IV. La flore. Les arbres – Les plantes – Le riz – Les plantes vénéneuses.

Page de la relation de Barthélémy Bruguière

Je n'ai vu à Siam aucun arbre connu en Europe ; j'en excepte l'oranger et le grenadier. Je ne parlerai que de ceux dont vous savez le nom.

Les orangers sont très communs. Il y en a une espèce qui produit des oranges aussi grosses qu'un melon ; les Français l'appellent pamplemousse (9).

Quelques-uns de ces arbres ne se trouvent qu'à Penang, mais comme cette île fait partie de notre mission, et qu'elle a été démembrée du royaume de Siam (10), j'ai cru ne devoir faire aucune distinction. On trouve dans les forêts de Siam un arbre dont le bois est odoriférant ; il est fort recherché par les personnes constituées en dignité ; c'est, si je ne me trompe, l'arbre que les Européens appellent bois d'aigle (11). Il y a une autre espèce d'arbre odoriférant qui est très cher : les Siamois l'appellent calam-pae (12) ; on n'en trouve que dans une forêt qui appartient au roi de Cochinchine. Ce prince la fait garder soigneusement ; il n'y a guère que les rois et les grands mandarins qui puissent s'en procurer. On attribue à cet arbre plusieurs qualités merveilleuses. Il y en a une, autre autres, qui me paraît trop extraordinaire pour être vraie. On ne trouvera pas mauvais que je la passe sous silence (13).

Les arbres fruitiers sont en plus grand nombre qu'en Europe. Les espèces sont plus multipliées, mais les fruits qu'ils portent, à l'exception de quatre ou cinq espèces, sont inférieurs en bonté aux nôtres. En général, ils ont un goût acerbe ou insipide. Quelques-uns exhalent une odeur fétide, mais on a l'avantage d'avoir des fruits frais tous les jours.

Les plantes qui méritent quelque attention sont :

Les plantes potagères et les légumes connus en Europe ne prospèrent pas sous la zone torride. La tige de l'oignon est comme un fil. Le chou-fleur est de la grosseur d'une pomme. On trouve de petits melons blancs dont la peau est lisse ; ils sont assez bons. Du restes, ces peuples ne manquent pas d'autres légumes qui nous sont entièrement inconnus. Ils en ont un, entre autres, dont les fleurs sont au sommet de la tige et le fruit est caché sous terre (16).

Les Siamois n'ont d'autres plantes céréales que le riz. Ils le sèment à sillons dans de petits champs carrés et fermés par une digue. On y introduit l'eau qui doit y séjourner jusqu'à la moisson ; si l'eau manque pendant quelque temps, la plante périt ou ne produit pas. À l'époque de l'inondation, les champs qui sont à côté de Bangkok sont entièrement inondés pendant un assez long espace de temps, mais le riz s'élève toujours au-dessus de l'eau, il suit la crue de la rivière. Si l'eau croît subitement d'un mètre, le riz croît d'autant dans l'espace de douze heures. Le riz a beaucoup de rapport avec l'avoine, soit par la couleur, soit par la forme de ses feuilles et de son épi. Pour séparer le grain de la balle, on place l'épi dans un mortier et on le bat à coups redoublés avec un pilon de bois. Le riz est la nourriture ordinaire des hommes et des animaux. Rien de plus simple que la manière dont les Indiens le préparent. Ils mettent le riz avec un peu d'eau dans un vase de fer ou de terre, ils placent la marmite sur le feu ; dès que le grain est un peu gonflé, ils le retirent et le mangent aussitôt sans autre assaisonnement. Le riz ainsi préparé n'est ni bon ni mauvais, il n'a aucun goût. Il y a plusieurs espèces de riz, il y en a de blanc, il y en a de noir, il y en a que l'on sème et que l'on récolte en trois mois.

On trouve encore à Siam une espèce de millet qui est assez bon. Les Siamois cultivent aussi le maïs ou blé de Turquie, mais ils n'en retirent aucune utilité ; ils font tout simplement griller le grain lorsqu'il est encore en épi, et le mangent en guise de pain. Le blé ne prospère pas ; si l'on en sème, les fourmis en mangent une partie et les charançons rongent le reste. Monseigneur a essayé d'en faire semer au milieu d'une mare d'eau pour le mettre hors des atteintes de cet insecte vorace, mais il n'a pas été plus heureux : un litre a produit cinq épis, en sorte qu'il a fallu y renoncer. Il n'y a que le riz que ces insectes épargnent.

Les Siamois d'une condition médiocre ne font pas grand cas des fleurs, mais les grands propriétaires, les mandarins et les princes en décorent les galeries qui sont devant leurs maisons. Les espèces sont en petit nombre ; peu de plantes produisent des fleurs d'une agréable odeur, plusieurs sont inodores, mais en compensation, un grand nombre d'arbres, principalement ceux qui produisent les épiceries, exhalent un parfum que l'on respire quelquefois en mer à la distance de plus d'une lieue.

Après avoir parlé de tant d'arbres et de plantes utiles, il est bien juste que je vous dise un mot de celles qui sont nuisibles. L'article ne sera pas long ; je ne parlerai que de deux plantes vénéneuses.

Nous avons un arbre dans notre jardin appelé maï-tourang (19) ; il porte un fruit qui produit un effet singulier ; si l'on exprime quelques gouttes du suc qu'il contient sur la peau, on est obligé de se gratter plusieurs jours de suite sans interruption ; l'eau ne fait qu'augmenter la démangeaison. Il n'y a que la boue appliquée sur l'endroit où l'on éprouve cette cuisson qui puisse apporter quelque soulagement.

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NOTES

1 - Ton tan (ต้นตาล) : palmier de Palmyre (Borassus flabellifer).

Palmier de Palmyre (Borassus flabellifer)

2 - Le sagou est le nom de la fécule extraite de la pulpe du sagoutier (Metroxylon sagu), sakhu en thaï (สาคู).

Sagoutiers (Metroxylon sagu)

3 - Le palmier à bétel (Areca catechu), appelé maksong en thaï (หมากสง).

Palmier à bétel et sa noix

4 - Voir ci-dessus note 1. Ces feuilles, appelées baï lan (ใบลาน), étaient plutôt produites par le tallipot (Corypha umbraculifera), palmier géant de la famille des Arecaceae.

Feuilles de tallipot (Corypha umbraculifera).
Texte sacré écrit en pali sur des baï lan.

5 - Le tamarin est le fruit du tamarinier (Tamarindus indica), appelé ton makham en thaï (ต้นมะขาม).

Tamarinier Tamarindus indica.

6 - Alfred Duvaucel, naturaliste français (1793-1824). 

7 - En Occident, l'Anglais Kinsey Burden, planteur de coton en Géorgie, imagina en 1778 le roller gin, première machine mécanique pour égrener le coton. En 1794, le mécanicien et industriel américain Eli Whitney fit breveter le cotton gin, machine encore plus performante. À l'autre bout du monde, les Siamois utilisaient sans doute depuis très longtemps le très simple et très rustique khrueang hipfaï (เครื่องหีบฝ้าย), littéralement l'appareil à égrener le coton.

Le cotton gin de Eli Whitney (1794)..
Thaïlandaise égrenant le coton avec un khrueang hipfaï

8 - Peut-être le Cassia fistula (ton kun : ต้นคูน). Cet arbre à feuilles caduques, très répandu en Asie, est aujourd'hui l'arbre national de la Thaïlande.

Cassia fistula 

9 - Le mot, qui était utilisé dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, parfois au féminin, et sous la forme pampelmousse apparaît pour la première fois dans la 6ème édition du Dictionnaire de l'Académie française (1832). 

10 - L'île de Penang dépendait du sultanat de Kedah, lui-même plus ou moins sous contrôle siamois. En 1792, le sultan de Kedah, craignant une invasion siamoise, céda l'île à la Compagnie anglaise des Indes orientales (EIC). Le capitaine Francis Light y fonda la ville de George Town. L'année suivante, la Compagnie récupéra l'actuel Seberang Perai, la partie continentale de l'île, qu'elle appela Province de Wellesley. Enfin, en 1826, la totalité de l'île fut intégrée dans les Straits Settlements, les Établissements des Détroits, avec Malacca et Singapour. Il est difficile de savoir quel était le degré exact du contrôle que le Siam exerçait sur Kedah, mais il semblerait qu'à partir de la chute d'Ayutthaya (1767), le sultanat était à peu près indépendant. 

11 - Cette appellation un peu imprécise désignait de nombreuses essences de bois odoriférants du genre Aquilaria. Il est bien difficile de s'y retrouver entre le bois d'aigle, le bois d'aloès, le bois d'Agalloche, le bois de calambac, le bois de oud, le bois d'agar, le bois de gaharu, bois de gélose etc. et de savoir à quelles espèces ils correspondaient vraiment parmi les Aqualaria agallocha, Aquilaria malaccensis, Aquilaria crassna, Aquilaria filaria etc. Tous ces bois présentent la particularité de produire une résine odorante très prisée notamment en parfumerie et en pharmacie. La déforestation, la surexploitation et les trafics illégaux menacent aujourd'hui l'existence même de ces végétaux dans de nombreux pays. 

12 - Sans doute calampac (กลัมภัก), transcription siamoise de calambac. Yule et Burnell (Hobson Jobson, 1903, p. 144), qui le définissent comme la plus fine espèce de bois d'aloès, suggèrent que le mot dérive du javanais kalampak ou du royaume de Champā (la zone centrale de l'actuel Viêt Nam). On trouve également calampat, calembuco, kalanbak, calambic, collomback, etc. Le calambac serait différent du bois que les Thaïlandais appellent kritsana (กฤษณา), bois plus précieux que l'or et dont la culture et l'exploitation sont sévèrement réglementés. 

13 - Le silence de l'évêque sur ce point nous laisse évidemment pressentir quelques propriétés aphrodisiaques. 

14 - Trois ingrédients sont essentiels pour faire une chique de bétel : une noix d'arec [mak : หมาก], une feuille de bétel [plu : พลู], et de la chaux [pun : ปูน]. D'autres peuvent être ajoutés selon les disponibilités et les goûts. La feuille est d'abord enduite de chaux et couverte de fines lamelles de la noix d'arec, et ensuite enveloppée ou roulée pour former une chique. L'interaction des ingrédients durant la mastication produit une salive rouge. (Dawn F. Rooney : Betel Chewing Traditions in South-East Asia, Images of Asia, Oxford University Press, 1993, p. 12). 

Plu, mak, pun, Les trois composants de la chique de bétel. 

15 - Boraphet (บอระเพ็ด), nom vernaculaire du Tinospora cordifolia, plante de la famille des Menispermaceae, censée avoir des propriétés régénérantes et curatives.

Boraphet Tinospora cordifolia) 

16 - Les « légumes-racines » sont très répandus dans le monde, et Bruguière ne nous donne aucun élément pour identifier celui qu'il évoque. Il pourrait s'agir aussi bien de la carotte que du kha (ข่า), nom siamois du galanga (Alpinia galanga), surnommé le gingembre du Siam.

Plan de galanga (Alpinia galanga) 

17 - Nous n'avons pu identifier cet arbre. Breazeale et Smithies (Journal of the Siam Society, vol. 96, 2008, note 58 p. 96) suggèrent qu'il pourrait s'agir du Barringtonia asiatica (chiklé : จิกเล) ou du Bruguiera conjugata. Les arbres empoisonnées – ou supposés l'être – on inspiré de nombreuses légendes, les plus célèbres étant celles attachées au Bohun Upas (Antiaris toxicaria (thaï : Yang nong : ยางน่อง), répandu dans toute l'Asie du sud-est, et dont les feuilles dégageraient un gaz si toxique qu'il tuerait toute vie à des kilomètres à la ronde. Malheur au voyageur qui se coucherait sous son feuillage ; il ne se réveillerait jamais ! Ce qui n'est bien entendu qu'une fable : seul le latex produit par cet arbre est réellement toxique, au point que les Javanais en enduisaient la pointe de leurs flèches.

Le Bohun upas (Die Mystères des grünen Tisches, 1845) 

18 - Le tarangtang (ตะรังตัง) est le nom siamois de du Dendrocnide sinuata, une ortie toxique qui peut causer de sérieuses lésion à la peau en cas de contact. Toutefois, ses feuilles ne sont pas bordées de rouge. Parmi les autres orties du Siam, il faut citer le tamyae chang (ตำแยช้าง) – l'ortie des éléphants – (Girardinia diversifolia).

Ortie (Dendrocnide sinuata) 

19 - Nous n'avons pas pu identifier cet arbre. 

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