XV. La science des Siamois – Leurs connaissances – Leur numération – Leur médecine – Les incendies.

Page de la relation de Barthélémy Bruguière

À Siam, les sciences ne sont pas plus florissantes que les arts. Les docteurs siamois savent tout juste lire et écrire. Ils n'ont aucune idée de la physique ni de l'astronomie, vous pouvez en juger par l'échantillon que je vous en ai donné lorsque je vous ai parlé de leur mythologie et de leurs dieux visibles. Ils ne savent point encore faire un almanach. J'ai entendu dire qu'ils avaient besoin du secours des Chinois, qui ne sont guère meilleurs astronomes. Ils ont un moyen plus facile que nous pour découvrir les secrets de la nature ou pour expliquer un phénomène. Ils ne se perdent pas en conjectures comme nos profonds physiciens. Quand quelque fait les embarrasse, ils ont leur réponse toute prête, pen-phra, pen-phi, disent-ils, c'est-à-dire, c'est un dieu, c'est un démon. Voient-ils un baromètre annoncer la tempête ou le calme ? ils s'écrient, saisis d'étonnement : pen-phi, c'est un diable qui est là-dedans. Les mathématiques sont absolument inconnues aux Siamois. Ils ont cependant quelque connaissance de l'arithmétique. Ils expriment les quantités à l'aide de dix chiffres, les voici :

nung song sain si hoc (1) hok tchet peet kaou soun
1 2 3 4 5 6 7 8 9 0

Le calcul des décimales est admis par tous les peuples civilisés de l'Asie. Les Siamois procèdent de la même manière que nous pour la multiplication des unités, jusqu'à dix millions ; ils n'ont pas de terme dans leur langue pour exprimer les quantités supérieures, ils ne soupçonnent pas même qu'on puisse en trouver. Ils ont des mots particuliers pour désigner les nombres cent, mille, dix mille, cent mille, million, dix millions : 100, roi [ร้อย] ; 1 000, phan [พัน] ; 10 000, mun [หมื่น] ; 100 000, sèen [แสน] ; 1 000 000, kot [โกฏิ] ; 10 000 000, lan [ล้าน] (2).

Ils ne sont pas plus versés dans la géographie que dans les autres sciences, ils prennent toutes les villes dont ils entendent parler pour autant de royaumes. Il faut du temps pour leur faire comprendre qu'on peut être, par exemple, Français et Narbonnais tout à la fois. J'en ai trouvé qui m'ont demandé sérieusement si les Cafres étaient originaires de France.

Aucun Siamois, pas même les talapoins, ne s'occupent de littérature ni d'histoire. Le seul ouvrage qui existe en ce genre, ce sont les Annales du royaume. On dit quelles sont exactes. Elles sont sous la garde d'un mandarin qui ne permet pas à tout le monde d'en prendre connaissance, surtout lorsqu'il est de mauvaise humeur. D'après un ancien usage, le roi doit se faire lire ces annales lorsqu'il est libre de toute occupation sérieuse. Presque tous les Siamois se mêlent de médecine, mais presque personne n'étudie cette science. Il n'est pas nécessaire d'aller prendre des grades dans une faculté, ni d'aller subir des examens. Il suffit d'être muni de quelques herbes et de quelques recettes. Le premier, et souvent l'unique remède que les médecins siamois ordonnent à leurs malades, est le bain. Avez-vous froid, avez-vous chaud, êtes-vous enrhumé, avez-vous la fièvre ? ils vous font baigner. Ils ordonnent le bain dans des circonstances qui feraient frémir un médecin français, mais l'expérience prouve qu'ils ont raison. Au contraire, il est démontré que les traitements selon les principes de la médecine européenne sont toujours dangereux et causent souvent la mort ; je l'ai vu de mes propres yeux. Le régime que l'on fait observer aux malades n'est pas moins extraordinaire que le traitement. En France, on prescrit la diète la plus sévère dans les grandes maladies ; ici on fait manger le malade, fût-il à l'agonie. S'il refuse de prendre de la nourriture, on l'y force, et en effet c'est ce qui le sauve. Il est prouvé qu'un malade qui s'obstine à ne prendre que du bouillon pendant qu'il a la fièvre, guérira difficilement. En Europe, on donne aux malades du poisson frais, de la volaille, des œufs frais, du riz bien cuit et liquide. À Siam, de pareils aliments aggraveraient le mal ; on fait manger au malade du porc frais, du poisson salé et séché au soleil, du riz à peine gonflé, et quelquefois des œufs salés. La chair de poule, dans l'Inde, est un aliment malsain, elle contient du mercure. Les médecins siamois tâtent rarement le pouls : c'est tout le contraire dans les médecins chinois, ils sont quelquefois une demi-heure à l'examiner. Ils passent pour être très experts en ce point. Quant à la chirurgie, c'est un art à peu près inconnu à nos médecins. Dans ces pays-ci, les malades poussent souvent des cris plaintifs pour les plus légères infirmités. Ils disent que cela les soulage.

Les Siamois se baignent fréquemment, même lorsqu'ils se portent bien. Leur manière de prendre le bain est très simple et beaucoup plus salutaire qu'en Europe. Ils descendent habillés dans une mare d'eau ou dans la rivière, ils se jettent de l'eau à plein seau sur la tête. Ils disent que c'est l'unique moyen de faire sortir la chaleur intérieure du corps. Ils n'aiment pas moins le feu que l'eau. Ils en allument partout, ils jettent de petits charbons de côté et d'autre dans leurs maisons qui sont toutes de paille ou de bois. Ces imprudences causent souvent des incendies. L'année dernière il y en eut jusqu'à onze. Celui qui eut lieu au mois de décembre dernier a consumé près de 1 500 maisons. Quand ces calamités arrivent, le tumulte et le désordre sont extrêmes. La foule est immense, on n'entend de toutes parts que des pleurs et des cris confus. Les uns fuient avec ce qu'ils ont pu sauver des flammes, les autres accourent afin d'emporter tout ce qui tombe sous leurs mains. Quelques-uns sont écrasés ou étouffés sous les débris de leurs maisons embrasées. Un grand nombre est foulé aux pieds, plusieurs périssent victimes de leur imprudence et de leur avarice. Les vieillards et les enfants sont ceux qui courent le plus grand danger. Dans ces tristes conjonctures, chacun ne pense qu'à soi, et le désir de se sauver soi-même du péril fait qu'on s'occupe peu du malheur des autres. Cette pensée étouffe tout autre sentiment ; car ce n'est pas parmi les infidèles qu'il faut chercher des actes de dévouement héroïque pour ses semblables. Autant ils sont communs parmi les chrétiens, autant ils sont rares parmi les païens.

Si l'incendie menace la ville d'un entier embrasement, le roi, les princes et tous les mandarins se transportent en personne sur les lieux pour donner les ordres convenables. On fait venir tous les éléphants. Ces animaux, dont la force est prodigieuse, renversent toutes les maisons que les flammes n'ont pas encore atteintes et en jettent au loin les débris. Ils arrêtent ainsi l'incendie en enlevant la matière nécessaire pour 1 entretenir. Je ne dois pas vous laisser ignorer que les maisons des chrétiens sont les seules que le feu épargne. Cette protection particulière de la providence en faveur des chrétiens est de temps immémorial. Les infidèles en conviennent. Plus d'une fois, transportés de fureur et poussés par l'effet d'une jalousie diabolique , ils ont tenté de brûler de leurs propres mains les camps des chrétiens, mais ils n'ont jamais pu réussir, ils ont été déconcertés, ou le feu n'a point fait de progrès.

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NOTES

1 - Cinq se dit ha (ห้า) en thaï. Il s'agit peut-être d'une coquille. 

2 - Il y a une interversion entre les deux derniers nombres. Un million se dit lan et dix millions se dit kot

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