres de son royaume deux mandarins avec des présents considérables pour les féliciter de la naissance du petit-fils de leur grand roi, digne d'une perpétuelle postérité, qui représente éternellement à la France l'image de ses admirables vertus et qui assure le bonheur de ses peuples, ce grand monarque, Sire, surpris d'un procédé si désintéressé, résolut de répondre à ces empressements obligeants, et pour le faire, il imagina un moyen qui fût digne de lui et convenable à Votre Majesté. Car de vous présenter des richesses ? C'est dans votre royaume, Sire, où les étrangers les viennent chercher. De vous offrir ses forces ? Il savait bien Votre Majesté est redoutée de tous ses voisins et en état de les punir s'ils ne voulaient pas s'en tenir à la paix qu'ils ont obtenue à force de prières. Eût-il voulu donner des terres et des provinces au souverain de tant de rois et au maître d'un si grand nombre de royaume qui sont près de la quatrième partie de l'Asie ? Il ne pouvait pas non plus lui venir en pensée d'envoyer ici de ses sujets dans la seule vue du commerce, parce que ce serait un intérêt commun à ses peuples et aux sujets de Votre Majesté. Ainsi il eût eu de la peine à prendre son parti, s'il n'eût fait réflexion qu'il pouvait offrir à Votre Majesté quelque chose d'infiniment plus considérable et qui convenait parfaitement à la dignité de deux si grands rois. Ayant considéré ce qui l'avait élevé dans le haut point de gloire où il se trouve, ce qui lui avait fait prendre tant de villes, subjuguer tant de provinces et remporter tant de victoire, ce qui avait fait jusqu'à présent le bonheur de ses peuples et ce qui lui attirait des extrémités de la terre tant d'ambassadeurs de rois et de princes qui recherchent son amitié, ce qui enfin avait obligé Votre Majesté à prévenir ce prince incomparable par une si célèbre ambassade qu'elle lui avait envoyée ; après avoir, dis-je, attentivement considéré toutes ces grandes choses, ce roi si sage et si éclairé a vu que le Dieu qu'il adore en était uniquement l'auteur, que sa divine providence les lui avait ménagées et qu'il les devait à l'intercession de la Sainte Mère du sauveur du monde, sous la protection de laquelle il a consacré sa personne et son royaume au vrai Dieu. Cette vue et l'extrême désir de communiquer à Votre Majesté tous ces grands avantages lui a fait prendre la résolution de vous proposer, Sire, les mêmes moyens qui lui ont acquis tant de gloire et de bonheur, et qui ne sont autres que la connaissance et le culte du vrai Dieu qui se trouve seulement dans la religion chrétienne. Il l'envoie donc offrir à Votre Majesté par son ambassadeur, la conjurant de l'accepter et de la suivre avec tout son royaume.

Ce prince, Sire, est encore plus admirable par sa pénétration, par ses lumières et par sa sagesse que par ses conquêtes et par ses victoires. Votre Majesté connaît sa générosité et son amitié royale ; elle ne saurait faire un meilleur choix que de suivre les sages avis d'un si grand roi son bon ami. Pour moi, Sire, je n'ai jamais demandé autre chose au vrai Dieu que j'adore que cette grâce pour Votre Majesté, et je serais prêt de donner mille vies pour l'obtenir de la divine volonté. Que Votre Majesté veuille bien considérer que par cette action elle couronnera tout ce qu'elle a fait de grand et d'illustre durant son règne, qu'elle éternisera sa mémoire et se procurera une gloire et un bonheur immortel dans l'autre vie.

Ah, Sire, je conjure Votre Majesté de ne pas renvoyer l'ambassadeur d'un si grand roi avec ce mécontement. Il vous demande cela de la part du roi son maître, pour établir et rendre inviolables vos alliances et vos amitiés royales. Au moins si Votre Majesté a conçu quelque bonne pensée de prendre ce parti, ou si elle y sent la moindre inclination, qu'elle le fasse connaître. C'est la plus agréable nouvelle qu'il puisse porter au roi son maître. Que si Votre Majesté a résolu de ne se rendre pas à tout ce que j'ai eu l'honneur de lui représenter, ou qu'elle ne puisse pas donner une réponse favorable au seigneur ambassadeur, je la supplie de me dispenser de porter sa royale réponse, qui ne peut qu'être désagréable au vrai Dieu que j'adore. Elle ne doit point trouver étrange que je lui parle de la sorte. Quiconque n'est pas fidèle à son dieu ne le peut être à son prince, et Votre Majesté ne devrait pas me faire l'honneur de me souffrir à son service, si j'avais d'autres sentiments.

Le roi de Siam répond au seigneur Constance.

Le roi écouta le discours du seigneur Constance sans l'interrompre, et s'étant recueilli en lui-même un moment comme une personne occupée d'une grande pensée, il lui répliqua sur-le-champ en ces termes : N'appréhendez point que je veuille gêner votre conscience, mais qui a fait accroire au roi de France mon bon ami, que ne pouvais avoir de semblables sentiment ? Hé qui peut douter, Sire, répliqua le seigneur Constance, que Votre Majesté n'ait ces grandes pensées, en voyant la protection qu'elle donne aux missionnaires, les églises qu'elle fait bâtir, les aumônes qu'elle fait aux pères de la Chine. C'est sur cela, Sire, que le roi de France s'est persuadé que Votre Majesté avait du penchant pour le christianisme. Mais quand vous avez dit à l'ambassadeur, ajouta le roi, les raisons qui me retiennent dans la religion de mes ancêtres, quelle réponse en avez-vous reçue ? L'ambassadeur de France, répartit le seigneur Constance, a trouvé que ces raisons étaient d'un grand poids, mais comme la proposition qu'il faisait de la part du roi son maître était désintéressée, et que ce grand monarque n'avait en vue que le bien de Votre Majesté, il n'a pas jugé qu'aucune des raisons que je lui ai apportées dût l'empêcher d'exécuter les ordres du roi son maître, surtout quand il a appris que l'ambassadeur de Perse était arrivé dans le royaume de Siam et qu'il apportait à Votre Majesté l'Alcoran, afin qu'elle le suivît. Dans cette vue l'ambassadeur de France a cru qu'il était obligé d'offrir à Votre Majesté la religion chrétienne et de conjurer Votre Majesté de l'embrasser. Est-il vrai, repris le roi, que l'ambassadeur de Perse m'apporte l'Alcoran ? On le dit ainsi, Sire, répondit le seigneur Constance. À quoi le roi répliqua sur le champ : Je voudrais de tout mon cœur que l'ambassadeur de France fût ici pour voir de quelle manière j'en userai envers l'ambassadeur de Perse. Il est bien sûr que si je n'étais d'aucune religion, je ne choisirais pas la mahométane (20).

Mais pour répondre à l'ambassadeur de France, poursuivit le roi, vous lui direz de ma part que je me sens extrêmement obligé au roi de France son maître, connaissant par son mémoire les marques de la royale amitié de Sa Majesté très chrétienne, et que comme l'honneur que me fait ce grand prince s'est déjà rendu public dans tout l'Orient, je ne saurais assez reconnaître cette honnêteté ; mais je suis extrêmement fâché que le roi de France mon bon ami me propose une chose si difficile et dont je n'ai pas la moindre connaissance ; que je me rapporte moi-même à la sagesse du roi très chrétien afin qu'il juge de l'importance et de la difficulté qui se rencontre dans une affaire aussi délicate que l'est le changement d'une religion reçue et suivie dans tout mon royaume sans discontinuation depuis 2229 ans (21).

Motifs qui retiennent le roi de Siam dans sa religion.

Au reste, je m'étonne que le roi de France mon bon ami s'intéresse si fort dans une affaire qui regarde Dieu, où il semble que Dieu même ne prenne aucun intérêt et qu'il a entièrement laissée à notre discrétion. Car ce vrai Dieu qui a créé le ciel et la terre et toutes les créatures qu'on y voit, et qui leur a donné des natures et des inclinations si différentes, ne pouvait-il pas, s'il eût voulu, en donnant aux hommes des corps et des âmes semblables, leur inspirer les mêmes sentiments pour la religion qu'il fallait suivre, et pour le culte qui lui était le plus agréable, et faire naître toutes les nations dans une même loi ? Cet ordre parmi les hommes et cette unité de religion dépendant absolument de la providence divine, qui pouvait aussi aisément l'introduire dans le monde que la diversité des sectes qui s'y sont établies de tout temps ? Ne doit-on pas croire que le vrai Dieu prend autant de plaisir à être honoré par des cultes et des cérémonies différentes qu'à être glorifié par une prodigieuse quantité de créatures qui le louent chacune à sa manière ? Cette beauté et cette variété que nous admirons dans l'ordre naturel seraient-elles moins admirables dans l'ordre surnaturel, ou moins digne de la sagesse de Dieu ? Quoi qu'il en soit, conclut Sa Majesté, puisque nous savons que Dieu est le maître absolu du monde et que nous sommes persuadés que rien ne se fait contre sa volonté, je résigne entièrement ma personne et mes États entre les bras de la miséricorde et de la providence divine, et je conjure de tout mon cœur son éternelle sagesse d'en disposer selon son bon plaisir.

Ainsi je vous ordonne très expressément de dire à cet ambassadeur que je n'oublierai rien de tout ce qui sera en mon pouvoir pour me conserver l'amitié royale du roi très chrétien, et que pour suppléer au moyen qu'il me fait proposer, je ferai en sorte durant tout le temps que Dieu me conservera la vie, que dans la suite, mes successeurs et mes sujets marqueront aussi bien que moi dans toutes les occasions la parfaite reconnaissance et la haute estime qu'ils doivent avoir pour la personne royale de Sa Majesté très chrétienne et pour tous ses successeurs.

Voilà la réponse du roi de Siam dans les mêmes termes qu'il l'expliqua à son ministre et que celui-ci la donna par écrit à M. l'ambassadeur (22). On voit assez par ce raisonnement l'esprit de ce prince, qui sans aucune connaissance des sciences d'Europe, a exposé avec tant de force et de netteté la raison la plus plausible de la philosophie païenne contre la seule vraie religion. Ceux qui connaissent la droiture de ce prince ne peuvent douter qu'il n'ait dit sincèrement ce qu'il pensait et ce qui lui paraissait de plus véritable.

Réplique de M. Constance aux objections du roi de Siam sur le changement de religion.

Après que le roi eut parlé de la sorte, il fut quelque temps sans rien dire, et ensuite, regardant le seigneur Constance : Que croyez-vous, poursuivit-il, que répondra l'ambassadeur à toutes ces raisons que je vous ordonne de lui donner par écrit ? Je ne manquerai pas, Sire, dit M. Constance, d'exécuter les ordres de Votre Majesté ; mais je ne sais pas ce que l'ambassadeur de France répondra à ce que Votre Majesté vient de me dire, qui me paraît extrêmement fort et d'une grande conséquence. Je suis sûr qu'il ne pourra s'empêcher d'être surpris de la haute sagesse et de la merveilleuse pénétration de Votre Majesté.

Il me semble néanmoins qu'il pourra lui répliquer qu'il est vrai que tous les êtres que Dieu a créés le glorifient chacun à sa manière, mais qu'il y a cette différence entre l'homme et les bêtes, que Dieu en créant celles-ci, leur a donné des propriétés différentes et des instincts particuliers pour connaître leur bien et le chercher sans aucun réflexion, pour discerner leur mal et le fuir sans aucun raisonnement. Ainsi le cerf fuit le lion et le tigre la première fois qu'il les voit, les poulets sortant de la coque craignent le milan et se réfugient sous l'aile de leurs mères sans autre instruction que celle qu'ils ont reçue de la nature. Mais Dieu a donné à l'homme dans sa création l'entendement et la raison pour démêler le bien d'avec le mal, et la providence divine a voulu qu'en cherchant et aimant le bien qui lui est propre, et fuyant le mal qui lui est contraire, par rapport à sa fin dernière qui est de connaître Dieu et de l'aimer, l'homme méritât de la divine bonté une récompense éternelle.

En effet, il est aussi aisé à l'homme de se servir de ses mains, de ses yeux et de ses pieds pour commettre le mal que pour faire le bien, si sa prudence éclairée de la sagesse de Dieu ne le dirigeait à chercher les voies de la véritable grandeur, qui ne se rencontre que dans la religion chrétienne, où l'homme trouve les moyens de servir Dieu comme il plaît à sa divine volonté. Mais tous les hommes ne suivent pas des lumières si saintes et si raisonnables. Il en est de même que des officiers de Votre Majesté, qui ne sont pas tous également attachés à ses intérêts, comme elle ne le sait que trop, quoiqu'ils se disent tous ses sujets et qu'ils se fassent honneur d'être à son service. Ainsi tous les hommes servent Dieu à la vérité, mais d'une manière bien différente. Les uns comme les bêtes vivent en suivant leurs passions et leurs dérèglements, demeurant dans la religion où ils sont sans l'examiner. Mais les autres, se voyant si distingués des bêtes, s'élèvent au-dessus de leurs sens et cherchent par le moyen de leur raison, que Dieu ne manque pas d'éclairer, ils cherchent, dis-je, à reconnaître leur créateur et le véritable culte qu'il veut qu'on lui rende, sans autre intérêt que celui de lui plaire et de lui obéir, et c'est à cette recherche sincère de la vérité que Dieu a attaché le salut de l'homme. D'où vient que la négligence à nous instruire, et la faiblesse à ne pas suivre ce que nous aurons jugé le meilleur nous rendra coupables devant Dieu, qui est la souveraine justice.

Cette réponse d'un homme sans étude, appliqué depuis l'âge de dix ans au commerce et aux affaires, me causa une extrême surprise, quand il me fit l'honneur de me la communiquer. Je lui avouai sans craindre de le flatter, qu'un théologien consommé dans l'étude de la religion eût eu de la peine à mieux répondre. Le roi fut frappé du discours de M. Constance, et si quelque personne savante et qui lui soit agréable a le bonheur de s'insinuer dans ses bonnes grâces et acquérir son estime, on ne doit pas désespérer de lui faire connaître et embrasser la vérité, et s'il l'a une fois connue, comme il est le maître de ses peuples qui l'adorent, toutes les nations qui lui sont soumises suivront aveuglément son exemple.

SUITE DU LIVRE V

NOTES

1 - Dès son accession au trône en septembre 1683, le roi Pedro II de Portugal envoya une ambassade au Siam dans le but de renouveler les anciennes alliances, d'obtenir des accords commerciaux, mais aussi de faire chasser les missionnaires et évêques français du royaume. L'ambassadeur Vaz de Siqueira fut reçu en audience par Phra Naraï au mois de mai 1684. Pour répondre à cette démarche, le roi Naraï envoya à son tour trois ambassadeurs vers le Portugal. Il n'y arriveront jamais, leur navire faisant naufrage au large du cap de Bonne-Espérance. 

2 - Ce combat d'éléphant, qui eut lieu le 23 novembre 1685, était en fait le deuxième auquel assistait le chevalier de Chaumont, le premier s'étant déroulé le 30 octobre. Les dates donnée par l'ambassadeur correspondent avec celles de l'abbé de Choisy, mais le père Tachard demeure plus imprécis. 

3 - L'abbé de Choisy confirme et détaille ces faits dans son Journal du 23 novembre : M. Constance a fait avancer M. de Vaudricourt sur son éléphant. Il a salué le roi qui lui a souhaité un heureux retour et lui a fait donner en sa présence une veste de toile d'or de Perse avec des boutons d'or, une chaîne d'or et un sabre de Japon dont la poignée est d'or et le fourreau garni d'or. Il faut remarquer qu'il y a des sabres de trois sortes, et celui-ci est de ceux que le roi donne à ses généraux d'armées. Sa Majesté a dit à M. de Vaudricourt qu'il était persuadé que si on l'attaquait, il se défendrait bien ; et il a répondu qu'il se servirait de l'épée que le roi lui venait de donner. Voilà des manières honnêtes qui ne sont guère d'un roi indien qui se croit une divinité, mais aussi ne les a-t-il que pour les Français. Ce présent est beau et vaut au moins 2 000 écus. M. Joyeux a fait aussi la révérence au roi et a eu pour présent un sabre d'or, une chaîne et une veste, le tout au moindre prix, ainsi qu'il convient au capitaine d'une frégate. 

4 - Noté au 23 novembre dans le Journal de l'abbé de Choisy, c'est-à-dire le même jour que le combat d'éléphant : M. Constance vient d'envoyer à M. de Vaudricourt un présent magnifique pour un particulier. Ce sont de belles porcelaines, des chocolatières, des tasses d'or et d'argent de Japon, des vernis admirables, une robe de chambre et un fort joli cabinet. Joyeux a eu aussi son présent. Cette date est confirmée par le chevalier de Chaumont : Ce même jour [23 novembre], M. Constance fit présent aux deux capitaines de vaisseaux du roi de plusieurs porcelaines et ouvrages du Japon, d'argent, et autres curiosités

5 - Le bézoard est une concrétion calculeuse qui se forme dans l'estomac, les intestins et les voies urinaires de certains animaux, autour de laquelle se forment des couches concentriques. Il était réputé avoir de grandes vertus médicinales et, selon sa grosseur, pouvait atteindre des sommes faramineuses. 

6 - Comme le bézoard, le ginseng, réputé avoir d'immenses vertus thérapeutiques, coûtait des fortunes. L'abbé de Choisy l'évoque dans son journal du 12 février 1686 : Le ginseng est une petite racine qui croît à la Chine dans la province de Hounlam-fout-chouan et dans celle de Couli. Il n'y en a point en aucun autre lieu du monde. Son principal effet est de rectifier le sang et de rendre les forces à ceux qui les ont perdues. On met de l'eau dans une tasse, on la fait bouillir à gros bouillons ; on jette dedans les racines de ginseng qu'on a coupées par petits morceaux, on couvre bien la tasse afin de faire infuser le ginseng, et quand l'eau est devenue tiède, on l'avale seule dès le matin avant que d'avoir mangé. On garde le ginseng et le soir on fait bouillir de l'eau encore une fois, mais on n'en met que la moitié de la tasse : on y jette le même ginseng, on couvre la tasse, et quand l'eau est assez froide, on la boit. Ensuite on fait sécher le ginseng au soleil et si l'on veut, on peut encore le faire infuser dans du vin et en user. On met la quantité de ginseng à proportion de l'âge de la personne qui s'en doit servir. Depuis dix ans jusqu'à vingt on en prend chaque fois le poids de la moitié d'un foang ; depuis vingt jusqu'à trente, le poids d'un foang et demi ; depuis trente jusqu'à soixante et dix et par-delà, le poids d'un mayon : on n'en prend jamais davantage.

ImageXXIX - Arec, bétel et Ginseng. Illustration du Voyage de Siam. 

7 - Le bois d'aigle, ou bois de garo, de l'espèce Aquilaria agallocha est décrit dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert : Il est compact et pesant ; sa substance est percée de plusieurs cavités, elle semble être cariée ; sa couleur est rousse, son goût est un peu âcre et aromatique, il bouillonne sur les charbons ardents, sa fumée est d'une odeur fort agréable. Ce bois pourrait être celui qui est plusieurs fois évoqué dans la Bible sous le nom d'aloès, et qui servit notamment à embaumer le corps du Christ

8 - Le but de Phaulkon était de gagner du temps, et d'empêcher le chevalier de Chaumont de négocier les traités en le forçant à les signer à la dernière minute. De fait, les textes ne furent paraphés qu'au tout dernier moment, alors que l'ambassade était sur le point d'appareiller pour le voyage de retour. Dans son Mémoire du 1er janvier 1686, l'abbé de Choisy explique fort bien ces manœuvres : M. Constance croyait avoir ville gagnée, et que M. l'ambassadeur, voyant l'impossibilité de la conversion du roi, abandonnerait l'entreprise et songerait à autre chose ; mais au contraire, nous lui conseillâmes de pousser sa pointe, et de fait il présenta au roi un mémorial très fort sur la religion. M. Constance vit bien alors qu'il s'était trop déclaré et plusieurs fois protesta que ce mémorial ferait un fort mauvais effet, et que peut-être le roi y ferait quelque réponse désagréable. Nous ne craignions pas cela, puisque Sa Majesté avait dit qu'il ne fallait pas mécontenter le roi de France, et au contraire nous regardions la réponse qu'il ferait comme une espèce d'engagement. Cette réponse fut un mois à venir. M. Constance amusait cependant M. l'ambassadeur à des combats de tigres, à des promenades, à des chasses, et moi j'étais occupé à choisir dans les magasins du roi ce qu'il y avait de plus beau pour les présents qu'il voulait envoyer en France. Je disais bien quelquefois, et M. l'abbé de Lionne le disait aussi : Mais il faudrait songer aux affaires, le temps de partir viendra et rien ne sera fait. On nous répondait : Tout sera fait. Nous dressâmes pourtant des articles de privilèges à demander pour la religion chrétienne, et M. Véret, chef de la Compagnie française, eut ordre de dresser aussi ses demandes. M. l'ambassadeur en parla au roi dans une audience particulière : Sa Majesté répondit qu'elle accordait tout et en renvoya l'exécution à M. Constance qui demanda encore du temps pour en passer un écrit en forme. (Launay, Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, pp. 166-167). 

9 - Le code qui répertorie les 227 articles qui règlent la vie des moines, le Patimôk (ปาฏิโมกข์), ne leur interdit pas de monter sur un cheval, mais de monter des juments ou des éléphants femelles. 

10 - L'abbé de Choisy place ce « divertissement » le 28 novembre et le relate ainsi dans son Journal : Nous avons vu le combat de trois éléphants contre un tigre. La partie n'était pas égale. Les éléphants avaient sur le nez un masque de cuir derrière lequel ils cachaient leur trompe et la recoquillant, et ils attaquaient le tigre avec leurs défenses. Le tigre se jetait quelquefois sur le masque : il a mordu à la jambe un éléphant qui a beaucoup crié. Enfin le tigre, ou fatigué ou poltron, s'est rendu et a fait le mort. Les éléphants l'allaient tourner doucement et quelquefois il se relevait. Ces pauvres éléphants obéissaient à la voix de leurs conducteurs et poussaient fort quand on leur disait.

Le chevalier de Chaumont, qui évoque également ce spectacle, fait quelques confusions de dates, puisqu'il indique dans sa Relation (Relation de l'ambassade de M. le chevalier de Chaumont, 1686, p. 90) : Le lundi 25, je fus voir un combat d'un tigre contre trois éléphants, mais le tigre ne fut pas le plus fort, car il reçut un coup de dent qui lui emporta la moitié de la mâchoire. Cette date est d'autant plus suspecte que le 25 novembre 1685 n'était pas un lundi, mais un dimanche.

La Bibliothèque nationale conserve un recueil de dessins coloriés anonyme intitulé Usages du Royaume de Siam, cartes, vues et plans : sujets historiques en 1688. Il est mentionné sur la page de garde : Acquis du père Pourchot lors de la dissolution des Jésuites en 1762. Il apparaît donc que l'auteur de ces dessins faisait partie de l'ambassade Céberet - La Loubère qui arrivera au Siam en septembre et octobre 1687. Ces 36 dessins sont des bijoux de fraîcheur et de naïveté. L'un est consacré au combat d'un éléphant et d'un tigre, avec cette légende : Combat d'un tigre avec des éléphants. Quelquefois l'on voit l'éléphant prendre avec sa trompe le tigre par le milieu du corps et le jeter en l'air quand son cornac ou l'homme qui est dessus lui ordonne. Il le foule avec les pieds ou le reçoit sur ses dents. Le tigre tâche principalement de prendre la trompe avec ses griffes et l'éléphant [illisible].

ImageCombat d'un éléphant avec un tigre. Dessin colorié anonyme. 1688. 

11 - Il est difficile de savoir précisément de quelles espèces parle le père Tachard, car plusieurs animaux portent le nom de sua (เสือ : tigre en thaï). Dans une Histoire naturelle du royaume de Siam, rédigée à partir de la correspondance d'un missionnaire qui est mort au moment où, revêtu de la dignité épiscopale, il allait pénétrer en Corée, le missionnaire Barthélémy Bruguière écrit : On distingue à Siam trois espèces de tigres : la plus grande espèce, que les habitants appellent sua-crong, est la plus dangereuse. Le tigre sua-crong est de la grosseur d'un veau ; sa peau est vergetée de rouge, de blanc, de jaune et de noir. Le tigre de la deuxième espèce s'appelle sua-dau : il est aussi haut qu'un gros dogue ; il n'ose pas attaquer l'homme en face, il ne peut soutenir son regard ; il attend le moment où il n'est pas aperçu : sa peau est semée de petites taches jaunes et noires mêlées d'un peu de blanc. La troisième espèce a la peau comme le chat gris, mais il est deux fois plus gros : il fuit toujours à la vue de l'homme ; il se nourrit de poissons, d'oiseaux, de poules ; il rôde pendant la nuit autour des basses-cours, et fait main basse sur tout ce qu'il rencontre : c'est une espèce de renard ; les Siamois l'appellent sua-pla. (Histoire naturelle de Siam, Revue de l'Orient, tome VII, Cahiers 25 à 28, 1845, p. 29).

Parmi les trois espèces citées par Barthélémy Bruguière, seule la première, le sua-crong (เสือโคร่ง) correspond à ce que nous appelons aujourd'hui tigre, c'est-à-dire l'espèce Panthera tigris, et notamment le tigre du Bengale, Panthera tigris tigris.

Le sua-pla (เสือปลา, littéralement tigre-poisson) désigne le Chat viverrin, ou chat pêcheur (Prionailurus viverrinus). Quant au sua-dau (เสือดาว, tigre étoilé), il s'agit du léopard (panthère) Panthera pardus

12 - La nouvelle lune tombait le 26 novembre 1685. Selon l'abbé de Choisy, cette fête eut lieu le 27 novembre 1685 : La fête se fait tous les ans le premier jour de la lune de novembre et ce jour commence le premier mois de l'année siamoise. Il s'agissait peut-être de la fête de con parian, le hissage des lanternes, évoqué dans l'ouvrage Siamese State Ceremonies de H. G. Quaritch Wales (Londres, 1931, pp. 288-290). Gerolamo Emilio Gerini lui consacre un paragraphe dans Encyclopædia of Religion and Ethics, (volume V, 1912, p. 888) : Les lampes sont hissées sur des mâts le jour de la nouvelle lune et allumées à la nuit, jusqu'au deuxième jour du déclin. Elles sont gardées allumées pour éloigner les esprits, et aussi pour empêcher l'eau d'envahir les rizières alors que les épis de riz n'ont pas atteint leur maturité. Gerini voit dans cette fête une transposition du Dipavali, la fête des lumières qui marque le passage du nouvel an hindou. 

13 - Voir les illustrations page précédente

14 - Une prosternation. Voir le début du quatrième livre de cette relation et particulièrement la note 9

15 - Il s'agit du Ramadan, qui a lieu pendant le neuvième mois lunaire du calendrier hégirien. 

16 - En Italie, un estafier était un domestique armé et portant manteau. En français, le mot, teinté d'une nuance péjorative, désignait un laquais de haute taille. La Bruyère écrit : Un grand s'ennivre de meilleur vin que l'homme du peuple : seule différence que la crapule laisse entre les conditions les plus disproportionnées, entre le seigneur et l'estafier

17 - Les musulmans étaient alors déjà bien implantés dans le royaume, et occupaient même des postes importants (le roi Song Tham (1610-1628) avait un conseiller musulman, et les affaires du roi Phra Naraï étaient gérées par des Persans avant que Phaulkon ne découvre et ne dénonce des malversations. Dans son ouvrage Les musulmans de Thaïlande, (L'Harmattan, 2002), Michel Gilquin explique toutefois que musulmans du Siam ne faisaient guère de prosélystisme, que l'Islam attirait davantage l'élite dirigeante que le peuple et que les conversions, sans doute bien moins nombreuses que ce qu'imagine le père Tachard, se faisaient essentiellement par le mariage. 

18 - La manière de chasser et d'apprivoiser les éléphants est un passage incontournable des relations de voyage. On en trouvera également une évocation dans le Journal de l'abbé de Choisy des 23 et 24 novembre 1685. Quant au chevalier de Chaumont, il revient à plusieurs reprises sur cette forme de chasse (op. cit. pp. 87 et suiv.) : Le samedi 24, je montai à cheval pour aller voir prendre les éléphants sauvages. Le roi étant arrivé au bout de cette place ceinte de pieux et de murailles, il y entra un homme pour attaquer avec un bâton l'éléphant sauvage, qui dans le même temps quitta les femelles pour le poursuivre, l'homme continuant ce manège amusa cet éléphant jusqu'à ce que les femelles qui étaient avec lui sortissent de la place par une porte qui fut aussitôt fermée par le coulisse, et l'éléphant se voyant seul renfermé se mit en furie, cet homme l'alla encore attaquer, et au lieu de s'enfuir du côté qu'il avait accoutumé, il sortit par la porte et passa à travers des pieux ; l'éléphant le suivit et quand il fut entre les deux portes on l'enferma ; comme il était échauffé on lui jeta quantité d'eau sur le corps et on lui amena plusieurs éléphants qui lui faisaient des caresses avec leurs trompes, comme pour le consoler ; cependant on lui attacha les deux jambes de derrière, et on lui ouvrit la porte, après qu'il eût marché cinq ou six pas, il trouva quatre éléphants armés en guerre, l'un en tête pour le tenir en respect, deux autres à ses côtés, et un derrière qui le poussait avec sa tête ; ils le menèrent de cette manière sous un toit, sous lequel il y avait un gros poteau planté où il fut attaché, on lui laissa deux éléphants à ses côtés pour l'apprivoiser, et les autres s'en allèrent. Lorsque les éléphant sauvages ont resté quinze jours de cette manière, ils reconnaissent ceux qui leur donnent à manger, et les suivent, de sorte qu'ils deviennent en peu de temps aussi privés que les autres..

Le dressage des éléphants est aujourd'hui objet de polémique, en raison de la dureté, voire du la cruauté de la pratique ancestrale dite du phajaan (ผ่าจ้าน) dans laquelle les châtiments corporels et les sévices sont largement utilisés pour briser la volonté des pachydermes et les rendre dociles. 

19 - Phaulkon faisait tout son possible pour éviter ce sujet brûlant de la conversion du roi Naraï. Dans son mémoire du 1er janvier, l'abbé de Choisy analyse ainsi de façon fort pertinentes les causes de ce comportement : Mais peut-être me demandera-t-on pourquoi M. Constance, chrétien et bon chrétien, n'a-t-il pas voulu souffrir qu'on pressât le roi sur la religion ? aurait-il peur qu'il n'accordât trop ? Peut-être, c'est un ministre étranger, haï de tous les mandarins : si le roi avait changé de religion et que les peuples l'eussent trouvé mauvais, n'en auraient-ils pas accusé un ministre chrétien ? ne s'en seraient-ils pas pris à lui ? et que sait-on si son zèle va jusqu'au martyre ? D'ailleurs il a peut-être agi suivant ses pensées et a cru qu'il n'était pas encore temps, même pour le bien du christianisme, que le roi se fît chrétien. Quant aux affaires, il est tout naturel qu'un ministre rogne autant qu'il peut les privilèges que son roi accorde à des étrangers ; il se fait valoir par là et met son maître en état d'obliger une seconde fois en accordant tout de bon ce qu'il n'avait accordé qu'en paroles. (Launay, op. cit., I, p. 168) 

20 - Le grand Sophi de Perse avait effectivement envoyé une ambassade à Phra Naraï dans l'espoir secret de le convertir à l'Islam. Nicolas Gervaise évoque ainsi le pouvoir des musulmans dans le royaume : Mais avec tout cela, ces gens ne laissent pas encore aujourd'hui de se rendre redoutables dans le pays par leur nombre, et par l'appui qu'ils pourraient avoir du grand Moghol et du roi de Golconde. On pourrait craindre même que le grand Sophi, s'il n'était point si éloigné de Siam, par l'intérêt de la même religion, ne prît leur parti, car il envoya il y a quelque temps des ambassadeurs au roi de Siam pour l'inviter de sa part à se faire mahométan. Je doute fort qu'ils aient été aussi bien reçus que celui de France par Sa Majesté siamoise, déjà fort prévenue en faveur de la religion chrétienne. La profession de l'Alcoran est d'une si grande distinction parmi ces peuples mahométans qu'ils avaient prétendu que le roi de Siam devait venir recevoir les ambassadeur du grand Sophi à la porte de son palais, et marque par-là la différence qu'il fallait faire entre un prince fidèle comme lui et un prince incirconcis comme le roi de France. (Histoire naturelle et politique du royaume de Siam, 1688, p. 321). 

21 - L'ère sacrée siamoise, dite Puhttha-sakkarat (พุทธศักราช) commence à la mort du dernier bouddha, et est antérieure de 543 ans à l'ère chrétienne. L'an 2229 de l'ère bouddhiste correspond donc à l'an 1686 de l'ère chrétienne. Ce calendrier est toujours en usage en Thaïlande. 

22 - Dans une lettre du 15 décembre 1685 adressée aux directeurs du séminaire des Missions Étrangère, l'évêque de Métellopolis, Louis Laneau évoque cette réponse : Je ne vous dirai qu'un mot de la principale affaire de cette ambassade, savoir que j'ai été un peu surpris quand j'ai vu la pensée où était le roi très chrétien et toute la Cour de France touchant la conversion du roi de Siam. J'ai douté si M. Vachet ne s'était point trop avancé ; pour cette raison, j'ai voulu voir les mémoires qu'il avait présentés à la Cour, mais je n'y ait rien vu de trop fort, sinon une certaine interprétation des paroles que ce roi lui dit en partant. Mais après tout, cela est peu de chose pour ébranler l'esprit d'un prince aussi judicieux que celui du roi, si Dieu ne se fût mis de la partie ; car à dire vrai, bien que le roi de Siam fût très bien incliné pour le christianisme, je ne sais néanmoins s'il pensait beaucoup à se faire chrétien ; mais de voir qu'un si grand monarque comme le roi de France l'y conviait, cela l'a fait penser sérieusement et la réponse qu'il a donnée par écrit à M. l'ambassadeur inspire toutes sortes de bonnes espérances. Cependant, je crois qu'il est à propos que vous en parliez assez sobrement dans vos relations ; on ne peut rien assurer du futur, et on se repentirait d'avoir trop tôt avancé une chose de cette conséquence si elle venait à ne pas réussir. (Launay, op. cit., I, p. 175). 

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