XVI. La politesse des Siamois.

Page de la relation de Barthélémy Bruguière

L'étiquette et la politesse siamoises diffèrent beaucoup des vôtres. Lorsque les Siamois saluent, ils joignent les mains et les portent devant leur visage et quelquefois au-dessus de leur tête. Ils s'asseyent à terre, ou se couchent, selon que la personne à laquelle ils s adressent est plus ou moins élevée en dignité. S'ils sont obligés de changer de place, ils marchent profondément inclinés, ou ils se traînent sur leurs genoux et sur leurs mains. S'ils sont devant un grand prince, devant le roi et le Vang Na (1), ils sont toujours prosternés sur leurs coudes et sur leurs genoux. Cette posture est très pénible lorsque l'audience se prolonge. Quelque situation qu'ils prennent, ils tâchent toujours de se placer plus bas que leurs supérieurs. Quand ils parlent à un égal, ils l'appellent monsieur, than [ท่าน], et se désignent eux-mêmes par le mot kha [ข้า], qui veut dire serviteur. S'ils s'adressent à un supérieur, ils lui donnent le titre de Monseigneur, chaukha [chao ka : เจ้าข้า], mais si le supérieur est très élevé en dignité, ils l'appellent khorap [ขอรับ], c'est-à-dire, daignez recevoir mes hommages. En ce cas, ils prennent eux-mêmes l'humiliante dénomination de dixan [dichan : ดิฉัน], c'est un diminutif de dierexan [diratchan : ดิรัจฉาน], qui signifie animal. Dans les audiences, lorsqu'un Siamois parle à son souverain, il le désigne par le mot de thoun-xramong [tounkramom : ทูลกระหม่อม], c'est-à-dire, placé sur ma tête. Si le sujet parle de lui-même, il se désigne par le mot de phom-cheveu (2), ou bien Touli-phrabat [thuli phrabat : ธุลีพระบาท], c'est-à-dire, la poussière de ses pieds divins. Lorsqu'ils parlent du roi entre eux, ils lui donnent des titres dont plusieurs, à coup sûr, ne plairaient pas à un roi de France. Par exemple : khoun-loang, le nourricier des talapoins (3) ; chauxivith [Chao chiwit : เจ้าชีวิต], le maître de la vie ; chau-pheendin [Chao phaendin : เจ้าแผ่นดิน], le maître de la terre, chau-muang [Chao muang : เจ้าเมือง], le maître ou proprietaire du royaume, de la ville, etc. Dans les livres ils l'appellent phra-ong [Phraong : พระองค์], c'est-à-dire, personne divine ou dieu. Régner, en siamois, se traduit par savenirat [sawoeirat : เสวยราชย์], qui veut dire manger le peuple. On dit aussi saverinaja sombat [Sawoei racha sombat : เสวยราชสมบัติ], c'est-à-dire, jouir ou dépenser les richesses. On ne dit pas d'un tel mandarin qu'il est gouverneur de telle ville ; on dit : il mange telle ville, et souvent on dit plus vrai qu'on ne pense.

Les Siamois parlent toujours à la troisième personne, soit lorsqu'ils parlent à quelqu'un, soit lorsqu'ils parlent d'eux-mêmes. Quand ils répondent affirmativement (il est bien rare qu'ils disent non), ils répètent simplement le titre honorifique de la personne qui les interroge. Par exemple : — Avez-vous fait telle chose? — Monseigneur. Ils ont des pronoms personnels, mais ils ne s'en servent guère. Kou [กู] qui répond au pronom moi, je désigne l'orgueil ou la colère dans celui qui s'en sert. Meung [น้อง ?], qui veut dire toi, tu, est un terme très offensant. Man [มัน], c'est-à-dire lui, n'est guère plus honnête. Le roi, parlant de lui-même, s'appelle kha, qui signifie votre serviteur. Il désigne ceux à qui il parle par le titre dont ils sont décorés. On donne ordinairement aux personnes du sexe le titre de Nang [นัง] qui répond au mot français Madame. Après trente ans, on donne assez communément le titre de vieillard, thachei [ตาชาย] à quiconque n'en a pas d'autre.

Les magistrats et tous ceux qui sont constitués en dignité, se placent dans un lieu élevé et éloigné de leurs inférieurs. Ils ont toujours des carreaux pour s'appuyer ; ils s'asseyent, ils se couchent selon leur bon plaisir. La posture la plus noble consiste à mettre la jambe droite sur le genou gauche et à tenir le pied avec la main. Le roi , quand il donne audience, est placé sur une haute estrade dorée. Son siège est fermé par des glaces, les assistants sont prosternés sur un riche tapis qui s'étend dans toute la longueur et la largeur de la salle. Si l'on offre des présents au roi, ils sont étalés devant la personne qui les offre. La salle d audience est carrée et très vaste, elle est peinte en rouge avec quelques dessins en or. Il n'y a aucun siège, on n'y voit d'autres meubles que quelques cristaux et quelques lustres assez beaux. On dit qu'un ambassadeur européen, admis à l'audience du roi, fut fort surpris lorsqu'on lui fit défense de se tenir debout. Comme il ne trouva point de siège pour s'asseoir, il prit aussitôt son parti en homme de résolution, il se coucha tout de son long devant le roi. Le prince, au désespoir de voir qu'un autre que lui prît une si noble posture, lui fit au plus vite présenter un siège.

Les grands ne font guère que trois questions aux étrangers dont ils sont visités pour la première fois, encore sont-elles toujours peu importantes et quelquefois ridicules, mais avant tout, on vous demande votre âge. Les Siamois d'une condition moins élevée ne font point de question plus spirituelles. J'en ai trouvé qui, après m'avoir demandé, selon l'usage, quel était mon âge, m'accablaient de questions tout à fait impertinentes, telles que celles-ci : Êtes-vous Dieu (4) ? Êtes-vous bien riche ? Combien de fois mangez-vous par jour ? Priez, prêchez-nous en votre langue, etc.

Les Cochinchinois saluent en unissant les mains du bout des doigts. Ils les portent aux genoux, s'inclinent, se relèvent et portent leurs mains à la tête. Ils font cette cérémonie debout. Les Chinois saluent à peu près de même dans leur salut ordinaire, mais dans le grand salut, ils se mettent à genoux l'un devant l'autre et inclinent leur tête jusqu'à terre à plusieurs reprises. Devant l'empereur de la Chine, on se tient debout et couvert, mais on ne peut pas le regarder en face. Lorsqu'un mandarin lui parle, il fixe ses yeux sur un des boutons de sa veste. La majesté impériale ne permet point au prince d'adresser la parole à un de ses sujets qui n'est point constitué en dignité. Lorsqu'il veut parler à un simple particulier, il lui fait donner le bouton pour le placer sur son bonnet, et l'élève par-là à la dignité de mandarin. L'empereur a toujours vingt-quatre mandarins devant lui. Lorsque le prince rit, ils rient et finissent en même temps que lui ; s'il est triste, tous les visages sont tristes et sérieux. On dirait que leurs visages sont à ressort et que l'empereur a le secret de les faire mouvoir à sa volonté. Se découvrir devant un Chinois, c'est lui faire injure. A Pékin, les prêtres ont obtenu la permission de célébrer la messe la tête couverte d'un bonnet. J'ai vu des Pékinois qui entendaient la messe ; ils étaient à genoux, les bras pendants et la tête couverte, quoique le Saint-Sacrement fût exposé. C'est pour eux la posture la plus modeste et la plus respectueuse. À Siam, lorsque le roi congédie ses officiers, ceux-ci doivent joindre les mains et baisser la tête jusqu'à terre par trois fois. L'étiquette veut qu'ils aient chacun un linge blanc étendu devant eux. Chez les Birmans, lorsque les mandarins sortent de 1 audience, ils joignent les mains derrière le dos jusqu'à ce qu'ils soient hors de la salle.

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NOTES

1 - Le Wang Na [วังหน้า] était le palais du Maha Uparacha [มหาอุปราช], le vice-roi. Les Occidentaux associaient souvent le palais du prince avec sa charge. Dans sa Description du royaume thaï ou Siam, (1854, I, p. 288), Mgr Pallegoix le présentait ainsi : C'est ordinairement un frère ou un proche parent du roi qui est élevé à cette dignité. Il a un immense palais presque aussi beau et aussi somptueux que celui du premier roi, il a aussi les insignes royaux ; tous les passants sont obligés de se prosterner devant son pavillon situé au bord du fleuve. Il a sa cour, ses officiers, ses mandarins absolument sur le même pied que le premier roi. C'est ordinairement lui qui se met à la tête des armées en temps de guerre ; le premier roi ne fait rien d'important sans avoir son approbation. La charge de Vang Na fut abolie sous le règne du roi Chulalongkorn (Rama V). 

2 - Phom (ผม) signifie effectivement je, lorsque c'est un homme qui parle, mais également cheveu

3 - Peut-être plutôt Khun luang (คุณหลวง), qu'on pourrait traduire par Votre Majesté, et non par le curieux nourricier des talapoins

4 - Breazeale et Smithies (Journal of the Siam Society, vol. 96, 2008, note 204, p. 145) notent que Bruguière est amené à faire de grossières erreurs d'interprétation du fait qu'il traduit systématiquement phra (พระ) par Dieu, alors que le mot a bien d'autres acceptions, et désigne notamment les prêtres et les ecclésiastiques en général. Il est probable qu'on lui a simplement demandé s'il était prêtre. 

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