Livre III - Début.
Voyage de l'île de Java au royaume de Siam.

Page de la Relation du père Tachard
Arrivée à l'île de Java.

Le 5 août, nous découvrîmes une grande côte de terre, et nous en étant approchés, nous reconnûmes que c'était l'île de Java dont nous nous croyions fort éloignés, ce qui nous fit remarquer que cette île est beaucoup plus occidentale, et par conséquent plus proche de 60 lieues du cap de Bonne-Espérance qu'elle n'est marquée sur les cartes géographiques.

Erreur considérable des cartes hydrographiques et géographiques.

Cela fut cause que nous atterrîmes plus de 60 lieues au-dessus de la pointe la plus occidentale de cette île que nous cherchions. Erreur qu'on doit attribuer aux cartes et non pas à l'incapacité des pilotes qui ont toujours navigué très juste, et qui se sont trouvés à terre, par leur point et par leur estime, le même jour que nous l'avons vue, soit à l'île de Java ou au cap de Bonne-Espérance, comme nous l'avons déjà remarqué. La vue de ces terres nous paraissait quelque chose d'admirable : elles sont couvertes d'arbres d'une très belle verdure et qui répandent une odeur agréable jusqu'à deux et trois lieues dans les vaisseaux qui passent. Nous côtoyâmes cette île avec un si bon vent que nous fîmes dans un jour et demi les 60 lieues que nous avions trop couru à l'est, et le lundi au soir 6 août, nous nous trouvâmes à l'entrée du détroit de la Sonde, que forment les îles de Java et de Sumatra.

Mais ce qu'il y a de plus surprenant, et qui marque une providence particulière de Dieu sur notre voyage, c'est que le soir même qu'on vit l'entrée du détroit de la Sonde, nous aperçûmes la Maligne, que les mauvais temps dont j'ai déjà parlé avaient séparée de nous la nuit du 24 au 25 juin, et que nous n'avions pas revue depuis. Quoique M. l'ambassadeur crut, avec plusieurs autres que c'était là la frégate, nous ne pûmes en être assurés parce qu'il était déjà tard et que le temps était obscur. On ne la reconnut que huit jours après à la rade de Banten, où nous la rejoignîmes. Les pilotes qui la menaient, ayant vu le détroit de bonne heure, donnèrent dedans, et se servant du vent favorable, ils arrivèrent au mouillage. Mais comme on passe ordinairement le détroit de la Sonde entre l'île du Prince (1) et celle de Sumatra, le plus près que l'on peut de l'île du Prince, et que la nuit nous avait empêchés de la bien reconnaître, nous fûmes obligés de revirer de bord et de prendre le large durant la nuit. Ainsi ne pouvant nous servir du beau temps que nous avions alors, à la faveur duquel nous eussions aisément passé l'île du Prince, nous descendîmes trop bas, et nous demeurâmes le reste de la semaine dans le détroit qui n'a guère plus de 30 lieues de long, à combattre contre les courants et contre les vents contraires. Un de nos pilotes nous assura que le Soleil d'Orient, sur lequel il était, en allant aux Indes, fut trois semaines entières sans pouvoir avancer et qu'on fut obligé de le remorquer avec des chaloupes jusqu'à Banten (2).

Nous entrâmes donc dans le détroit de la Sonde trois jours après avoir reconnu la terre de Java. Mais comme l'île du Prince est située à l'entrée du détroit entre Java et Sumatra et la divise en deux, nous entrâmes par la passe la plus septentrionale qui est la plus grande et la plus sûre entre l'île du Prince et Sumatra.

La passe est un passage étroit.

Nous fîmes plusieurs bordées pour doubler l'île de Cacatoua (ainsi appelée à cause des perroquets blancs qui se trouvent dans cette île, et qui en répètent sans cesse le nom) on fit, dis-je, tout ce qu'on put pour doubler l'île de Cacatoua (3) qui est assez près de Sumatra, afin de gagner ensuite la terre de Java, mais nos efforts furent inutiles, parce que les vents étaient trop faibles et les courants trop forts au milieu du canal. Ce qui cause ces courants, c'est que l'eau qui est entrée par le détroit depuis plusieurs mois, poussée par les vents de sud et de sud-ouest, qui règnent ordinairement depuis le mois de mars jusqu'au mois de décembre, ressort avec impétuosité durant les six autres mois de l'année, repoussée par les vents d'est et de nord-est.

Le vent se lève de Sumatra à certaines heures du jour.

Le vent nous étant si peu favorable et les courants nous étant contraires, on prit le parti de côtoyer le plus près qu'on pourrait l'île du Prince, à la faveur de certains petits vents qui venaient de Sumatra et qui interrompaient durant quelques heures les grandes chaleurs et les profonds calmes qu'on trouve dans le détroit de la Sonde en cette saison.

Brise est un vent qui vient des terres.

Nous espérions, à la faveur de cette petite brise, gagner peu à peu l'île de Java. Mais il fallait auparavant doubler l'île du Prince qui est assez grande, à l'embouchure du détroit. Au reste, la vue que nous avions de la terre et de plusieurs petites îles toutes couvertes de verdure nous consolait un peu du temps que nous perdions dans ce détroit.

Danger que courut le vaisseau dans le détroit.

Nous pensâmes même une fois aller échouer pendant la nuit contre l'île du Prince, à force d'en vouloir approcher. Nous n'avions pas remarqué que la marée, qu'on ne sentait point au milieu du détroit, était assez forte près de terre, et comme nous voulions ranger la côte de bien près, parce qu'elle est fort saine et qu'il n'y a point de fond qu'à la portée du pistolet, nous faisions cette nuit-là une bordée vers l'île, pour regagner ce que les courants et la marée nous avaient fait perdre le jour précédent. À peine eûmes-nous quitté le fort des courants que l'officier qui était de quart, et que les autres mariniers qui étaient sur le pont, prirent garde que le vaisseau allait bien vite vers la terre. On n'eut que le temps de revirer de bord et porter au large, ce qui se fit si à propos que quand l'on eut fait cette manœuvre, on eût jeté facilement une pierre dans l'île de la poupe de notre vaisseau.

Éclairs et tonnerres extraordinaires à Java et à Sumatra.

Si on eût pu mouiller dans le détroit, on ne se fût pas exposé à ce danger, mais comme on n'y trouve point de fond, au moins par le travers de l'île du Prince, nous étions contraints d'être continuellement à la voile, et durant le calme de nous tenir au large, exposés aux courants qui nous faisaient perdre quelquefois en moins de trois heures ce que nous avions gagné en quatre avec les petits vents.

Brume est un brouillard sombre.

Ainsi nous employâmes plusieurs jour à passer cette île où nous eûmes tout le temps d'éprouver les chaleurs extraordinaires de ce climat, et de considérer Sumatra, qui nous parut toujours couverte d'une grosse brume noir et épaisse, et d'où le soir nous voyions sortir à tout moment de grands éclairs. Les tonnerres y sont fréquents et terribles. Il en fit un coup entre autres si fort et si éclatant que plusieurs le prirent pour un coup de canon, et qu'il fit baisser la tête à quelques-uns, comme pour éviter le boulet.

Grain est un petit vent frais qui dure peu.

Enfin un bon grain nous tira d'affaire, nous fit doubler l'île et nous porta vers la côte de Java. Quand nous fûmes saisis de cette terre, nous avançâmes peu à peu en mouillant sitôt que le vent nous abandonnait.

Les Javans viennent à bord dans leur petit bateau.
Prao javanais

Cependant il venait à toute heure à bord une infinité de canots de Javans, qu'ils appellent Praux (4). Ces bateaux sont faits d'une seule pièce de bois creusé, et on en voit de si petits qu'à peine peuvent-ils contenir leur homme assis. Nous étions tout étonnés de voir ces pauvres gens s'exposer ainsi à passer plusieurs lieues de mer dans des bateaux si fragiles, avec lesquels ils fendaient les flots et avançaient d'une vitesse incroyable, pour nous apporter des rafraîchissements. Et parce que ces praux naviguent tout autrement que les autres canots, j'en ai voulu ajouter la figure d'une qui est à la voile dans la rade de Banten (5).

Leur religion et leurs mœurs.

Les Javans sont bien faits et robustes. Ils paraissent vifs et résolus. L'extrême chaleur du climat les oblige d'aller presque nus. Ceux qui sont dans le milieu de l'île sont idolâtres, et les autres qui habitent les côtes sont mahométans, tous superstitieux jusqu'à l'excès. Quand ils venaient à bord, on leur offrait du pain, du vin et de l'eau-de-vie, mais il n'y en eut pas un qui voulût rien prendre, disant qu'ils étaient dans le temps de leurs jeûnes et que leur loi défendait de boire de vin. Ils ne laissent pas néanmoins d'être de grands et de hardis voleurs. J'en vis un qui, en plein jour, enleva à un matelot une chemise qu'il avait attachée à une corde et dont il tenait le bout. Il eut beau crier, le Javan qui ne la tenait que d'une main et ramait de l'autre fut le plus fort et l'emporta. Ce vice ne s'étend pas généralement sur toute la nation, et il y en a de fort fidèles. Un d'eux étant venu à bord pour y vendre quelques petits rafraîchissements, il parut de si bonne foi que quelques gentilshommes de la suite de M. l'ambassadeur, ne pouvant aller à terre pour acheter certaines choses dont ils avaient soin, lui confièrent leur argent. Il leur promit de leur apporter tout ce qu'ils souhaitaient, au terme qu'ils lui avaient fixé. Ce Javan tint si bien sa parole que M. l'ambassadeur ayant fait mettre à la voile avant l'heure marquée, il ne laissa pas de se mettre dans son prau avec ses provisions, et fit tant de diligence qu'il attrapa le vaisseau et rendit compte de sa commission et de son emplette jusqu'au dernier denier.

Rade de Banten.

Nous n'arrivâmes que le 15 août, jour de l'Assomption de Notre-Dame, à la vue de la rade de Banten, comme nous étions arrivés à celle du Cap le jour de l'Ascension de Notre-Seigneur. Cette rade est une des plus belles du monde et des plus commodes. Elle a environ huit à neuf lieues de tour. Ce ne sont que terres basses de tous côtés, ce qui n'empêche pas que les mers n'y soient toujours fort tranquilles. La ville de Banten, qui est assez grande, est située au milieu de la baie. Les maisons y sont toutes bâties de bois. Vers le milieu de la rade il y a un petit fort où le roi demeure et où les Hollandais, depuis qu'ils s'en sont rendus maîtres, tiennent une grosse garnison en attendant qu'ils aient le temps de bâtir une bonne forteresse, qui est déjà assez avancée. Banten était autrefois une ville de commerce, surtout pour le poivre, où tous les Européens entretenaient un grand trafic. Mais depuis deux ou trois ans qu'elle est tombée entre les mains des Hollandais, de la manière dont nous parlerons dans la suite, personne n'a la liberté d'y aborder et tout le commerce a été transporté à Batavia. Voici la situation, la vue de la ville de Banten, et la description de la rade, comme nous la vîmes quand nous y eûmes mouillé.

D'abord on avait eu dessein d'aller jusqu'à Batavia pour y prendre des rafraîchissements, mais comme la saison était déjà fort avancée, on craignait de perdre la mousson, c'est-à-dire le temps propre pour faire le voyage de Siam. D'ailleurs le chemin de Banten à Batavia, quoique de 14 ou 15 lieues seulement, étant extrêmement difficile, à cause des îles, des bancs et des roches qui s'y trouvent de tous côtés, on jugea à propos de rester à la rade de Banten pour ne point perdre de temps et pour donner plus promptement du soulagement aux malades, dont la plupart étaient dans un état pitoyable. C'est pourquoi M. l'ambassadeur résolut d'envoyer dès le lendemain à Banten vers celui qui commandait dans le fort pour les Hollandais, lui demander permission d'y prendre quelques rafraîchissements, et d'y mettre nos malades à terre.

Remède contre le mal de terre.

C'est le souverain remède contre cette maladie qu'on appelle mal de terre, et qui n'est à proprement parler qu'une corruption des sangs causée par la mauvaise nourriture et les viandes salées. Ce mal commence ordinairement par les gencives, qui deviennent d'abord toutes rouges, ensuite noires, et qui enfin se pourrissent entièrement, de sorte que pour empêcher que cette corruption ne passe plus avant, il faut couper chaque jour les chairs pourries autour des dents qui tombent ordinairement si on n'y remédie. Cette corruption se glisse aussi dans les jambes et dans les cuisses qui s'enflent et deviennent livides. On ne guérit ceux qui en sont attaqués qu'en les mettant à terre et en leur donnant de bonne nourriture. Il y a quelques chirurgiens qui les enterrent dans le sable jusqu'au cou durant plusieurs jours : d'autres les baignent dans l'eau douce et l'on a vu souvent ces remèdes réussir (6).

On envoie le chevalier de Forbin au gouverneur de Banten.

Avant que de mouiller à la rade de Banten, le chevalier de Forbin était allé par ordre de M. l'ambassadeur à la ville, rendre visite au gouverneur. Mais à peine eut-il passé une petite île derrière laquelle nous mouillâmes avant que d'être à la rade, qu'il aperçut la frégate à l'ancre, de l'autre côté de cette île, à trois lieues de Banten, et y alla tout droit.

Il reconnut la Maligne et revint à bord avec le lieutenant de la frégate.

Son arrivée donna beaucoup de joie à tous ceux de la Maligne qui étaient encore plus en peine de nous que nous n'étions d'eux, parce que l'Oiseau étant bien meilleur voilier que leur frégate, ils nous croyaient déjà bien avancés au-delà de Banten. Mais comme ils avaient trouvé des vents plus favorables que nous dans la route qu'ils avaient prise, il y avait déjà 4 ou 5 jours qu'ils étaient dans cette rade, sans avoir appris de nos nouvelles.

Accueil peu obligeant qu'on fait à ceux de la Maligne avant notre arrivée à Banten.
Prao javanais

Ce fut de M. de Joyeux, capitaine de la Maligne, et de M. du Tertre, son lieutenant, que M. le chevalier de Forbin apprit la manière dont le gouverneur de Banten avait reçu leur compliment. On lui dit qu'on n'avait pu avoir audience du roi, qu'on l'eût attendue longtemps et que les Hollandais l'eussent fait espérer ; qu'on n'avait pas même pu parler au gouverneur de leur nation qu'ils y ont établi, ni en obtenir permission de prendre des rafraîchissements (7). Le lieutenant du fort fit entendre au sieur du Tertre de la part du roi du Banten et du gouverneur qui était malade, que les affaires du roi ne permettaient pas à Sa Majesté de laisser mettre le pied à terre aux étrangers ; que son trône n'était pas encore bien affermi, que ses peuples mal contents du gouvernement présent soupiraient après quelque changement, qu'ils n'attendaient que le moment de se soulever à la première apparence du secours qu'on leur faisait espérer d'Angleterre, et qu'ainsi les Français ne devaient pas trouver mauvais que ce prince prît ses sûretés et que les Hollandais, qui n'étaient dans ses intérêts que comme ses alliés et ses amis et qui ne le servaient que comme troupes auxiliaires, reçussent ses ordres et lui obéissent. L'officier français, piqué de cette réponse et croyant pénétrer la véritable raison d'un procédé si malhonnête, repartit qu'on serait étrangement surpris que les Hollandais, qui témoignent en Europe vouloir conserver avec tant de soin la paix et la bonne intelligence avec la France, ne leur accordassent pas dans les Indes ce qu'on ne refuse qu'à des ennemis déclarés ; qu'assurément le roi son maître trouverait fort mauvais qu'on en usât ainsi à l'égard de ses vaisseaux, et qu'enfin on savait assez qu'ils étaient les maîtres à Banten, que le roi, de l'autorité duquel ils couvraient leur refus, était entièrement en leur disposition, et même gardé par leurs troupes. À ces mots le lieutenant hollandais répliqua qu'en vain il tâcherait de détruire dans l'esprit du sieur du Tertre les soupçons désavantageux dont il le voyait prévenu contre ceux de sa nation ; qu'on désabuserait les Français assurément, s'ils voulaient bien aller à Batavie où les Hollandais étaient les maîtres, que là, on leur marquerait le respect qu'on avait pour le roi et l'estime qu'on y faisait de la nation française. M. du Tertre eut beau se plaindre, on ne lui répondit autre chose et il fut obligé de se retirer à bord de la frégate.

Présent mutuels du gouverneur de Banten et du capitaine de la frégate.

Le lendemain, le gouverneur de Banten envoya à M. de Joyeux beaucoup de rafraîchissements, de volailles, d'herbes, et de fruits du pays, et M. de Joyeux répondit à cette honnêteté par un présent qu'il lui fit, de beaucoup de curiosités de France.

Pangran, c'est le nom de grands de l'île de Java.

Quelques jours après, il vint à bord de la frégate un pangran (c'est ainsi qu'on appelle les seigneurs de la Cour de Banten) (8), accompagné de quatre hallebardiers de la nation. Il fit dire par son interprète qu'il venait de la part du roi son maître, témoigner aux Français que ce prince était surpris de les voir encore mouiller dans sa rade, qu'ils eussent au plus tôt à lever l'ancre, et à se retirer de ses ports et de ses terres. M. de Joyeux répondit fort fièrement et fit dire au pangran qu'il ne savait obéir qu'au roi de France son maître, et qu'on répondît au roi de Banten qu'il ne partirait que quand il jugerait à propos et qu'on n'oserait envoyer de vaisseau pour le combattre, comme on l'en avait menacé. Alors sans autre compliment l'envoyé du roi de Banten se retira.

Soupçon du gouverneur contre les Français.

On crut aisément que les officiers hollandais, qui étaient dans le fort, faisaient jouer tous ces ressorts et qu'ils se servaient de l'autorité du roi pour éloigner les Français de la ville, car le gouverneur, ne sachant pas les raisons qui avaient obligé le roi d'envoyer deux de ses vaisseaux de guerre dans les Indes, ne pouvait croire que ce fût seulement pour conduire l'ambassadeur qu'on envoyait au roi de Siam, comme on lui disait. Au contraire, plus on insistait à l'en convaincre, plus il s'imaginait avoir sujet de soupçonner que c'était une partie de l'escadre que les rois de France et d'Angleterre envoyaient pour se venger des insultes qu'on avait faites depuis peu à l'une et l'autre nation, lorsque les Hollandais firent lever le siège de Banten. Le bruit qui courait parmi les insulaires, qu'on armait il y avait déjà longtemps en Angleterre pour ce dessein, augmentait ses soupçons, et on se persuadait aisément que ce vaisseau mouillé, et un autre encore plus grand que l'on voyait dans le détroit de la Sonde, seraient bientôt suivis de toute l'armée.

Les Javans sont irrités de voir sultan Agoum leur ancien roi en prison.

Ajoutez à tout cela que les Javans étaient furieusement irrités de voir le jeune prince sur le trône, les Hollandais maîtres de Banten et leur vieux roi détenu dans une étroite prison. Nous étions même surpris d'entendre parler ces peuples avec tant de liberté, menaçant de passer les Hollandais au fil de l'épée et de détrôner le roi régnant si on leur voulait prêter main-forte.

Toutes ces nouvelles firent prendre le parti au chevalier de Forbin de s'en retourner à bord de l'Oiseau, pour en informer M. l'ambassadeur avant que de passe outre. Il prit dans son canot le sieur du Tertre, lieutenant de la frégate, qui raconta lui-même toutes ces choses à M. l'ambassadeur en notre présence. Il ajouta qu'on l'avait assuré que la mousson n'était pas encore fort avancée et qu'on pouvait ne partir pour Siam que dans trois semaines ou un mois.

M. l'ambassadeur s'étonna fort de cette conduite, il ne laissa pas d'envoyer à Banten demander la permission de faire de l'eau et du bois dans la pensée que le gouverneur du fort aurait d'autres égards pour son caractère et qu'il lui accorderait un prau (c'est une espèce de bateau fort léger, dont on se sert communément dans ces îles-là) pour porter la lettre de M. de Van Reede à M. le général de Batavia. M. l'ambassadeur ne voulût pas qu'on parlât des malades, parce qu'il avait déjà ordonné qu'on les mît pour quelques jours dans une petite île assez proche où on leur devait dresser des tentes et les traiter jusqu'à ce qu'ils fussent bien remis.

SUITE DU LIVRE III

NOTES

1 - Pulau Panaitan, à l'entrée du détroit de la Sonde.

2 - Le Soleil-d'Orient, vaisseau de 1 000 tonneaux, le plus beau de la Compagnie, était décidément né sous une mauvaise étoile. Dans son Histoire de la Compagnie royale des Indes orientales, Jules Sottas nous apprend que ce navire était en construction au chantier du lieu d'Orient (qui deviendra la ville de Lorient) en 1667. On le retrouve partant de Port-Louis pour Surate le 7 mars 1671. Il est alors chargé d'une cargaison de 468 979 livres. Il n'ira pas loin, car démâté à la suite d'une intempérie, il doit se réfugier au port de la Rochelle. Réparé, il repart le 12 mars 1672. En détresse sur le chemin du retour, il est secouru en 1674 par le navire le Blampignon. Il rentre à la Rochelle à la fin de 1674. En 1677 et 1678, armé deux fois au Port-Louis, le Soleil d'Orient doit désarmer sur place en raison du blocus ennemi. Ces préparatifs inutiles coûtent 200 000 livres à la Compagnie, en pure perte. La Paix de Nimègue signée, il peut enfin quitter Port Louis le 1er février 1679, chargé de 300 000 livres d'or et de 100 000 livres de marchandises : dentelles d'or et d'argent, mercerie, armes à feu, armes blanches, chapeaux, canons de six, boulets, fer, plomb, cuivre, etc.

Ce voyage de France à Surate fut une fois encore émaillé d'incidents et d'avaries. On trouve dans les Mémoires de François Martin (1932, II, p. 179) la relation de ces mésaventures : Nous reçûmes des lettres de Surate dans le commencement de janvier 1680, où l'on donnait avis que le navire le Soleil d'Orient devait y être arrivé le 15 octobre. Ce vaisseau faisant beaucoup d'eau, le capitaine fut forcé de relâcher au cap de Bonne-Espérance où l'on y fit les réparations que l'on crut nécessaires, mais soit que l'on n'eût pas bien reconnu les voies d'eau ou qu'on ne les eût pas bien bouchées, ce vaisseau, quelques jours après avoir mis à la voile de la rade de la baie de la Table, en faisait encore plus que devant. Le capitaine nommé le sieur Husson crut néanmoins qu'il pourrait gagner Surate ; il voulut continuer le voyage. Il y eut des officiers qui connaissaient peut-être mieux l'état du bâtiment que lui qui n'avait jamais été en mer, qui lui représentèrent que c'était s'exposer à se perdre de se risquer de même. Le capitaine tint bon, néanmoins ces officiers attirèrent à leur parti la meilleur partie de l'équipage. On se souleva hautement dans le navire, on refusa de passer outre en enfin il fallut retourner sur ses pas et relâcher une seconde fois au Cap où, ayant mieux pris ses mesures que la première fois, on assura par là le voyage. Cependant le capitaine avait verbalisé contre les personnes qui s'étaient opposées à ses volontés ; il en demanda justice après son arrivée à Surate ; on fit les informations ; le procès mis en état, le Conseil s'assembla. Il y eut quelques-uns des principaux de ces officiers cassés, leurs gages confisqués et qui devaient être remerciés en France. Il est certain que ces gens-là firent très mal de se soulever contre leur capitaine, mais il est sûr aussi que, si l'on n'avait point relâché une seconde fois au Cap, le navire n'aurait jamais fait le voyage. Il y eut des personnes qui par politique portèrent l'intérêt du capitaine, peut-être parce qu'ils crurent que l'affaire n'irait pas si loin, mais qui en ont eu du chagrin depuis.

C'est encore à Julien Sottas que nous empruntons la conclusion de la courte vie du malheureux vaisseau : À surate, le directeur Baron l'employa pour des voyages d'Inde en Inde. En 1681 il se trouvait à Banten, ayant chargé une riche cargaison de poivre, lorsqu'on décida d'y installer les membres d'une ambassade que le roi de Siam adressait à Louis XIV et que le Vautour avait amenés de Siam à Banten. Le Soleil d'Orient partit de Banten le 6 septembre 1681, mais il se perdit corps et biens aux environs du cap de Bonne-Espérance, ce qui fut une perte de 600 000 livres pour la Compagnie, sans compter le prix du bâtiments.

Et sans compter, c'est nous qui le rajoutons, le prix des vies humaines.

Dans son ouvrage Les origines de l'île Bourbon et de la colonisation française à Madagascar..., 1888, pp. 138-139), Isidore Guët donne une autre version de la fin du vaisseau : On a cru généralement que le Soleil-d'Orient, parti de Bourbon le 1er novembre 1681, périt dans un ouragan survenu le jour même à l'est de Madagascar. Le père Bernardin, que la nouvelle de ce naufrage avait frappé, déclare que le navire avait quitté l'île par un temps superbe non suivi d'une tourmente dans ces parages, et considère comme improbable la cause attribuée à sa perte. Il laisse entendre que le Soleil-d'Orient, dévalisé par des forbans, aurait été ensuite incendié en mer. Le P.&nbps;Bernardin aurait surpris une indiscrétion à cet égard parmi des marins qui, se reprochant d'en parler, faisaient allusion à cette affaire lorsqu'il passa au cap de Bonne-Espérance en 1687. Il est d'ailleurs certain qu'à partir du 1er novembre 1681 on ne revit plus le Soleil-d'Orient, ni aucune des personnes embarquées sur ce navire, ni même aucune épave qui en provînt de nature à renseigner sur la manière dont il avait péri. Malgré toutes les recherches opérées à la côte orientale de Madagascar par les ordres de M. le Directeur de Pondichéry, François Martin, les circonstances de ce drame maritime ne furent pas autrement connues.

3 - La géographie de ces parages s'est considérablement modifiée suite à la catastrophique éruption du volcan Krakatau en août 1883, et du tsunami qui détruisit plus de 160 villages, la quasi totalité de la faune, et noya plus de 36 000 personnes. L'île évoquée par le père Tachard se trouvait à la place des trois îles qui forment aujourd'hui l'archipel Krakatau, pulau Sertung, pulau Lang, pulau Rakata.

4 - On trouve de nombreuses variantes de ce mot (paráo, prauwe, paro, etc.) qui, selon Sir Henry Yule dans Hobson-Jobson, The Anglo-indian dictionnary, aurait pour double origine le malais puru (bateau) et le mot prau ou prahu usité dans beaucoup de langues de l'archipel indonésien. Ce terme désigne une sorte de petite galère, embarcation qui sera également appelée balon notamment dans les relations française.

5 - Nous insérons ici cette planche de la relation du père Tachard :

XIV - La rade de Banten. Illustration du Voyage de Siam. 
Prao javanais. Détail de l'illustration de la relation du père Tachard. 

6 - Nous reproduisons ici un extrait du Traité du scorbut de François Martin de Vitré, publié à Paris en 1603 : Cette maladie, donc, se laisse assez à connaître par les accidents qui l'accompagnent d'ordinaire, qui sont une dureté de la rate, pesanteur et tension aux deux hyponcondres, difficulté grande de respirer, tumeur œdémateuse aux jambes et pieds, douleur des reins, lassitude de toute l'épine et principalement des lombes, dureté aux parties nerveuses, douleur aux muscles des bras et des jambes ; la couleur du visage le plus souvent paraît blême et parfois jaunâtre, l'haleine devient puante. Les gencives sont pleines de petits ulcères, avec surcroît d'une chair baveuse et livide qui leur couvre parfois toutes les dents et leur empêche l'usage des viandes solides. Les veines paraissent fort grosses et noirâtres, le ventre est quasi toujours constipé, et néanmoins ils font de grands efforts, comme si leur ventre devait s'entrouvrir. C'est pourquoi quelques Flamands ont appelé cette maladie scorbut, qui signifie ventre ouvert. À plusieurs paraissent sur toute la peau des pustules livides, qui ressemblent au commencement à des morsures de puces, mais enfin se rendent malignes et dégénèrent en ulcères noirâtres et très douloureux.

La plupart de ceux qui sont attaqués de cette maladie, s'ils ne sont diligemment secourus, meurent en peu de jours ; les autres deviennent tout bouffis, ayant cette espèce d'hydrophilie que les auteurs nomment leucophlegmatia. Nous avons fait ouvrir plusieurs des nôtres qui étaient morts de cette maladie, et nous avons trouvé aux uns des abcès dans la rate, aux autres les poumons aussi secs et arides que du parchemin rôti, aux autres plusieurs aposthèmes au foie et aux poumons, qui jetaient une boue puante et noirâtre. (Voyage de Pirard de Laval aux Indes orientales (1601-1611) - II, Goa, l'empire maritime portugais et le séjour au Brésil suivi de la Relation du voyage des Français à Sumatra de François Martin de Vitré 1601-1603, Texte établi et annoté par Xavier de Castro, Chandeigne, 1998 pp. 929-930).

En 1753, le médecin écossais James Lind (1716-1794) publia A treatise of the Scurvy (Un traité du scorbut) dans lequel il préconisait l'utilisation d'oranges et de citrons pour prévenir et guérir la maladie.

James Lind, conqueror of scurvy, planche publicitaire pour la firme phamaceutique Parke Davis, 1961. 

7 - Dans ses mémoires (1729, I, pp. 86-87), le chevalier de Forbin relate le détail de cette entrevue : Le lieutenant du fort, chez qui je fus introduit me refusa tout ce que je lui demandais. Quelque instance que je pus faire, il n’y eut jamais moyen d’avoir audience du roi : je représentai que j’avais à parler au gouverneur hollandais ; on me répondit qu’il était malade et qu’il ne voyait personne depuis longtemps ; enfin, après avoir éludé par de mauvaises défaites toutes mes demandes, on me dit clairement, et sans détour que je ne devais pas m’attendre à faire aucune sorte de rafraîchissements, le roi ne voulant pas absolument que des étrangers missent le pied dans le pays.

Comme j’insistais sur la dureté de ce refus et que j’en chargeais ouvertement les Hollandais, l’officier me fit entendre que la situation de l’État ne permettait nullement au roi d’y laisser entrer des étrangers ; que ses peuples, à demi révoltés, n’attendaient, pour se déclarer ouvertement que le secours qu’on leur faisait espérer de la France et de l’Angleterre, et que, malgré tout ce que je pourrais dire de l’ambassade de Siam, j’aurais peine à persuader que notre vaisseau, qui avait mouillé si près de Bantan, ne fût pas venu dans le dessein de rassurer les Javans et de leur faire comprendre que le reste de l’escadre ne tarderait pas longtemps d’arriver ; que pour ce qui regardait les Hollandais, j’avais tort de leur imputer le refus qu’on nous faisait ; que ne servant le roi qu’en qualité de troupes auxiliaires, ils ne pouvaient faire moins que de lui obéir ; que du reste si nous allions à Siam, comme je l’en assurais, nous n’avions qu’à continuer notre route jusqu’à Batavie éloignée seulement de douze lieues, et que les honnêtetés que nous y recevrions de la part du général de la Compagnie des Indes nous donneraient lieu de connaître que ce n’était que par nécessité qu’on usait de tant de rigueur à notre égard. 

8 - Ce mot, issu du malais pangeran, désignait les chefs de Java. les Portugais utilisaient le mot pangueiroes

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