XXIII. La justice des Siamois.

Page de la relation de Barthélémy Bruguière

Les Siamois ont quelques lois assez bonnes, mais ils en ont d'autres qui sont bien loin d'être parfaites. Le mal serait néanmoins tolérable, si ces lois étaient observées. La justice est très mal administrée. Lorsque les parties se présentent devant le juge pour plaider leur cause, celui-ci fait mettre les deux contendants en prison, afin que l'accusateur paie les frais, si l'accusé, quoique coupable, n'a pas d'argent pour payer les dépens. Le juge a le talent de faire traîner l'affaire en longueur, afin d'extorquer de l'argent des deux côtés. Il n y a pas moyen de se plaindre au roi, le magistrat a toujours raison. Il sait si bien embrouiller l'affaire qu'il est presque toujours absous, et le malheureux accusateur est puni pour avoir dit la vérité et avoir demandé justice d'une injuste vexation.

L'argent est dans ce pays-ci un moyen infaillible pour éluder les lois et se tirer d'embarras. Un criminel même peut faire diminuer et rendre presque nulle la peine qui lui a été infligée, il n'y a qu'à promettre de l'argent à l'exécuteur. La coutume, qui a force de loi dans le royaume, permet aux créanciers d'exiger trente pour cent, mais il est rare qu'ils se contentent d'un intérêt si énorme. Si la personne qui emprunte est pauvre et a un besoin pressant d'argent, le prêteur exige soixante et même cent vingt pour cent. Si, à l'expiration du terme, le débiteur ne peut pas payer la dette, le créancier a le droit de le prendre pour être son esclave. À son défaut il peut prendre sa femme et ses enfants. Je dois dire, à la louange du roi actuel, qu'il prête de l'argent à ses sujets sans exiger aucune usure, mais les grands phajas [phraya : พระยา] ne sont pas si délicats.

Si un maître frappe son esclave avec l'instrument dont il remue le riz, ou avec les petits fuseaux dont les Chinois se servent en guise de fourchette, l'esclave est libre et le maître perd son argent ; mais s'il l'assomme à coups de bâton, l'esclave ne peut pas se plaindre. Voilà, ce me semble, un préjugé bien extraordinaire.

La loi permet aux parents qui ont vendu leur fille à son mari, de la garder dans leur maison pour être leur domestique pendant tout le temps que l'arbre planté devant leur cabane le jour des noces reste sur pied. Les nouveaux mariés ont soin de choisir un aréquier, qui se pourrit facilement. La coutume a fixé ce terme à trois ans. Ainsi, en vertu de ce contrat singulier, l'épouse devient l'esclave du mari et domestique des parents. Cet abus n'existe pas parmi les chrétiens.

Le droit d'asile est admis à Siam. Nos églises et l'enclos qui les environne jouissent aussi du droit d'asile. Le roi, sous aucun prétexte, n'a donné atteinte à ce privilège. Un criminel qui se sauve dans une pagode ne peut pas en être retiré de force. Le roi peut seulement prier les talapoins de le livrer. S'il prend la robe de talapoin, il est rare qu'il n'obtienne pas sa grâce. Cela seul suffit pour vous donner une idée de la sainteté de ces bonzes. Depuis que je suis ici, j'entends souvent parler de quelque délit commis par ces prétendus dieux siamois. Il n'y a pas encore quinze jours qu'un de ces saints personnages a assassiné un homme qui le reprenait de sa mauvaise conduite. Il n'a pas été puni de mort, quoique convaincu. Dans ce moment-ci, il y en a soixante qui sont juridiquement accusés de différents crimes.

Le code pénal n'est pas sévère. Le roi se décide bien difficilement à signer une sentence de mort. Il craint toujours de commettre un péché. On donne cependant la question. Il y a aussi quelques supplices affreux inconnus aux Européens, et qui sont réservés pour les grands criminels, mais je doute qu'on les emploie une seule fois dans un siècle. Un simple particulier condamné au dernier supplice a la tête tranchée. Les grands seigneurs sont assommés, cousus dans un sac et jetés dans la rivière (1). Cela me paraît être un triste privilège. Après la peine capitale, la peine la plus grande et la plus déshonorante est d'être condamné à nourrir les éléphants. Les malheureux auxquels elle est infligée sont obligés d'aller tous les jours ramasser une certaine quantité d'herbes. Lorsque malgré leurs recherches et leur fatigue, ils ne peuvent pas fournir leur tâche, ils sont frappés rudement. Ils ne peuvent ni se faire remplacer, ni se faire aider, ni acheter l'herbe de leur propre argent. Ils sont marqués au front, leur peine dure autant que leur vie. En général, on marque au visage tous les criminels dont il faut se défier. Les esclaves amenés de loin et qui ne doivent pas être rachetés portent empreint sur leurs bras le nom de leur maître. Tous les Chinois qui entrent à Siam doivent porter au bras une certaine ligature pour prouver qu'ils ont payé au roi une espèce de personnel. Un criminel condamné à mort est obligé de faire trois fois le tour des murailles de la ville et d'avertir les passants que lui, N…, convaincu de tel crime, est condamné au dernier supplice.

Je dois enfin terminer. Je crois avoir rempli ma commission, peut-être ai-je été au-delà de vos désirs. Vous trouverez sur une feuille séparée une notice sur la langue du pays ; elle vous donnera une idée des langues orientales, car elles ont toutes beaucoup d'affinité entre elles.

Je recommande à vos ferventes prières et à vos saints sacrifices les infidèles, les chrétiens et les missionnaires qui se trouvent dans le vicariat apostolique de Siam, mais je vous recommande surtout celui qui a l'honneur d'être

Votre très-humble serviteur et votre très-fidèle ami,

Bruguière, missionnaire apostolique.

Fin de la relation de Barthélémy Bruguière

NOTICE SUR LA LANGUE SIAMOISE

NOTES

1 - La tradition voulait qu'on ne fasse pas couler le sang royal. Les princes étaient enfermés dans un sac de velours rouge et battus à mort à coups de lourds bâtons de bois de santal. 

RETOUR PAGE D'ACCUEIL    Retour page d'accueil