V. Démographie – Commerce – Origine des Thaïs.

Page de la relation de Barthélémy Bruguière

Siam est un pays très fertile, mais mal peuplé et encore plus mal cultivé. Il y a dix fois moins d'habitants qu'en France, sur une égale étendue de territoire. S'il faut juger de la population par le nombre des personnes nées dans l'espace de dix ans, comparé avec le nombre de personnes mortes dans le même espace de temps, comparaison que j'ai faite moi-même dans une de nos chrétientés, il paraît qu'elle diminue d'une neuvième toutes les années. Ainsi, dans moins d'un siècle, Siam ne serait plus qu'un désert, si la multitude d'étrangers que le commerce y attire, et dont un bon nombre fixe son domicile dans le pays, ne comblait le déficit. En effet, il y a peut-être autant de Chinois que de vrais Siamois. Les principales causes de cette effrayante diminution de population sont :

C'est à toutes ces causes réunies que l'on peut attribuer la faiblesses de leur tempérament. Ils ont beaucoup moins de forces que les Européens, le moindre exercice les fatigue. Les autres Indiens ne sont guère plus robustes que les Siamois. Les médecins chinois savent reconnaître un Européen entre cent Asiatiques, au seul mouvement de l'artère ; ils n'ont besoin que de lui tâter le pouls.

Quelque fertile que soit le royaume de Siam, les habitants n'en sont pas plus riches : tout le numéraire et tout le commerce est entre les mains du roi, des princes, des mandarins et des Chinois, car dans ce pays-ci, la noblesse ne déroge pas en faisant le commerce. Le roi et les princes ont leurs vaisseaux, leurs magasins, leurs marchandises, quelques-uns même ont le droit de faire le monopole. Les principaux objets d'exportation sont l'or en feuilles, le sucre, le sel, le coton en rame, quelques soieries, l'indigo, le poivre en petite quantité, le riz, les dents d'éléphants, de rhinocéros et de licorne, les bois de teinture. Ils ont une espèce de bois qui donne un beau rouge amarante (4).

Les objets d'importation sont les toiles de coton teintes, des vases de porcelaine et de faïence, la quincaillerie, quelques armes à feu, mais il ne faut pas que ces différents objets soient trop précieux, ils ne trouveraient pas d'acheteur. Il n'y a que la monnaie d'argent qui ait cours à Siam (5). Les pièces de monnaie du pays sont presque rondes, elles ont la forme d'un bouton (6). Les plus fortes ne valent que trois francs ; on en donne deux pour une piastre. Cet argent est pur quand il n'a pas passé par la main des faux-monnayeurs. Pour les choses de peu de valeur, les Siamois donnent en échange de petits coquillages (7). Les vivres sont ici à un prix fort modique, mais rien n'est à si bon marché que les bœufs : on en donne quelquefois un pour un franc ; ils ont un peu enchéri depuis quelque temps, à cause du grand nombre de vaisseaux qui sont venus à Bangkok.

Il est temps que je vous parle des Siamois, après avoir tant parlé de Siam. Les habitants de ce pays ne s'appellent pas Siamois, mais Thaïs, c'est-à-dire peuple libre par excellence. S'il fut jamais de nom mal appliqué, c'est celui-là. Tous les Siamois naissent et meurent esclaves du prince et des grands mandarins (8). Après avoir travaillé tout le jour à des ouvrages publics, ils reçoivent un peu de mauvais riz et quelquefois des coups de bâton, mais enfin, ils sont contents de leur sort, ils trouvent que tout est parfait pour eux.

L'origine de ce peuple n'est pas bien difficile à connaître : selon une tradition généralement répandue parmi eux, les Siamois descendent d'une colonie de Birmans qui allèrent s'établir à Ligor (9) ; de Ligor, ces nouveaux colons se répandirent le long de la mer, en remontant vers le nord, et fondèrent Juthia, ancienne capitale du royaume de Siam (10). En effet, le physique, la religion, les mœurs et le costume, à quelque chose près, sont les mêmes chez les Birmans et chez les Siamois, mais la langue est différente. Quoique ces deux peuples aient une origine commune, ils n'en sont pas plus liés d'amitié. Il existe entre eux une grande antipathie. Les Birmans ont souvent ravagé les terres des Siamois. Dans le siècle dernier, ils ont emmené en captivité le roi et toute sa famille (11). Nos chrétiens souffrent beaucoup de toutes ces guerres et de toutes ces révolutions. Dans ces temps malheureux, les missionnaires sont leur seule ressource et leur unique consolation ; ils doivent réunir ceux qui ont fuit au milieu des bois, et les conduire en un lieu sûr. Il faut racheter des esclaves et souvent se racheter soi-même, procurer du riz à tous, lors même qu'on n'en a pas pour soi et qu'on est privé de tout secours et de toute ressource de la part des hommes ; c'est dans ces circonstances malheureuses que se vérifie cet oracle de Jésus-Christ : Si le père céleste nourrit les petits oiseaux, à plus forte raison nous nourrira-t-il vous mêmes (12). Je pourrais vous citer des faits qui prouvent combien la divine providence prend soin de ceux qui sont à Dieu, mais ce n'est point à un prêtre, et à un prêtre tel que vous, qu'il faut fournir des preuves de la bonté de Dieu à l'égard des hommes.

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NOTES

1 - Phra Phutthaloetla Naphalai (พระพุทธเลิศหล้านภาลัย : 1767-1824), qui régna sous le titre de Rama II.

Phra Phutthaloetla Naphalai, Rama II. 

2 - Pen lom (พัดลม), malaise ou évanouissement, qui n'est pas vraiment une maladie, mais plutôt un symptôme. 

3 - Parmi les causes de dépeuplement, il faut ajouter à celles citées par Barthélémy Bruguière les innombrables guerres et invasions. Outre les soldats tués, la coutume voulait que les populations vaincues fussent emmenées en esclavage dans le royaume conquérant. Au Siam, des villes entières se trouvèrent ainsi presque entièrement dépeuplées à diverses périodes de l'histoire. 

4 - Sans doute le bois de sappan (Caesalpinia sappan), que les Siamois appellent ton fang (ต้นฝาง). 

5 - Il existait également des monnaies de cuivre de faible valeur, le paï (ไพ่), l'att (อ้ฐ), et le solot (โสฬส). 

6 - Ces monnaies, appelées pot duang (พดด้วง) en siamois, étaient d'une origine fort ancienne, sans doute dérivées des monnaies bracelet du royaume de Lanna. Leur usage s'est généralisé à partir du règne du roi Rakhamhaeng et s'est prolongé jusqu'en 1904.

Pot duang (พดด้วง). 

7 - Les cauris, petits coquillages de la famille des porcelaines (Cypraea moneta), que les Siamois appelaient bia (เบี้ย). Ils étaient utilisés comme monnaie, mais également comme accessoires ornementaux.

Imagecauris (Cypraea moneta). 

8 - Quelques années plus tard, le naturaliste et explorateur Henri Mouhot fera la même réflexion : Pendant dix longues années, j'ai séjourné en Russie ; j'y ai été témoin des effets affreux du despotisme et de l'esclavage. Eh bien ! ici j'en vois d'autres résultats non moins tristes et déplorables. À Siam, tout inférieur rampe en tremblant devant son supérieur ; ce n'est qu'à genoux ou prosterné et avec tous les signes de la soumission et du respect qu'il reçoit ses ordres. La société tout entière est dans un état de prosternation permanente sur tous les degrés de l'échelle sociale : l'esclave devant son maître, petit ou grand, celui-ci devant ses chefs civils, militaires ou religieux, et tous ensemble devant le roi. Le Siamois, si haut placé qu'il soit, dès qu'il se trouve en présence du monarque, doit demeurer sur ses genoux et sur ses coudes aussi longtemps que son divin maître sera visible. Le respect au souverain ne se borne pas à sa personne, mais le palais qu'il habite en réclame une part ; toutes les fois qu'on passe en vue de ses portiques, il faut se découvrir ; les premiers fonctionnaires de l'État sont alors tenus de fermer leurs parasols, ou tout au moins de les incliner respectueusement du côté opposé à la demeure sacrée ; les innombrables rameurs des milliers de barques qui montent ou descendent le fleuve doivent s'agenouiller, tête nue, jusqu'à ce qu'ils aient dépassé le pavillon royal, le long duquel des archers, armés d'une sorte d'arc qui décoche fort loin des balles de terre fort dure, se tiennent en sentinelles, pour faire observer la consigne et châtier les délinquants. Ajoutons, comme dernier trait, que ce peuple, toujours à plat ventre, — dont un grand tiers au moins, la moitié peut-être, si l'on en excepte la colonie chinoise, est esclave de corps et de biens, — se donne à lui-même le nom de Thaie, qui signifie hommes libres !!! (Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos et autres parties centrales de l'Indochine. [...], 1868, pp. 9-10).

La prosternation, abolie par le roi Chulalongkorn à l'aube du XXe siècle, fut rétablie à la fin des années 1950 sous le gouvernement du dictateur Sarit Thanarat.

Le roi Rama X recevant le gouvernement. 16 juillet 2019. (Photo Bangkok Post). 

9 - Aujourd'hui Nakhon Si Thammarat (นครศรีธรรมราช), sur le golfe de Siam, au sud de l'isthme de Kra. 

10 - La version de Barthélémy Bruguière est des plus fantaisistes. La controverse n'est pas peut-être pas tout à fait éteinte entre les tenants d'une poussée vers le nord et ceux d'une poussée vers le sud, mais il semble aujourd'hui que cette dernière hypothèse soit la plus vraisemblable, et que les Thaïs soient issus de migrations de populations venues du sud ou du sud-ouest de la Chine. 

11 - On ignore ce que devint le roi siamois Ekkathat (เอกทัศ) après la chute d'Ayutthaya en 1767. On dit qu'il mourut d'inanition. C'est son frère, l'ex-roi Uthumphon (อุทุมพร), qui avait abdiqué après seulement deux mois de règne, (อุทุมพร) qui fut emmené en captivité en Birmanie avec toute la famille royale. Il mourut en 1796. 

12 - Matthieu, 6: 26. 

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