Livre VI - Début.
Les mœurs et la religion des Siamois.

Page de la relation du père Tachard

Je ne dirai rien que je n'aie vu moi-même ou que je n'aie appris du seigneur Constance et de quelque autre personne fort intelligente, pour ne point donner au public des connaissances fausses ou incertaines. C'est le sage avis que me donna ce ministre durant tout le temps que j'eus l'honneur d'être auprès de lui, me faisant entendre que certaines gens avaient fourni des mémoires peu sûrs de bien des choses. Ainsi je ne parlerai pas de tout ce qui s'est passé au Tonkin et à la Cochinchine, parce que de trois personnes qui y ont vécu plusieurs années et que je croirais chacun en particulier partout ailleurs, à peine deux se sont accordées sur une infinité de points dont on leur a demandé compte. Car pour ce qui est des Orientaux, tout le monde sait qu'ils disent les choses non pas comme elles sont en effet, mais comme ils soupçonnent qu'on souhaiterait qu'elles fussent. C'est pourquoi ils se soucient peu de se contredire sur les faits qu'ils ont avancés, pourvu qu'ils s'accommodent aux inclinations de celui qui les interroge, de sorte que si on les surprend dans quelque contradiction, ils ne s'embarrassent pas qu'on la leur fasse remarquer. Ce qui vous plaisait hier, disent-ils froidement, vous déplaît aujourd'hui, c'est ce qui nous fait parler aujourd'hui autrement que nous ne parlions hier. Je ne m'étendrai pas tant sur ce qui regarde les coutumes et le gouvernement des Siamois que sur ce qui regarde leur religion, dont j'ai pris grand soin de m'informer et dont j'ai appris bien des particularités qui seront, comme je crois, fort au goût des curieux. Je les dois presque toutes à un ecclésiastique siamois qui est venu en France avec les ambassadeurs du roi de Siam.

Situation du royaume de Siam.

Le royaume de Siam s'étend depuis la pointe de Malacca jusqu'aux royaumes de Pégou et de Laos, qui le bornent du côté du Septentrion. Il a la mer des Indes à l'Occident et celle de la Chine à l'Orient, en sorte qu'il semble ne faire qu'une grande péninsule. Les provinces avancées dans les terres vers le nord sont assez inconnues, et nos cartes géographiques n'en marquent pas bien la situation et les limites. Nous avons déjà vu par deux observations d'éclipse de lune que la longitude est fort mal marquée. Le roi de Siam a témoigné à nos pères qu'il souhaitait une carte exacte de ses États et des royaumes d'alentour, nous ayant fait dire par le seigneur Constance qu'il nous donnerait des lettres de recommandation pour les princes ses voisins, afin que nous eussions la liberté de parcourir leurs terres et que nous en fissions une exacte description. Je ne crois pas qu'après mon départ nos père aient eu le temps d'exécuter les ordres du roi de Siam, parce qu'ils étaient pressés de partir pour la Chine, n'attendant que l'occasion de s'embarquer. Ce sera le premier ouvrage que nous entreprendrons, dès que nous saurons suffisamment la langue.

Description du royaume de Siam.

Ce royaume est entrecoupé de plusieurs rivières et arrosé de pluies si fréquentes que durant plus de six mois de l'année elles inondent tout le pays, qui est abondant en riz, en fruits et en bestiaux. Les maisons sont communément de bois et élevées sur des piliers à cause des inondations, sans avoir rien de la grandeur ni de la régularité qu'on voit dans celles d'Europe. Les Chinois et les Maures en ont fait bâtir à Siam plusieurs de pierre, qui sont assez belles. Les richesses du pays paraissent dans les temples, par la quantité d'ouvrages d'or et de très belles dorures qui en sont les ornements, ces pagodes étant d'ailleurs d'une structure particulière et en très grand nombre. J'ajoute ici la figure d'une colonne qui est à l'entrée d'un des plus fameux temple de la ville capitale (1) ; c'est le plus beau morceau de l'architecture des Siamois, au moins ils le regardent comme tel. Ils ne manquent pas de bois, et on en trouve de très bons pour construire des vaisseaux.

La ville capitale s'appelle Siam. C'est le nom que lui ont donné les Portugais. Les Siamois la nomment Crung si ayu tha ya, et non pas Juthia ou Odia. Crung si signifie ville excellente. Leurs histoires la nomment encore Crung theppa ppra ma hà nà kon (2). Cela veut dire Ville angélique, admirable et extraordinaire. Ils l'appellent angélique parce qu'ils la croient imprenable aux hommes. Comme toutes les nations sont bien reçues à Siam, et qu'on y laisse vivre chacun dans le libre exercice de sa religion, il n'y a presque pas une seule nation qui ne s'y trouve. Les Chinois sont ceux qui font le plus gros négoce ; outre celui de la Chine, ils font encore celui du Japon. Le roi de Siam envoie des vaisseaux à Surate, à Bengale, à Moka, et en d'autres endroits pour le commerce, mais les Siamois n'étant pas plus habiles dans la navigation que les autres peuples d'Orient, ce sont les Européens qui en ont la conduite (3). Il a aussi plusieurs jonkos (4) qui sont des bâtiments de la Chine, et ce sont les Chinois qui les montent. Mais quoique cette nation se vante d'avoir, depuis plus de deux mille ans, l'usage de la boussole, il s'en faut bien que l'art de naviguer y soit aussi parfait qu'en Europe. Il n'ont point d'autres instruments pour la navigation que le plomb ou la sonde. Il font leur estime comme nous, et courent tant de temps sur une telle aire de vent. Les courants, les montagnes qu'ils découvrent dans les terres, la couleur du sable, sa finesse, son mélange, et les autres expériences sont les seules règles dont ils se servent.

Les habits des Siamois.

Les Siamois ne sont pas magnifiques dans leurs habits. Les hommes et les femmes du menu peuple sont presque habillés de la même manière. Ils ont un longuis, qui est un morceau d'une étoffe fort simple (5), long d'environ deux aunes et demie et large de trois quarts d'aune (6). Ils se mettent ce longuis autour du corps, en sorte qu'il fait comme une espèce de jupon qui leur prend depuis la ceinture jusqu'au-dessous du genou, celui des femmes descend jusqu'à la cheville du pied. Bonnet siamois (lomphok) avec sa boîte de rangement.Les femmes ont outre cela un morceau de bétille blanche (7), long de près de trois aunes qu'elles se mettent en manière d'écharpe pour se couvrir le reste du corps. Les hommes ont pour cela un autre longuis, qu'ils ne prennent que lorsqu'il fait froid, qu'il pleut, ou qu'il fait beaucoup de soleil. Les habits des mandarins, lorsqu'ils sont dans leur domestique, ne sont différents de ceux du peuple que par la finesse de l'étoffe. Mais lorsqu'ils sortent ils ont un longuis de soie ou de toile peinte de six à sept aunes, qu'ils savent si bien ajuster autour du corps qu'il ne leur descend qu'au-dessous du genou. Les mandarins considérables ont sous ce longuis un caleçon étroit, dont les extrémités sont bordées d'or ou d'argent. Ils ont même des vestes dont le corps et les manches sont assez larges. Ils ont des souliers faits comme ceux des Indiens. Les jours de cérémonie qu'ils doivent paraître devant le roi, ils ont un bonnet de bétille empesée qui s'élève en pointe comme le haut d'une pyramide, et qu'ils attachent par-dessous le menton avec un cordon. Le roi donne à quelques mandarins selon leur qualité des couronnes d'or ou d'argent, faites à peu près comme celles de nos ducs et de nos marquis, pour mettre autour de leur bonnet, ce qui est un marque de grande distinction (8).

Caractère des Siamois et leurs mœurs.

Les Siamois ont beaucoup de douceur et d'honnêteté, ils vivent en bonne intelligence les uns avec les autres et ils ne manquent pas de complaisance pour les étrangers. La bonne conduite des Français (9), et surtout la sagesse et les grands exemples de vertu de M. le chevalier de Chaumont leur ont donné une si haute idée de la France que les mandarins les plus qualifiés recherchaient avec empressement l'honneur d'y venir en qualité d'ambassadeur du roi leur maître, ou à la suite de ceux qu'il envoyait. À parler en général, il y a une grande union dans les familles, et c'est par un principe de tendresse pour leurs parents qu'ils nous accusent un peu de dureté, parce que nous quittons les nôtres pour aller vivre bien loin d'eux dans des terres éloignées, nous disant qu'ils pourraient avoir besoin de nous. La justice ne règne pas moins entre eux que l'amitié et la paix. Quand quelque vaisseau fait naufrage sur leurs côtes, il y a une loi qui les oblige de rapporter à la ville capitale tout ce qu'on peut ramasser du débris, pour être ensuite remis entre les mains de ceux à qui ces effets appartiennent, ce qui s'observe aussi à l'égard des étrangers (10).

La persuasion où ils sont qu'il est méséant à un homme d'avoir les dents blanches comme les bêtes, leur fait prendre un grand soin de les noircir. Ils se servent pour cela d'un vernis fait exprès qu'ils renouvellent de temps en temps quand il commence à se passer. Pour donner le temps à la couleur de s'attacher ils ne mangent point pendant quelques jours, et ils se passent même de bétel et d'arec (11).

Propriété du bétel et de l'arèque.

Le bétel dont nous avons souvent parlé est la feuille d'un arbre de même nom, et l'arec est un fruit à peu près de la grosseur et de la figure de nos glands. Ils coupent ce fruit en quatre parties, et l'ayant mêlé avec de la chaux de coquillage, ils l'enveloppent de la feuille de bétel. Ce mélange leur paraît d'un si bon goût, soit à cause qu'ils y sont accoutumés ou à cause des grands effets qu'ils en ressentent, qu'on leur en voit tous mâcher, de quelque condition qu'ils soient et en quelque lieu qu'ils se trouvent. C'est à ce qu'il prétendent, un remède spécifique pour fortifier les gencives, pour aider à la digestion, et surtout pour empêcher l'haleine de sentir mauvais.

Propriétés du thé.

Il est de l'honnêteté parmi eux de présenter le bétel et le thé à tous ceux qui leur rendent visite. Leur pays leur fournit le bétel et l'arec, mais ils font venir le thé de la Chine et du Japon. Tous les orientaux en font une estime particulière, à cause des grandes vertus qu'ils y trouvent. Leurs médecins disent qu'il est souverain contre la pierre et contre les maux de tête, qu'il apaise les vapeurs, qu'il égaye l'esprit et qu'il fortifie l'estomac. Dans toutes sortes de fièvres, ils le prennent plus fort qu'à l'ordinaire quand ils commencent à sentir la chaleur de l'accès, et le malade ensuite se fait couvrir pour suer, et on a très souvent éprouvé que cette sueur dissipe entièrement la fièvre.

Manière de préparer le thé.

On prépare le thé dans l'Orient en cette manière : quand on a fait bien bouillir l'eau, on la verse sur le thé qu'on a mis dans un pot de terre, à proportion de ce qu'on en veut prendre (l'ordinaire est une bonne pincée sur une chopine d'eau) on couvre ensuite le pot jusqu'à ce que les feuilles soient précipitées au fond du vase, alors on le distribue dans des tasses de porcelaine et on le boit le plus chaud que l'on peut, sans sucre, ou bien avec un peu de sucre candi dans la bouche, et sur ce thé on peut verser de l'eau bouillante pour le faire servir deux fois. Ces peuples en boivent plusieurs fois le jour, mais ils croient qu'il n'est pas sain de le prendre à jeun.

Ce que c'est que le ginseng, et quelles sont ses vertus.

Parmi toutes les plantes de l'Orient, le ginseng est celle dont on fait le plus de cas. Il y en a de plusieurs espèces, mais la meilleure est celle qui croît à la Chine dans la province de Laotung. Sa couleur est jaune, sa chair ou sa poulpe est lisse, ayant des filets semblables à des cheveux. Il se rencontre quelquefois de ces racines qui ont la figure d'un homme, et c'est de là qu'elle tirent leur nom. Car Gin en chinois veut dire un homme, et seng signifie tantôt tuer et tantôt guérir, selon qu'on le prononce différemment, parce que cette racine prise bien ou mal à propos cause des effets tout à fait contraires. Le ginseng se trouve encore dans le royaume de Corée, et même à Siam, comme le disent quelques-uns, mais il ne vaut pas celui qu'on cueille à Laotung. L'herbier chinois dit que cette racine croît à l'ombre dans de profondes vallées, et il ajoute qu'il faut la cueillir à la fin de l'automne, parce que celle qu'on cueille au printemps a dix fois moins de vertus.

Les médecins chinois qui s'en servent le plus assurent que c'est un remède souverain pour purifier le sang et réparer les forces affaiblies par de longues maladies ; que celui qui tient dans sa bouche de cette racine, résiste une fois plus au travail qu'un autre qui n'en a point ; que les personnes replètes et qui ont le teint blanc en peuvent prendre davantage que les personnes sèches qui ont le teint brun, et dont la physionomie marque de la chaleur ; qu'il n'en faut jamais prendre dans les maladies causées par une chaleur interne, ni quand on a la toux ou que l'on crache du sang.

Manière de préparer le ginseng.

Pour le préparer on met de l'eau dans une tasse, et l'ayant bien fait bouillir, on jette dedans du ginseng coupé par petits morceaux, on couvre bien la tasse afin de faire infuser le ginseng, et quand l'eau est devenue tiède, on la boit seule dès le matin à jeun. On garde ce ginseng et le soir on le prépare de la même manière que le matin, excepté qu'on y met la moitié moins d'eau et qu'on la boit lorsqu'elle est déjà un peu froide. On fait ensuite sécher au soleil le ginseng qui a déjà servi, et si l'on veut, on peut encore le faire infuser dans du vin et en user. On mesure la quantité du ginseng à l'âge de la personne qui s'en doit servir. Depuis dix ans jusqu'à vingt on en prend un peu plus de la moitié du poids d'une pièce de trois sols et demi ; depuis vingt jusqu'à trente, un peu plus que le poids d'une pièce de cinq sols ; depuis trente jusqu'à soixante-dix et au-delà, on en prend environ le poids de deux pièces de cinq sols, et jamais davantage (12). On peut voir dans la grande carte du voyage les figures de toutes ces plantes. (13).

Particularités de certains nids d'oiseaux.

Nous avons vu à Siam certains nids d'oiseaux que ces peuples trouvent admirables pour les ragoûts, et excellents pour la santé quand on y mêle du ginseng. On ne trouve de ces nids qu'à la Cochinchine sur de grands rochers escarpés. Voici comme on s'en sert : on prend une poule (celles qui ont la chair et les os noirs sont les meilleures.) On la vide bien, et prenant ensuite les nids d'oiseaux qu'on a laissé amollir dans de l'eau, on les déchire par petits filets, et les ayant mêlés dans du ginseng coupé par morceaux, on met le tout dans le corps de la poule qu'on fait bouillir dans un pot bien fermé jusqu'à ce qu'elle soit cuite. On laisse ce pot sur la braise toute la nuit, et le matin on mange la poule, les nids d'oiseaux et le ginseng sans autre assaisonnement. Après avoir pris ce remède on sue quelquefois, et si on peut on s'endort là-dessus (14).

Différentes coutumes des Siamois.

La noblesse parmi les Siamois n'est point héréditaire. Les charges, dont le prince dispose, font les nobles et la distinction qui se trouve parmi ces peuples. Quoique leur religion leur permette la polygamie, on en voit peu qui aient plus d'une ou de deux femmes. À l'égard des dames, ils ne croient pas qu'on puisse leur témoigner plus de respect qu'en leur tournant le dos quand elles passent pour ne point jeter la vue sur elles.

La multitude et la magnificence des pagodes, les largesses qu'il font aux talapoins, sont des preuves de leur piété. On dit qu'il y a dans le royaume plus de 14 000 pagodes et 50 000 talapoins (15). Tout ce qui est dans ces temples est regardé comme une chose sacrée, et ceux qui y volent sont punis du dernier supplice. Il y a quelques années qu'on surprit cinq voleurs dans une pagode, qui furent rôtis tout vifs et à petit feu. On les attacha chacun à une grosse perche, ensuite ayant allumé du feu tout autour, on les fit tourner jusqu'à ce qu'il expirèrent. Dans les prières qu'ils font tous les matins, ils se souviennent de trois choses, de dieu et de la loi qu'il leur a laissée pour l'observer, de leurs parents et des bienfaits qu'ils en ont reçus, de leurs prêtres et du respect qu'ils leur doivent. Quand un missionnaire veut leur parler de notre religion, un présent lui donne libre accès chez eux, et les dispose à écouter (16).

Curiosité des Siamois pour savoir l'avenir.

Comme ils vivent de peu et que leur pays leur fournit tout ce qui est nécessaire à la vie sans beaucoup de culture, ils passent leur temps dans l'oisiveté. Ils ne cultivent leur esprit par aucune science et ne sont curieux que de l'avenir. Pour le connaître, non seulement ils consultent les astrologues, mais ils se servent encore de plusieurs autres moyens pleins de superstitions. Le seigneur Constance m'a dit qu'il y avait un antre où les Siamois vont faire des sacrifices au génie qui y préside quand ils ont envie de savoir quelque chose dont ils sont en peine. Après y avoir fait leurs prières, ils en sortent et prennent la première parole qu'ils entendent pour la réponse de l'oracle qu'ils ont consulté. Il est arrivé quelquefois que Dieu, voulant punir leur curiosité criminelle, ait permis que l'événement confirmât ce qu'ils avaient appris par cette voie. Ainsi quelques femmes des premiers ambassadeurs qu'on avait envoyés en France sur le Soleil d'Orient, étant inquiète du sort de leurs maris qu'elles craignaient de ne revoir jamais, firent leurs sacrifices dans la caverne dont nous avons parlé, puis s'en étant retournées à la ville, sur le soir elles entendirent une femme qui disait à son esclave : Ferme la porte, ils ne reviendront plus. Elles prirent ces paroles comme un présage du malheur qui arriva dans la suite, et elles pleurèrent dès lors la perte de leurs maris.

Le respect des Siamois pour leur roi.

Le respect qu'ils ont pour le roi va jusqu'à l'adoration. La posture où il faut être en sa présence en est une marque. Dans le Conseil même, qui dure quelquefois plus de quatre heures, les ministres se tiennent toujours prosternés devant le roi, et s'il arrive que quelqu'un d'eux tombe en faiblesse, il n'ose se lever sur les genoux ni s'asseoir à terre, quoique ce prince l'ordonne, qu'on n'ait tiré un rideau devant son trône. Quand le roi sort, tout le monde doit se retirer et personne n'ose se trouver dans son chemin que ceux qui en ont un ordre exprès, à moins qu'il ne veuille se faire voir à son peuple dans de certains jours de cérémonie. On ne manquait pas même d'avertir les Français de se tenir dans leurs quartiers lorsque le roi devait sortir. On ne permet à personne d'approcher du palais lorsqu'il y est. Un jour que je revenais d'une pagode avec un mandarin qui m'y avait mené dans un balon, nos rameurs se laissant aller au courant de la rivière s'approchèrent un peu trop des murailles du palais. Mais ils prirent bientôt le large, sentant un grêle de pois que les soldats de la garde leur lançaient avec des sarbacanes, pour les faire retirer.

On tient conseil chez le roi plusieurs fois le jour.

Le roi tient tous les jours divers Conseils, et c'est sa plus grande occupation. Nul des conseillers n'ose y manquer, et s'il survenait à quelqu'un d'eux une affaire ou une maladie considérable, il doit avant l'heure du Conseil demander au roi permission de s'en absenter. Sans cette permission, quelque embarras et quelque maladie qu'il ait, il est obligé sous de grièves peines de s'y trouver, s'il peut marcher ; car le roi ne manque jamais d'envoyer savoir les raisons de son absence et l'officier que le roi envoie a ordre de parler à la personne même.

La princesse reine a sa Cour et son Conseil.

La princesse, fille unique du roi, a pareillement sa Cour et son Conseil composés des femmes des principaux mandarins. Elle a de l'esprit et de la vivacité, et elle fait paraître dans le gouvernement des provinces que le roi lui a données, beaucoup de sagesse et de modération. Elle n'est servie que par des femmes et nul homme ne l'a jamais vue, ni en public ni en particulier. Quand elle sort sur un éléphant, elle est enfermée dans une espèce de chaise qui l'empêche d'être vue comme vous le pouvez voir dans cette figure (17).

Le royaume de Siam ne passe point du père au fils.

Dans le royaume de Siam, les frères du roi succèdent à la couronne préférablement à ses enfants, mais elle revient à ceux-ci après la mort de leurs oncles. Le roi qui règne à présent a deux frères qui vivent avec lui dans le palais (18), il a aussi, selon la coutume des Orientaux, un fils adoptif qui l'accompagne partout, et auquel il fait rendre des honneurs particuliers (19).

Écriture pali

La religion des Siamois est fort bizarre, on ne la peut parfaitement connaître que par les livres écrits en langue pali, qui est la langue savante et que presque personne n'entend, hors quelques-uns de leurs docteurs (20). Encore ces livres ne s'accordent-ils pas toujours entre eux. Voici ce qu'on en a pu démêler avec toute l'exactitude possible (21).

Ce que les Siamois croient de leur dieu.

Les Siamois croient un dieu, mais ils n'en ont pas la même idée que nous. Par ce mot ils entendent un être parfait à leur manière, composé d'esprit et de corps, dont le propre est de secourir les hommes. Ce secours consiste à leur donner une loi, à leur prescrire les moyens de bien vivre, à leur enseigner la véritable religion et les sciences qui leur sont nécessaires. Les perfections qu'ils lui attribuent sont l'assemblage de toutes les vertus morales, possédées dans un degré éminent, acquises par plusieurs actes et confirmées par un exercice continuel dans tous les corps par où il a passé.

Il est exempt de passions et ils ne ressent aucun mouvement qui puisse altérer sa tranquillité, mais ils assurent qu'avant que d'arriver à cet état, il s'est fait par l'extrême application à vaincre ses passions un changement si prodigieux dans son corps que son sang en est devenu blanc. Il a le pouvoir de paraître quand il veut et de se rendre invisible aux yeux des hommes, et il a une agilité si surprenante qu'en un moment il peut se trouver en quelque lieu du monde qu'il lui plaira.

La science du dieu des Siamois.

Il sait tout sans avoir jamais rien appris des hommes, dont il est lui-même le docteur et le maître, et cette connaissance si universelle est attachée à son état, il la possède depuis l'instant qu'il est né dieu. Elle ne consiste pas, comme les nôtres, dans une suite de raisonnements, mais dans une vue claire, simple et intuitive qui lui représente tout d'un coup les préceptes de la loi, les vices, les vertus et les secrets les plus cachés de la nature, les choses passées, présentes et à venir, le ciel, la terre, le paradis, l'enfer, cet univers que nous voyons et ce qui se passe même dans les autres mondes que nous ne connaissons pas. Il se souvient distinctement de ce qui lui est jamais arrivé depuis la première transmigration de son âme jusqu'à la dernière.

Son corps est infiniment plus brillant que le soleil, il éclaire ce qu'il y a de plus caché, et à la faveur de la lumière qu'il répand, un homme ici-bas sur la terre pourrait, pour me servir de leur expression, voir un grain de sénevé qu'on aurait placé au plus haut des cieux.

En quoi consiste son bonheur.

Le bonheur de ce dieu n'est accompli que lorsqu'il meurt pour ne plus renaître, car alors il ne paraît plus sur la terre et ainsi il n'est plus sujet à aucune misère. Ils comparent cette mort à un flambeau éteint ou au sommeil qui nous rend insensibles aux maux de la vie, avec cette différence que Dieu en mourant en est exempt pour toujours, au lieu qu'un homme endormi n'en est exempt que pour un temps.

Ce règne de chaque divinité ne dure pas éternellement, il est fixé à un certain nombre d'années, c'est-à-dire jusqu'à ce que le nombre des élus qui doivent se sanctifier par ses mérites soit rempli ; après quoi il ne paraît plus au monde et tombe dans un repos éternel qu'on avait cru un véritable anéantissement, faute de les bien entendre. Alors un autre dieu lui succède et gouverne l'univers en sa place, ce qui n'est autre chose que d'apprendre aux hommes la vraie religion (22).

SUITE DU LIVRE VI

NOTES

1 - L'édition Seneuve et Horthemel de 1686, ainsi que l'édition d'Amsterdam 1687, ne comportent qu'une gravure intitulée Pagode de Siam et portant le numéro 27. Cela ne correspond pas vraiment au sujet de l'illustration annoncée par Tachard.

ImageXXVII - Pagode de Siam. Illustration du Voyage de Siam. 

2 - Les Siamois affectaient les noms de ville à rallonge et ne reculaient pas devant l'inflation des titres et des dignités, ainsi le célèbre exemple de Bangkok, le nom de ville le plus long du monde, paraît-il, Krung Thep Mahanakhon Amon Rattanakosin Mahinthara Ayuthaya Mahadilok Phop Noppharat Ratchathani Burirom Udomratchaniwet Mahasathan Amon Piman Awatan Sathit Sakkathattiya Witsanukam Prasit, qui signifie à peu près Cité des créatures célestes, la grande ville, la résidence du Bouddha d'émeraude, l'imprenable Ayutthaya, cité du roi Indra, grande capitale du monde dotée de neuf joyaux précieux, la cité de la joie, abondant dans un immense palais royal qui ressemble à la résidence céleste où règne le dieu réincarné, cité donnée par Indra et offerte par Vishnukarn…

Ayodhya était la cité de Rama dans le Ramayana, il s'agissait de l'ancienne province de l'Inde appelée Aoudh, aujourd'hui incorporée à l'Uttar Pradesh. Son nom complet en Thaïlande est très proche de celui de Bangkok : Krungthep Mahanakhon Bovorn Thavaravadee Sri Ayutthaya Mahadilok Phop Noppharat Ratchathani Burirom Udom Mahasathan. Les relations occidentales donnent de multiples orthographes plus ou moins fantaisistes : Iudia (Pigafetia) Odiaa (Vincent le Blanc) India (Joost Schuten) Juthia (Alexandre de Chaumont) Odia, Joudia (Forbin), Si-yo-thi-ya (La Loubère), etc. 

3 - Ceci sera confirmé par La Loubère : À peine le roi de Siam a-t-il cinq ou six vaisseaux fort petits dont il se sert principalement pour la marchandise ; et, quelquefois, il les arme en course contre ceux de ses voisins avec qui il est en guerre. Mais les officiers et les matelots à qui il les confie sont étrangers ; et jusqu'à ces derniers temps, il les avait choisis Anglais ou Portugais : depuis peu d'années il y avait aussi employé des Français. (Du royaume de Siam, 1691, I, p. 355). 

4 - Une des formes du mot jonque, qui désigne une embarcation chinoise. 

5 - Ce mot viendrait de l'hindi langoti, et désigne une sorte de pagne que Nicolas Gervaise évoquait ainsi : Il n'y a point de métier dans le royaume de Siam qui soit plus ingrat que celui de tailleur, car le commun du peuple n'en a pas besoin ; tout l'habillement des hommes consiste en deux pièces d'étoffe de soie ou de coton ; de l'une, qui est longue de deux aunes ou environ et large de trois quarts, ils se couvrent les épaules en forme d'écharpe : et de l'autre qui est de même longueur et de même largeur, ils se ceignent les reins, et la retroussant par les deux bouts fort proprement par derrière, ils s'en font une espèce de culotte qui leur pend jusqu'au dessous du genou. Ce vêtement s'appelle en siamois pâ-nonc, et en langage vulgaire panne ou pagne. Le pagne des mandarins est bien plus ample et beaucoup plus riche que les autres, il est ordinairement tissée d'or et d'argent, ou bien il est fait de ces belles toiles peintes des Indes qu'on appelle communément chitte de Masulipatam. (Histoire civile et naturelle du royaume de Siam, 1688, p. 109-110). On trouve souvent le mot langouti dans les relations françaises.

ImageXXVIII - Mandarin qui parle à un de ses gens. Illustration du Voyage de Siam.
ImageMandarin siamois. Illustration du Royaume de Siam de La Loubère. 

6 - On distinguait l'aune de Paris, l'aune d'Angleterre, l'aune de Flandres, etc. Littré indique pour l'aune une valeur de 3 pieds 7 pouces 10 lignes 5/6, soit 1,82 m. Trois quarts d'aune représentaient donc environ 1,36 m. 

7 - La Loubère évoque également cette sorte d'écharpe qu'il indique être en mousseline. La bétille du père Tachard est effectivement une sorte de mousseline, très souvent mentionnée dans les relations et dans les registres de marchandises de l'époque. On trouve également les termes betteela, beatelle, beatilla, beatilha, betilla, byatilhas, ect. Selon Yule et Burnell (Hobson-Jobson, A Glossary of Colloquial Anglo-Indian Words and Phrases), qui cite Cobarruvias, ce mot semblerait être d'origine espagnole ou portugaise, et dériverait de beata, « religieuse », parce que cette étoffe aurait été inventée ou utilisée par certaines religieuses. La betilla serait une sorte d'étoffe faite à Masulipatam, et également connue sous le nom d'organdi. 

8 - Ces bonnets s'appelaient des lomphok (ลอมพอก). Ils furent très populaires en France, tant par les descriptions qu'en firent les voyageurs que par les innombrables images, illustrations, médailles, almanachs, qui circulèrent à l'occasion de la visite des ambassadeurs siamois. Dans la comédie La foire de Saint Germain de Dufresny et Regnard, représentée en 1695 à l'Hôtel de Bourgogne, les marchands proposent, outre des robes de Marseille et des chemises de Hollande, des bonnets de style siamois, ce qui prouve que, dix ans après le départ de la grande ambassade de Kosa Pan, le souvenir des Siamois était encore bien vivace dans le peuple de Paris. 

9 - Seul un petit incident impliquant des matelots français avait marqué le séjour de l'ambassade et avait été vite réprimé. On en trouve mention dans le journal de l'abbé de Choisy du 24 novembre 1685 : M. de Forbin est allé à Siam par ordre de M. l'ambassadeur, pour faire châtier quelques Français qui ont fait des insolences, et pour les renvoyer tous au vaisseaux. On n'en a point fait de plaintes, mais M. l'ambassadeur, pour faire justice, n'attend pas qu'on se plaigne. La nature de ces "insolences" est révélée dans le journal du lendemain : M. de Forbin a fait justice à Siam, et a renvoyé à bord tous les Français. Ils n'avaient pas fait grand mal  seulement quelques poules plumées. Un verre de raque, qui est l'eau-de-vie du pays, enivre, et quand on est ivre, on se bat, on crie, on fait du bruit. Et les Siamois, qui sont d'une humeur paisible, croient que tout est perdu.

Quant aux gentilshommes, bien que jeunes et turbulents, ils méritèrent pour leur bonne conduite les éloges de Mgr Laneau, qui écrivit le 15 décembre 1685 aux directeurs du séminaire des Missions Étrangères à Paris : Vous me ferez aussi un plaisir très particulier si, dans les occasions où vous trouverez quelques-uns de messieurs les gentilshommes et autres officier de sa suite [celle du chevalier de Chaumont], vous prenez la peine de leur témoigner combien nous leur sommes obligés de leur bonne et vertueuse conduite dans ce pays ; car véritablement ils ont été ce que dit saint Paul, bonus odor Christi. On n'a point entendu parler ni de querelle, ni d'ivrognerie, ni d'impudicité, et j'espère que leur bon exemple ne nous servira pas de peu pour le bien de la religion ; car de voir cette jeune noblesse si bien réglée, ce n'est pas une chose fort ordinaire dans les Indes. (Launay, Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, p. 175). 

10 - La Loubère confirme cette tradition : On m'a affirmé que les Siamois ont l'humanité de ne s'approprier rien de tout ce que la tempête jette sur leurs côtes, soit par échouement de vaisseaux, soit par naufrage. (Op. cit., I, p. 320). 

11 - Cette opération longue et délicate et ainsi décrite par Nicolas Gervaise : Ce que les dames siamoises ne peuvent souffrir en nous, c'est la blancheur de nos dents, parce qu'elles croient que le diable a les dents blanches et qu'il est honteux à un hbomme de les avoir semblables à celles des bêtes ; aussi, à peine les hommes et les femmes ont-ils atteint l'âge de quatorze ou quinze ans, qu'ils travaillent à rendre les leurs noires et luisantes, et voici comment ils s'y prennent : celui qu'ils ont choisi pour leur rendre ce bon office les fait coucher sur le dos et les retient dans cette posture pendant les trois jours que dure l'opération. D'abord, il lui nettoie les dents avec du jus de citron, et les frotte après avec une certaine eau qui les rend rouges, puis il jette dessus une couche de poudre de coco brûlé qui les noicit ; mais elles se trouvent tellement affaiblies par l'application de ces drogues qu'elles pourraient être arrachées sans douleur, elles tomberaient même si on voulait se hasarder à manger quelque chose de solide, aussi ne vit-on pendant ces trois jours que de bouillons froids que l'on fait couler doucement dans le gosier sans toucher aux dents. Le moindre vent peut empêcher l'effet de cette opération, c'est pourquoi celui qui la souffre garde le lit et a soin de se bien couvrir, jusqu'à ce qu'il sente qu'elle est heureusement consommée par l'affermissement de ses dents et par la cessation de l'enflure de sa bouche, qui reprend son premier état. (Op. cit., p. 113-114). 

12 - Phaulkon offrira à Louis XIV le poids de huit tels de Jancam [ginseng], mis entre les mains de M. l'ambassadeur pour en avoir soin. Selon le Dictionnaire des poids et mesures de Horace Dousther (1840, p. 512) le tale (tael) de Siam valait 31,60 grammes. Ce sont donc à peine plus de 250 g de ginseng que M. Constance confie précieusement à la bonne garde de Chaumont, ce qui montre le prix de cette racine à cette époque. C'est un trésor ! écrit l'abbé de Choisy. 

13 - Il s'agit de la gravure portant le numéro 29 reproduite ci-dessous :

ImageXXIX - Thé, ginseng, arec, bétel. Illustrtion du voyage de Siam. 

14 - On trouve dans la Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l'empire de la Chine et de la Tartarie chinoise du père Jean-Baptiste du Halde, (1735, II, p. 118) une évocation de ces nids, fleurons de la gastronomie chinoise : Ces oiseaux, qui ressemblent par le plumage aux hirondelles, font leurs nids et les attachent aux rochers qui sont sur le bord de la mer : on ne sait pas de quelle matière ils composent ces nids, on croit que c'est de petits poissons qu'ils tirent de la mer. Ce qu'on sait certainement, c'est qu'ils jettent par le bec une humeur gluante dont ils se servent comme de gomme pour attacher leur nid au rocher. On les voit aussi prendre de l'écume de mer en volant à fleur d'eau, dont ils lient ensemble toutes les parties du nid, de même que les hirondelles les lient avec de la boue. Cette matière étant desséchée devient solide, transparente, et d'une couleur qui tire quelquefois un peu sur le vert, mais qui est toujours blanche lorsqu'ils sont frais. Aussitôt que les petits ont quitté leurs nids, les gens du lieu s'empressent de les détacher et en remplissent des barques entières. Ils sont de la grandeur et de la forme de la moitié d'une écorce de gros citron confit : on les mêle avec d'autres viandes et ils en relèvent le goût. 

15 - Si Nicolas Gervaise n'estime pas le nombre de wat (วัด), il avance en revanche un chiffre de 60 000 bonzes : Les Siamois appellent leurs temples et leurs monastères vat (...) Il y en a bien autant dans ce royaume, à proportion, que d'églises en France, et le nombre en augmente de jour en jour car les grands mandarins les font bâtir à l'envi et n'épargnent rien pour se surpasser les uns les autres dans la richesse et la magnificence de ces édifices. En un mot, ils sont en si grande quantité que plus de soixante mille talapoins sans compter les ocnenes [novices] qui ne sont pas en moindre nombre ne suffisent pas pour les occuper tous. (Op. cit. p. 214).

Dans son ouvrage sur la Thaïlande, Bernard Formoso cite les chiffres officiels pour l'année 1998 : la Thaïlande comptait alors 30 102 wat, 265 956 bonzes et 87 695 novices. (Thaïlande, Bouddhisme renonçant, capitalisme triomphant, La documentation Française, Paris, 2000.) On ne peut bien entendu comparer que ce qui est comparable, les frontières du royaume et la population étant infiniment moindres au XVIIe siècle qu'aujourd'hui. Néanmoins, les chiffres révèlent au fil des années une lente et inexorable crise des vocations, et une baisse constante du nombre de moines. 

16 - Les tentatives d'évangilisation des Siamois furent de cuisants échecs, et les fruits des missionnaires ne se soldèrent que par quelques baptêmes d'enfants ou de mourants. Néanmoins, les missionnaires ne firent jamais mention d'hostilité envers la religion chrétienne, et même, au contraire, ils témoignèrent du plaisir que les gens prenaient à écouter leurs prêches, comme autant de belles histoires. Jacques de Bourges, arrivé au Siam en 1662 avec Pierre Lambert de la Motte et François Deydier, écrit dans sa relation : Ceux qui ont observé avec plus de soin le sentiment des Siamois sur la religion, assurent que l'indifférence sur ce point est une des maximes des plus reçues et des plus approuvées parmi leurs docteurs. La douceur de leur naturel, l'abord et la fréquentation de tant d'étrangers, la condescendance politique qu'ils sont obligés d'avoir pour eux, les ont engagés en cette pernicieuse opinion qui fait que, désespérant de trouver la vérité, ils ne se soucient nullement d'en faire la recherche. Cette indifférence est un des plus grands obstacles à leur conversion : car quand les docteurs chrétiens leur proposent notre sainte foi et qu'ils leur expliquent les raisons qui en prouvent la vérité, ils ne contredisent pas ; et avouant que la religion des chrétiens est bonne, il représentent seulement qu'il y a de la témérité à rejeter les autres religions, et puisqu'elles ont pour but d'honorer les dieux, qu'il faut croire qu'ils s'en contentent. Voilà de quelle façon raisonnent les Siamois, en quoi ils découvrent leur aveuglement puisque leur indifférence pour la religion ne procède que de l'ignorance de l'unité de Dieu, qui ne peut être honoré par des cultes contraires et opposés. (Relation du voyage de Mgr l'évêque de Béryte, vicaire apostolique du royaume de la la Cochinchine, 1666, pp. 166-167). 

17 - Il s'agit sans doute de la gravure numéro 23 intitulée Éléphant avec sa chaise pour la princesse reine, que nous reproduisons ci-dessous :

ImageXXIII - Éléphant avec sa chaise pour la princesse reine. Illustrtion du voyage de Siam. 

18 - Ces deux frères n'étaient en fait que des demi-frères du roi Naraï. L'aîné, Chao Fa Apai thot (เจ้าฟ้าอภัยทศ), boiteux, ivrogne et colérique, fut assigné à résidence pour avoir comploté. Le cadet, Chao Fa Noi (เจ้าฟ้าน้อย), fut condamné à mort pour avoir eu une liaison avec une concubine de son frère le roi. Gracié, il subit néanmoins une formidable correction qui le laissa à moitié paralysé. Tous deux furent exécutés lors de la révolution de 1688. 

19 - Il s'agit de Phra Pi (พระปีย์), appelé également Prapié, Monpy, Monpi, etc. Fils d'un courtisan, ce jeune garçon fut emmené très jeune au palais pour y exercer les fonctions de page, et fut élevé par une sœur du roi Naraï. Toutes les relations s'accordent à reconnaître la tendresse quasi paternelle que le roi lui prodiguait, et les privilèges exceptionnels dont il jouissait. Lors de la révolution de Siam en 1688, Phra Pi sera arrêté dans la chambre même du roi Naraï et décapité. Sa tête aurait, parait-il, été attachée pendant plusieurs jours au cou de Phaulkon soumis à la torture. 

20 - Le pali, ou autrefois bali, est une langue indo-aryenne apparentée au sanscrit classique, et utilisée pour les textes sacrés bouddhistes. 

21 - L'analyse du système bouddhique présentée par le père Tachard est assez conforme à celles de Nicolas Gervaise, de La Loubère, et au XIXe siècle à celle de Jean-Baptiste Pallegoix dans sa Description du royaume thaï ou Siam publiée en 1854. On trouve dans le 15ème chapitre de cet ouvrage une Analyse du système bouddhiste tirée des livres sacrés de Siam. Le 16ème chapitre est consacré à l'Histoire de Bouddha, et le 17ème aux Phra ou talapoins. Nous avons emprunté à ce livre de larges extraits. 

22 - Selon Mgr Pallegoix (op. cit., I, p. 440-441), Sommona Khoddom est le quatrième bouddha : Dans notre âge il a déjà paru quatre Bouddhas, savoir Phra-Kukuson, Phra-Kônakhom, Phra-Khasop, Phra-Khôdom qui est né à Kabillaphat. Sa religion durera cinq mille ans. Ensuite paraîtra le cinquième Bouddha sous le nom de Phra-Metrai. Alors régnera l'âge d'or: il n'y aura ni guerres, ni maladies, ni pauvreté, il n'y aura plus de voleurs, tout le monde sera riche, il n'y aura ni polygamie ni adultère. La terre produira sans culture des fleurs, des fruits et des moissons en abondance. Il n'y aura ni chaleur ni froid excessifs. À chaque angle des remparts des villes naîtront les arbres appelés Kamaphuk, qui produiront continuellement de l'or, de l'argent, des habits précieux, des pierres précieuses et tous les biens selon la volonté et le désir des citoyens. Il s'élèvera 84 000 cités opulentes ; les bêtes féroces oublieront leur férocité. Un seul grain de blé tombant sur la terre produira seul et de soi-même 2 120 chars de grains. Phra-Metrai parviendra à l'âge de 80 000 ans ; il aura une taille extraordinaire, il aura 88 coudées de hauteur. 

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