XVII. Les repas des Siamois – L'opium – L'idée qu'ils se font du mérite – Ce qu'il n'aiment pas chez les Européens.

Page de la relation de Barthélémy Bruguière

Les Siamois prennent leurs repas à sept heures du matin et vers cinq ou six heures du soir. À midi, les gens d'une condition honnête font une espèce de collation. Ils n'ont ni tables, ni sièges ; on met le couvert sur une natte ou un tapis. Avant de servir, on met les plats dans de grands vases d'airain. Ces vases sont ronds et couverts d'un couvercle qui a la forme d'un cône. La viande est coupée en petits morceaux et placée dans des assiettes de porcelaine quelquefois plus petites qu'une soucoupe. Ils n'ont ni cuillères, ni fourchettes, ni couteaux, ils ont seulement une petite cuillère de nacre pour prendre dans les plats, les doigts leur suffisent pour tout le reste. Dans plus d'une occasion, les ongles leur servent de couteau, de cure-dent et de cure-oreille. Les Siamois aiment les ragoûts fortement épicés. Le porc frais, le poisson, les fruits, les confitures et la pâtisserie sont les mets ordinaires des riches. Les pauvres se contentent d'une poignée de mauvais riz et d'un peu de poisson sec. Ils mangent quelquefois une espèce de terre qu'ils font frire, c'est un aliment très malsain. La boisson des Siamois est l'eau. Ils boivent aussi beaucoup de thé. Les gens de basse condition usent souvent avec excès d'une liqueur qu'ils appellent lau [lao : เหล้า] ou arak. On l'extrait du riz par distillation ; c'est une liqueur fort dangereuse. Le roi et les princes ont en horreur toutes les personnes qui boivent de l'arak. Un mandarin qui serait soupçonné d'en faire usage serait disgracié. Boire tour à tour la sauce qui est dans le plat commun est un trait de politesse siamoise. Le roi ne se distingue de ses sujets que par la richesse de sa vaisselle. Personne ne peut entrer dans les cuisines du palais lorsque les mets sont préparés. Un officier qui a la confiance du prince fait sceller les plats et les accompagne jusque dans la salle à manger. Le roi seul rompt les sceaux, mais avant de toucher aux plats, il fait goûter tous les mets qu'on lui a servis par un officier. Ce n'est qu'après avoir pris cette précaution qu'il ose manger. Le moment du repas est un temps sacré pour les Siamois. Si un maître a besoin de son esclave pour une affaire pressante lorsque celui-ci est à prendre son repas, il attend qu'il ait fini, ou il appelle une autre personne. Le roi lui-même respecte cet usage. Je n'ai pas encore pu obtenir de mon clerc qu'il interrompît son dîner ; s'il est à table lorsque j'ai besoin de lui pour donner les sacrements à un moribond, je suis obligé d'en prendre un autre, car il me répond laconiquement : Je mange. Quoique les Siamois ne soient pas difficiles sur le choix des mets, ils peuvent cependant passer pour délicats si on les compare aux Chinois et aux Cochinchinois. Ces peuples font leurs délices d'un ragoût de chien, de vers, de rats, de lézards, de serpents, de vers à soie. Les œufs couvés, lorsque le poussin est déjà formé, sont un mets très recherché que l'on ne sert guère que sur la table des princes et des mandarins. Ils mangent aussi des nids d'oiseau. Je voulais ajouter que les Cochinchinois mangeaient avec délectation la vermine dont leurs cheveux sont abondamment fournis, mais j'ai craint de vous donner des nausées.

Ils aiment beaucoup le poisson cru, lorsqu'il est encore en vie. C'est du bon ton, parmi eux, de bien remplir la bouche quand on mange. Au lieu de cuillère et de fourchette, ils se servent de deux petits bâtons ronds qui ont la forme d'un fuseau. Ils se moquent des Européens parce qu'ils boivent du lait et mangent du fromage, et parce qu'ils sont tout décontenancés s'ils n'ont leurs mains armées d'un couteau, d'une cuillère et d'une fourchette. J'oubliais de vous dire que les Chinois offrent toujours dans leurs repas le premier morceau au démon. Depuis quelques années l'opium, qui était inconnu à Siam et à toutes les nations voisines, est devenu un des plus grands objets de commerce. Tout le monde prend ce suc dangereux en fumée comme on prend le tabac. Je ne sais si dans les ports on pourrait trouver un homme d'une condition médiocre qui n'en fît point usage. Les gouvernements ont beau le prohiber, la force de l'habitude l'emporte sur la crainte du châtiment. On voit tous les jours les malheureux effets de l'opium, et on préfère cependant se donner la mort que de s'en priver. Jusqu'à présent, je n'ai pas entendu dire que les chrétiens eussent contracté cette malheureuse habitude, mais elle est très répandue parmi les infidèles, et c'est là une nouvelle difficulté qui s'oppose à leur conversion. Aucun missionnaire ne donne le baptême à un catéchumène s'il n'a d'abord renoncé à l'usage de l'opium. Il y en a bon nombre qui font généreusement ce sacrifice, quelque pénible qu'il soit. Ce sont les Européens qui ont répandu l'usage de l'opium dans toute la haute Asie. Ils vendent à ces malheureux Indiens, au poids de l'or, le poison qui doit leur donner la mort et leur fait commettre plusieurs crimes pour s'en procurer.

Avoir du mérite auprès des Siamois, c'est avoir un gros ventre et manger avec excès. Si un homme de ce calibre passe dans une rue, on entend les bons Siamois s'écrier avec admiration : Oh ! que cet homme a de mérite ! Le roi actuel ne crut pas devoir donner une preuve plus convaincante de celui de la reine-mère, qu'en rapportant la quantité de fruits que la princesse mangeait à son dîner. On dirait que ces gens-là ne savent apprécier le mérite d'un individu que le poids et la toise à la main. Les peuples de Siam partagent leur préjugé en ce point ; ils poussent ce préjugé jusque dans le jugement qu'ils portent des autres objets. Ainsi, lorsqu'ils vous entendent dire qu'un tel tableau, une telle statue, sont des chefs-d'œuvre, ils vous disent avec bonhomie : Ils sont donc bien gros ? Si à tous les avantages dont nous venons de parler, un homme joint celui d'avoir une taille bien carrée, le visage large et plat, presque point de nez, les yeux petits et fendus de travers, les dents bien noires, les ongles de trois pouces de longueur, une longue tresse de cheveux, un tel individu est, au jugement des Chinois, l'homme qui réunit dans sa personne la perfection au plus haut période, le beau idéal, le beau par excellence. Si un Chinois ainsi bâti paraît devant ses compatriotes tenant un éventail d'une main et une longue pipe rouge de l'autre, tous les assistants s'empressent de lui donner des marques de respect et de vénération : Que cet homme, se dit-on mutuellement, doit être favorisé du ciel ! Voyez ces beaux ongles noirs ! Admirez son gros ventre ! Vous croyez peut-être que c'est une plaisanterie ? C'est cependant vrai à la lettre. Un chrétien chinois m'a assuré qu'un de ses compatriotes devait sa fortune à la longueur de ses ongles. Les Birmans se tatouent ou se bariolent le corps. Ils disent que ce beau dessin donne à l'homme un air martial.

Si tant d'usages et de préjugés opposés aux vôtres ont quelque chose de choquant pour vous, sachez qu'il y a bien des choses parmi les Européens qui déplaisent aux Asiatiques. Par exemple, ils méprisent les Européens parce qu'ils ont un grand nez, les cheveux blonds, les dents blanches, les joues vermeilles, les yeux grands et bleus pour la plupart. Ils manifestent leur mépris assez ouvertement. Ils trouvent singulier que les Européens rognent leurs ongles, mais l'article des yeux bleus est ce qui leur fait le plus de peine. Ils ont en horreur tous les animaux qui ont les yeux tirant sur le bleu. Un voleur enleva, il y a quelque temps, un cheval à un chrétien, mais il le lui rendit le lendemain matin parce qu'il s'aperçut que ce cheval avait les yeux un peu comme un Européen, c'est la raison qu'il donna. Quoiqu'il fût onze heures de la nuit quand j'arrivai à Bangkok, les élèves du séminaire, qui vinrent me rendre visite, s'aperçurent bientôt que j'avais les yeux bleus. Cela ne leur fit pas plaisir. Ils allèrent rejoindre leurs condisciples et leur annoncèrent cette désagréable nouvelle. Notre costume, notre manière de nous asseoir, de manger, l'usage où sont les Européens de se promener, les font beaucoup rire à nos dépens. Il m'est souvent arrivé, lorsque je me promenais, de voir accourir un grand nombre d'hommes qui considéraient avec surprise ce que je faisais. Une fois, un d'eux demanda à celui qui m'accompagnait : Que fait donc là ce chrétien allant et revenant toujours dans le même lieu ? Mais ils ne peuvent retenir leur indignation quand ils voient les dames européennes s'asseoir à table, sortir de leur maison, aller à la promenade, monter à cheval. Quoi ! disent-ils, est-il possible qu'une nation civilisée puisse tolérer de tels abus ? Peut-on concevoir qu'un homme se respecte assez peu pour permettre à sa femme de manger avec lui ? Les Chinois crient encore plus haut que les autres contre cet usage.

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