Livre V - Suite et fin.
Retour du voyage de Siam.

Un astrologue brahmine qui était à Louvo avait prédit cette éclipse à un quart d'heure près, mais il s'était trompé notablement pour la durée, disant que l'émersion ne paraîtrait sur l'horizon qu'après le lever du soleil. Nous avions eu quelques jours auparavant une conférence avec ce brahmine, mais comme nous n'entendions pas la langue siamoise, nous ne pûmes rien savoir de la manière dont ils calculent les éclipses. Il nous proposa quelques questions sur le soleil et sur les étoiles auxquelles il n'était pas difficile de répondre ; comme, par exemple, dans quel signe était le soleil, combien nous comptions d'étoiles fixes, etc. Le géant Rahu dévorant la luneIl nous demanda si ce qu'il avait lu dans quelques livres chinois était véritable, qu'il paraissait toujours une étoile fixe et fort brillante perpendiculairement sur le palais de l'empereur de la Chine à Pékin. Nous lui dîmes que c'était une fable et on n'eut pas de peine à l'en faire convenir. Il n'était point du sentiment des talapoins siamois qui s'imaginent et qui enseignent que quand la lune s'éclipse, un dragon la dévore et qu'il la rejette ensuite. Quand on leur objecte d'où vient que nous savons et que nous prédisons même le moment de l'éclipse, de quelle grandeur elle sera, combien elle doit durer, d'où vient que tantôt il n'y a qu'une partie de la lune éclipsée et qu'elle l'est quelquefois toute entière, ils répondent froidement que ce dragon a ses repas réglés, que nous en savons l'heure et que nous connaissons la mesure de son appétit, qui est quelquefois plus grand et quelquefois plus petit. On a beau leur prouver que tout cela est chimérique, ils persistent opiniâtrement dans leur illusion (1). Pour finir cette matière, j'ajoute ici la lettre que le seigneur Constance a écrite au père de La Chaize, dans laquelle ce ministre a bien voulu lui rendre compte de ce qui se passa dans la dernière audience que le roi nous donna à l'occasion de l'éclipse ; elle a été traduite du portugais.

Mon très Révérend Père,

Je ne puis expliquer à votre Très Révérende Paternité la joie que j'ai ressentie cette année, dont vous ne trouverez pas mauvais que je vous raconte les sujets en détail. Le premier a été l'arrivée en cette Cour de l'ambassadeur de Sa Majesté très chrétienne, qui m'a fait naître l'occasion que j'avais désirée avec tant de passion de rendre à ce grand prince, en la personne de son ambassadeur, tous les services dont je suis capable. Le second a été les grandes et pieuses affaires que cet ambassadeur est venu ménager ici, et enfin la venue de six de mes frères que le roi très chrétien a envoyés en ces quartiers pour un si noble dessein. Ces entreprises dignes d'un si grand monarque ont ravi en admiration tous les princes d'Orient, et leur ont donné un désir ardent de rechercher l'amitié d'un roi si sage et si généreux. Mais le roi mon maître a ressenti toutes ces choses plus que tous les autres princes des Indes. Quoiqu'avant toutes ces marques mutuelles d'amitié, le roi mon maître eût conçu une haute estime et une amitié particulière pour Sa Majesté très chrétienne, j'ose assure Votre Paternité que depuis le temps que j'ai l'honneur d'être à son service, il n'a jamais témoigné prendre plus de plaisir qu'à entendre raconter les conquêtes, les victoires et les autres grandeurs qui accompagnent toujours Sa Majesté très chrétienne. Je ne veux pas m'étendre davantage là-dessus, parce qu'il m'est impossible, et à tout autre qui aura l'honneur de connaître le roi mon maître, d'expliquer combien il est sensible à tout ce qui regarde la gloire du roi très chrétien qu'il estime et qu'il aime très particulièrement. Au reste, ce qui rend ma joie parfaite dans cette conjoncture, c'est que j'y trouve l'occasion de demander la bonne correspondance de Votre Paternité, pour qui j'aurai toujours toute l'estime que je dois. Aussi je la conjure de tout mon cœur de me faire savoir ses intentions et de m'aider de ses bons conseils, et elle me trouvera disposé à tout, principalement lorsqu'il s'agira de la gloire de Dieu ou des intérêts du roi très chrétien. Toutes ces raisons m'ont obligé à demander de la part du roi mon maître le père Tachard au révérend père supérieur pour s'en retourner en France, et je l'ai chargé de certaines affaires qu'il doit communiquer à Votre Paternité.

J'ai présenté au roi mon maître le père supérieur et mes autres frères qui sont venus avec lui. Sa Majesté me fit l'honneur de les recevoir avec des marques extraordinaires d'affection. Elle les a aussi honorés de sa présence, n'ayant auprès d'elle que quatre de ses principaux mandarins, lorsqu'ils ont observé l'éclipse qui arriva le onzième de ce mois de décembre. Durant tout ce temps-là, Sa Majesté n'était pas éloignée de quatre pieds des pères qui étaient assis, se servant de leurs instruments et agissant devant le roi avec la même liberté que s'ils eussent été à l'observatoire de Paris. Le roi eut même la bonté d'appeler le père supérieur auprès de lui et de lui ordonner d'ajuster sa lunette afin que Sa Majesté pût observer plus facilement, recevant cet instrument de la main du père comme s'il eût été son ami familier. Durant cette observation, il fit l'honneur aux pères de leur donner chacun une soutane et un manteau de Damas de la Chine, et il ajouta pour le père Tachard, qui présentera cette lettre à Votre Paternité, un crucifix d'or, afin de lui donner un fidèle compagnon de son voyage (ce sont les propres termes du roi), chargeant ce même père d'en présenter un autre beaucoup plus grand à Votre Paternité, afin de la prier en particulier de lui procurer auprès de Sa Majesté très chrétienne douze père mathématiciens de la Compagnie qui seront reçus ici avec beaucoup de joie. Le roi mon maître ayant déjà ordonné au père supérieur de choisir un lieu à Louvo et un autre à Siam pour y bâtir des églises, des observatoires et des maisons qui leur soient propres, il me chargea en même temps de donner ordre que toutes ces choses fussent prêtes pour recevoir ces pères à leur arrivée. Si les six pères mathématiciens et mes frères ont été capables de faire de si belles choses en deux mois, que n'en feront pas cinquante ou davantage dans l'espace de vingt années.

J'ai donné à l'ambassadeur du roi mon maître quelques curiosités de ces pays-ci pour les présenter de ma part à Votre Paternité. Je la prie de les accepter, et ce me sera un nouveau sujet de joie pour recevoir ses ordres et lui rendre mes services en tout ce qui dépendra de moi. Je me recommande à ses saints sacrifices, et je suis avec toute l'amitié et le respect que je dois,

Mon Très Révérend Père

Votre très humble et très obéissant serviteur et frère

Constantin Phaulkon

La manière de prendre les éléphants.

Le roi, après avoir spéculé l'éclipse avec nous de la manière qu'on l'a raconté, nous fit inviter à prendre part au divertissement qu'il donnait ce jour là dans la forêt pour la prise des éléphants qu'on y tenait renfermés. Nous nous disposâmes sur les sept heures à partir. Alors on nous dit que M. l'ambassadeur paraissait et que le roi sortait de son palais. En effet, un moment après, M. l'ambassadeur arriva à cheval avec toute sa Maison, M. l'évêque de Métellopolis, M. l'abbé de Lionne, et M. Vachet étaient de la suite. On n'eut pas plutôt descendu de cheval et monté sur des éléphants qu'on avait préparé que le roi parut suivi d'un grand nombre de mandarins montés sur des éléphants de guerre. On suivit, et on s'enfonça dans les bois environ une lieue jusqu'à l'enclos où étaient les éléphants sauvages (2). C'était un parc carré de 300 ou 400 pas géométriques, dont les côtés étaient fermés par de gros pieux. On y avait pourtant laissé de grandes ouvertures de distance en distance. Il y avait quatorze éléphants de toute grandeur. D'abord qu'on fut arrivé, on fit une enceinte d'environ cent éléphants de guerre qu'on posta autour du parc pour empêcher les sauvages de franchir les palissades ; nous étions derrière cette haie tout auprès du roi. On poussa dans l'enceinte du parc une douzaine d'éléphants privés des plus forts, sur chacun desquels deux hommes étaient montés avec de grosses cordes à nœuds coulants dont les bouts étaient attachés aux éléphants qu'ils montaient. Ils couraient d'abord sur l'éléphant qu'ils voulaient prendre, qui se voyant poursuivi se présentait à la barrière pour la forcer et pour s'enfuir, mais tout était bloqué d'éléphants de guerre par lesquels ils étaient repoussés dans l'enclos ; et comme ils fuyaient dans cet espace, les chasseurs qui étaient montés sur des éléphants privés jetaient leurs nœuds si à propos dans l'endroit où ces animaux devaient mettre le pied qu'ils ne manquaient guère de les prendre. En effet tout fut pris dans une heure. Ensuite on attachait chaque éléphant sauvage, et l'on mettait à ses côtés deux éléphants privés avec lesquels on devait les laisser pendant quinze jours pour être apprivoisés par leur moyen.

Parmi cette troupe d'éléphants sauvages, il s'en trouva deux ou trois fort jeunes et fort petits. Le roi dit qu'il en enverrait un à M. le duc de Bourgogne ; mais faisant réflexion que M. le duc d'Anjou en pourrait être jaloux, il ajouta qu'il voulait aussi lui en envoyer un plus petit afin qu'il n'y eût point entre eux de jalousie ni de dispute (3).

Après la chasse, Sa Majesté dit à M. l'ambassadeur qu'on n'en avait jamais fait de si heureuse en si peu de temps, que la providence avait ménagé cela à cause de lui et qu'on devait en rendre grâces à Dieu. Elle le pria ensuite de lui laisser M. de la Mare (4). M. l'ambassadeur le lui présenta et Sa Majesté lui fit donner à l'instant par le seigneur Constance une veste d'une étoffe d'argent garnie de boutons d'or. M. de la Mare est un ingénieur très habile dans son métier et fort honnête homme. Il a servi longtemps sur mer et sur terre. S'étant appliqué dès sa jeunesse aux mathématiques, il y a fait de grands progrès. Il entend parfaitement bien la navigation, les fortifications et la géométrie. Tous les gentilshommes prirent dans cette occasion congé du roi qui leur souhaita un heureux voyage et leur donna mille marques de bonté.

M. l'ambassadeur prend son audience de congé du roi de Siam.

Le roi s'en retourna à Thalé Chubson et M. l'ambassadeur à Louvo. Le roi s'y rendit aussi le soir, afin de donner le lendemain à M. l'ambassadeur son audience de congé. Sur les huit heures du matin 12 décembre, un oya, qui est un mandarin du premier rang, vint avec un grand cortège prendre M. l'ambassadeur à son hôtel pour le mener à l'audience. On y observa à peu près les cérémonies qui se pratiquèrent le jour de l'entrée et de la première audience, à la réserve que les gentilshommes de la suite n'accompagnèrent M. l'ambassadeur que jusque dans la seconde cour du palais. L'audience ne fut pas longue. Le roi après avoir chargé M. l'ambassadeur de ses compliments pour le roi très chrétien et pour toute la Maison royale, lui fit présent d'un grand vase d'or qu'on appelle en Siamois Telom, et en portugais Bolseta, qui est la marque de grand oya et de prince (5). Il n'est permis qu'au seul prince de Cambodge d'en avoir un semblable à la Cour de Siam. Le seigneur Constance dit à M. l'ambassadeur de la part du roi que Sa Majesté eût volontiers achevé la cérémonie qui se pratique dans ces sortes d'occasions, mais qu'elle l'omettait à cause de certaines choses qui peut-être ne seraient pas agréables aux Européens. Sa Majesté fit aussi donner à M. l'abbé de Lionne et à M. le Vachet, qu'elle envoyait en France pour accompagner ses ambassadeurs, un crucifix d'or semblable à celui qu'elle m'avait donné le jour précédent (6). À la sortie de l'audience, on trouva dans un beau salon au milieu d'un parterre entouré de jets d'eau, une grande table dressée où il y avait plus de cinquante couverts. On y servit en grands bassins d'argent. L'abondance des viandes n'était pas moins grande que les ragoûts étaient délicats. On n'y manquait d'aucune sorte de vins, on estimait surtout les confitures de la Chine et du Japon. M. l'ambassadeur et M. Constance voulurent absolument que nous fussions à ce régal (7). Après ce magnifique repas, M. l'ambassadeur s'embarqua pour Siam, étant accompagné d'un grand nombre de mandarins de tous les ordres. Je demeurai avec le seigneur Constance jusqu'au lendemain. Quand il fallut se séparer de nos pères, je sentis que j'avais une extrême peine à les quitter. Le père supérieur et deux autres voulurent venir avec moi et accompagner M. l'ambassadeur jusqu'à son vaisseau.

Nos conducteurs ramèrent toute la nuit, et le 14 décembre nous nous rendîmes vers les sept heures du matin à l'hôtel de M. l'ambassadeur à Siam. On était occupé à embarquer les porcelaines et les autres meubles de son palais, dont le roi lui avait fait présent. Avant que de partir de la ville, j'eus un long entretien avec le père Suarez et le père Fuciti. Ces pères ont appris à souffrir sans se plaindre et ils ont sur ce point une délicatesse de conscience qui leur fait garder des mesures, dont la morale la plus sévère ne s'accommode pas toujours. Ils me témoignèrent seulement qu'ils avaient été surpris qu'on accusât les jésuites qui sont dans les Indes de prendre de l'argent à la façon des paroisses pour administrer le baptême, dire la messe, etc., vu qu'une infinité de peuples pouvait rendre témoignage du contraire, et ils me protestèrent devant Dieu qu'on n'avait jamais rien fait qui pût altérer le moins du monde la règle de nos constitutions. Je cherchais il y a longtemps à m'éclaircir d'un fait qui avait éclaté, mais j'avais oublié jusqu'alors de le faire. Je leur demandai s'il était vrai qu'un certain ministre de Batavia nommé Ferreira fût un jésuite apostat, ainsi qu'on le publiait. Ils me répondirent qu'il n'avait jamais été ni de notre Compagnie, ni d'aucune autre société religieuse, qu'il l'avait avoué à diverses personnes et au père Fuciti même à Batavia, que ce qui avait peut-être donné quelque fondement à ce bruit était la conformité de son nom avec celui d'un jésuite qui s'appelle aussi Ferreira et dont on a parlé ci-dessus : d'où on aurait eu lieu de les confondre dans une seule personne. Dieu veuille qu'on ne puisse attribuer l'origine de ces sortes de bruits qu'à une simple méprise. Car combien en a-t-on publié de semblables depuis quelques années dans de certains libelles qui courent en Hollandes ? L'éloignement des lieux a favorisé en ceci les mal intentionnés et la pente naturelle où l'intérêt qu'on a de croire le mal a fait que quelques gens leur ont ajouté foi. Après avoir vu les choses de plus près, j'ai adoré avec une humble soumission la providence qui permet quelquefois que les hommes s'échappent à dire plus de mal lorsqu'ils auraient plus de bien à dire, s'ils voulaient être équitables. Ils devraient considérer que bien loin de nuire à ceux qu'ils prétendent décrier, ils ne font qu'exercer leur patience, les conserver dans l'humilité et les empêcher de recevoir du monde une faible récompense pour des travaux qui en méritent une plus solide dans le ciel, ce qui est un fort grand bien pour eux : au lieu que tout retombe sur la religion qu'on expose à la censure des hérétiques et au mépris des infidèles.

Départ de Siam.

On partit de Siam le 14 décembre sur les quatre à cinq heures du soir. M. Constance, qui voulait accompagner M. l'ambassadeur jusqu'à la barre, le suivit dans un balon magnifique de prince que le roi l'avait obligé de prendre depuis quelque temps, tout semblable à celui qui portait M. l'ambassadeur. Le cortège était de vingt balons d'État, qui descendirent jusqu'à la Tabangue (8) où on l'était venu prendre le jour de son entrée. D'abord qu'ils y arrivèrent, ils se rangèrent en haie selon leur rang pour faire passer au milieu d'eux le balon de M. l'ambassadeur. Les mandarins qui les montaient prirent congé de lui et s'en retournèrent. On arriva à Bangkok à quatre heures du matin, où le seigneur Constance pria M. l'ambassadeur de séjourner jusqu'au lendemain afin qu'il visitât les fortifications de la citadelle et qu'il en dît son sentiment. Tandis que nous étions à Bangkok, il y passa une frégate du roi de Siam qui portait la lettre que Sa Majesté écrivait au roi très-chrétien.

On apporte à bord de l'Oiseau la lettre du roi de Siam.

La lettre était dans une boîte d'or faite en forme de cône, la première boîte était enfermée dans une plus grande d'argent, cette seconde dans une troisième de bois vernissé du Japon, enveloppée d'un riche brocart d'or. Tout cela était dans une pyramide dorée qu'on avait placée sur la dunette de la frégate avec plusieurs parasols qui la couvraient. Quand la frégate passait avec son escorte de balons d'État, tous les gouverneurs des places qui sont sur la rivière faisaient faire une décharge générale de leur artillerie et chacun accompagnait la lettre sur les terres de son gouvernement, un autre la recevait ensuite avec les mêmes honneurs et les mêmes cérémonies.

Le dimanche 16 décembre, M. l'ambassadeur arriva à la barre et il alla à bord de l'Oiseau le même jour sur les sept heures du soir. Comme j'avais toujours été dans le balon du seigneur Constance, il voulut que j'entrasse dans l'une de ses frégates à l'entrée de la rivière et que je restasse avec lui pendant deux jours pour expédier quelques affaires. Ce fut là qu'il me chargea d'une lettre pour le roi, que j'ai eu l'honneur de présenter à Sa Majesté. M. Constance fit lever l'ancre et alla mouiller auprès du vaisseau de M. l'ambassadeur et lui rendre un honneur qu'il n'avait jamais rendu à personne. Les ambassadeurs du roi de Siam qui ne s'étaient pas encore embarqués dans l'Oiseau demandèrent à M. l'ambassadeur la grande chaloupe pour porter à bord la lettre de leur maître (9). Ils l'allèrent prendre dans la frégate, et quand on fut arrivé à bord, le second ambassadeur mit sur ses épaules la pyramide où elle était et monta ainsi dans le vaisseau sans que personne osât y toucher. On la plaça sur la dunette avec les parasols, au bruit d'une décharge de 21 coup de canon. Cependant on fit condescendre MM. les ambassadeurs à la porter dans leur chambre, parce qu'étant ainsi placée, elle empêchait la manœuvre du vaisseau. M. l'ambassadeur et le seigneur Constance se rendirent visite dans leurs bords avec les saluts ordinaires. Le dernier vint une seconde fois à bord de l'Oiseau pour prendre congé. Ils se donnèrent l'un à l'autre mille témoignages d'amitié et se séparèrent avec douleur (10). Nos trois pères, qui étaient venus jusque-là, s'en retournèrent avec le seigneur Constance et M. l'évêque de Métellopolis, me laissant dans un sensible regret que je tâchais de modérer par l'espérance de les revoir dans quelques années (11). Quand tout le monde fut descendu dans la chaloupe, le seigneur Constance m'appela pour me faire présent d'un chapelet, fait du bois précieux de calamba, dont la croix et les gros grains étaient de tambag. Après cela la chaloupe mit au large et on la salua de treize coups de canons pour le dernier adieu.

On était prêt à faire voile, et on n'attendait plus que M. le Vachet et le secrétaire de M. l'ambassadeur (12). Ils étaient descendus avec tout le monde à l'embouchure de la rivière, mais on ne savait ce qu'ils étaient devenus depuis trois jours. Cela recula notre voyage et on allait lever l'ancre lorsqu'on les vit venir avec deux ou trois mandarins de la suite des ambassadeurs de Siam. Les courants avaient emporté la galère qui les portait, avec tant de violence qu'ils n'avaient pu y résister et nous rejoindre plus tôt. Plusieurs autres devaient s'embarquer avec nous, mais la saison déjà avancée ne nous permit pas de les attendre, et on mit à la voile.

Départ de la barre de Siam.

Ainsi nous partîmes de la barre de Siam le 22 décembre avec un bon vent. Le seigneur Constance nous avait envoyé toutes sortes de rafraîchissements et en si grande abondance qu'on fut obligé de le prier qu'il n'en envoyât plus, et d'en laisser même une partie. Nous nous rendîmes à Banten le 10 janvier après avoir échoué au détroit de Banka par la faute du pilote hollandais que nous avions pris à Batavie. On ne sait pas bien par quel caprice il s'avisa de faire jeter l'ancre, ce qui nous mit en danger de périr, car si le fond eût été moins vaseux qu'il l'était, l'ancre qu'on avait jeté eût fait crever le vaisseau qui avait couru dessus. On eut un peu de peine à le retirer de là (13). Un navire hollandais qui venait après nous n'eut garde de nous suivre, aussi n'échoua-t-il pas comme nous.

On ne fut pas plutôt mouillé devant Banten que M. l'ambassadeur envoya M. de Cibois, lieutenant du vaisseau, faire compliment au gouverneur, ne doutant pas qu'il ne fît les choses de meilleure grâce qu'il n'avait fait la première fois, et d'autant plus qu'il n'ignorait pas les honnêtetés que le général de Batavie avait faites à M. l'ambassadeur, mais on fut trompé. M. Cibois ne put parler au gouverneur qu'on disait être malade et qui lui fit dire par le commandant du fort qu'on enverrait des rafraîchissements. Cette promesse n'aboutit qu'à envoyer à notre bord deux ou trois bœufs ; son excuse fut qu'il n'avait rien trouvé davantage. Le soir il vint un homme qui se disait envoyé du gouverneur, pour demander l'argent des bœufs dont on croyait que le gouverneur avait fait présent à M. l'ambassadeur. On traita cet envoyé comme il le méritait et on lui fit porter une réponse au gouverneur conforme à un procédé aussi malhonnête que celui-là. On fit voile le lendemain vers le cap de Bonne-Espérance.

Nous passâmes le plus heureusement du monde le détroit de la Sonde. C'est un passage fort difficile à traverser à cause des vents contraires qui devaient y régner en cette saison, mais Dieu nous favorisa du plus beau temps du monde qui nous tira en peu d'heures de ce mauvais pas. Nous sentîmes encore un effet plus particulier de sa providence trois jours après. Nos pilotes voulaient passer à trente ou quarante lieues au-dessus de l'île Mony (14), vers le sud, ils croyaient avoir pris de justes mesures pour cela, lorsqu'à la pointe du jour M. de Vaudricourt vit une terre à trois ou quatre lieues de nous. On y aurait échoué si on eût eu un vent plus frais pendant la nuit. Cette terre est si basse qu'on ne la reconnaît qu'aux brisants. Nous fûmes obligés de passer sous le vent et de la laisser au sud contre notre premier dessein. Durant toute la traversée, nous eûmes un temps à souhait jusqu'à ce que nous fûmes arrivés par le travers de l'île de Bourbon (15) le 13 février, où nous reçûmes un des plus violents coups de vent, selon le témoignage des plus vieux officiers, qu'ils eussent jamais vu. Il dura trois jours, et après avoir emporté la grande voile de la frégate, il la sépara de nous presque au même endroit où nous l'avions perdue en allant, et nous ne la revîmes que le jour que nous mouillâmes au cap de Bonne-Espérance où elle arriva deux heures avant nous.

On demande des nouvelles d'Europe à un vaisseau anglais.

Le 10 mars, on découvrit un vaisseau qui faisait sa route vers les Indes. En s'en approchant on reconnut à son pavillon qu'il était anglais. M. l'ambassadeur, voulant apprendre des nouvelles d'Europe, dépêcha vers le capitaine M. de Cibois avec son secrétaire qui parlait un fort bon anglais. Ils rapportèrent que ce vaisseau était parti d'Angleterre depuis cinq mois et qu'il allait droit au Tonkin sans toucher nulle part, que tout était tranquille en Europe, que le roi d'Angleterre avait défait les rebelles et pris prisonnier le duc de Montmouth qui les commandait (16), que son procès lui ayant été fait, on lui avait coupé la tête selon l'arrêt qui en avait été porté ; que plusieurs de ses complices avaient subi le même châtiment, quoique d'autres eussent éprouvé la clémence de Sa Majesté britannique.

Ces nouvelles nous furent très agréables, et particulièrement celle qu'il nous dit que la terre du Cap avait paru la veille sur le soir à sept lieues de distance. Alors nous vîmes que nous étions bien plus proche qu'on ne pensait, et dès le lendemain en sondant l'on se trouva le matin vers les sept heures sur le banc des Aiguilles à 90 brasses, et sur le midi on découvrit le cap des Aiguilles (17). Le vent était alors favorable, on s'en servit toute la nuit, ce qui fit que le lendemain on reconnut le cap de Bonne-Espérance à huit lieues de nous. On arriva à l'entrée de la baie sur les trois heures après midi. Mais comme le vent était trop violent pour y entrer, nous allâmes mouiller entre l'île Robin et la terre ferme auprès de la frégate.

Le jour suivant 13 mars, le vent s'étant calmé, on alla mouiller dans la baie entre sept gros vaisseaux hollandais qui composaient la flotte des Indes qui devait retourner en Europe dès que trois ou quatre autres vaisseaux seraient arrivés au Cap où ils les attendaient tous les jours. M. l'ambassadeur envoya faire compliment au gouverneur du fort qui ne le reçut pas moins bien que la première fois que nous y passâmes. On salua le fort de sept coups de canon, qui rendit coup pour coup. Tandis qu'on faisait de l'eau et qu'on se fournissait des autres provisions nécessaires, je fus rendre visite au gouverneur qui avait demandé des nouvelles des six jésuites qu'il avait vus l'année précédente. Il me fit mille offres de services, m'offrant une maison d'ami, en cas que je voulusse demeurer à terre, parce que l'observatoire, qu'on avait démoli pour le rebâtir avec plus de magnificence, n'était pas encore achevé.

Ayant su que je devais revenir aux Indes avec plusieurs autres jésuites, il ajouta fort obligeamment que tout serait prêt à notre arrivée et il m'invita par avance et tous mes compagnons à nous y venir délasser. Après toutes ces honnêtetés, il me fit présent de quatre belles peaux de tigres et d'un petit animal privé qu'il avait pris dans son dernier voyage. Il ressemblait par son poil et par sa grandeur à un écureuil et en avait presque la figure. En me le donnant il me fit entendre que c'était l'ennemi implacable des serpents et qu'il leur faisait une cruelle guerre (18).

C'était le temps des vendanges, mais elles étaient déjà fort avancées. Nous mangeâmes du raisin de l'Afrique qui a un merveilleux goût et qui y vient en abondance. Le vin blanc est fort délicat, et si les Hollandais savaient aussi bien cultiver les vignes qu'ils sont habiles à faire des colonies et à entretenir le commerce, on y aurait des vins excellents d'autre couleur.

Le gouverneur me dit qu'il venait de faire un grand voyage dans les terres vers le nord, où il avait découvert beaucoup de nations qui ont quelque forme de gouvernement et de police bien réglée, ainsi qu'on peut le voir dans la description du cap de Bonne-Espérance.

On sort de la baie du Cap.

Nos provisions étant faites et nos malades rétablis par l'air de terre, on sortit de la baie du cap le 26 mars. On dressa la route pour aller à l'île de l'Ascension. Cette île est à 8° de latitude sud et à 7° 15' de longitude. La pêche qu'on y fait de la tortue est si abondante qu'on en prend dans une ou deux nuits autant qu'il en faut pour nourrir un équipage de 400 hommes durant plus de quinze jours. Ces tortues sont d'une grosseur extraordinaire. Sur le soir après le coucher du soleil, comme elles sortent de la mer pour faire leurs œufs sur le rivage, on en renverse sur le dos autant qu'on en veut prendre, car les bords de la mer en sont couverts, et on les laisse ainsi jusqu'au lendemain qu'on vient pour les porter à bord dans des chaloupes (19). Nous découvrîmes cette île, qui paraît de fort loin par une haute montagne, le 19 avril sur les quatre heures du soir. Nous avions un bon vent et il fallait perdre du temps pour aller à la rade, cela fit que M. l'ambassadeur ne voulut pas s'y arrêter.

On passe la ligne au premier méridien.

On passa la ligne au premier méridien le 27 avril. Depuis ce temps-là nous eûmes de petits vents, jusqu'au dernier jour de mai que nous fûmes accueillis d'un gros vent contraire. Le lendemain sur le soir nous fûmes bien étonnés de voir devant nous l'île de Corvo, la plus septentrionale des Açores. Nos pilotes croyaient avoir passé ces îles et être au-delà de près de cent lieues. J'ai lu dans plusieurs routiers, et j'ai appris de divers habiles navigateurs, qu'on se trompe souvent dans cette route et qu'on ne manque guère de découvrir les Açores quand on croit les avoir déjà passées. Cela fait voir qu'en ces endroits les courants portent vers l'ouest avec beaucoup de rapidité. Ainsi il faut naviguer avec beaucoup de précaution lorsqu'on revient de l'Afrique, afin de ne pas tomber dans une erreur si considérable qui peut avoir des suites funestes.

Le 11 juin, un violent orage nous contraignit de serrer nos voiles et de nous mettre à la cape avec la seule voile d'artimon. Ce coup de vent ne dura pas longtemps et nous fîmes route vers l'est. Un jour que notre navire voguait à pleines voiles et que nous espérions bientôt découvrir la terre d'Ouessant, parce que nous avions trouvé la sonde, un matelot de garde s'écria que nous allions donner sur un rocher. Il était déjà tard et l'obscurité de la nuit augmentait la frayeur qu'un danger si présent nous avait causée, mais elle fut dissipée un moment après, lorsqu'au lieu de ce prétendu rocher nous trouvâmes une grosse barque de pêcheurs qui était à l'ancre. Peu s'en fallu qu'on ne passât par-dessus, sans une manœuvre qu'on fit à propos. Ces pauvres gens en furent si alarmés qu'ils croient encore de toute leur force qu'on eut pitié d'eux, quoique nous en fussions déjà assez éloignés (20).

Le seizième nous rencontrâmes une barque qui nous assura que nous n'étions qu'à huit lieues d'Ouessant. Cette nouvelle donna beaucoup de joie à tout l'équipage, qui fut augmentée le lendemain par la vue de cette île. Dès que nous l'eûmes découverte, nous forçâmes de voiles pour entrer dans l'Iroise, mais la marée étant contraire et le vent nous ayant manqué, nous fûmes obligés de mouiller entre les pierres noires et la terre ferme à vingt-cinq brasses d'eau sur un fond de sable. Le jour suivant, 18 juin, nous vînmes mouiller dans la rade de Brest. On chanta le Te Deum pour remercier Dieu d'un si heureux voyage, au bruit de toute l'artillerie des deux vaisseaux, après quoi on descendit à terre.

DÉBUT DU LIVRE VI

NOTES

1 - On peut sourire en imaginant le dialogue de sourd entre le jésuite mathématicien et le prêtre bouddhiste. La légende de Rahu, toujours racontée en Thaïlande, est ainsi rapportée par Mgr Pallegoix : L'âge du soleil et de la lune atteint quatre-vingt dix millions d'années. Phra-athit (le soleil) et Phra-chan (la lune) sont deux frères qui ont un frère cadet appelé Rahu. Dans sa génération passée Phra-athit donnait l'aumône aux talapoins dans un vase d'or, Phra-chan dans un vase d'argent, et Rahu dans un vase de bois noir ; c'est pourquoi Rahu prit naissance dans la région des géants au dessous du mont Meru ; il est d'une taille de quatre mille huit cents lieues ; sa bouche énorme a une profondeur de trois cents lieues. Ayant été un jour frappé par ses frères, il en conserve encore un esprit de vengeance et de temps en temps il sort de la région des géants et ouvre sa bouche énorme, attendant le soleil ou la lune pour dévorer leurs palais lorsqu'ils passeront ; mais lorsqu'il a saisi le soleil ou la lune, il ne peut pas les retenir longtemps à cause de la rapidité de leur course, et s'il ne les lâchait pas, les palais briseraient la tête du monstre. C'est ainsi qu'on explique les éclipses. (Description du royaume thaï ou Siam, 1854, I, p. 446).

Cette légende a de nombreuses déclinaisons. Dans l'Isan, en pays lao, on raconte l'histoire de deux sœurs qui, s'étant entretuées en se rejetant la responsabilité d'un repas raté, ont été transformées l'une en grenouille, l'autre en lune. Mais même après la mort, leurs rancœurs ne sont pas apaisées, et quand la grenouille voit passer la lune à sa portée, elle ouvre grand la bouche pour essayer de l'avaler et la retient prisonnière entre ses mâchoires. C'est pourquoi, les nuits d'éclipses, les gens frappent sur tout ce qui leur tombe sous la main pour faire le plus de bruit possible afin d'effrayer la grenouille, de lui faire lâcher prise et de lui faire libérer la lune. C'est encore une coutume pratiquée aujourd'hui qui amuse fort les enfants.

ImageLe géant Rahu (ราหู) dévorant la lune. 

2 - Cette chasse fut organisée le 11 décembre 1685, et est ainsi rapportée par l'abbé de Choisy : Nous avons été ce matin à la chasse des éléphants : c'est un plaisir véritablement royal. La grande enceinte est de plus de vingt lieues de tour. Il y a deux rangs de feux allumés toute la nuit et à chaque feu, de dix pas en dix pas, deux hommes avec des piques. On voit de temps en temps de gros éléphants de guerre et de petites pièces de canon. Des hommes armés entrent dans l'enceinte et font le trictrac : peu à peu on gagne du terrain ; l'enceinte se rétrécit ; les feux, le canon et les éléphants approchent jusqu'à ce qu'on puisse approcher les éléphants sauvages assez près pour leur jeter des lacets où ils se prennent les jambes. Quand il y en a quelqu'un de pris, les éléphants de guerre qui sont stylés à cela se mettent à leurs côtés et leur donnent de bons coups de défense s'ils font les méchants, sans pourtant les blesser : d'autres les poussent par derrière. Des hommes leur mettent des cordes de tous côtés, montent dessus et les conduisent à un poteau où ils demeurent attachés jusqu'à ce qu'ils soient comme des moutons. Nous en avons vu prendre une vingtaine. Le roi était monté sur un éléphant de guerre et donnait les ordres. C'est lui qui a renouvelé cette sorte de chasse qui n'était plus en usage. M. Constance m'a dit qu'il y a présentement deux mille éléphants de guerre et quarante-cinq mille hommes en faction. 

3 - Louis de France, duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, était né le 6 août 1682. Son frère Philippe de France, duc d'Anjou était né un an plus tard, le 19 décembre 1683. C'était donc alors des enfants de 2 et 3 ans. L'abbé de Choisy évoque ces présents royaux dans son journal du 12 décembre : Après dîner, M. l'ambassadeur a choisi deux petits éléphants de poche qui pèsent bien chacun une demi-douzaine de bœufs : ils nous embarrasseront beaucoup. J'ai oublié à vous dire qu'à la dernière chasse, le roi dit à M. l'ambassadeur qu'il voulait envoyer un petit éléphant à Mgr le duc de Bourgogne, et une demi-heure après il se souvint de Mgr le duc d'Anjou et dit qu'il ne voulait pas le faire pleurer et qu'il fallait aussi lui en envoyer un. Ils sont fort jolis : pourvu qu'ils arrivent à Versailles ; j'en doute.

L'abbé avait raison d'en douter. Son journal du 17 décembre exprime les craintes des Français devant les incessants arrivages de ballots : On ne saurait croire l'embarras où nous sommes : tout est plein de ballots ; la Maligne en a ce qu'elle en peut porter, et cependant en voici encore vingt-deux de l'équipage des ambassadeurs et sur le tout deux éléphants. Comment faire ? Ce n'est pas comme en venant ; et que savons-nous si la guerre n'est point en Europe ? Il faut que nos batteries soient libres afin de n'être pas pris comme des coquins.

Finalement, le 19 octobre, trois jours avant le départ, force fut de constater que les deux navires ne pouvaient accueillir les pachydermes, et décision fut prise de les laisser au Siam. Le 19 décemnbre, l'abbé de Choisy écrit : M. Constance est venu à bord. On a tiré vingt et un coups de canon ; ce ne sont point les manières d'Europe, mais ici on ne fait que tirailler. Il a visité le vaisseau et a vu lui-même qu'il était impossible d'embarquer les éléphants et les vingt-deux ballots : on les renvoie à terre. 

4 - Le chevalier de Chaumont rapporte ainsi cette demande : Le lendemain onzième, je retournai à cette chasse, monté sur un éléphant. Le roi qui y était allé encore ce jour là m'envoya chercher par deux mandarins, et après m'avoir parlé de plusieurs choses, il me demanda le sieur de la Mare, ingénieur, pour faire fortifier ses places ; je lui dis que je ne doutais pas que le roi mon maître n'approuvât fort que je lui laissasse, puisque les intérêts de sa majesté lui étaient très chers et que c'était un habile homme dont elle serait satisfaite ; j'ordonnai donc au sieur de la Mare de rester à Siam pour rendre service au roi, qui voulut alors lui parler, et il lui fit présent d'une veste d'une étoffe d'or. (Relation de l'ambassade du chevalier de Chaumont, 1686, pp. 95-96). 

5 - Talum (ตะลุ่ม). Dans L'Ambassade de Siam au XVIIe siècle, (1862, p. 69), Étienne-Gallois écrit : Le roi l'assura [Chaumont] qu'il avait été satisfait de ses rapports personnels avec lui et de toute sa négociation, en témoignage de quoi il lui donna le Lelom, c'est-à-dire la plus haute distinction du royaume, qui faisait du titulaire un oya, quelque chose de plus qu'un duc en France. Étienne-Gallois ajoute en note : Les Portugais donnaient à cette éminente distinction le nom de bolseta. Évoquant ces boîtes honorifiques, La Loubère cite le krob (ครอบ) et le tiab (เตียบ) : Le krob est une boîte d'or ou d'argent pour l'arek et le bétel. Le roi les donne, mais ce n'est qu'à certains officiers considérables. Elles sont grosses et couvertes, et fort légères ; ils les ont devant eux chez le roi et dans toutes les cérémonies. Le tiab est une autre boîte pour le même usage, mais sans couvercle, et qui demeure au logis. C'est comme un grand gobelet, quelquefois de bois vernis, et plus la tige en est haute, plus il est honorable. Pour l'usage ordinaire, ils portent sur eux une bourse où ils mettent leur arek et leur bétel, leur petite tasse de chaux rouge et leur petit couteau. Les Portugais appellent une bourse bosseta, et ils ont donné ce nom au krob dont je viens de parler, et après eux nous les avons appelés bossettes. (Du royaume de Siam, 1691, II, pp. 70-71). Lorsqu'il évoque les talum, La Loubère les décrit ainsi : Tables à rebord sans pied, appelés autrement bandèges, et par nos marchands plateaux. (op. cit. II, p.67).

ImageTalum.
ImageTiap, ou plutôt krop, selon la description de La Loubère. 

6 - Le chevalier de Chaumont confirme le récit du père Tachard quant au détail de cette audience qui eut lieu le 12 décembre : Le mercredi douzième, le roi me donna audience de congé ; il me dit qu'il était très content et très satisfait de moi ainsi que de toute ma négociation, ce fut alors qu'il me fit présent d'un grand vase d'or qu'ils appellent bossette, et c'est une des marques des plus honorables de ce royaume-là : de même que si le roi en France donnait le titre de duché, le roi me dit qu'il n'en faisait point les cérémonies, parce qu'il y aurait peut-être eu quelque chose qui ne m'aurait pas été agréable à cause des génuflexions que les plus grands du royaumes sont obligés de faire en pareil rencontre : il n'y a pas d'étrangers en sa Cour que le neveu du roi de Cambodge qui ait eu une semblable marque d'honneur, qui signifie que l'on est oyas, dignité qui selon que je viens de vous dire est comme celle de duc en France. Il y a plusieurs sortes d'oyas, que l'on ne distingue que par leurs bossettes. Ce monarque eut la bonté de me dire ensuite des choses si obligeantes en particulier que je n'oserais les raconter, et dans tout mon voyage il m'a fait rendre des honneurs si grands que j'aurais peine d'être cru, s'ils n'étaient uniquement dus au caractère dont Sa Majesté avait daigné m'honorer. J'ai reçu aussi mille bons traitements de ses ministres et du reste de sa cour, MM. l'abbé de Lionne et M. le Vachet prirent en même temps congé du roi, qui après leur avoir souhaité un bon voyage, leur donna à chacun un crucifix d'or et de tambac avec le pied d'argent. (Op. cit., pp. 97 et suiv.). 

7 - Ce banquet est également évoqué par le chevalier de Chaumont : Au sortir de l'audience, M. Constance me mena dans une salle entourée de jets d'eaux, qui était dans l'enceinte du palais, où je trouvai un très grand repas servi à la mode du royaume de Siam : le roi eut la bonté de m'envoyer deux ou trois plats de sa table, dont l'un était de riz accommodé à leur mode, et les deux autres de poissons secs et salés qui venaient du Japon, car il dînait en même temps. (Op. cit., pp. 99-100). 

8 - La tabangue, ou la tabanque était une sorte d'octroi, de poste douanier sur la route d'Ayutthaya. La Loubère écrit : Tabanque, en siamois, veut dire douane, et parce que le logis du douanier qui est à l'embouchure de la rivière est de bambou, comme tous les autres, les Français appelèrent tabanque tous les logis de bambou où ils logèrent, du nom du logis du douanier qu'ils avaient vu le premier de tous. (Du royaume de Siam, 1691, p. 341). 

9 - D'après le journal de l'abbé de Choisy, le roi Naraï avait, dès le 3 octobre, désigné Ok Phra Visut Sunthon (ออกพระวิสุทธิสุนทร) dit Kosapan (โกษาปาน) pour être son ambassadeur en France. Les deux autres, nommés plus tard, étaient Ok Luang Kanlaya Ratchamaïtri (ออกหลวงกัลยาราชไมตรี) et Ok Khun Siwisan Wacha (ออกขุนศรีวิสารวาจา). Donneau de Visé les décrit ainsi : le premier ambassadeur était frère du défunt barcalon (vous savez qu'on appelle ainsi le premier ministre du roi de Siam) que le second avait été ambassadeur auprès de l'empereur de la Chine, et qu'il s'était acquitté de cette ambassade avec beaucoup de distinction et de conduite, et que le troisième était fils de l'ambassadeur de Siam en Portugal. (Supplément au Mercure Galant de septembre 1686, pp. 12-13). Quant à leur suite, elle se composait de huit mandarins et de vingt domestiques, d'autres mandarins prévus n'ayant pu se joindre au voyage, arrivés trop tard à la barre de Siam, alors que les vaisseaux français étaient déjà partis.

ImageOk-phra Visut Sunthorn, dit Kosapan, et connu en France sous le nom de Ratchatut (premier ambassadeur).
ImageOk-luang Kanlaya Rachamaïtri, connu en France sous le nom de Uppathut (second ambassadeur).
ImageOk-khun Siwisan Wacha, connu sous le nom de Trithut (troisième ambassadeur). 

10 - C'est pendant ces derniers jours de l'ambassade au Siam que se conclurent les tractations secrètes entre Phaulkon et le père Tachard, et que furent signés les traités, au moment il n'était plus temps de négocier. Les mémoriaux présentés par le chevalier de Chaumont furent considérablement affaiblis par des articles ajoutés à la dernière minute par l'habile ministre. L'abbé de Choisy dénonce cette manœuvre dans son mémoire écrit à bord de l'Oiseau le 1er janvier 1686 : Le roi avait tout accordé, et M. Constance a mis à chaque article des conditions qui leur ôtent beaucoup de force. M. l'ambassadeur n'avait qu'à insister et à refuser toutes ces conditions, jamais M. Constance n'aurait osé renvoyer cela au roi. Mais qu'a fait M. Constance ? Il a toujours remis à donner les papiers par écrit, en disant qu'il les faisait copier et qu'en s'en allant, il donnerait tout en bonne forme. M. l'ambassadeur l'a cru, et dans l'audience de congé a dit positivement au roi de Siam qu'il était content sur tous les chefs, qu'il le remerciait des grands privilèges qu'il avait accordés à la religion chrétienne et de tout ce qu'il faisait en faveur de la Compagnie française. Et ce qui est plaisant, il n'avait encore rien par-devers lui, et n'a rien eu par écrit qu'à la rade, prêt à mettre à la voile, dans le temps qu'il n'y avait plus moyen de disputer et qu'il fallait bien prendre ce qu'on lui voulait donner. Ce n'est pas que je fusse bien d'avis que M. l'ambassadeur fît au roi de Siam tous les petits plaisirs qu'il pouvait, sans engager le roi ; mais je voulais qu'il se fît un peu valoir, et que, si le ministre lui refusait quelque chose, il s'adressât au roi qui lui aurait tout accordé : car il est certain que ce bon roi croit avoir fait tout ce qui est en lui. (Launay, Histoire de la Mission de Siam, 1920, I, p. 168).

On trouve les mêmes réflexions dans une note anonyme conservée aux Archives des Missions Étrangères, citée par Launay (op. cit., I, pp. 170-171) : Les conditions choquantes auxquelles les privilèges ont été accordées dans le traité fait à Louvo le 2 décembre 1685 ont été ajoutée par M. Constance. Il n'y a qu'à voir le mémorial que présenta M. de Chaumont. Si ce traité avait été fait par quelqu'autre du royaume que par M. Constance, les conditions, selon toute les apparences du monde, n'y auraient pas été insérées. Le respect que tous les grands du royaume et le roi même ont pour les talapoins va si loin qu'ils n'oseraient pas parler de les châtier, exiler, etc. Or, ils traitaient les missionnaires du moins aussi honorablement que les talapoins. Si M. Constance eût donné ce traité de bonne heure, M. de Chaumont eût eu le temps de discuter ces sortes de conditions ; mais on lui donnait ce traité lorsqu'il partait, et la crainte sans doute que son ambassade n'aboutît pas, le lui fit recevoir tel qu'i était ; encore le lui donna-t-on si mal écrit, avec tant de ratures, qu'à peine eut-on le temps d'en faire une copie nette.

Quant à Bénigne Vachet, il ne cache pas son amertume : Si nous y prenons garde, tous ces grands privilèges accordés en faveur de la religion et du commerce sont viciés par tant de conditions odieuses qu'ils n'ont jamais pu avoir leur effet : non pas qu'il en faille imputer la cause au roi de Siam, car il les aurait tous donnés sans aucune restriction, si Constance, par un esprit de domination, voulant se réserver à lui seul la gloire de les conserver ou de les détruire quand bon lui semblerait, n'eût inventé des conditions de sa tête auxquelles le roi de Siam n'aurait jamais pensé tant il était disposé en tout et partout de favoriser l'ambassade et de satisfaire le roi de France. Je sais bien qu'on ne voulut pas m'écouter quand je découvris les inconvénients qui pouvaient en arriver. Constance avait prévenu là-dessus les esprits. Tous mes raisonnements furent coulés à fond et je ne trouvai personne qui voulut m'écouter. La simplicité de nos gens a été trompée ; le seul Constance a triomphé. (Launay, op. cit., I, p. 174).

C'est également à ce moment que Phaulkon donne ses dernières instructions au père Tachard, en qui il a trouvé un émissaire fidèle et peut-être bien naïf. Ces instructions sont consignées dans un Mémoire de Phaulkon pour le père Tachard, conservé aux Archives des Missions Étrangères (op. cit., I, pp. 179-180) :

Décembre 1685.

Votre Révérence fera toutes les diligences possibles auprès du pape, du père général et du père de La Chaize pour obtenir du roi très chrétien l'établissement de la religion chrétienne dans le royaume de Siam, comme je vous l'ai fait connaître dans plusieurs conférences, ce qui doit être entre nous tout à fait secret.

Il faut faire venir dans les navires du roi soixante ou soixante-dix personnes fort intelligentes dans le maniement des affaires, qui soient personnes de probité connue, et qu'un chacun ait un capital pour pouvoir subsister par soi-même et entrer au service du roi de Siam sans aucun intérêt, ce qui servira de moyen assuré pour fermer la bouche à tous ceux qui voudront traverser leur avancement ; et si le père général voulait envoyer quelques pères de la Compagnie qui fissent partie de ce nombre, il est nécessaire qu'ils soient habillés en laïques, et que même ceux avec qui ils seront ne les connaissent point. Je me charge, au cas qu'il leur manque quelque chose, de leur donner mon appui, de les soutenir par mon crédit et de leur procurer les avantages les plus notables qui soient au royaume de Siam, comme de les faire gouverneurs de provinces, villes, forteresses ; de leur faire donner le commandement des armées de terre et de mer ; de les introduire dans le palais et dans le gouvernement des affaire ; même de faire tomber sur eux les principales charges de la maison du roi et de m'en servir comme conseillers dans mes négociations et affaires, comme je m'en suis expliqué à votre révérence à diverses reprises. Et afin que l'on ait un prompt et infaillible succès, il faut bien faire entendre au roi la nécessité qu'il y a de s'emparer tout d'abord de Singor, où il est important d'amener deux bonnes colonies et des gens de guerre, parce qu'une fois que la place sera en état, on n'a plus rien à craindre : les marchands s'y habitueront, toutes les missions de Cambodge, Ciampa, Cochinchine, Tonkin, en seront mieux pourvues et secourues, et sans beaucoup de difficultés l'on y transportera tout le commerce de Siam. Il serait aussi bien nécessaire que ceux que l'on enverra pussent avoir et amener avec eux quelques navires qui leur appartiennent ; car outre l'utilité particulière qu'ils en tireront, je m'en servirai préférablement à tout autre et leur fournirai les moyens pour faire un bon commerce, ce qu'ils ne trouveraient pas dans les navires de la Compagnie.

Pour le succès de ce dessein, rien ne manque. Les vivres sont ici en abondance ; nous avons le fer, l'étain et le cuivre pour forger toutes sortes d'instruments, même des canons ; les matériaux sont tout prêts. Il n'y a que les hommes, la diligence et le secret qui manquent, le tout de la manière dont je m'en suis expliqué à votre révérence.

L'on peut objecter que si le roi de Siam mourait et qu'on arrivât avec cet appareil à la barre, tous ces desseins échoueraient ; mais je m'engage et promets que le successeur du roi sera beaucoup plus disposé à tout accorder que son prédécesseur, et qu'on trouvera en lui beaucoup plus de facilités, même pour la religion.

Toutes ces vues doivent être traitées avec beaucoup de précaution et encore plus de diligence, comme nous en avons conféré avec votre révérence et M. le chevalier de Chaumont. Je vous demande donc, mon père, par les entrailles et les plaies de Jésus-Christ, de bien poursuivre cette négociation auprès du roi par le moyen de son confesseur.

Je vous souhaite un bon voyage et un prompt retour.

Fait à l'embouchure de la rivière de Siam, dans mon ballon, le [ ] décembre 1685. 

11 - La mission des six jésuites était de se rendre en Chine en qualité de mathématiciens auprès de l'empereur Khang Xi. Des cinq compagnons du père Tachard qui restèrent au Siam, seuls quatre s'embarquèrent pour la Chine en juillet 1686, car le père Le Comte, à la demande du roi Naraï, resta à la Cour de Lopburi. Cette première tentative se solda par un naufrage au large du Cambodge, et les quatre jésuites durent regagner le Siam qu'ils atteignirent après bien des difficultés en septembre 1686. En juin&nsp;1687, le père Le Comte ayant reçu congé du roi, tous les cinq s'embarquèrent pour la Chine où ils arrivèrent en février 1688. 

12 - Le secrétaire du chevalier de Chaumont est affublé de noms assez différents selon les sources, même s'il s'agit vraisemblablement d'une seule et même personne. Le Mercure Galant de février 1685 (p. 293) annonce : M. le chevalier de Chaumont, sachant aussi qu'il est important d'avoir un habile secrétaire, en a choisi un qui peut lui être d'une grande utilité dans le pays où il va, puisque c'est M. de l'Abrasseau-Bourreau, frère de M. Deslandes-Bourreau [Boureau] qui depuis longtemps est chef du comptoir de la Compagnie royale de France à Siam. Dans son journal du 17 décembre, l'abbé de Choisy cite un certain M. de la Brosse. Quant au père Bouvet, il indique : Son Excellence avait pour (...) secrétaire le sieur de la Brosse-Bonneau, un parent de Boureau-Deslandes agent au comptoir français de Surate. (J.C. Gatty Voyage de Siam du père Bouvet, 1963, p. XVIII). 

13 - Le chevalier de Chaumont relate lui aussi cet incident : Il ne se passa rien de digne d'être remarqué jusqu'au détroit de Banca, où j'échouai par le travers d'une île qui se nomme Lucapara, sur un banc de vase où il n'y avait que trois brasses d'eau, et il en fallait plus de dix-sept pieds pour le vaisseau ; cela ne m'inquiéta pas et donna seulement de la peine à l'équipage que j'envoyai aussitôt sonder aux environs du vaisseau, et on trouva plus de fond, j'y fis porter un petit ancre que l'on mouilla, sur lequel il y avait un câble, et nous nous ôtâmes de dessus ce banc avec les cabestans du navire en moins de quatre ou cinq heures ; quoique j'eusse un bon pilote hollandais, je ne laissai pas de toucher dans ce détroit en allant et en revenant. Je continuai ma route et j'arrivai à Banten le 11 janvier 1686. (Op. cit., pp. 186-187). 

14 - L'île Christmas, autrefois île Mony, située au sud de Java. C'est aujourd'hui une dépendance australienne. L'abbé de Choisy l'appelle l'île Monin. 

15 - Peu d'îles ont autant changé de nom au cours des siècles. Découverte au Xe siècle par les Arabes, et à nouveau au début du XVIe siècle par les Portugais, l'île de la Réunion s'appelle d'abord île Sainte Apolline, puis île Mascarin ou Mascareigne, en hommage à l'amiral portugais Pedro Mascarenhas. Rattachée à la couronne de France en 1638, elle prend le nom d'île Bourbon et devient au cours du XVIIe siècle une escale pour la Compagnie française des Indes Orientales. L'île changera encore deux fois de nom, en 1793 où elle prendra le nom d'île de la Réunion, et en 1806 celui d'île Bonaparte. Conquise par les Anglais, elle retourne à la France en 1815 et retrouve son ancien nom d'île Bourbon sous la Restauration. Elle sera nouveau nommée île de la Réunion en 1848. C'est une région française depuis 1982. 

16 - James Scott, duc de Monmouth, (1649-1685), fils naturel de Charles II d'Angleterre. À l'avènement de Jacques II, il organisa avec le duc d'Argyll un coup de force qui échoua. Ses troupes furent écrasées le 6 juillet 1685 lors de la bataille de Sedgemoor et il fut décapité. Cette victoire ne profita guère à Jacques II qui ne resta que quelques mois sur le trône avant de venir se réfugier en France où il finit ses jours. 

17 - Le Cabo das Agulhas, à l'extrême pointe méridionale de l'Afrique, fut ainsi nommé par les navigateurs portugais à cause de l'effet produit à cet endroit sur les aiguilles des boussoles, qui n'affichent aucun écart entre le nord géographique et le nord magnétique. Pyrard de Laval donne cette explication au début du XVIIe siècle : On le nomme cap des Aiguilles parce qu'au droit d'icelui, les compas ou aiguilles demeurent fixes et regardent droitement vers le nord, sans décliner ni l'est ni l'ouest ; et l'ayant doublé, les aiguilles commencent à nourdouester. (Voyage de François Pyrard de Laval, 1619, p. 21). 

18 - Il s'agit sans doute d'une mangouste grise du Cap, Herpestes pulverulentus

19 - Bernardin de Saint Pierre relatera ainsi un épisode de la chasse à la tortue sur l'île de l'Ascension : Nous fûmes dans la grande anse attendre les tortues. Nous étions couchés sur le ventre dans le plus grand silence. Au moindre bruit cet animal se retire. Enfin nous en vîmes sortir trois des flots ; on les distinguait comme des masses noires qui grimpaient lentement sur le sable du rivage. Nous courûmes à la première : mais notre impatience nous la fit manquer. Elle redescendit la pente et se mit à la nage. La seconde était plus avancée et ne put retourner sur ses pas. Nous la jetâmes sur le dos. Dans le reste de la nuit, et dans la même anse, nous en tournâmes plus de cinquante, dont quelques-uns pesaient cinq cents livres. Le rivage était tout creusé de trous où elles pondent jusqu'à trois cents oeufs qu'elles recouvrent de sable, où le soleil les fait éclore. (Voyage à l'isle de France, à l'isle de Bourbon, au cap de Bonne-Espérance, etc, par un officier du roi, 1773, pp. 93-94). 

20 - Peu s'en fallut en effet que le voyage ne se terminât tragiquement. L'abbé de Choisy raconte dans son journal du 16 juin : Vraiment voici une belle affaire. On me réveille en sursaut : Miséricorde, nous sommes perdus, nous allons donner sur une roche. J'entends crier d'un côté, arrive, arrive, et de l'autre, olof, olof. Cinquante voix crient à pleine tête ; le pauvre timonier ne sait à qui obéir, et cependant il ventait bon frais et le péril était éminent. Cela n'est pas trop plaisant, car tout est ici plein de roches et la nuit était fort noire. Enfin nous avons rasé une grosse barque de pêcheurs qui était démâtée et se laissait aller au gré du vent ; et cette barque immobile avait paru une roche. Il y avait dedans cinq ou six hommes qui ont couru grande fortune : nous les aurions brisés comme verre. Les pauvres gens avaient grand peur : nous les avions dépassés et ils criaient encore, Miséricorde, ayez pitié de nous. 

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