XIII. La condition des femmes – La polygamie – Caractère des Siamois.

Page de la relation de Barthélémy Bruguière

À Siam, et dans toutes les parties de l'Asie où le christianisme n'a pu améliorer leur sort, les femmes sont toutes, à quelque chose près, esclaves de leurs maris. On voit visiblement se vérifier la menace que Dieu fit autrefois aux personnes de leur sexe dans la personne d'Ève. Chez les grands, les femmes sont enfermées dans le harem, d'où elles ne sortent presque jamais. Lorsque les princes donnent audience, elles se placent au fond de la galerie, mais dans un lieu plus bas ou derrière un tissu de paille qui leur donne la facilité de tout voir et de tout entendre sans être aperçues de personne. Elles ne mangent jamais avec leurs maris ; en leur présence, elles font en sorte de ne pas se trouver de niveau avec eux. Si une femme s'asseyait dans un lieu où elle fût plus élevée que son mari, ou si elle suspendait par mégarde un mouchoir ou une ceinture qui dominât sur sa tête, il n'en faudrait pas davantage pour mettre le trouble dans le ménage, et peut-être pour en venir à une rupture ouverte. Le mari regarderait cette action comme une insulte faite à sa personne, et comme une preuve incontestable que sa femme veut dominer dans la maison. Demander à un mandarin des nouvelles de sa femme, la saluer, lui adresser la parole, même en présence du mari, ce sont autant de choses qui sont défendues à Siam et ailleurs ; de pareils procédés causeraient autant d'étonnement que de scandale. On ne persuadera jamais à un Asiatique qu'une femme soit un être assez important pour qu'un homme sensé s'occupe de ce qui la concerne, ou prenne intérêt à sa santé. Dans une province de ce royaume, les hommes se croiraient déshonorés s'ils passaient par un endroit qui a été souillé par la présence d'une femme. Un de nos prêtres ayant été en mission auprès de ces peuples, on lui disait quelquefois : Ne passez pas par-là, les femmes y passent (1). Les hommes ne veulent pas quelles entrent dans la maison par la même porte qu'eux. Par le même principe d'équité, ils leur refusent l'entrée du ciel. Ils pensent qu'il serait indigne d'un homme de se trouver au ciel avec une femme. Les personnes du sexe de basse condition peuvent sortir de leurs maisons, mais ce n'est pas pour aller à la promenade ; c'est seulement pour travailler à la campagne ou pour faire quelque petit trafic. Pendant que le plus souvent le mari joue, boit, dort ou travaille au service du prince, la femme pourvoit à l'entretien de toute la famille par son travail et son industrie. Les chrétiens sont les seuls qui ne partagent pas ces préjugés. Ils se conduisent à l'égard de leurs femmes à peu près comme les Européens.

La polygamie est permise à tous les hommes (2). Le roi ne donne le titre de reine qu'à une seule de ses femmes, à laquelle toutes les autres sont inférieures sous tous les rapports. Elle s'appelle Ackhamaessi (3). Les simples particuliers qui ont plusieurs femmes ont aussi le droit d'en choisir une qui porte le titre de Mia-jai (4), c'est-à-dire, épouse grande. Elle a autorité sur toutes les autres. Lorsqu'un Siamois veut se marier, il ne prend pas une femme, il l'achète (5). Le prix n'est pas fixe, cela dépend de la volonté des parents de la future. En vertu de ce contrat, la loi accorde au mari le droit de la battre, de la renvoyer ou de la vendre comme esclave. Il n'a le droit de la tuer que dans un seul cas. Ces droits ne sont pas réciproques. Ainsi si la femme s'enfuyait chez ses parents pour cause de mauvais traitements, le mari a la faculté de la réclamer comme un objet qui lui appartient par contrat de vente, mais les femmes poussées à bout empoisonnent très souvent leurs maris. Les parents ont le droit de vendre leurs enfants, et ils en usent fréquemment. Rien de plus commun à Siam que de voir des enfants vendus comme esclaves. La condition de ces pauvres enfants n'est pas bien dure, les Siamois sont naturellement doux. Leurs parents peuvent les racheter en rendant l'argent qu'ils avaient reçu. Cette coutume, toute inhumaine qu'elle est, est moins barbare que celle des Chinois qui étouffent leurs propres enfants. Dans la province de Fokien, les parents conservent la vie à tous les garçons, mais ils ne conservent guère plus de deux filles. Toutes celles qui naissent ensuite sont mises a mort impitoyablement. Ce sont les mères qui deviennent elles-mêmes les bourreaux de leurs propres enfants : lorsque la femme est accouchée, le mari rentre et demande si elle est accouchée d'un garçon ; si, sur la réponse négative, il sort en manifestant sa mauvaise humeur, l'arrêt de mort est dès lors prononcé contre l'innocente créature qui vient de naître. La mère dénaturée prend à l'instant sa fille et l'étouffe de ses propres mains ! Le gouvernement est bien éloigné de sévir contre les coupables. C'est une maxime généralement reçue en Chine, que la nature accorde aux parents le droit de faire périr leurs enfants ou de les élever selon leur volonté. Durant le temps d'une persécution intentée contre les chrétiens, on se saisit de quelques-uns de nos livres. On nomma une commission de mandarins lettrés pour les examiner. Tous, à l'exception d'un seul, déclarèrent que ces livres ne contenaient rien de mauvais. Celui qui était d'un avis contraire soutenait que cette religion était mauvaise et les livres pernicieux, parce que, dit-il, un de ces livres rapporte que le dieu des chrétiens a sévèrement puni un père qui avait fait mourir sa fille injustement (il avait lu la Vie de sainte Barbe), ce qui, ajouta-t-il, est évidemment dangereux. Un père n'a-t-il pas le droit de faire périr sa fille selon son bon plaisir ? Je ne crois pas que ces horreurs aient lieu dans toutes les provinces de l'empire. Peut-être même pourrait-on assurer que cette coutume exécrable a sensiblement diminué en certains endroits. Depuis que le christianisme a paru en Chine, les infidèles commencent à rougir de leur barbarie. Il faut espérer que le nombre des chrétiens augmentant toujours, l'infanticide deviendra un crime presque inconnu dans ce malheureux pays.

Les Siamois sont, dit-on, moins vicieux que bien d'autres peuples infidèles, mais il ne faut pas croire pour cela qu'ils aient de grandes vertus morales. Le christianisme seul fait des hommes vraiment vertueux. L'orgueil, l'insensibilité, la cruauté même, l'impudicité poussée souvent jusqu'aux plus honteux excès, ont toujours été et seront à jamais l'apanage des infidèles. Tous ces Indiens, qu'on a tant vantés sans doute parce qu'ils étaient païens, ne sont rien moins que des hommes parfaits. Il est impossible qu'ils soient de bonne foi sur certaines choses qu'ils se permettent. Leur sort est bien à plaindre sans doute, et il n'est point de sacrifice qu'un chrétien charitable ne doive faire pour obtenir leur conversion. Mais après tout, il est facile de voir que leur réprobation est leur ouvrage, et que la justice divine ne punit en eux que leur endurcissement volontaire ; au contraire, tous ceux qui sont fidèles à suivre leur conscience sont toujours ceux qui se font chrétiens. Les Brames, les Samnias chez les idolâtres, les Santons et les Derviches chez les Mahométans, ne se distinguent du commun des infidèles que par un orgueil plus arrogant et par une plus profonde hypocrisie.

Les Siamois sont d'un caractère assez doux, léger, irréfléchi, timide et gai. Ils aiment les personnes qui ont de la gaîté. Ils n'aiment point les disputes ni rien qui sente la colère ou l'impatience, j'entends les disputes scientifiques, car pour d'autres matières, ils poussent souvent la dispute jusqu'à un combat en forme où se trouvent plusieurs champions. Ils seraient presque scandalisés de voir un prêtre continuer la messe après avoir parlé avec zèle et véhémence dans son prône. Ils sont paresseux, amis de l'amusement, inconstants. Un rien fixe leur attention et un rien les distrait. Ils sont grands demandeurs ; tout leur plaît, et ils demandent tout, depuis les objets les plus précieux jusqu'aux choses de la moindre valeur. Ce défaut est commun au peuple et aux grands. Un prince du sang ne croit pas au-dessous de sa dignité de demander du tabac, un crayon, une montre, un cochon ; cela m'est arrivé à moi-même. Le roi n'est pas plus délicat que ses sujets. Il est vrai qu'ils ne sont pas fâchés qu'on leur fasse à son tour quelque demande. La politesse siamoise exige que l'on se fasse mutuellement des présents. Dans les visites, les premières choses que l'on offre sont le thé et le bétel. Il m'est arrivé en voyageant de visiter certaines personnes ; au sortir de leurs maisons, je me voyais accompagné de plusieurs domestiques portant les uns du riz, des légumes, des fruits, les autres de la viande, du poisson, etc. Ils mettent tous ces différents comestibles dans de grands vases d'airain, qu'ils ont soin de porter de manière que tout le monde voie ce qu'ils contiennent. Au milieu de tous ces gens, on a l'air d'un fournisseur de vivres qui vient de faire ses emplettes.

Les Laotiens font leurs présents d'une manière fort délicate et très ingénieuse. Ils se présentent devant celui qu'ils veulent honorer de leur bienveillance et lui font leurs compliments. Pendant le cours de leur conversation, ils placent adroitement auprès de lui, sans qu'il s'en aperçoive, le présent qu'ils veulent lui faire, le saluent encore et se retirent. Ils disent qu'il ne faut pas faire parade de ses dons.

Les Siamois sont généralement aumôniers. Le roi doit, selon un ancien usage, faire des aumônes publiques plusieurs fois l'année. Dans ces occasions, on donne en son nom à tous les pauvres qui se présentent, du riz, du linge, de l'argent. Le roi actuel fait, dit-on, distribuer tous les jours aux mendiants de Bangkok une certaine quantité de comestibles.

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NOTES

1 - Dans son ouvrage Description du royaume thaï ou Siam (1854, II, p. 35), Jean-Baptiste Pallegoix énumère quelques-uns des 227 articles du Patimokkha (ปาติโมกข์), le code de conduite des moines bouddhistes. Ils sont sans ambiguïté : Ne vous asseyez pas sur une même natte avec une femme. Ne montez pas une jument ou un éléphant femelle. N'allez pas dans une barque qui aurait servi à une femme. Ne touchez pas une femme ni même une toute petite fille. 

2 - La polygamie ne fut officiellement abolie au Siam qu'en 1935. 

3 - Akkhra mahesi (อัครมเหสี). L'expression est empruntée au pali et ne s'appliquait qu'à l'épouse du roi ou des princes de sang. Pour les roturiers, la première épouse était plutôt appelée mia klang muang (เมียกลางเมือง).  

4 - Mia yaï (เมียใหญ่). 

5 - Bruguière fait ici allusion au prix de la fiancée, la somme que le futur mari devait payer à la famille de l'épousée. Cette coutume appelée ka nam nom (ค่าน้ำนม), littéralement, le prix du lait ne doit pas être confondue avec la dot (sinsot : สินสอด), la somme que l'épouse apportait pour contribuer à l'établissement du nouveau ménage. La Loubère en parle ainsi : Si le mariage se doit conclure, le jeune homme va voir la fille trois fois, et lui porte des présents de bétel et de fruit, et rien de plus précieux. À la troisième visite, les parts de part et d'autre s'y trouvent aussi, et l'on compte la dot de l'épousqe, et ce que l'on donne de bien à l'époux, auquel le tout est délivré sur le champ et en présence des parents, mais sans aucune écriture. (…) La plus grande dot à Siam est de cent catis, qui font quinze mille livres, et parce qu'il y est ordinaire que le bien de l'époux soit égal à celui de l'épouse, il s'ensuit qu'à Siam la plus grande fortune de deux nouveaux mariés ne passe pas 10 000 écus. (Du royaume de Siam, 1691, I, p. 195 et suiv.) 

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