XII. Le physique des Siamois – Leurs habits – Les costumes des Chinois.

Page de la relation de Barthélémy Bruguière

Je dois maintenant vous parler des mœurs et même de la constitution physique des Siamois, mais comme je vous ai fait observer que Siam renfermait beaucoup d'étrangers, j'ai pensé que vous ne seriez pas fâché que je vous parlasse en même temps des usages et des préjugés de tous ces peuples, lorsqu'ils ne seront pas conformes à ceux des Siamois ; encore je ne rapporterai que ce que je jugerai digne de remarque.

Les Siamois sont d'une taille médiocre et assez uniforme, sans presque aucun de ces défauts physiques qui sont si communs en Europe. Peut-être une seule province de France renferme-t-elle plus d'aveugles, de boiteux, etc., que tout le royaume de Siam. Leur tête est plutôt carrée que ronde, leur visage est plat et en losange, ils ont les joues un peu creuses, l'os de la pommette, les lèvres et la partie de la mâchoire qui y correspond, un peu saillants, le nez écrasé, les yeux noirs et assez bien fendus, les cheveux très noirs, rudes et hérissés. Les Siamois, hommes et femmes, se rasent volontiers la tête, mais le plus souvent ils se contentent de couper leurs cheveux très ras. Ils en conservent sur le devant une touffe qu'ils relèvent un peu en arrière en les oignant d'une espèce d'huile : les femmes n'ont pas cette touffe de cheveux. Leur teint est dans les uns d'un rouge couleur de cuivre, et dans les autres d'un jaune couleur de citron. J'ai vu des Asiatiques de tous les royaumes et presque de toutes les provinces qui sont comprises entre le 5ème et le 41ème degré de latitude (nord), et le 91ème et 118ème de longitude (est), méridien de Siam, c'est-à-dire, depuis Ligor (1) jusqu'à la Tartarie chinoise, et depuis le Gange jusqu'à la mer. Il m'a paru que tous ces Asiatiques avaient entre eux plusieurs traits de ressemblance, soit par la forme du corps, soit par la couleur. Chacune de ces nations a bien sans doute des traits caractéristiques. On distingue, en effet, facilement un Cochinchinois d'un Siamois, d'un Chinois et même d'un Tonkinois, mais cette différence n'est guère plus sensible que celle qui existe en Europe entre un Français, un Espagnol et un Allemand. Les Malais font un peuple à part : ils sont plus noirs et ont des traits plus prononcés que les Siamois. Il y a quelques peuples qui sont très près de l'équateur et qui sont néanmoins aussi blancs que ceux des Européens qui ont la couleur très foncée ; tels sont les habitants de l'île de Nias (2), qui n'est que par le deuxième degré trente minutes de latitude (nord), et le 95ème de longitude (est) du méridien de Paris. C'est un peuple très doux, qui a des mœurs simples et pures : tous ceux qui viennent dans les lieux occupés par les Européens se font chrétiens. Dans tous les différents peuples dont je viens de parler, le teint est uniforme ; on ne voit point sur le même visage, comme en Europe, les nuances de chatain-blond, de blanc et d'incarnat. On dirait qu'ils portent tous un masque de papier jaune. Les Chinois ont les yeux plus petits que les Siamois ; leur paupière est fendue en diagonale et forme un angle en descendant vers le nez. On dirait qu'ils sommeillent continuellement, mais il n'en est rien, car c'est le peuple le plus fin et le plus rusé qu'il y ait au monde. Tromper un Chinois, ou n'en être pas trompé si on a souvent des affaires avec lui, c'est presque un prodige (je parle des Chinois païens). Toutes les nations qui habitent la côte Malabare et de Coromandel, le Bengale, et en un mot tous les habitants de l'Indoustan sont plus noirs, par une égale latitude, que ceux qui sont en deçà du Gange, mais leurs traits sont semblables à ceux des Européens. On observe sur leur visage des nuances bien marquées ; peut-être leur corps est-il plus sec et plus fluet que celui des Européens.

Le costume des Siamois est très simple : ils vont nu-pieds et nu-tête, et ils n'ont pour tout habit qu'une pièce d'étoffe peinte qu'ils attachent à leur ceinture. Ils la relèvent par derrière, ce qui donne à ce linge la forme d'un caleçon (je l'appellerai langouti (3)). C'est le costume commun aux hommes et aux femmes. Les personnes de condition médiocre se servent rarement de parasol ; les grands, au contraire, en ont toujours un. Les femmes de la halle se couvrent la tête d'un chapeau qui n'est autre chose qu'une corbeille de roseaux. Quand un inférieur paraît devant son supérieur, il ajoute une ceinture de soie à son costume ; la couleur varie selon la dignité de celui qui la porte : les mandarins de la première classe ont la ceinture blanche. Le premier jour qui correspond aux quatre phases de la lune, que l'on peut regarder comme le jour de dimanche des Siamois, toute la Cour porte le langouti blanc. Le Roi ne se distingue nullement de ses sujets soit par la forme, soit par la richesse du costume. Les princes portent quelquefois une chaussure qui ressemble à des sandales. Lorsque des inférieurs se présentent devant un mandarin ou toute autre personne constituée en dignité, ils ôtent leur chaussure, s'ils en ont, ce qui est très rare. Il en est de même lorsqu'ils entrent à l'église. À Pulo Penang, les Malaises qui ont embrassé la religion chrétienne observent scrupuleusement cet usage. À Siam, les petits garçons sont dans un état de nudité complète jusqu'à l'âge de dix à douze ans. On donne le langouti aux petites filles à l'âge de cinq à six ans. Les infidèles sont si abrutis qu'ils n'aperçoivent ni l'indécence, ni les dangers d'une si abominable coutume. Quelque indécent que soit le costume des Siamois, il est tolérable quand on le compare à celui de certains Indiens de l'autre côté du Gange, dont l'impudence effrontée égale la brutalité. Les femmes chrétiennes connaissent mieux les règles de la modestie qui sied si bien à leur sexe. Elles sont toujours décemment habillées lorsqu'elles paraissent en public. Les Siamois ne se servent pas de mouchoirs de poche ; ils ont un moyen très simple pour nettoyer leur nez. Ils ne peuvent voir sans horreur un Européen prendre son mouchoir, s'en servir et le remettre dans sa poche. Ne vous paraît-il pas qu'ils ont raison ?

Le luxe des Siamois n'est pas dans la richesse des habits, ils sont presque tout nus ; il consiste dans les pierreries et les bijoux de toute espèce. On voit des enfants qui sont couverts d'or et de pierreries de la tête aux pieds. Le faste asiatique et le peu de soin que certaines personnes prennent de leurs enfants sont quelquefois la cause de bien des malheurs, et il est arrivé que des voleurs, rencontrant ces enfants dans des lieux écartés, leur ont coupé les bras, les ont même égorgés pour s'emparer de leurs bijoux. On trouve des Indiens qui portent des anneaux jusqu'aux doigts des pieds. Il y a des femmes qui portent des pendants ou des broches d'or suspendus à leur nez. Je crois qu'elles viennent de l'Indoustan.

Le costume des Chinois, Tonkinois et Cochinchinois est fort décent. Ils portent tous, hommes et femmes, un large pantalon avec une veste ou chemise par-dessus (4). Les personnes d'une condition honnête, en Chine, portent une longue robe de soie, et par-dessus une espèce de rochet de soie bleue, et ordinairement fourrée. Ils ont de petites bottes de soie blanche et des souliers d étoffe ouverts par derrière ; leur semelle est moitié cuir et moitié carton ou fil. Il y en a de richement brodés. Les Chinois ont les cheveux si longs, qu'ils descendent quelquefois jusqu'à terre. Ils se rasent une partie de la tête, ils ne conservent que les cheveux qui sont au milieu, dont ils forment une tresse qu'ils laissent pendre par derrière. Quelquefois, ils s'en ceignent la tête. Les Cochinchinois ne tressent pas leurs cheveux, mais ils les nouent sur la tête. Tous ces peuples aiment à porter la barbe, mais ils ne l'ont pas fort belle. Ils admirent celle des Européens. Les Siamois, au contraire, ont la barbe en horreur, ils se l'arrachent avec de petites pincettes.

Le costume des femmes chinoises ne diffère de celui des hommes qu'en ce que leur robe est plus longue. Elles conservent tous leurs cheveux qu'elles nouent à la manière des Cochinchinois. Dès l'âge de cinq à six ans, on leur tord les doigts des pieds, à l'exception du gros orteil, et on les renverse sous la plante des pieds. Cette coutume barbare a commencé quelque temps après notre ère vulgaire. C'est l'empereur Schou, de la 16ème dynastie, qui l'introduisit afin que les femmes fussent plus sédentaires ; en effet, elles marchent difficilement ; on dirait qu'elles ont des entraves ou qu'elles marchent sur des épines. Cet usage n'est pas généralement adopté. Les dames chinoises ont toujours un grand éventail à la main ; lorsqu'elles sortent, ce qui est très rare, elles se placent sur un siège qui a la forme d'une stalle. Ce siège est couvert par-devant et porté par deux hommes. À Macao, elles jouissent d'un peu plus de liberté. En plusieurs endroits elles fument comme leurs maris. Elles sont imitées en cela par les dames espagnoles de Manille. J'ai vu à Macao des Portugaises qui fumaient, mais j'ignore si cet usage est général. Les Malaises et les Siamoises mâchent le tabac comme les matelots, mais elles y mêlent divers ingrédients.

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NOTES

1 - Aujourd'hui Nakhon Si Thammarat (นครศรีธรรมราช), en Thaïlande, sur le golfe de Siam au sud de l'isthme de Kra. 

2 - Pulau Nias, une île indonésienne situé au large de la côte ouest de Sumatra. 

3 - Ce mot viendrait de l'hindi langoti, et désigne une sorte de pagne que Nicolas Gervaise évoquait ainsi : Il n'y a point de métier dans le royaume de Siam qui soit plus ingrat que celui de tailleur, car le commun du peuple n'en a pas besoin ; tout l'habillement des hommes consiste en deux pièces d'étoffe de soie ou de coton ; de l'une, qui est longue de deux aunes ou environ et large de trois quarts, ils se couvrent les épaules en forme d'écharpe : et de l'autre qui est de même longueur et de même largeur, ils se ceignent les reins, et la retroussant par les deux bouts fort proprement par derrière, ils s'en font une espèce de culotte qui leur pend jusqu'au dessous du genou. Ce vêtement s'appelle en siamois pâ-nonc, et en langage vulgaire panne ou pagne. Le pagne des mandarins est bien plus ample et beaucoup plus riche que les autres, il est ordinairement tissée d'or et d'argent, ou bien il est fait de ces belles toiles peintes des Indes qu'on appelle communément chitte de Masulipatam. (Histoire civile et naturelle du royaume de Siam, 1688, p. 109-110). Le père Tachard appelait ce pagne longui.

ImageMandarin siamois. Illustration du Royaume de Siam de La Loubère. 

4 - Note de l'auteur ou de l'éditeur : Les femmes chinoises et cochinchinoises portent un pantalon comme les hommes, mais les femmes tonkinoises n'en portent pas, à l'exception de celles qui sont mariées à des mandarins (car alors elles adoptent le costume cochinchinois) ; elles ont une espèce de jupe qui descend jusque sur les pieds, mais qu'elles relèvent un peu haut quand elles travaillent dans les champs, où elles ont à marcher dans la boue. Elles portent par-dessus une robe qu'elles croisent par-devant, et attachent au côté droit avec deux rubans de la même toile ou étoffe que l'habit ; cette robe descend jusqu'au-dessous des genoux. Leur poitrine est couverte un morceau de toile ou d'étoffe de soie qu'elles attachent avec des cordons ; quand elles s'habillent en habits de cérémonie, elles mettent par-dessus leur robe une seconde robe qui souvent est de soie, dont les manches sont très larges, et qui croise par-devant comme la robe de dessous. Au Tonkin, les hommes ne portent pas tous des pantalons ; les mandarins et les militaires en portent, parce qu'ils ont l'habit cochinchinois ; les riches, les hommes de lettres et un grand nombre de ceux qui mènent une vie sédentaire en portent communément ; les missionnaires, les prêtres du pays et tous les catéchistes et élèves de la maison de Dieu en portent toujours. Parmiles autres habitants du Tonkin, il y en a beaucoup qui n'en portent jamais ; d'autres qui n'en portent que très rarement. Le pantalon des Tonkinois est plus court et plus large que celui des Cochinchinois. Tous les Tonkinois, soit qu'ils portent des pantalons ou non, ont les reins ceints d'une ceinture dont un des deux bouts est passé entre les deux cuisses ; cette ceinture est un morceau de toile teint en rose pâle, large de six ou huit pouces, qui fait deux ou trois fois le tour du corps : dans les grandes chaleurs de l'été, il y a des Tonkinois qui, quand ils sont dans leurs maisons, ou occupés dans les champs, ne gardent d'autre vêtement que leur ceinture ; depuis quelques années cet usage est prohibé. 

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